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A propos du discours d’Alger

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François hollande, président de la république ou président de l’UNEF ?

Le mot "réconciliation" est l’un des plus beaux du langage humain. Il désigne cet état d’esprit et surtout cette conduite par lesquels l’homme, dont l’on ne sait toujours s’il est la plus vile ou la plus splendide des créatures vivantes, s’avère capable de maîtriser le pire  en lui : la violence, l’injustice, le ressentiment, le désir de mort, si ce n’est la jouissance du meurtre, individuel et collectif, et à le convertir dans le meilleur de soi. A cet égard qui ne souhaiterait la réconciliation réelle, ouverte sur l’avenir, de la France et de l’Algérie ? Depuis plus de cinquante ans l’on espère que d’un côté de la Méditerranée comme de l’autre, les Etats en charge de deux peuples, à la mémoire lourde, à l’avenir incertain, sachent trouver les mots qui apaisent, l’on dirait presque qui consolent tant les blessures à guérir sont affectives autant que physiques. Il en est allé de même avec François Hollande, et cela non sans appréhension puisque celui qui n’était pas encore président de la République mais qui déjà travaillait à l’être, s’était rendu en Algérie et  y avait tenu sur la terrible guerre, en effet innommée, qui avait semé sang, cendres et larmes, des propos que n’aurait pas déjugés un président de l’UNEF des années 60. Autrement dit, le colonialisme était condamné comme la plaie la plus purulente des deux derniers siècles et la révolution algérienne, quelles qu’en aient été les méthodes et les dévoiements, exaltée, tandis que la souffrance des populations éradiquées d’Algérie, de leur terre natale et pour beaucoup ancestrale, était minimisée, passée par pertes et profits, sans aucune prise en compte de l’injustice liée à cet exode massif. Le lendemain même de sa victoire aux primaires du parti socialiste, le candidat à la présidentielle, s’empressa, les yeux encore ensommeillés, d’aller commémorer la manifestation du FLN du 17 octobre 1961 et condamner sa répression par la police de Papon, sous l’autorité du général de Gaulle, mais toujours sans un mot explicite par exemple pour le massacre de la Rue d’Isly, perpétré le 26 mars 1962 , à supposer qu’il en avait entendu parler.

L’unilatéralisme de ses positions sur ce sujet devenait patent et préoccupant.

Le discours d’Alger a-t–il changé, de tonalité et de thématique ? Certes, l’entourage du nouveau président français avait bien souligné que François Hollande ne donnerait pas dans cette forme de repentance exigée par ceux qui cherchent pour leur cause "la clause de la victime la plus favorisée", et qu’il ne présenterait pas non plus aucune excuse. Si ces deux mots virulents n’ont pas été verbalement prononcés, l’attitude et les formules qui y correspondaient ne risquaient pas de donner le change. Là encore, il ne s’agit pas de livrer à une analyse scripturaire du discours d’Alger encore que. Il s’agit surtout de savoir si ce discours, dans ses intentions, dans ses mots, dans sa forme, se voulait  véritablement réconciliateur, prenant en charge équitablement, en équité humaine, les deux histoires, avec leurs échecs mais aussi avec leurs réussites. Car il n’est pas juste et il n’est pas exact de présenter l’Algérie française comme une géhenne où des étrangers venus d’un autre monde n’avaient d’autre raison de vivre que d’humilier les indigènes et d’en sucer le sang. Le qualificatif de "colonial", dont le contenu et les connotations stigmatisantes appartiennent également au "discours de la guerre", ne saurait être appliqué de manière rétroactive, comme si, en 1830, d’autres systèmes étaient applicables et appliqués, par le France et en France, par l’Europe et en l’Europe, aux Etats-Unis et par les Etats-Unis. Le colonialisme était, si l’on peut dire, le "régime standard" de la planète. Toute nation, comme l’Allemagne, qui ne disposait pas – encore - d’un Empire n’avait de cesse que d’en constituer un. Au demeurant quelle était la nature du régime turc qui exerçait son emprise sur cette partie de l’Afrique du Nord avant la conquête française, sinon un régime colonial à sa façon,  d’un colonialisme impérial, non moins brutal et confessionnel que l’européen, où il ne faisait pas bon de ne pas pratiquer la religion du Prophète, telle qu’elle était comprise et appliquée par des beys et deys surtout altérés de récoltes fiscales et de prébendes.

Un grand livre d’éthique reste à écrire sur la guerre d’Algérie. Il prémunirait notamment contre ces jugements rétroversifs et  partiaux. Faut–il rappeler à titre comparatif quel était le sort des populations françaises, en territoire de France, durant ces cent trente années-là ? Des populations paupérisées, abêties, survivant dans des habitats plus sordides que des déchetteries, exposées aux famines du chômage et dont les révolutions, récurrentes et sanglantes, étaient sans cesse détournées de leur but, confisquées par des classes dont le pouvoir et l’enrichissement étaient les seules idoles. Il faut prendre garde, précisément en matière d’éthique, à l’engrenage fatal entre le déni et le dénigrement d’un côté, l’apologie et le dithyrambe réactionnels de l’autre. Autrement, il faudrait avec les mêmes critères juger des lendemains de l’indépendance de l’Algérie , de la forme du régime et du système économique et financier qui y a  succédé à la souveraineté française, de la juxtaposition sur cette terre tant éprouvée de l’extrême richesse et de la pauvreté la plus exsangue, celle qui ne s’anesthésie que par des rêves d’exode. De ce point de vue, il faut rendre hommage aux algériens et aux algériennes qui font preuve de lucidité et qui ont su ne pas substituer une mythologie à l’autre.

Il n’en va pas autrement s’agissant de l’évocation par François Hollande des massacres de Sétif ou de la disparition de Maurice Audin. Les discours de complaisance laissent entendre que ces faits horribles ont été décidés arbitrairement, par sauvagerie congénitale. François Hollande a bien voulu rappeler que la répression des émeutes sétifiennes et autres avait commencé le 8 mai 1945, le jour où était célébrée la victoire des Alliés sur le nazisme ? Qui était au pouvoir ce jour-là ? Qui a commandé politiquement cette répression impitoyable et en a donné l’ordre à l’armée française sinon le général de Gaulle en personne ? De Gaulle était–il l’incarnation de la barbarie galonnée ? Pourquoi gommer les sauvageries  qui ont accompagné ces premières manifestations nationalistes ? Allaient-elles de soi ? Etait–il indispensable pour faire entendre sa voix de tuer des civils, hommes, femmes, enfants, de les éventrer, de les hacher menu ? Si aucune sauvagerie ne peut en excuser une autre, il convient que ce fût dans les deux sens. L’on dira que cette politique du meurtre aveugle n’avait pas d’alternative. Est-ce tellement sûr ? Et puis, répétons-le, ce n’est pas parce qu’une politique est sans alternative qu’elle est sans conséquences. Une politique "forcée", pour ne pas être confondue avec une politique du pire, ou avec une politique cynique et sanguinaire, doit savoir anticiper ses conséquences et  ses auteurs ne pas considérer que tuer à sa convenance va de soi. Sinon où se trouverait la justesse de leur cause ? Celle-ci ne s’imputerait plus qu’à une haine intime qui au fond ne cherche que ses alibis et ses exutoires.
Quant à la disparition de Maurice Audin et à la pratique de la torture, une chose et de chercher à les justifier, autre chose de les imputer à la malfaisance perverse des tueurs de l’armée française et de ses  sbires supplétifs. Maurice Audin, au nom de son idéal partisan, était lié à des réseaux qui fomentaient et préparaient des attentats aveugles, mortels et mutilants, contre des civils, de toutes confessions, mais en ciblant particulièrement les populations européennes. Au passage, pourquoi François Hollande n’a-t-il pas battu la coupe des socialistes de l’époque, de Mitterrand à Robert Lacoste ? La peur des fantômes ? Le problème éthique devient d’une insondable difficulté mais le traiter de manière unilatérale, comme si le sang des uns était plus rouge que le sang des autres, ne peut qu’inciter encore et encore à répondre au réquisitoire par l’apologie. Sinon pourquoi l’Etat algérien a-t –il lutté par tous les moyens contre le terrorisme islamique qui a endeuillé si cruellement ce pays dans la décennie 90 ? Si l’on exige de la France qu’elle condamne la torture, l’Algérie doit reconnaître de son côté que le terrorisme délibéré, le plus souvent ethnique, punissant de mort le seul fait d’être identifié par décret à une cause diabolisée, a provoqué une catastrophe humanitaire d’une dimension inouïe parce que pour la quasi-totalité des européens d’Algérie, elle a fait perdre toute confiance dans l’Algérie indépendante. Les meurtres ciblés, comme celui de Raymond Leyris dès le mois de juin à Constantine, les massacres commis à Oran en juillet 1962, les supplices infligés à tant et tant de harkis livrés comme des proies vivantes au nouveau pouvoir sont également des manifestations de sauvagerie hautement condamnables. Elles n’ont fait l’objet jusqu’à présent d’aucune excuse, pour ne pas parler de "repentance".

Pour tenter de liquider une pareille histoire, il ne suffit pas de s’adresser à la jeunesse algérienne, en évoquant son avenir comme si elle pouvait faire l’impasse sur sa mémoire sombre. Toutes les expériences de réconciliation, au titre de la "justice transitionnelle", notamment en Afrique du Sud, ont  procédé par reconnaissance réciproque de torts, de dévoiements, de forfaits mutuellement commis mais aussi de bienfaits incontestables. Et au constat d’imprescriptibles innocences. Pour l’instant, répondant à tous les présidents français, et plus particulièrement au dernier, aucune autorité algérienne ne s’est clairement et officiellement exprimée à ce propos. Une ouverture politique et de civilisation qui mérite son nom ne saurait être exigée à sens unique. L’autre principe à la fois éthique et politique qui s’impose et qui devrait avoir force de loi reste le principe de réciprocité. On doit noter un fait regrettable et symptomatique à ce propos. En évoquant le conflit israélo- palestinien le président français, tout en se félicitant du vote de la France à L’ONU, appelait à la reconnaissance mutuelle des Etats en cause : l’Etat de Palestine et l’Etat d’Israël, du moins, tel était la version écrite . Mais à l’oral, sans doute intimidé par l’auditoire, seul le nom de la Palestine a été prononcé par le président français. L’Etat d’ Israël, demeurait relégué dans l’innommable. François Hollande craignait–il des jets de godasses ? Ou bien confirmait–il ses dilections réelles ?

Un conflit psychique, surtout lorsqu’il comporte une forte part d’inconscient, ne se guérit pas en en ressassant les causes et en les rejetant sur le fameux "Autre", devenu l’équivalent du bouc émissaire cher à René Girard. Il se guérit à la source si chaque partie reconnaît son implication personnelle  dans sa causalité, dans son aggravation, dans ses conséquences, et dans ses séquelles. C’est seulement si cette phase est assumée qu’un véritable avenir peut être sollicité et, à  sa manière, par les coopérations qu’il sollicite et par les succès qui le jalonnent, parachever le calmement des mémoires. Ce sera le cas lorsque la France s’ouvrira davantage à l’Algérie non parce qu’elle se sentirait en "dette" vis à vis d’elle mais parce que l’Algérie, de son côté, se sera ouverte aussi à d’autres échanges que les seuls échanges d’affaires, économiques et financières, à la libre circulation des idées, à la possibilité de pratiquer librement d’autres cultes et d’ouvrir librement en Algérie les institutions, églises, synagogues, temples, requises à cet usage. Car la contention sélective des visas n’opère pas à sens unique. C’est seulement par cette voie que l’on se dégagera de deux impasses : l’ignorance réciproque et hargneuse, ou le donnant–donnant, que ce soit sur le plan matériel ou sur le plan symbolique.
Il semble que l’on soit loin de compte. Et si l’on entend parfois que le dénouement de l’affaire n’aura lieu qu’avec la complète disparition des générations concernées, il faut abandonner cette illusion. Tout montre au contraire que des deux côtés de la Méditerranée beaucoup de cette mémoire souffrante a déjà été transmis de la pat de ces générations en mal de justice et de compréhension vers celles qui leur succèderont.
DRAI Raphael

Né le 21 mai 1942
Marié - 2 enfants



Professeur agrégé de sciences politiques
Doctorat de science politique - Université Panthéon-Sorbonne

Lauréat de la faculté de droit de Montpellier
Doyen honoraire de le faculté de Droit d'Amiens
Professeur à l'Université d'Aix-Marseille III (Droit : Société et vie politique)
Professeur à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence 
Chargé d'enseignements au Master Management interculturel et médiation religieuse
Professeur à l'Institut d'Etudes et de culture juive d'Aix-Marseille
Directeur de Recherches à l'Ecole doctorale de recherches
     en psychanalyse et psycho-pathologies - Université Diderot, Paris VII

Chroniqueur de la revue L'Arche 
Membre de l'Observatoire du religieux
Spécialiste de l'univers biblique
Conférences avec l'institut inter-universitaire d'études et de culture juive

Ouvrages
La Politique de l'inconscient (1979)
Le Pouvoir et la parole (1981)
La communication administration-administrés (en collaboration) (1983) 
La sortie d'Egypte. L'invention de la liberté (1986)
Guerre éthique et pensée stratégique à l'ère nucléaire (avec Cao Huy Thuan) (1988)
Lettre ouverte au Cardinal Lustiger (1989)
La communication prophétique (3 tomes) (1990 à 1998)
Identité juive, identité humaine (1995)
La pensée juive. Exégèse et épistémologie (1996)
Le mythe de la loi du talion (1996)
Freud et Moïse. Psychanalyse, loi juive et pouvoir (1997)
Lettre au Pape sur le "pardon au peuple juif" (1998)
La Thora. La législation de Dieu (2000)
Lettre au Président Bouteflika sur le retour des Pieds-noirs en Algérie (2000)
Grands problèmes politiques contemporains
Les nouvelles échelles de la responsabilité politique (2001)
Sous le signe de Sion (2001)
Science administrative, éthique et gouvernance (2002)
La France au crépuscule. Précis de recomposition (2003)
L' Etat Purgatoire, la tentation postdémocratique (2005)
La République brûle t-elle ? Essai sur les violences urbaines (avec J-F. MATTEI) (2006)
Abraham (2007)
Le pays d'avant (2008)
Les pays d’après (2008)
Grands problèmes politiques et sociaux contemporains (2009)
Théories juridiques et théories psychanalytiques (2010)
Philosophies d'ailleurs. Les pensées indiennes, chinoises et tibétaines - Collectif sous la direction de Roger-Pol Droit (2009)

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