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Le voile à l'école

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Auditionnée le 21 octobre dernier par l'Observatoire de la laïcité, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation nationale, a estimé que les mères voilées pourront accompagner les sorties scolaires. "L'acceptation de leur présence doit être la règle", a-t-elle déclaré.
S'agit-il, selon vous, d'un geste d'apaisement et de tolérance ou d'une nouvelle entorse à la laïcité ?

Pour que les Français comprennent bien les défis dans lesquels ils ont été entraînés malgré eux, je souhaite rappeler que le voile, comme l'avait longuement développé l'islamologue Abdelwahab Meddeb dans une tribune publiée en décembre 2009 dans le Monde, n'est pas un simple bout de tissu. Il constitue, pour citer ses mots, "une atteinte au principe de l'égalité et de la dignité partagées entre les sexes (…) et qu'il convient de situer la prescription du voile dans une société phallocratique, misogyne, construite sur la séparation des sexes, sur une hiérarchie des genres."
La question que vous me posez dépasse donc, et de loin, celle de la laïcité puisque ce sont les fondements de la société française qui se trouvent ici questionnés. Certes, le voile n'est pas une exclusivité de l'islam puisqu'on en trouve la présence dans d'autres religions au travers des âges, mais les Français, et leurs combats en témoignent, ont su faire évoluer leurs pratiques depuis déjà fort longtemps.
De surcroît, la société française a toujours été mixte, y compris dans les campagnes reculées, et la féminité objet d'éloge et non de rejet, comme en témoignent la peinture et la sculpture.
Si l'on souhaite restreindre la discussion à la seule laïcité, et en particulier à la loi de 2004 puisque c'est elle qui est concernée par les accompagnements scolaires, je dirai que ces sorties sont partie intégrante du projet pédagogique et qu'elles sont placées sous le sceau de l'école de la République. Il n'y a strictement aucune ambiguïté sur ce point et si nous avions disposé d'une véritable élite politique et administrative, le ministre Luc Chatel n'aurait pas eu à préciser les choses. Il l'a fait - et c'est tout à son honneur - pour protéger le personnel scolaire qui est en première ligne et parce que des tensions commençaient à se produire sur le terrain, comme nous avons pu nous en rendre compte au Haut Conseil à l'Intégration.
 
Derrière la question des mamans voilées, le gouvernement cherche-t-il à promouvoir, sans l'assumer, un modèle multiculturel de type anglo-saxon ?
Nous sommes en effet toujours dans la logique du rapport Tuot, qui avait précédé les fameux rapports sur la refonte de l'intégration qui avaient fait polémique en décembre 2013.
La vérité, c'est que nos élites politiques, pour beaucoup, et pour ce qu'il m'a été donné d'observer, ne défendent plus l'intérêt général. Elles sont promptes à capituler à la moindre offensive. Nous sommes dans un classique rapport de forces et nos élites, qui ne craignaient pas le peuple français, se sont mises - et cela ne date malheureusement pas d'aujourd'hui - à prendre la France et sa République comme variables d'ajustement, d'où le sacrifice de la laïcité et de normes culturelles qui régissaient pourtant le vivre ensemble.
Réduire toute l'analyse à une simple question d'attribut vestimentaire serait une erreur, comme l'a très bien décrypté l'islamologue Gilles Kepel : "les dirigeants des organisations islamiques politiques issues des Frères musulmans, focalisés sur la controverse du hijab à l'école qui leur paraissait la plus propice à faire émerger en France une communauté militante sous leur houlette, ne montraient pas d'intérêt pour les enjeux trop complexes du halal (…)" ; il parle ici de l'affaire du voile de Creil en 1989.
Comme j'ai eu l'occasion de le développer dans mes ouvrages, la classe politique promeut le modèle anglo-saxon en premier lieu par abdication sur les fondamentaux, et non parce qu'elle serait convaincue de la supériorité d'un modèle qui a déjà par ailleurs lamentablement échoué.
 
Najat Vallaud-Belkacem peut-elle se risquer à abroger la circulaire Chatel ?
Ce n'était pas nécessairement le cas il y a vingt ans, mais nos hommes et femmes politiques ont depuis parfaitement pris conscience de la réalité des enjeux. Ils savent également qu'une femme qui se voile devient pour les autres musulmanes une leçon de morale ambulante qui peut ouvrir la voie à l'exercice, sur ces dernières, d'une pression de leur entourage ; d'où la prolifération des voiles que l'on observe. Le voile n'est donc pas neutre et peut se muer en instrument d'amputation de liberté pour un certain nombre de femmes. Par ailleurs, comme le mettent en évidence nombre d'enquêtes sur les signes religieux - la dernière en date étant celle du Crédoc, les Français se sentent de plus en plus dérangés par ces signes, et sont 81 % à souhaiter les voir interdits dans les entreprises privées. Je ne vois donc pas en quoi la décision de Najat Vallaud-Belkacem pourrait être assimilée à un quelconque geste d'apaisement ou de tolérance.
Maintenant, cela fait malheureusement bien longtemps que notre classe politique ose tout et risque tout, y compris la déstabilisation des fondations de la maison France, sans vraiment prendre garde aux conséquences : il y a fort à parier que le peuple français n'est pas mort, ne s'est pas suicidé et qu'il est en train de sortir, peu à peu, de sa longue anesthésie.
Paru sur Figarovox, 29 octobre 2014
SOREL-SUTTER Malika

Née en France
École maternelle et primaire en France puis 15 ans en Algérie
     avant de revenir s’installer définitivement en France.

Essayiste
Ancien membre du Collège du Haut Conseil à l'Intégration

Ingénieur de l’École Polytechnique d’Alger
Troisième cycle de gestion de l’Institut d’Études Politiques de Paris (Major de promotion)
 
Membre du jury du 'Grand prix de l’impertinence' de la Fondation prospective et innovation,
     présidé par le recteur Christian Forestier, administrateur général du CNAM.
Membre de la commission laïcité du Haut Conseil à l’Intégration.
Membre du conseil d’administration
     de l’association de géopolitique et de défense Géostratégies 2000
 
Ouvrages 
Le Puzzle de l’intégration. Les pièces qui vous manquent - Fayard/Mille et une nuits (2007)
De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Ouvrage collectif - Le Débat, Gallimard (2010)
Immigration-Intégration : le langage de vérité - Fayard/Mille et une nuits (2011)
 
 
Articles publiés
Le Débat, Gallimard, mars 2012 : 'Regarder la réalité en face', critique de deux ouvrages de Gilles Kepel.
Le Débat, Galimard, septembre-octobre 2011 : 'Intégration, le devoir de vérité'
Le Débat, Gallimard, septembre 2008 : 'Penser l’intégration'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2011 :'L’école face au défi de l’inclusion'
Revue AFAE (Association Française des Administrateurs de l’Éducation), décembre 2010 :'Quand le communautarisme
     s’invite à la table de la République'
Enjeux et Débats de la Revue parlementaire : 'Le modèle français d’intégration n’a pas échoué, il n’a guère été appliqué', juin 2011
Les Échos de la fonction publique, juin-juillet 2011 : 'De l’immigration et de l’intégration'
L’Expansion, septembre 2011 : 'La République doit l’emporter sur les diasporas'
Le Figaro Magazine, mai 2011 :'Tout immigré doit puiser en lui la force de s’insérer dans la société française'
Valeurs actuelles, avril 2011 : 'Sur l’intégration, la France fait trop de concessions'
Le spectacle du monde, octobre 2010 : 'La France s’autodétruit sans rendre service aux immigrés'
Le Figaro, mars 2010 : 'Identité nationale : levons les tabous !'
La Libre Belgique, 8 octobre 2010 : 'Notre société a créé des fauves'

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