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La parole à libérer

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On ne combat bien les agressions et leurs conséquences que si on les nomme correctement. Point n’est besoin d’être docteur en philologie pour cela. C’est tout le sens de la question : "Docteur, qu’est-ce que j’ai ?".
 
C’est au demeurant le premier travail du juge. Avant tout jugement, celui-ci énonce clairement les griefs formulés par le ministère public à l’encontre du prévenu. Il expose les faits dont il est saisi, ces faits, s’ils sont avérés, constituant une violation de la loi qui prévoit une sanction. Ainsi le débat qui s’ensuit sera circonscrit à la saisine du juge. Plus important encore à cet égard est le rôle du juge d’instruction qui, lors d’une audience où des mots sont échangés, fait prendre conscience au mis en examen de la nature de ses actes. Le fait de faire entrer dans le débat des mots d’une simplicité biblique comme "vol", "viol", "homicide volontaire", "actes de barbarie" ou encore "escroquerie" a la vertu de révéler au mis en examen la portée des actes qui peuvent être retenus à son encontre. Le mot ainsi verbalisé crée la représentation mentale de la transgression.
 
Il m’est souvent arrivé en tant que juge d’instruction de constater que pour les personnes de confession musulmane, il était particulièrement douloureux et difficile d’entrer dans le jeu de la verbalisation de la réalité. Souvent, elles nient les faits même parfaitement avérés parce les reconnaître explicitement aurait pour conséquence selon elles de rendre irréversible à la face même du Tout-Puissant et Miséricordieux, et accessoirement de leur entourage, la faute reprochée.
Cette dénégation a toujours pour effet de  "contaminer" leur milieu de sorte que le rétablissement de la paix publique par la vertu du procès est ainsi à la base compromis.
 
A propos des attentats qui s’inscrivent dans la guerre d’un Islam réactionnaire et combattant - le djihadisme - on s’est enfermé dans un consensus "républicain" tendant à ne pas énoncer la nature précise des attentats, en d’autres termes les "idéologies", les puissances de l’ombre qui armeraient le bras de ces criminels.
Souvent, les journalistes et les personnes qu’ils interrogeaient parlaient de "fous lourdement armés", de monstres, de "çà", "d’évènements", "d’exécution de victimes" (comme ceux qui avaient assassiné n’étaient pas des assassins, mais des bourreaux), comme on dit à l’enfant qui a fait un cauchemar "c’est fini, c’est fini, rendors-toi". Mais rarement on renvoyait ces entreprises terroristes à leurs causes religieuses, politiques, sociales, comme s’il était implicitement admis que ces causes étaient clairement comprises par tous. Mais même si tel est le cas, le fait de ne pas nommer les choses vise à renforcer un tabou et un tabou crée nécessairement de la gêne, voire des fantasmes. Les paroles publiques alors se contredisent, escamotent, se dérobent ... et les plus faibles - parmi lesquels beaucoup de jeunes des banlieues - peuvent être tentés de les comprendre comme une expression de malaise, comme une incertitude entre le bien et le mal, comme s’appliquant à une non-réalité.
 
La seconde partie de l’attentat, celle visant les clients de la superette Kascher, a orienté la parole en direction de l’antisémitisme, due en la circonstance à un Islam dévoyé. Cela a été dit. Mais le fait de pas épuiser le sujet sur la place publique (causes, étendues des responsabilités, mesures correctrices  etc…), a continué d’entretenir l’ambiguïté et par conséquent la peur, en particulier chez les parents d’enfants scolarisés dans les écoles juives.
 
De même, pour cheminer vers un autre point de vue, celui des "beurs" comme ils se désignent eux-mêmes, ceux-ci ont dit qu’ils considéraient que le Prophète avait été dénigré par les caricatures et qu’ils ressentaient ce fait comme une agression personnelle. Nos représentants publics ont alors souligné le droit de Charlie Hebdo comme de tout organe de presse de s’exprimer sur ce sujet comme il l’entendait (sous réserve d’incitation à la haine raciale…) de sorte que la parole contraire sur l’expression de cette liberté n’était pas recevable. Alors comment parler de ces souffrances et de ces rancunes ? Aucune réponse apaisante, équilibrée, à apporter à la communauté musulmane. Mais pourquoi ne donne-t-on pas à réfléchir sur la relation entre l’absolu et la contingence des mœurs, grand sujet de commentaires chez Voltaire, par exemple en informant l’opinion qu’en Arabie Saoudite, l’auteur d’une critique comparable à celle de Charlie Hebdo  venait d’être puni de mille coups de fouet et de dix ans d’emprisonnement et que les représentants de cette monarchie ont expliqué au Président de la République pourquoi ils ne participeraient pas à la marche qui devait commencer dans les minutes suivantes.
 
Les musulmans de France sont souvent mis en porte-à-faux : les Medias, voire les Pouvoirs publics, tiennent informée la population de leurs grandes fêtes religieuses, notamment celle de l’Aïd, et surtout du Ramadan. Ils sont placés au centre d’évènements religieux de portée mondiale. Après quoi, ils s’aperçoivent que la souffrance qui résulte du fait qu’on a le droit de brocarder leur religion ne saurait constituer un sujet politique ou judiciaire en raison de nos valeurs communes de liberté et au motif que les autres religions sont traitées pareillement.
Au contraire, il faudrait parler avec l’accent du cœur et non du droit entre nous tous du chemin à accomplir pour réduire des causes majeures d’incompréhension qui concernent moins la barbe ou le turban de quelqu’un que la transcendance ; il faudrait traiter tout le monde avec respect, d’une manière sincèrement démocratique, par exemple en n’opposant plus avec condescendance, comme l’ont fait tout au long de la journée de dimanche les chaînes de télévision et les radios, les gens connus "les people" aux "anonymes", parce que le Peuple, les humbles, comme le dit d’ailleurs la Bible, c’est d’abord et avant tout ces derniers. On pourrait découvrir que ceux qui sont chargés des leçons pourraient aller à la découverte de choses intéressantes pour notre "vouloir vivre collectif".
C’est en libérant la parole qu’on apprivoiserait les démons qui encombrent l’espace public. Vaste chantier !
MAYNIAL Patrice

Né le 17 mars 1944
Marié - 3 enfants


Magistrat
Ancien Directeur général de la Gendarmerie nationale (1993)


Ecole nationale de la Magistrature 
Diplôme d'études supérieures en droit privé
Diplômé de l'institut de criminologie de Paris
Licence en droit
 
Premier avocat général à la Cour de cassation (2007)
Avocat général à la Cour de cassation (Chambre sociale) (2004)
Secrétaire général de Thomson SA (1997)
Conseiller à la Cour de cassation (première chambre civile) (1996)
Directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN) (1993)
Président de chambre à la cour d'appel, Paris (1992)
Vice-président au tribunal de grande instance, Paris (1986)
Conseiller technique au cabinet du ministre de la défense (1986)
Premier juge d'instruction au tribunal de grande instance, Paris (1981)
Substitut à l'administration centrale du ministère de la justice (1976)
En position de détachement à l'Institut national de la propriété industrielle
     Fonctions de chef de la division des marques (1976)
Juge au tribunal de grande instance, Versailles (1973)
Substitut à l'administration centrale du ministère de la justice (1970)
Auditeur de justice (1965)
 
Auditeur à l'Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN)
 
Ouvrages
Le droit du côté de la vie
     A la suite d'un Rapport au Premier Ministre - La Documentation Française, 1997
     Le droit du côté de la vie, Réflexions sur la fonction juridique de l'Etat (1997)
 
Distinctions
Officier de la Légion d'honneur
Chevalier de l'ordre national du Mérite
Chevalier de l'ordre du Mérite agricole
Grand Officier de l'ordre du Mérite (Italie)

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