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L’apologie du vide

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Les leçons de laïcité ou l’apologie du vide
 
La récente série d’attentats, dont semble-t-il on est loin de voir la fin, a laissé nos gouvernants hagards. L’explosion d’un fanatisme meurtrier sur des rivages aussi pacifiques que les nôtres, a de quoi affoler : certainement il se cache quelque signification importante derrière cette si mauvaise surprise. Le Ministère de l’Education s’affaire : si le fanatisme se développe c’est qu’il n’y a pas assez de laïcité… On organise donc partout des cours de laïcité pour les enseignants, à charge pour eux de transmettre ensuite aux enfants. Seule la diffusion du catéchisme républicain éloignerait les jeunes esprits de l’adhésion à des vérités fanatiques…
La sécularisation est une magnifique invention judéo-chrétienne – qui commença chez les Grecs, comme d’ailleurs presque toutes nos inventions. Elle suppose une séparation du politique et du religieux – non pas une suppression d’un des deux termes, qui sont considérés comme essentiels l’un et l’autre. La laïcité, cette sécularisation spécifiquement française, consiste à écarter la religion, à la marginaliser et si possible à l’exclure. Jusqu’à la première moitié du XX° siècle, on pensait couramment que l’interrogation religieuse n’aurait bientôt plus cours, puisque la science répondrait à tout : c’est dans cette attente du troisième état de Comte qu’est née la laïcité française. Mais la science, relayée par les idéologies totalitaires, n’a pas tenu ses promesses.
Après la chute du mur de Berlin, nous assistons à ce qu’on a appelé le retour du religieux. La vieille réalité humaine invincible nous revient en pleine figure. C’est pourtant contre elle que s’escrime encore notre laïcité d’un autre âge.

La sécularisation privilégie la distance, le doute, la suspicion. Elle renvoie dos à dos et modère les particularités concrètes – religions, appartenances nationales et culturelles, toujours soupçonnées, et à juste titre, de fanatisme en formation. Mais la sécularisation est secondaire, au sens où elle est au service de ce qui la précède : elle représente un outil critique pour sauver les différences et empêcher une seule croyance, un seul pouvoir, de manger tout l’espace. Mais en soi elle n’est rien, elle ne saurait remplacer ces identités et ces croyances. La laïcité française est cette sécularisation radicalisée qui prétend remplacer ce qu’elle est censée protéger : les croyances particulières.
On ne peut enseigner la tolérance que sur le terreau de croyances particulières, de cultures particulières. On ne tolère pas en soi, on tolère quelque chose ! Les jeunes esprits veulent bien qu’on leur vende la liberté d’expression… mais pour exprimer quoi ? Un imam français disait récemment à propos de ce tapage laïcitaire : "on n’adhère pas au doute". Comme il avait raison. L’homme a besoin, disait Saint-Exupéry dans sa lettre à André Breton "non de haine, mais de ferveur".

La laïcité interdit la ferveur, et ce que cherchent nos djihadistes, c’est justement d’échapper à cette société dévorée par le vide. Ils ne veulent pas le vide ! Ils veulent le plein ! C’est à dire, ce à quoi ils pourraient attacher leur ferveur. Nous tentons de leur faire croire qu’on peut avoir de la ferveur pour le MacDo, le compte en banque, le sport de glisse, les séries télévisées… quelle tartuferie ! On dira que ce n’est pas aux gouvernants de proposer des raisons de croire ? Certes - et fort heureusement nous avons inventé la sécularisation qui laisse les religions dans leur propre maison, hors le pouvoir. Mais faut-il encore que les gouvernants cessent de ricaner et d’encourager les ricanements sur tout ce qui est plein. Si l’Etat n’a pas à accrocher des croix ou des croissants, il peut annoncer qu’il aime la patrie ou qu’il aime la culture dans laquelle il est né. La laïcité des instituteurs d’avant-guerre était fondée sur l’amour de la patrie, laquelle était un attachement positif correspondant à l’amour d’une particularité. On chantait la Marseillaise dans les classes sans voir là une contradiction avec les idées laïques. Serait-ce déshonorant ? Ce n’est pas en ridiculisant les religions (l’islam et les autres) qu’on produira la tolérance. Mais le contraire. Car l’interrogation religieuse est humaine et normale, et l’interdire par la dérision ne fera qu’engendrer des religions au marché noir. Celles-ci seront forcément fanatiques, excessives et hors-la-loi comme tout ce qui se développe au marché noir. L’obligation du néant engendre certainement la laïcité comme nouvelle religion, assortie d’un clergé ad hoc ; mais surtout elle suscite par réaction et par horreur du vide, des religions obscènes, au sens étymologique de ob-scènes.

Si on continue à leur dire que la religion c’est dépassé, que la patrie c’est ringard et hors-question, que les identités sont meurtrières – alors 90% de nos concitoyens végéteront dans la sous-culture du MacDo et des séries télévisées de quatrième catégorie, pendant que dix pour cent rejoindront avec enthousiasme des religions fanatiques, des patries fanatiques, des identités fanatiques.

Le retour du religieux est traduit par nos gouvernants laïques comme un retour à la barbarie. Evidemment puisque toute croyance est considérée comme ringarde. Pourtant on devrait plutôt se demander si les Lumières dévergondées de la laïcité française ne suscitent pas un tel vide que n’importe quelle ferveur, et la plus horrible, pourrait venir le combler.

Paru dans Le Figaro, 26 février 2015
DELSOL  Chantal

Née le 16 Avril 1947
Mariée - 6 enfants.


Membre de l'Institut
Professeur des universités


Doctorat d'Etat ès Lettres (Philosophie) - La Sorbonne (1982)
Académie des Sciences morales et politiques (2007)

Maître de conférences à l'Université de Paris XII (1988)
Professeur de philosophie à l'Université de Marne La Vallée (depuis 1993)
Création et direction du Centre d'Etudes Européennes : 
     enseignement et travaux de recherche avec la Pologne, la Hongrie, la République
     Tchèque, la Roumanie, la Bulgarie.
Professeur des universités - UFR des Sciences Humaines – 
Directeur du Laboratoire de recherches Hannah Arendt 
Docteur Honoris Causa de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca
Création en 1992 et direction jusqu’en 2006 du Département des Aires Culturelles et Politiques 
     (philosophie et sciences politiques) comprenant 5 Masters professionnels et de recherche,
Création et direction du laboratoire ICARIE (depuis 1992) 
     devenu Espaces Ethiques et Politiques, travaillant sur les questions européennes 
     (relations est-ouest et relations entre Europe et l’Amérique Latine)
Direction de 17 thèses, en philosophie politique et science politique
Directeur de la collection philosophique Contretemps aux Editions de la Table Ronde
Editorialiste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires
Romancière

 

Ouvrages 
Le pouvoir occidental (1985) - La politique dénaturée (1986) - Les idées politiques au XX° siècle  traduit en espagnol, tchèque, arabe, russe, macédonien, roumain, albanais - L'Etat subsidiaire  Prix de l'Académie des Sciences Morales et politiques  (1992) traduit en italien, roumain - Le principe de subsidiarité(1992) traduit en polonais - L'Irrévérence essai sur l'esprit européen (1993) - L'enfant nocturne (roman) (1993) - Le souci contemporain
(1993) - traduit en anglais (USA) - Prix Mousquetaire - L’autorité (1994) - traduit en coréen - Démocraties: l'identité incertaine (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - La grande Europe ? (1994) (direction d'un ouvrage collectif) - traduit en espagnol - Histoire des idées politiques de l'Europe centrale (1998) - Prix de l’Académie des Sciences Morales et Politiques - Quatre (roman) (1998) - traduit en allemand, en polonais - Eloge de la singularité, Essai sur la modernité tardive (2000) - traduit en anglais (USA) Prix de l’Académie Française Mythes et symboles politiques en Europe Centrale (collectif) (2002) - traduit en roumain - La République, une question française (2003) - traduit en hongrois -  La Grande Méprise, essai sur la justice internationale  (2004) - traduit en anglais (USA) - Matin Rouge (2004) -  Dissidences  (2005) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Michel Maslowski et Joanna Nowicki) -  Les deux Europes  (2007) (co-direction d’un ouvrage collectif avec Mate Botos (Université Pazmany Peter, Budapest) - Michel Villey, Le justepartage (2007) avec Stéphane Bauzon (Université Tor Vergata, Rome) - L'Etat subsidiaire (2010) - La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire (2011) - Les Pierres d'angle  (2014) - Populisme, Les demeurés de l'Histoire (2015) - Le Nouvel âge des pères (2015) - La Haine du monde, totalitarismes et postmodernité (2016) -

Articles et collaborations
édités dans diverses publications françaises et étrangères 
 
Conférences
Nombreuses communications dans des colloques nationaux et internationaux, en France et à l’étranger (Afghanistan, Afrique du Sud, Allemagne, Belgique, Bulgarie, Canada, Colombie, Etats-Unis, Grande Bretagne, Grèce, Hollande, Hongrie, Italie, Moldavie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Suisse, Ukraine, Venezuela)

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