Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Le nom des "super-régions"

  • Écrit par 
  • Taille de police Réduire la taille de la police Réduire la taille de la police Augmenter la taille de police Augmenter la taille de police
  • Imprimer
  • E-mail
Évaluer cet élément
(2 Votes)
Le nom à la carte des "super-régions", nouvel indice d’une perte de sens
Affubler les "super-régions" d’un nouveau nom, c’est modifier leur identité symbolique, explique l’historien.
 
"La France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble", a dit un jour Fernand Braudel, qui ajoutait : "Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité. Construire l’identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, ça, je suis tout à fait contre." Ainsi s’exprimait le grand historien en 1985, au moment même où se mettaient en place les premières lois de décentralisation. Bien que sensible au projet que pouvait représenter l’éventuelle émergence d’une véritable démocratie locale en France, Fernand Braudel manifestait son inquiétude devant l’apparition d’une notion nouvelle, la "divisibilité" de la France. Il n’imaginait pas qu’elle fût promise à un tel avenir. Pour lui, l’unité de la France, dont la construction avait été si laborieuse, constituait non seulement sa force vitale, mais aussi son maître atout pour réussir deux grands processus d’intégration qui s’ouvraient et qu’il jugeait nécessaires ou inévitables : l’Europe et l’immigration.

Les nouvelles régions instituées en 2015 ne sont pas le produit de l’Histoire : ce sont des régions administratives, redessinées essentiellement pour des objectifs de rationalité et d’efficacité. Mon propos n’est pas de porter une appréciation sur cette réforme, dont les contours, les implications, la mise en œuvre sont d’ailleurs loin d’être achevés. Nous assistons en revanche à un phénomène par moments désolant et qu’on aurait tort de juger anecdotique : la recherche et l’attribution de noms et appellations pour ces nouvelles entités.
Certes, le pire n’est pas toujours sûr. Car cette entreprise suscite chez certains une gêne, une prudence, un légitime embarras, et dans certaines régions le bon sens, heureusement, l’a emporté déjà, ou est près de l’emporter. Mais au fond, personne ne semble contester le principe lui-même. Le principe, c’est que par des décisions purement locales et non nationales, selon des modalités qui se révèlent parfois d’une puérilité désarmante, on est en train de découdre puis de recoudre notre identité symbolique. Le mode de consultation choisi est parfois le moins démocratique de tous, puisqu’il s’agit au préalable de "voter", généralement sur Internet, sans aucune formalisation : une version, en somme, du micro-trottoir, qui tend lui-même à supplanter le sondage d’opinion. Dans tous les cas, le nom des nouvelles régions ne sera pas défini par "la nation une et indivisible", mais selon des procédures dont, pour certaines, on chercherait en vain la légitimité et l’esprit de rigueur.

Les anciennes régions décentralisées en vertu des lois Defferre n’étaient pas davantage l’œuvre de l’Histoire, même si elles étaient plus proches de la géographie traditionnelle et des noms des anciennes provinces. Mais du moins ne s’affirmaient-elles pas comme telles. D’où ces dénominations peu gratifiantes qui tournaient parfois aux sigles (Paca) et faisaient naître d’assez laides formulations ("Franciliens"), mais qui ne prétendaient pas être autre chose que ce qu’elles étaient.
Les régions de naguère s’appuyaient d’ailleurs sur des réalités qui avaient fini par prendre corps au cours de l’Histoire : les départements. Il faut dire que de grandes choses étaient passées par là : des souffrances, d’immenses efforts collectifs, le long réapprentissage de l’unité par une nation privée de monarque - Renan disait même qu’en décapitant son roi elle avait commis "un suicide" - mais qui avait appris à aimer la République et à se battre pour elle. Le grand arasement révolutionnaire qui avait mis fin aux provinces séculaires de l’Ancien Régime avait été brutal, arbitraire dans sa simplicité, mais il pouvait se justifier par un ambitieux projet d’avenir commun construit autour de la Nation, et par cette volonté, que formulait si bien l’abbé Sieyès, de donner à tous "l’égalité d’espérance".

Dans cette perte générale de sens, on observera un phénomène parallèle, qui va bien au-delà du symbolique et puise aux sources de la même splendide ignorance : la méconnaissance progressive de notre Constitution, de sa portée historique, de ses intentions originelles, de son esprit. Ne qualifie-t-on pas de plus en plus, à droite comme à gauche, l’usage de l’article 49-3 d’atteinte à la démocratie ? Cet élément clef de nos institutions a été conçu dans un but d’efficacité, après des décennies d’impuissance parlementaire, par des hommes qui considéraient que gouverner une démocratie supposait le devoir absolu d’agir, en plaçant chacun devant ses responsabilités. Il a tout juste survécu à la désastreuse révision constitutionnelle de 2008 : le voici désormais en passe d’être condamné par des responsables politiques qui n’ont décidément pas plus de recul que les adeptes de Nuit debout.
"Gouverner, c’est choisir", disait Mendès France. "La France est une personne", avait écrit Michelet. Aujourd’hui, rien. Le Vide, qui se pare des oripeaux de l’Histoire. La perte de substance des institutions se poursuit. Quelle vision de l’unité française nous propose-t-on ? Aucune. Les "Hauts-de-France" ? C’est fait, le nom est pris, la marque est déposée en somme… On parle d’ "Occitanie-pays catalan"… Il arrive ainsi que de vieilles pulsions identitaires s’insinuent, comme on pouvait s’y attendre, dans une cartographie qui n’a pourtant et ne peut avoir d’autre vocation que technique et gestionnaire. Quant à la puissante armature constitutionnelle dont la Ve République nous a dotés, elle continue peu à peu de s’évider.

Oui, le bon sens l’emportera peut-être, en définitive. Espérons. Il reste que, dans l’indifférence générale, la République est bien devenue plurielle et divisible, le tout s’habillant souvent d’injonctions prétendument démocratiques ou de prétentions historiques grandiloquentes. La "République une et indivisible" - pauvre Péguy - n’est décidément plus notre royaume de France. C’est Alfred Jarry, son contemporain, qui l’emporte en esprit visionnaire : la République devient le royaume du Père Ubu, qui, armé de sa légendaire "machine à décerveler", se révèle le précurseur inconscient de la "nouvelle gouvernance" - entendez : le non-gouvernement.
Paru dans Le Figaro, 13 juin 2016
TEYSSIER Arnaud

Né le 22 décembre 1958
Célibataire

Haut fonctionnaire
Historien


Ancien élève de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

A publié plusieurs ouvrages sur l’histoire politique de la France, ainsi que des essais biographiques.
Il travaille sur l’histoire du pouvoir et de l’Etat en France, en particulier depuis la Révolution, ainsi que sur les rapports complexes qu’entretiennent l’administration et la société politique depuis deux siècles.
 
Créateur et directeur de la collection Histoire politique de la France chez Pygmalion.

Ouvrages
- La Vème République (1995)
- Le Premier Empire (2000)
- La Troisième République (2001)
- Le dernier septennat (2002), essai.
- Les enfants de Louis-Philippe et la France (2006)
- Lyautey (2004) réédition Tempus 2009
- Richelieu, la puissance de gouverner (2007)
- Charles Péguy (2008)
- Louis-Philippe, le dernier roi des Français (2010)
- Richelieu. L'Aigle et la colombe (2014)

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version