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Le poilu, ou comment s'en débarrasser…
 
Le poilu faisait la guerre à un envahisseur. Il se battait pour protéger sa patrie, ses frontières. Il voulait chasser l'indésirable. Le soldat était prêt à se faire tuer au nom de l'honneur, de la grandeur, du courage. Il croyait en la force des armes. Bref, cent ans après la fin de la Grande Guerre, le poilu a tout pour effarer la délicate Macronie, cotonneuse et complaisante. Quand le chef de l'État s'obstine à faire un lien entre les "nationalistes" d'aujourd'hui et les années 30, il insulte ceux qui ont péri pour défendre la France de ses ennemis.
Emmanuel Macron ressemble aux pacifistes de l'entre-deux-guerres. Or ceux-ci furent nombreux à choisir Vichy et la collaboration, au nom de l'apaisement avec Hitler. En fait, le président de la République se montre désemparé devant la bravoure de ceux de 14-18. Il évite de prononcer le mot "guerre", sinon pour dire qu'elle fut et reste inutile. Son "itinérance mémorielle", effectuée cette semaine sur des zones de combats du Nord et de l'Est, a pris soin d'éloigner l'exemplarité militaire, au profit d'une autopromotion souvent déplacée.
 
Tout à sa dénonciation d'un "nationalisme belliqueux", le chef de l'État en est venu à se contredire sur les héros de la Première Guerre mondiale, qu'il voulait dépeindre en victimes. Aux Éparges (Meuse), mardi, il a évoqué sur Europe 1 "l'absurdité de ces conflits". Peu après, néanmoins, il a annoncé l'entrée prochaine au Panthéon de l'écrivain Maurice Genevoix et, "à titre collectif", de "ceux et celles de 14" (en référence à Ceux de 14). But de cet heureux choix : rendre hommage à "l'armée victorieuse".
Mais si l'armée sut vaincre les Allemands, c'est donc que son sacrifice ne fut pas inutile. La pompeuse "itinérance mémorielle" tient plus de l'errance en marche que du souvenir enraciné. D'ailleurs, le centenaire de l'Armistice fera l'économie, dimanche, d'un défilé militaire. Le chef de l'État, qui n'entend pas froisser Angela Merkel, n'a pas souhaité rappeler la défaite de l'Allemagne. Il ne se rendra pas davantage aux Invalides samedi, où l'armée rendra hommage aux maréchaux de la Grande Guerre, en évitant toutefois le fantôme de Philippe Pétain. Le poilu, ou comment s'en débarrasser.
 
Le chef de l'État ne veut admettre que ce sont les "nationalistes" qui nomment le mieux les ennemis de l'Occident culpabilisé, de l'Europe passoire, de la France endormie. Contrairement à ce que Macron prétend, ni la Russie ni les États-Unis ne sont des menaces pour l'Europe et sa sécurité. Est-ce parce que ces deux nations ont désigné l'islamisme comme l'adversaire qu'elles sont devenues suspectes à ses yeux ? Il est gênant de constater que l'angélisme du président ménage le totalitarisme coranique, comme d'autres jadis avaient pris soin de ne pas brusquer les idéologies communiste ou nationale-socialiste.
Ainsi Macron ne veut-il plus commémorer lui-même les attentats islamistes du 13 novembre 2015 qui ont meurtri Paris. Il est prêt à réviser la loi de 1905 afin d'adapter en partie la laïcité à l'islam politique. Il accuse ses opposants de "fracturer" l'Europe sans vouloir analyser les ravages causés par le multiculturalisme, cheval de Troie de la conquête musulmane. C'est pourtant son ex-ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, qui a dit craindre des affrontements communautaires de plus en plus violents et peut-être "irréversibles".
(…)

Paru dans Le Figaro, 9 novembre 2018
Publié dans Du côté des élites
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Peinture machinée en salle des ventes

Après la machination de Bansky qui a autodétruit une toile de l’artiste chez Sothby’s, sa concurrente, Christie’s, se devait de réaliser une première mondiale. Ce fut fait à New York, le 25 octobre, avec la vente d’une toile peinte grâce à une intelligence artificielle (IA). Le collectif parisien Obvious (évident en anglais) en est l’auteur. L’œuvre fut d’abord proposée à la vente sur eBay pour 10 000 euros, son acquéreur s’est empressé de la revendre chez Christie’s, qui l‘a adjugée à 432 500 dollars, environ 380 000 euros.

Cette toile, le Portrait d’Edmond Belamy, représente "un homme vêtu à la mode du XIXème siècle, dont le visage est particulièrement flou, ce qui donne un aspect inquiétant à la toile". C’est surtout très moche et prouve qu’une intelligence artificielle peut peindre aussi mal que le commun des mortels sauf que l’auteur d’une croûte n’a pas le culot de signer d’une formule mathématique. L’algorithme si ! Cette peinture sans pinceaux ni pigments, est une impression sur toile, grâce aux “r éseaux contradictoires” qui coordonnent deux algorithmes opposés. L’un puise dans une banque d’images de 15 000 peintures pour en créer une nouvelle, tandis que l’autre, "a permis d’affiner les propositions" autrement dit ce cafouillage sur le visage, vu mille fois dans les ateliers, quand le peintre, déçu, essuie rageusement sa toile d’un coup de chiffon. Ce portrait fait partie d’une série de 11 tableaux, appelée "La Famille de Belamy", nommée en hommage à l’inventeur des GAN,
"réseaux contradictoires génératifs", Jan Goodfellow (en français Bellamy). Il va être content M. Bellamy : toutes ces tronches en son honneur !
 
Le problème ce n’est pas l’intelligence artificielle, mais l’humain derrière elle, incapable de comprendre ce qu’il a créé ; une sorte de Frankenstein du portrait qui horrifie même les algorithmes, tentés d’effacer leur monstre. L’informaticien, aux chevilles gonflées, ne voit rien d’autre que son ambition "de redéfinir la place de l’artiste dans un mode où l’intelligence artificielle est de plus en plus omniprésente". Enivrés, les membres d’Obvious, s’autoproclament "artistes"
Mais de quoi je me mêle ! Y-a-t-il une nécessité sociale ou économique à l'application de l’IA à l’art ? Est-ce qu’on serait en manque d’artistes ? Rien qu’en France, des dizaines de milliers émargent à la Maison des artistes et nombre d’entre eux… pointent au RSA. Mais que veut ce collectif : mettre encore plus de galère dans la vie de milliers gens ? L’utilité du progrès est de faciliter les taches humaines pénibles. Or si la peinture est difficile, parfois, elle n’a jamais été considérée comme un travail à la mine ! Evidence qu’Obvious a oubliée.
Le produit de la vente de ce tableau servira à faire avancer la recherche collective sur la création par algorithme et à financer la puissance de calcul nécessaire à la production de ce type d’œuvres. Parce qu’en plus de coûter de la matière grise, l’affaire siphonne de l’argent !
La planète surchauffe, les abeilles meurent de pesticides, les plastiques saturent les océans mais à Paris, 3 geeks de 25 ans, des as des maths, au lieu de mettre leur cervelle au service de la planète et de l’humanité, ne pensent qu’à entrer dans le livre des records. A l’époque, révolue, des humanités chrétiennes, ne pas faire tout le bien dont on est capable se payait très cher, au jugement dernier.

Sous couvert de progrès, une pleine régression : il s’agit "évaluer les similarités et les distinctions entre les mécanismes du cerveau humain, tels que le processus créatif, et ceux d’un algorithme" autrement dit mesurer l’homme à la machine. Cet homme dont la machine devient
le mètre étalon, n’était-ce pas le rêve de certains systèmes totalitaires au XXème siècle ?
L’acheteur a souhaité rester anonyme ; il y a de quoi…

Envoyé par l'auteur, paru sur www.sourgins.fr, 6 novembre 2018
Publié dans Du côté des élites
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La chancelière nous quitte
 
La chancelière allemande a annoncé qu’elle mettrait fin à sa carrière politique dans trois ans. Sa décision a semé la consternation chez ses nombreux admirateurs à Berlin mais aussi à Bruxelles, Paris et même Washington. Pour eux, elle est une figure majeure de notre époque et une dirigeante indispensable. Elle défend avec une énergie inlassable, les valeurs les plus hautes du libéralisme avancé : les droits de l’homme, la libre circulation des biens et des capitaux, l’accueil généreux des migrants chassés de leurs pays, la soumission des intérêts nationaux à des règles universelles, impartiales et équilibrées. Sans elle, les grandes institutions qui soutiennent l’ordre libéral, comme l’Union européenne, l’Otan ou l’Organisation mondiale du commerce, seront-elles capables de résister aux assauts furieux des Trump, Poutine et autres Orban ?
 
Je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer madame Merkel. Ses idées me sont connues seulement par l’orientation de ses décisions publiques. Vues à travers ce prisme, elles sont assez claires pour m’avoir fait comprendre depuis longtemps que la chancelière n’est pas celle que ses zélateurs nous décrivent. Je vais essayer ci-après de peindre un portrait d’elle plus proche de la réalité.
 
Angela Merkel est essentiellement une fille de la culture prussienne. Sur le plan de la pensée et de l’action politiques, cette culture produit des personnalités qui associent sans effort apparent deux traits que nous Français pensons incompatibles : rigueur morale et cynisme pratique. Bismarck en a été le modèle le plus remarquable. Merkel est issue du même terreau. Comme son illustre prédécesseur, elle utilise tout naturellement une méthode qui mêle l’affirmation intransigeante de principes élevés et le calcul le plus égoïste. Nos dirigeants, formés à l’école de la politesse allusive et du compromis équilibré, en sont facilement désarçonnés. Napoléon III a été désorienté par les manœuvres de Bismarck. Sarkozy puis Hollande n’ont pas su comment s’opposer aux exigences de Merkel. Ils ont invariablement plié devant elle et ont souvent sacrifié l’intérêt français, au bien supposé de l’Europe et au bénéfice certain de l’Allemagne.
 
Mais ce serait faire trop d’honneur à la chancelière fédérale que de la hisser à la hauteur du Chancelier de fer. Il était un grand homme d’Etat, qui voyait loin, devinait le sens caché de l’histoire et savait anticiper les évènements. Elle n’est qu’une bonne ménagère qui s’active à tenir sa maison en ordre. Ses pensées et ses projets ne vont pas au delà des soins immédiats. Il a bâti une nouvelle Allemagne et imaginé une autre Europe. Elle se contente de gérer au jour le jour l’héritage de ceux qui ont reconstruit son pays et dessiné l’ordre actuel de notre continent. Avec elle l’action du gouvernement fédéral est tissée d’actions prudentes, de combinaisons timides et de choix à portée limitée.
 
Sa politique sans éclat serait une bonne chose pour l’Allemagne et pour l’Europe si le monde était immobile. La paix et la prospérité de nos peuples dépendent trop de la tranquillité germanique pour ne pas souhaiter qu’elle dure, fut-ce au prix d’une médiocrité assumée. Mais l’histoire a marché. L’ordre libéral dans lequel Merkel était si à l’aise, les premières années de son mandat, menace ruine. Des secousses violentes et inattendues – crise de l’euro, pression migratoire, arrachement du Royaume-Uni à l’Union européenne - ne cessent de l’ébranler. "Mutti" est dépassée par ces évènements imprévus. Elle y répond en s’accrochant obstinément à ses habitudes de bonne ménagère, comme si l’effondrement d’une maison pouvait être conjuré par des efforts accrus de propreté. La réalité glisse hors de ses doigts. La rigueur morale de l’esprit prussien n’est plus chez elle que raideur moralisatrice et son cynisme pratique se dissipe en calculs inopérants. Elle le sent vaguement. Alors il lui arrive de décider ce qu’elle pense être un pari audacieux, susceptible de redresser son autorité. Par exemple son gouvernement renonce à l’énergie nucléaire ou ouvre les bras aux migrants. Mais ce ne sont que des coups de tête brouillons. Ce que la presse d’outre Rhin appelle flatteusement son pragmatisme, est une suite de décisions sans cohérence ni portée.  
 
Le peuple se détourne de cette dirigeante qui ne sait plus où elle va. Son parti accumule les défaites électorales et, pire encore, il a été si déboussolé par les choix contradictoires de sa chef qu’il ne sait plus quelles valeurs il représente. Le SPD, épuisé par d’interminables et douteuses combinaisons avec la chancelière, s’aperçoit avec effroi qu’il a perdu son âme et que ses électeurs l’abandonnent en masse. C’est l’extrême droite qui tire profit du mode de gouvernement d’Angela Merkel. Triste aboutissement pour une femme politique qui nous est présentée comme le champion des valeurs libérales et centristes.
 
La chancelière met l’Union européenne dans une situation encore plus périlleuse. Elle divise la communauté de peuples dont elle se veut le meilleur garant. Sa façon à la fois moralisatrice et égoïste de gérer la crise de la monnaie unique, a suscité de tenaces rancœurs. Elles explosent aujourd’hui en Grèce et en Italie. En exigeant que le million de migrants invités par elle en Allemagne soient répartis dans tous les pays membres au nom d’une solidarité unilatérale, elle a lourdement pesé dans le départ de l’Angleterre et provoqué une vive tension avec la Pologne et la Hongrie. Les sanctions qu’elle a fait imposer à la Russie, en se couvrant du droit international, exaspèrent les pays baltes, la Finlande et l’Italie, qui voient bien que l’embargo pratiqué lèse leurs intérêts tout en contournant soigneusement ceux de leur partenaire allemand. 
 
Le concert de lamentations qui a accompagné l’annonce de son départ cache un soulagement et une impatience largement partagés. En Allemagne, des manifestants se retrouvent autour d’un slogan éloquent : "Merkel muss weg !". Qu’elle s’en aille tout de suite sans attendre encore trois années interminables ! Ces manifestants ont raison. La chancelière n’a plus rien à apporter à son peuple ni à l’Europe. En démissionnant au début de 2019, elle leur rendrait un ultime service.

Envoyé par l'auteur, 8 novembre 2018
Publié dans Avec l'Europe
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Irréductible fracture
 
Chaque jour nous apporte son petit lot de nouvelles qui montre combien sont profondes les fractures au sein de notre société. Pas seulement les fractures sociales qui s’aggravent et qui sont fort inquiétantes, mais aussi celles concernant les questions dites "sociétales" : PMA et GPA (dont il a été beaucoup question ces temps derniers), avortement, "mariage pour tous", euthanasie, transhumanisme … Entre adeptes et adversaires de ces pratiques, tout accommodement est impossible, tant elles révèlent des visions de l’homme irréductiblement inconciliables. Depuis quatre décennies au moins – grosso modo depuis Mai 68 –, les partisans des "avancées" sociétales, d’abord minoritaires parmi la population mais soutenus par tous les grands médias, volent de victoire en victoire selon un schéma bien rodé : chaque nouvelle transgression, nous promet-on, est la dernière jusqu’à ce qu’elle soit adoptée ; on passe alors à la suivante qui semblait impensable encore la veille. Et il n’y a aucune raison que cela cesse, puisque, conviction ou lâcheté, les élites au pouvoir appuient ces "avancées" qu’elles jugent inéluctables.
 
Une telle fracture met en danger le principe même de la démocratie qui suppose un consensus sur les principes essentiels de la vie en société, faute de quoi la majorité peut "légalement" imposer aux minorités récalcitrantes des lois moralement illégitimes qui créent un climat tyrannique de persécution. Nous en voyons les prémisses avec l’appel de certains à supprimer l’objection de conscience des médecins face à l’avortement. Certes, pour l’instant, nos sociétés "libérales" préservent encore les principaux attributs du bien commun (sauf quelques banlieues, paix sociale, paix extérieure, libertés fondamentales, notamment de pratique religieuse et d’évangélisation…), ce qui n’était le cas ni des premiers chrétiens ni sous les totalitarismes du XXe siècle ! Mais pour combien de temps encore ?
 
Jadis, à l’époque de la guerre des deux blocs Est-Ouest, existait déjà un clivage radical qui obligeait à un "choix de société", libérale ou collectiviste. Au moins, les fondements de la morale étaient-ils à peu près partagés. Aujourd’hui, la fissure est plus fondamentale encore, car elle touche l’homme lui-même, ce qu’il est, sa place dans l’univers. L’opposition, désormais, est entre ceux qui défendent l’existence d’une nature (ou d’une essence) humaine qui s’impose à nous et ceux qui nient cette commune nature et qui pensent donc l’homme libéré de toute contrainte à l’égard d’un donné qui le dépasserait – Dieu, la nature, la culture –, rien ne devant entraver sa volonté, ses désirs… Opposition, donc, entre ceux qui estiment nécessaires et même vitales des limites en tout domaine et ceux qui les rejettent, cherchant toujours à transgresser les normes au nom de la liberté.
 
Cette divergence tient précisément à deux conceptions fondamentalement différentes de la liberté : la "liberté de qualité", particulièrement développée par l’école héritière d’Aristote et saint Thomas d’Aquin, et la "liberté d’indifférence" issue du nominalisme de Guillaume d’Ockham au XIVe siècle (1).
La première conception place la liberté au terme d’une éducation – éducation aux vertus notamment – qui permet à l’homme de choisir le bien conforme à sa nature, le choix du mal étant une déficience de la liberté (comme pour celui qui est dépendant de la drogue, par exemple, ou esclave de ses sens).
La seconde conception se limite à la faculté de choisir les contraires : ainsi, pouvoir opter pour le bien ou le mal est-il l’essence de la liberté, laquelle relève de la seule volonté, quand la première dépend conjointement de la volonté et de la raison.
 
On ne dira jamais assez la véritable révolution qu’a été le nominalisme, la plus importante, sans doute, de l’histoire de l’Occident dans l’ordre des idées. Il a permis l’avènement de la modernité, modernité au sens de primauté donnée à la volonté et à l’émancipation de toutes les tutelles bridant la liberté d’indifférence. Toutes les dérives "sociétales" que nous connaissons aujourd’hui sont inscrites dans cette fausse conception de la liberté.
Ainsi, les tenants de la PMA, par exemple, s’indigneront que vous puissiez prétendre ne pas leur accorder cette liberté, rien ne vous forçant à y recourir vous-même ! Cette objection est logique, dès lors que la liberté procède de la seule volonté et du seul bien personnel, sans se soucier de savoir si l’acte recherché est un bien en soi, un bien pour autrui (ici l’enfant), ni de l’impact qu’il a sur la société.
La prospérité du nominalisme et de sa liberté d’indifférence est à l’origine du long mouvement de déchristianisation de l’Europe depuis la fin du Moyen Âge. Le paradoxe est que cette forme de pensée n’a été possible qu’en terre chrétienne, en raison de l’importance accordée à la liberté dans l’Évangile – aucune autre aire civilisationnelle n’a poussé si loin l’amour de la liberté. On peut donc dire que ce sont des chrétiens qui sont historiquement responsables de la lente sécularisation de nos sociétés : la chrétienté s’est peu à peu défaite de l’intérieur quand elle présentait encore une belle façade qui a fini par n’être plus qu’une illusion, d’où son effondrement.
Il est bon d’y penser avant de voir toujours les ennemis de l’Église à l’extérieur. Les pires ont toujours été en son sein, Benoît XVI nous l’avait rappelé en 2005 en évoquant les "loups". Comment ne pas le voir aujourd’hui ?
(1) Terminologie employée par Servais Pinckaers, op dans son maître livre Les sources de la morale chrétienne (Academic Press Fribourg/Cerf, 1985).

Paru dans La Nef, éditorial du n° 308, novembre 2018
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Outre-mer et métropole à front renversé
 
TRIBUNE - Voilà un retournement complet : à rebours du discours tiers-mondiste à la mode dans les années 60 et 70, les habitants des terres françaises d'outre-mer comme la Nouvelle-Calédonie entendent rester nos compatriotes, alors que beaucoup, en métropole, seraient désormais ravis de les voir larguer les amarres, souligne le professeur de philosophie politique.
 
Le référendum de dimanche dernier en Nouvelle-Calédonie nous apprend que, décidément, une époque est révolue : celle des luttes héroïques des territoires colonisés pour l'indépendance. La participation fut forte et l'indépendance, refusée par plus de 56 % des suffrages exprimés. Au cours d'une lente mais décisive évolution, la tendance est passée - car le cas calédonien n'est pas unique - de la volonté de se libérer du pays colonisateur, ou de l'ancien colonisateur, à la volonté d'en demeurer membre.
La carrière de Christiane Taubira en témoigne : jeune Guyanaise, elle a commencé par militer dans un mouvement indépendantiste. Puis elle s'est rendu compte, dans les années 1980, que ces convictions n'étaient plus soutenues par les populations locales. C'est alors qu'elle fit carrière dans la politique, confirmant ainsi l'appartenance de sa région à la mère patrie. La mémoire des générations d'étudiants venus d'outre-mer est éloquente : dans les années 1970, ils militaient avec ferveur pour les indépendances, alors qu'aujourd'hui les mêmes témoignent de leur amour pour la France.
Que s'est-il passé ?
 
Rien moins qu'une transformation assez rapide des mentalités. Les principes qui prévalaient il y a cinquante ans, après les accords d'Evian, étaient la liberté et l'autonomie. Les peuples étaient prêts à conquérir leur souveraineté au prix du sang, et prêts à perdre pour cela une partie de leur confort matériel. La liberté, valeur spirituelle, pesait du plus grand prix dans les balances. Cette manière de voir existe encore, portée par les indépendantistes. Mais la majorité des populations considère les choses autrement : elle a conscience des bienfaits matériels, des services substantiels apportés par la métropole. Elle se demande comment il serait possible de se passer de la Sécurité sociale et des différentes allocations qui permettent de vivre même quand on n'a plus de quoi vivre. Et pense, avec réalisme, que, en cas d'indépendance, le nouveau gouvernement pourrait difficilement proposer un tel niveau d'aisance.
 
Bien sûr, l'argument matériel n'est pas le seul. Certains de nos compatriotes d'outre-mer ont toujours été d'ardents patriotes. Et ceux de nos concitoyens d'outre-mer qui hésitaient jadis considèrent désormais que la France n'est pas une marâtre, et qu'il vaut la peine de l'aimer. Pourtant, le bien-être et le confort, valeurs matérielles, pèsent aujourd'hui d'un plus grand prix dans les balances. Peu ont encore envie d'aller chérir la seule liberté en guenilles. En cela, les peuples ex-colonisés ne sont pas différents de l'ensemble de la planète occidentale. Les référents se sont déplacés.
 
Tout se passe comme si nous étions définitivement passés, selon l'image classique, de l'âge des héros à l'âge des marchands. Du côté de l'ancien colonisateur, il est devenu ringard et criminel de vouloir conquérir. D'autant que celui-ci préfère désormais garder les richesses pour soi plutôt que de les disperser dans des provinces lointaines, toujours affamées et jamais contentes. L'ancien colonisateur lui aussi préfère maintenant le confort matériel plutôt que la puissance et la gloire, qui d'ailleurs n'ont plus bonne presse. Aussi nous trouvons-nous dans la situation inverse de celle d'autrefois : la métropole veut se débarrasser des colonies, qui veulent rester dans son sein.
De Gaulle à cet égard était précurseur, qui voulut laisser l'indépendance à l'Algérie contre une partie non négligeable de l'opinion française. Il avait sans doute compris que les Français, si installés dans l'aisance de l'après-guerre et si impatients de toujours plus d'aisance, allaient s'épuiser à ce partage. Ou bien peut-être nourrissait-il ce sens des limites si caractéristique des esprits conservateurs, désireux de contenir la puissance et la gloire comme il faut contenir ses instincts et ses forces. Un conservateur comme Soljenitsyne conseille à la Russie, qui est un empire plus qu'une nation, de limiter ses conquêtes par modération et vertu.
 
On constatera qu'à l'intérieur même de nos nations, la même mentalité produit les mêmes effets. Dans les pays à grandes disparités régionales, comme l'Italie, les régions riches renâclent à payer pour les régions pauvres. On observe ici la même évolution que celle qui concerne la relation avec les territoires extérieurs. Dans les années 1990, déjà, on constatait qu'en Belgique la Flandre rechignait à soutenir la Wallonie et que les Tchèques étaient assez contents de n'avoir plus à financer la Slovaquie. La Corée du Sud s'affole à l'idée que le Corée du Nord pourrait un jour ou l'autre tomber à sa charge, et, si les Allemands de l'Ouest ont fait l'effort surhumain de relever l'Est, c'est que leur devoir historique était proprement exceptionnel.
 
Toujours est-il qu'aujourd'hui les gouvernements capables de défendre la conquête et la colonisation font figure de reliquats ou de survivances de l'ancienne mentalité héroïque, considérée comme criminelle par les modernes. C'est la Russie, c'est la Chine. Voir Poutine annexer la Crimée avec les méthodes, les arguments pathétiques et les pantalonnades que nous avons connus à tous les colonisateurs d'autrefois, cela nous sidère et nous scandalise à la fois. C'est que la puissance pour nous ne représente plus une grandeur, mais un vice. Il est probable que ces différences de mentalité conditionneront la vie internationale dans les prochaines années.

Paru dans Le Figaro, 8 novembre 2018
Publié dans De par le monde
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Information. Propagande. Renseignement.
 
Jean Guitton m’a dit un jour : "Je suis surinformé. Je ne suis pas renseigné.". Très juste parole, qu’on ne commentera jamais assez. 
 
Information
Une information est, dans le meilleur des cas, la connaissance d’un fait réel, correctement qualifié, faisant l’objet d’une appréciation morale correcte mais abstraite, suscitant une émotion naturelle mais superficielle, et des velléités de réaction, sympathiques mais passagères. Une information répétée peut créer des conditionnements et donner une certaine stabilité à cet ensemble de réactions. 
Un fait est significatif lorsqu’il peut concourir à la formation du renseignement. Le nombre des faits est infini. Le nombre des faits significatifs est limité. Trop d’information ne tue pas l’information, mais tue le renseignement. 
 
Renseignement
Le renseignement montre comment ce même fait s’inscrit dans un système, celui-ci dans son évolution, selon une logique, des principes et des lois, exprimant sa constitution et sa finalité. Le renseignement permet ainsi un jugement moral prudent et vraiment juste, une émotion profonde et créatrice, une capacité considérablement accrue d’anticipation exacte et un pouvoir certain d’action rationnelle. 
La condition pour passer de l’information au renseignement, c’est de peser la crédibilité des témoignages, c’est de dégager du fatras des matériaux les faits significatifs, c’est de réfléchir sur ces faits à la recherche de la forme et du sens du tout dont ils font partie, c’est le temps pour laisser mûrir, le silence où se forme la conception, la liberté où naît l’hypothèse exacte, l’enquête pour vérifier, l’acceptation de l’imprévu, le questionnement fondé sur l’idéal du vrai et du bien, un mixte bien proportionné d’exigence précautionneuse et de confiance méthodique, le dialogue avec des esprits sérieux, c’est-à-dire respectueux du premier bien commun : la vérité et la justice. 
 
Propagande
Force est de constater que les conditions d’exercice de la profession médiatique sont aujourd’hui celles qui empêchent de passer de l’information au renseignement.  
Les grands médias audiovisuels, dans le meilleur des cas, c’est-à-dire quand ils ne se trompent pas et ne nous trompent pas, fournissent surtout des informations, c’est-à-dire des faits qui ne font pas sens. 
L’information sans renseignement fournit des matériaux à la propagande. Celle-ci combine au déficit de renseignement un excès de sens a priori. Il s’agit d’un sens idéologique et technocratique, qui élimine, réduit, déforme les faits contraires, extérieurs ou supérieurs. Les faits n’ont plus pour fonction d’être dégagés et accueillis, et de laisser significativement paraître la forme et le sens, mais de rester des matériaux plastiques, permettant de venir nourrir une story, dont le narrateur croit qu’elle va servir tels intérêts de pouvoir, ou d’argent, ou protéger un confort mental, un équilibre pulsionnel.  
L’information qui n’est pas du renseignement devient vite de la désinformation et elle n’a pas besoin pour cela d’être fausse, il lui suffit d’être anecdotique et partielle, et sous-tendue par un sens a priori sectaire et partisan. 
Quand l’information ne s’élève pas au niveau du renseignement, et quand le sens n’a aucune fraîcheur et authenticité de vérité, la répétition pavlovienne de l’information, même vraie, dans une ambiance de bonne conscience idéologique, se transforme en instrument de pouvoir, et de pouvoir injuste.
Tout ce qui s’oppose au Léviathan médiatique s’expose alors au lynchage par les faits, faits réduits, isolés, déformés, non mesurés, non comparés, toujours avec présomption de culpabilité, amalgame, bombardement répétitif intimidant.  
 
Démocratie
Il est parfaitement possible de ne jamais rien dire de faux et pourtant de mentir 24/7. 
Une démocratie n’a pas d’abord besoin d’information, mais de renseignement. Elle a besoin de ne pas être étouffée sous la masse l’information et dans le carcan de la propagande. Notre démocratie a impérativement besoin d’une réforme de ses grands médias.  

Paru sur henrihude.over-blog.com, 7 novembre 2018
Publié dans A tout un chacun
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Entre mépris et démagogie, une "troisième voie" est-elle possible ?
 
Au fond, la grande question de l’avenir, en France mais aussi dans le monde occidental, est celle de l’existence d’une troisième voie possible entre la "pensée unique" et la démagogie.
Depuis l’effondrement du communisme en 1989-1991, une idéologie dominante a prospéré dans les élites politiques, médiatiques, économiques, judiciaires et universitaires du monde occidental. Elle célèbre le culte d’un monde global, post-national, sans frontière, le dépassement du cadre national, la négation de l’autorité de l’Etat. Elle vénère le principe de la table rase, en faveur de l’émergence d’un homme neuf sans traditions ni culture ni passé, affranchi de tous les déterminismes, indéfiniment manipulable, l’individu narcissique, tel que l’avait décrit Gilles Lipovetsky dans son prophétique "L’ère du vide".
 
Comme toute idéologie celle-ci se caractérise par son intolérance. Nul ne peut s’attaquer à ses dogmes sans s’exposer au lynchage et à l’insulte : "extrême droite", "populisme", "fascisme" (bien entendu !). Le traiter de "lèpre nationaliste" est contre-productif dès lors que l’ostracisme ne peut qu’entretenir le sentiment de mépris et de révolte. L’idéologie post-nationale exprime un mépris du peuple, de la "vile multitude" qui à terme la voue à l’échec dès lors qu’en démocratie, sauf à biaiser indéfiniment le processus électoral (ou abolir de facto la démocratie), le peuple finit par avoir le dernier mot.
 
Or ce modèle de la pensée unique, post-national, après trente ans de règne impérieux, est aujourd’hui en train de se fracturer. La première secousse fut donnée par la France et les Pays-Bas, avec la victoire du non au référendum sur la Constitution européen en 2005. A l’époque, les intellectuels et les politiques bien-pensants y ont vu un simple accident. Elle annonçait pourtant les grandes fractures à venir. Depuis, le mouvement n’a fait que s’amplifier. Un processus de long terme est en train d’ébranler le monde occidental : Brexit, Trump, Hongrie de Orban, Italie de Salvini, et désormais, depuis dimanche, le Brésil de Jair Bolsonaro. Les causes directes de ces ébranlements diffèrent profondément (la corruption au Brésil) mais ils ont un point commun : la révolte contre l’idéologie post nationale.
Le phénomène est favorisé par les réseaux sociaux qui bousculent le système des grands médias radio télévision, outils de conformisme. Il a été fortement amplifié par les facteurs de déstabilisation qui ont frappé le monde occidental : la vague d’attentats islamistes, la crise migratoire, les scandales de la corruption, la montée de l’insécurité et de la violence, parfois sanglante, le communautarisme et la pauvreté. Tout laisse penser qu’il va se poursuivre et risque d’emporter d’autres pays jusqu’alors préservés, dont l’Allemagne et la France.
 
Cependant, dans son agonie, la pensée unique est remplacée par des solutions politiques qui sont lourdes d’incertitudes et de danger. Elles reposent sur une base fragile : le culte de la personnalité, la provocation verbale et les gesticulations, les slogans, l’exacerbation des passions, la désignation de boucs émissaires au risque la déchirure du corps social. Dans l’histoire, la fièvre et l’excitation des foules n’ont jamais rien réglé à terme. En matière de corruption, de sécurité et d’immigration, les coups de menton n’ont jamais fait une politique. Le slogan "mon pays d’abord", réaction contre l’idéologie post-nationale est peut-être payant d’un point de vue électoral. Il est réducteur et dangereux dans un contexte d’interdépendance et d’imbrication complexe des intérêts nationaux. Le basculement brutal, du mépris à la démagogie, semble ainsi ouvrir la voie d’une catastrophe.
 
La France peut-elle échapper à l’incendie qui embrase le monde occidental ? Existe-t-il une troisième voie possible, entre le mépris et la démagogie ? La troisième voie est celle de la démocratie. Elle passe par une révolution copernicienne de la politique : abolir le mépris des élites dirigeantes pour la population qui s’exprime dans le Grand-Guignol quotidien et l’exubérance vaniteuse. Des solutions électorales et institutionnelles doivent à être apportées pour mettre fin au sentiment d’un abîme croissant entre le pays et ses dirigeants. Les Français doivent se sentir de nouveaux représentés et écoutés par des responsables publics dont la mission unique est de répondre à leurs attentes légitimes en matière de lutte contre la pauvreté, de chômage, de pouvoir d’achat, de fiscalité, de sécurité et d’immigration. Les responsables nationaux doivent rompre avec l’image d’une caste autocentrée sur elle-même, engluée dans l’ivresse narcissique, et renouer avec celle de serviteurs de la Nation déterminés à bien faire leur travail. C’est à l’opposition républicaine de proposer cette troisième voie mais en aura-t-elle la volonté et la capacité ?

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 1er novembre 2018
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La Chine n’est pas la cause du déficit commercial américain
 
Les Etats-Unis ont pour habitude de reporter le poids de leurs erreurs économiques sur leurs partenaires. Cela a relativement bien fonctionné jusqu’en 2008 quand la crise des subprimes a provoqué une récession mondiale. Le G20 de novembre 2008 – premier du genre – a permis d’éviter le pire grâce à une coopération internationale inédite ainsi qu’à l’intervention de la Réserve fédérale qui a porté secours à des banques étrangères en grande difficulté dont la Société générale. Qu’en sera-t-il cette fois si la Chine refuse de se soumettre à la volonté des Etats-Unis qui l’accuse d’être la cause de leur déficit commercial ?
 
L’ordre économique mondial a été défini par les Etats-Unis à Bretton Woods dans le New Hampshire en août 1944. Vingt-sept ans plus tard, la dépréciation du dollar pose un dilemme à Richard Nixon. Il peut réduire la dépense publique et relever les taux d’intérêt ou abandonner le dollar à son sort en le désolidarisant de l’or. Il opta pour la seconde solution le 15 août 1971, évitant ainsi la récession et assurant du même coup sa réélection. (1) Mais, il reniait l’engagements pris à Bretton Woods de maintenir la valeur de l’or à 35 dollars l’once. En l’absence de valeur de référence, les taux de change des devises flottèrent librement, créant une forte instabilité sur ce marché ce qui obligea les nations à s’adapter à ce nouvel environnement économique. (2) La décision de Richard Nixon eut aussi pour effet de laisser libre cours à l’inflation qui atteint 15 % en avril 1980. Ce niveau convainquit le gouverneur de la Réserve fédérale, Paul Volcker, de relever le taux d’intérêt au jour le jour pour le porter au niveau le plus haut jamais atteint en juin 1981 (19 %).
 
Ce relèvement eut pour conséquence d’apprécier la valeur du dollar par rapport aux autres monnaies, et de réduire le volume des exportations américaines rendues trop chères par un dollar surévalué, augmentant un déficit commercial déjà jugé trop élevé. Le Secrétaire au Trésor de Ronald Reagan, James Baker, convoqua ses principaux partenaires commerciaux au Plaza Hôtel de New York pour les inviter à réévaluer leurs devises, les Etats-Unis s’engageant à réduire leur déficit budgétaire. Le Japon qui était particulièrement visé dans cette affaire, tint ses engagements. Trente-trois ans plus tard, il n’a toujours pas totalement recouvré de la récession larvée que causa ce brusque changement de politique. Les Etats-Unis réduisirent brièvement leur déficit budgétaire avant de le laisser filer à nouveau. Avec le temps, les choses se calmèrent, puis s’améliorèrent sous la présidence de Bill Clinton.
 
Au début des années 2000, George W. Bush adopta une politique économique alliant laxisme monétaire et déficit budgétaire que rien ne justifiait puisque la croissance moyenne durant le mandat de son prédécesseur s’élevait à 3,9 %. Cette politique, jointe aux manœuvres illégales des grandes banques de Wall Street, provoqua la crise des subprimes qui se répercuta quasi instantanément à travers le monde. L’Union européenne en paya le prix fort, en particulier la Grèce, mais aussi l’Italie dont le niveau d’activité est toujours inférieur ce qu’il était en 2008. En réponse à la crise, les Etats-Unis adoptèrent une politique monétaire – dite d’assouplissement quantitatif – qui eut pour effet d’abaisser leurs taux d’intérêt à un huitième de pourcent (du jamais dans l’histoire des banques centrales) mais aussi de surévaluer les monnaies de certains pays d’Asie et d’Amérique du sud dont le Japon et le Brésil. (3) Attirés par des rendements élevés, les investisseurs y placèrent leurs fonds pour y réaliser un rapide profit. Ces transactions, connues sous le nom de "carry-trade", déstabilisèrent les économies qui en furent victimes.
 
La crise de 2008 oubliée, les Etats-Unis, en la personne de Donald Trump, ont recours de nouveau à leur méthode favorite pour contrer les défauts de leur politique économique en faisant pression sur l’un de leurs partenaires, en l’occurrence la Chine, pour réduire leur déficit commercial et réindustrialiser leur économie. S’il est vrai que la Chine a, pendant des années, maintenu sa monnaie à une valeur dépréciée, cela ne l’est plus aujourd’hui. S’il est aussi vrai qu’elle a fait pression sur ses partenaires occidentaux pour obtenir des secrets de fabrication, quand elle ne les a pas volés, il l’est tout aussi que les entreprises, trop heureuses d’engranger des profits élevés, n’ont jamais menacé de se retirer de son marché. Enfin, si les gouvernements occidentaux n’étaient pas satisfaits de cet état de chose, ils pouvaient déposer un recours devant l’Organisation mondiale du commerce. Ils n’en ont rien fait. Ils pouvaient aussi s’adresser au Fonds monétaire international qui a autorité pour statuer sur les taux de change pratiqués par ses membres. (4) Aucun recours n’a été déposé. Le Trésor américain qui deux fois par an, remet un rapport au Sénat sur les taux de change des partenaires commerciaux des Etats-Unis n’a jamais accusé la Chine de manipuler sa devise.
 
En faisant pression sur la Chine, les Etats-Unis espèrent peut-être freiner durablement sa croissance, comme ils le firent avec le Japon. Ce serait une erreur. L’échelle de grandeur n’est pas la même. En 1985, l’économie japonaise était égale au tiers de l’économie américaine. En 2017, l’économie chinoise en représente les deux tiers. En 1985, les exportations japonaises vers les Etats-Unis représentaient 39 % de leurs exportations totales. La menace du protectionnisme fit plier Tokyo. En 2017, les exportations chinoises à destination des Etats-Unis ne représentent que 22 % de leurs exportations. La Chine est aussi moins dépendante de ses exportations qu’elle ne l’était jadis. Alors qu’elles s’élevaient à 35 % de son produit intérieur brut en 1985, elles sont tombées à 19 % en 2017. La relation économique entre les deux nations s’est inversée. Ce sont désormais les Etats-Unis qui sont dépendants de la Chine. Les produits dits "techniquement avancés" (5) en provenance de Chine s’élèvent à 110 milliards de dollars pour le seul mois d’août 2018 – des produits dont les Etats-Unis ont besoin pour leur industrie, en particulier leur industrie d’armement, ce qui ne laisse pas de les inquiéter. (6)
 
Chacune des crises évoquées ci-dessus a provoqué un cyclone économique dans l’œil duquel se trouve le dollar. L’attitude désinvolte des Etats-Unis à l’égard de leur monnaie a été parfaitement résumée par John Connally, Secrétaire au Trésor de Richard Nixon, lorsqu’il déclara : "le dollar est notre monnaie, et votre problème". L’interconnexion des économies tant au niveau commercial que financier, n’autorise plus cette désinvolture en raison de ses effets secondaires. Or, elle est toujours de mise à Washington. Le déficit commercial américain qui remonte à 1975, est dû à une surconsommation, en partie liée au déficit budgétaire (7) Les devises jouent un rôle réel, mais temporaire, et souvent exagéré. (8) Incomber la responsabilité de ce déficit à la Chine est un non-sens absolu. Derrière cette guerre commerciale s’en cache une autre : celle de l’hégémonie mondiale. Lors du 19ème Congrès du Parti communiste, Xi Jinping a déclaré que la Chine se hissera au premier rang mondial d’ici 2049 – centième anniversaire de la Révolution chinoise.
 
La Chine ne semble donc pas prête à se plier au diktat américain. Washington a tout intérêt à faire preuve de prudence, car si l’économie chinoise traverse un trou d’air, illustré par l’effondrement de la bourse de Shanghai, dont semble vouloir profiter Donald Trump, l’économie américaine est aussi vulnérable. La Réserve fédérale poursuit sa politique de remontée des taux d’intérêt – politique qui est généralement suivie d’une récession. Après avoir dilapidé leurs moyens d’action pour contenir la crise de 2008, les Etats-Unis sont démunis pour lutter contre une nouvelle récession. Ben Bernanke, ancien gouverneur de la Réserve fédérale, l’annonce pour 2020. Incontrôlée, elle pourrait se propager rapidement à travers le monde en raison d’un endettement élevé des nations. Une guerre commerciale s’accompagnant toujours d’une montée des prix, de ruptures de stock, et donc de chômage, le résultat de l’affrontement sino-américain pourrait se traduire par une crise mondiale. 
 
Notes
(1) Il imposa également une taxe de 10% sur les importations.
(2) C’est une cause éloignée de la création de l’euro.
(3) Le real s’étant apprécié de 58% par rapport au dollar, le ministre des finances brésilien, Guido Mantega, n’hésita pas à parler de "
guerre internationale des monnaies" en septembre 2010 – sujet qui fut discuté lors de la réunion annuelle du Fonds monétaire international d’octobre 2010. Voir note 4.
(4) La question du taux de change des devises et de sa manipulation par certaines nations fut discutée lors de la réunion annuelle du Fonds monétaire international d’octobre 2010 à l’initiative des Etats-Unis qui se plaignaient de la baisse du yuan par rapport au dollar – baisse toute relative, en partie due à la crise des subprimes. Aucune décision ne fut prise. Les participants convinrent d’en discuter lors du G-20 de novembre 2010 à Séoul où à nouveau aucune décision ne fut prise.
(5) Les
produits "techniquement avancés" sont les suivants : biotechnologie, science de la vie, information et communication, électronique, matériaux spéciaux, aérospatial, armement et technologie nucléaire.
(6) Dans son discours du 4 octobre,
Mike Pence a accusé la Chine de vouloir dominer les domaines stratégiques que sont "la robotique, la biotechnologie et l’intelligence artificielle", et rappelé que les Etats-Unis exigeraient que la Chine ouvre totalement son économie au commerce mondial.
Lire aussi "
Assessing and strengthening the manufacturing and defense industrial base and supply chain resiliency of the United States."
(7) Le déficit budgétaire est passé de 666 milliards en 2017 à 779 milliards de dollars en 2018 (+ 17%).
(8) Dans un article intitulé : "
How Trump should address unfair trade with China
", Robert E. Scott, économiste au Economic Policy Institute, défend cette idée en notant que le dollar s’est apprécié de 20% depuis 2014. Ce faisant, il trompe le lecteur. S’il est vrai que le dollar s’est apprécié, cela ne date pas de 2014 mais de mai 2008 quand il atteint son point le plus tard. Son taux effectif réel s’est effondré suite à la crise des subprimes qui a commencé à l’été 2007.

Envoyé par l'auteur, 5 novembre 2018
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Accord ArtPrice-Artron : vers des marchés de l’art concurrentiels ?
 
Le monde futur de l’art sans frontières sera probablement celui d’une véritable diversité créatrice plutôt que d’une uniformisation globale.
 
Le 17 octobre, alors que l’on sable le champagne pour l’inauguration de la FIAC à Paris, un évènement remet en cause trente années d’hégémonie d’Art contemporain, international, orchestré par New York : lors d’une conférence de presse est annoncée la signature d’un accord commercial entre les deux plus grandes banques de données sur l’art : Art Price et Artron.
 
Art Price est une société privée française, devenue le n°1 mondial du Big data dans domaine du marché de l’art. Elle est aussi une place de marché de l’art en ligne.
Artron est une société de services crée par l’État chinois pour assurer des fonctions, inexistantes jusque- là, indispensables au marché de l’art : salle des ventes, site Internet répertoriant œuvres et artistes, production de livres d’art, … etc.  Elle a constitué également une banque de données pour l’art ancien, moderne et contemporain chinois… les artistes, y vivant aujourd’hui de leur art, sont évalués à 1 million.
 
Ces deux sociétés en s’alliant ont pour objectif de faire circuler entre elles les données du marché et abattre ainsi la double barrière qui isole encore la Chine du reste du monde : la langue et l’isolement numérique. D’une part, elles ont réalisé la traduction nécessaire des datas, d’autre part, par cet accord, la Chine qui se protège de l’hégémonie des GAFA en ayant son propre système Internet, donne à Art Price le privilège d’y entrer. Il en résulte que la coupure qui a longuement séparé les deux faces de l’Eurasie s’efface progressivement. Dans le domaine particulier de l’art, l’information va faire désormais le tour du monde.
Un troisième élément parachève cette transformation du marché : le commerce de l’art entre l’Est et l’Ouest devient fluide grâce à la vente en ligne passant pour le paiement par WeChat, application chinoise fonctionnant dans les deux sens. L’instrument informatique Xylogic acquis par Art Price permet la mise aux normes du marché chinois au marché mondial, réglant problèmes douaniers et fiscaux. Enfin l’utilisation de Blockchain garantit l’authenticité et traçabilité des œuvres.  Le 18 octobre, à l’heure où la FIAC ouvre ses portes, le titre d’Art Price a déjà pris 10 % en Bourse.
 
Deux conceptions de l’Art sont désormais concurrentes
Depuis 2010, la Chine, par le montant de ses transactions, s’approche, égale ou dépasse le niveau du marché américain. Cependant, si elle pèse dans les salles des ventes en particulier chinoises, elle est plutôt tenue à l’écart des Foires, institutions internationales – à l’exception des artistes chinois pris en charge par le haut marché de l’Art contemporain occidental qui se plient à ses règles du jeu financières et critiques.
L’accord commercial Arton-Art Price, fort de ses datas, ses sites de vente et de la volonté politique chinoise de ne pas se soumettre entièrement aux diktats newyorkais, change la donne parce qu’elle fait apparaître une concurrence entre deux conceptions différentes de l’art.  
Celle de New York défendant un art essentiellement conceptuel, imposé en amont par les réseaux fermés de collectionneurs à la richesse hors normes, et par un maillage mondial d’Institutions, Foires, maisons de ventes internationales respectant les caractéristiques du label "contemporain" et "international" ;
Celle de Thierry Ehrmann, grand "disrupteur", partisan du libéralisme, ayant foi en la vertu du marché débarrassé des intermédiaires parasites, alliée à celle de l’État chinois qui admet tous les courants, du conceptualisme le plus hard au classicisme le plus pur, en incluant les artistes singuliers, les arts ethniques, l’art brut, le street art, etc.
 
Or, une observation internationale non exclusive de l’art aujourd’hui montre en effet une grande diversité de courants esthétiques ou conceptuels, savants ou non. Ils sont là, à la fois contemporains et internationaux.
ArtPrice et Artron, avec les moyens dont ils disposent, peuvent rendre cette réalité beaucoup plus visible. Leur ambition est de faire ainsi émerger des marchés de la demande, ouverts à des amateurs de tous les niveaux de fortune, cultivés ou non – très différents du marché de l’offre, unique celui-là, propre à l’Art contemporain du système New York, conçu pour des collectionneurs hyper riches et affairistes plutôt qu’amateurs et cultivés. Ces marchés de la demande seront visibles en raison de leur différence et particularité et non pas de leurs cotations sidérantes, transgression spectaculaire, 
hyper visibilité médiatique. Cette conception réaliste et libérale de la création a de grandes chances d’être largement reconnue et adoptée au-delà du cercle Occidental.
 
Quelques faits récents confirment le changement de modèle en cours. Depuis 2012 on voit apparaître sur le très haut marché, réservé depuis 30 ans au "contemporain-conceptuel", de nombreuses œuvres chinoises qui ont atteint les cotes du très haut marché, entre 1 M$ et 58 M$. Ce sont pourtant des peintres vivants, dans la suite de l’art, ne pratiquant pas la rupture systématique.
Ce fait est une légitimation par le marché d’un art jusque-là exclu… le monde futur de l’art sans frontières sera probablement celui d’une véritable diversité créatrice plutôt que d’une uniformisation globale. Il fera place à tous les courants, y compris aux pratiques cultivées et virtuoses, dans la suite des civilisations et pas seulement en rupture. 
À la question posée par la presse à Jennifer Flay, grande maîtresse de la FIAC, comment se porte le marché de l’art ? Elle répond : "Le marché se porte bien pour les valeurs sûres", comprenez les œuvres d’AC de plus d’1 M$. Ce qui veut dire que le problème structurel de ce marché est sa difficulté à se renouveler, par manque d’apports. Quand un art devient un produit financier, les garanties sont exigibles…

Envoyé par l'auteur, publié sur www.contrepoints.org, 24 octobre 2018
Publié dans Du côté des élites
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Un 11 novembre amputé et confisqué

Depuis quatre ans, commémorations, expositions, conférences, spectacles - et j’en passe - se sont multipliés à propos du centenaire de la Grande Guerre 1914-18. Au fil des années, tous ceux qui, sur le terrain, sont proches des Françaises et des Français ont pu mesurer l’intérêt général manifesté pour toutes ces formes d’expression de la mémoire. Ce 11 novembre 2018 devait être le point d’orgue de ce cette période mémorielle et donner tout son sens à cette expression du devoir de mémoire à tous les niveaux.
Coup de théâtre : l’Elysée ne l’entend pas de cette oreille, qui vient de décider à contre-courant : "Le sens de cette commémoration, ce n'est pas de célébrer la victoire de 1918. Il n'y aura pas de défilé ou de parade militaire".

Décision incompréhensible, quand on songe aux effectifs militaires - au nombre desquels comptent les gendarmes de la Garde républicaine - mobilisés pour des prises d’armes et des honneurs rendus quelquefois à des personnages peu ou pas méritantes. Par contre, les "Poilus", d’où qu’ils viennent, n’ont plus droit aux honneurs militaires. Décision inquiétante, car à la limite du révisionnisme : ne plus célébrer militairement la Victoire, c’est laisser entendre qu’on l’a toujours fait à tort ......... Et si cette victoire n’existait pas ?
Les éléments de langage des communicants appelés en renfort tentent de justifier l’injustifiable et de faire diversion avec des arguments comme celui de pas donner prise aux critiques concernant Pétain, vainqueur de Verdun, ou comme celui de ne pas vexer les Allemands en leur donnant l’impression de célébrer leur défaite.

En réalité, l’argument le plus plausible c’est, disent-ils encore, que "Le Président regarde l'histoire en face". Le problème, c’est qu’il ne regarde pas l’Histoire avec un H, mais qu’il regarde l’histoire réécrite par certains historiens que l’on néglige de qualifier d’idéologues. Cette histoire "recomposée" prend forme et se solidifie au fil des épisodes grâce à la pratique de la repentance.
Plusieurs fois intervenue sans pudeur pour d’autre faits historiques, la repentance se manifeste insidieusement aujourd’hui à propos du 11 novembre. Ne pas célébrer militairement la victoire, c’est bafouer la tradition des commémorations, c’est piétiner le respect de la Mémoire dûe aux Hommes qui justement ont fait l’Histoire, c’est aussi une manière d’exprimer le repentir d’avoir remporté une Victoire, pourtant méritée et chèrement payée. Lentement et hypocritement, la repentance s’installe à tous les étages !

Pire encore, la loi du 28 février 2012 ayant fait de cette journée du 11 novembre une journée nationale d’hommage à tous les morts pour la France, quel que soit le conflit, chacun pourra en tirer les conclusions qui s’imposent.
Nous référant à deux maréchaux de 14-18, gardons en mémoire, comme l’a écrit le Maréchal Lyautey, que "La tradition est la colonne vertébrale d'une société. Si elle se brise, c'est la paralysie d'abord, la mort ensuite" et, comme le Maréchal Foch l’a exprimé, que "Les peuples ne perdent la vie que lorsqu’ils perdent la mémoire". Les Français seront plus nombreux aux cérémonies afin de compenser l’absence de défilés militaires.

Si tous les adeptes du nihilisme voulaient regarder lucidement l’avenir au lieu d’utiliser la repentance pour gommer l’Histoire, ils nous rappelleraient que le jour où la guerre 1914-18 a été déclarée à la France, le Général Lyautey, futur Maréchal de France, s’est exclamé : "Ils sont fous, complètement fous. Une guerre entre Européens est une guerre civile"

Envoyé par l'auteur, 2 novembre 2018
Publié dans En France
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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