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Au collège des Bernardins, la magnifique salle cistercienne du XIIIème siècle fournit à Benoît XVI son entrée en matière : en nous demandant ce que faisaient ici ces jeunes moines, nous comprendrons mieux les racines de la culture occidentale. Ces hommes cherchaient Dieu : ils se réunissaient ici pour quêter l'essentiel et le définitif, ce qui ne périt pas. Ils ne cherchaient pas au hasard, comment l'auraient-ils pu, mais à partir des livres des Ecritures. Notre culture est une culture du logos, qui signifie à la fois parole et raison. Les chrétiens ne croient pas que la bible ait été écrite par Dieu ou sous la dictée de Dieu. Elle est constituée de textes littéraires multiples. C'est à travers ces paroles humaines et historiques que Dieu nous parle. Il convient donc d'interpréter les textes. Pour cela, il faut une communauté qui suscite à la fois la pluralité des sens et la communion des esprits autour des significations comprises en commun.
Cette exigence de l'interprétation exclut de cette religion tout fondamentalisme : la littéralité du texte n'est pas sacrée. Ce n'est pas la lettre qui compte, disait Paul, mais l'esprit. Or, quelle est la caractéristique de cet esprit qui interprète, traduit, comprend les textes ? Il est libre ! Car c'est à travers son temps, son histoire, ses coutumes, que l'esprit humain interprète le texte. Mais s'il l'interprète en lien avec d'autres dans une communauté, il échappe au subjectivisme et à l'arbitraire, il échappe aussi aussi à la tentation du fondamentalisme, qui voudrait (c'est humain) diviniser la lettre du texte. La culture de l'Europe est fondée sur une liberté dans la communauté.
Ainsi nos cisterciens étaient-ils là pour chercher Dieu ensemble et pour le prier ensemble. Mais aussi, ils travaillaient : ora et labora. En travaillant de leurs mains (Benoît XVI rappelle que déjà Paul était fabricant de tentes), ils participaient à l'oeuvre divine qui est création incessante. Car Dieu est toujours à l'oeuvre dans l'histoire : Dieu travaille ! Et l'homme, loin de vouloir créer ou recréer le monde à sa façon, travaille avec Dieu. La culture européenne est fondée sur le travail comme participation à la transformation incessante du monde.
Enfin, la quête de Dieu est rendue possible parce que la parole a été annoncée, mais surtout parce que Dieu s'est révélé. Et cette révélation doit se divulguer, parce qu'elle concerne tous les hommes : Dieu est universel comme la raison est universelle. Cependant l'annonce de la parole ne sera entendue que par les esprits disponibles pour l'écouter : ceux qui cherchent la vérité au-delà de l'éphémère quotidien. Celui qui parie résolument sur le hasard ou sur le chaos ne se laissera pas trouver par Dieu. La quête elle-même exige une certaine humilité de l'esprit, qui répond à l'humilité de Dieu révélée par la création (Dieu n'est pas seul à se contempler et à s'aimer lui-même).
La religion qui façonne ce continent n'est donc pas seulement affaire de foi aveugle ou illuminée, mais affaire de raison. Ainsi a grandi l'Europe, puis l'Occident : la raison et la liberté, qui vont de conserve, ressortissent à cette source religieuse.
Nous sommes les petits-fils de ces moines cisterciens.

Paru dans Le Figaro - septembre 2008

Publié dans Avec l'Europe
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Un texte d'Alfred Sauvy datant d'un quart de siècle

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mise au service d'un fond qui se veut pédagogique et stimulant. Le texte de sa conférence sur le vieillissement prononcée le 8 décembre 1983 à Tunis, par un Alfred Sauvy qui a alors 85 ans, en est la parfaite illustration.


La méthode : de l'observation des faits à l'ordonnance
La méthode à laquelle recourt Alfred Sauvy commence toujours par l'observation car, selon lui, la recherche de la vérité ne passe pas par l'analyse des théories mais par l'examen attentif des faits. Il s'agit en l'espèce d'attirer l'attention sur l'allongement de l'espérance de vie des personnes âgées, phénomène inédit qui permet aux soixantenaires, dont le nombre croît dans ces années 1980, de commencer une nouvelle vie, ce qui était impossible avant la transition démographique. Alfred Sauvy le fait en présentant deux exemples, là où l'universitaire commencerait sans doute en recourant à des concepts, donc en parlant de l'augmentation de l'espérance de vie sans incapacité des personnes âgées. Les deux faits que livre Alfred Sauvy ont la même signification, mais ils ont l'avantage d'être compréhensibles par tout le monde, d'autant qu'il les présente dans un langage simple et clair.
Un autre outil essentiel de la méthode d'Alfred Sauvy est l'analyse diachronique : dans ce texte, il s'agit d'examiner comment la question du vieillissement a été étudiée (ou escamotée) au cours de l'histoire et d'éviter ainsi le risque de se polariser sur le court terme qui, par nature, a une signification relative. Cela conduit Alfred Sauvy à se référer à Leroy-Beaulieu, Boverat ou aux travaux conduits dans le cadre de l'ONU, pour en arriver à la période contemporaine, où des hommes politiques n'ont "pas encore une notion bien précise du phénomène" de vieillissement, occasion pour Alfred Sauvy de rappeler implicitement ce qu'il a si souvent appelé le "refus de voir".
Pourtant le vieillissement se déploie, et il convient de réfléchir à ses conséquences ; elles sont nombreuses, mais le souci d'Alfred Sauvy est moins d'insister sur les plus évidentes les conséquences matérielles que sur les plus "méconnues", selon l'adjectif retenu pour le titre de sa conférence, les "conséquences morales". Alfred Sauvy propose alors une analyse puisant dans différentes périodes historiques, la Grèce dans les siècles précédant l'ère chrétienne, Rome sous l'Empire ou Venise du temps des Doges, pour en venir à la France du XIXe siècle. Il mène alors une analyse à la fois diachronique et synchronique, en observant les faits concernant une même question, celle du vieillissement, dans des lieux différents et à des moments historiques différents.
Sa conclusion, comme souvent, est une ordonnance en deux temps. Premier temps : ne prenez pas des médicaments inefficaces, occasion pour lui de dénoncer explicitement "la théorie", qui annonce des "résultats contraires" aux évolutions réelles. Second temps, les vrais remèdes dont le conseil d’intégrer sans cesse les facteurs moraux, ce qui conduit à toujours "prendre des leçons de jeunesse".
Ainsi, à la lecture de cette conférence, la méthode, assez exceptionnelle, d'Alfred Sauvy n'a pas pris une ride et mériterait tout autant d’être employée aujourd'hui. Peut-on le dire également pour le fond ?


Deux limites…
Lire avec sens critique ce texte datant d'un quart de siècle est aisé, mais l'amitié dont m'a honoré Alfred Sauvy pendant de longues années jusqu'à sa mort me conduit à préciser que certaines observations ci-dessous ne doivent pas masquer ce qu'a été l'apport fondamental d'Alfred Sauvy, dont les lumières m'ont ouvert tant de pistes de recherche.
Une première limite de ce texte consiste en ce qu'il peut conduire le lecteur à ne pas suffisamment distinguer le vieillissement individuel du vieillissement d'une population, même si ces phénomènes, tous deux inédits, sont en partie liés. Les changements quantitatifs et qualitatifs intervenus dans le vieillissement individuel des personnes âgées sont récents, datant grosso modo seulement des années 1970, lorsque la médecine, ayant conduit à l'effondrement des mortalités infantile, infanto-adolescente et maternelle, a pu davantage s'investir dans les personnes âgées, faisant décoller l'espérance de vie des retraités. La longévité accrue des personnes âgées, d'autant qu'il s'agit pour l'essentiel d'une augmentation de l'espérance de vie sans incapacité, ne peut être jugée que comme une bonne et heureuse nouvelle.
Seconde limite : peut-on écrire que "ce n'est pas l'allongement de la vie qui vieillit une population" ou que le "vieillissement a toujours donné des effets défavorables", comme l'affirme Alfred Sauvy à la lumière d'exemples historiques ? Oui, dans la mesure où de telles phrases s'appliquent au vieillissement "par le bas", c'est-à-dire à l'augmentation de la proportion des personnes âgées due à une fécondité abaissée. En revanche, le vieillissement "par le haut", c'est-à-dire l'augmentation de la proportion des personnes âgées due à leur longévité accrue, phénomène totalement inédit, reste sans références historiques et ne peut donc relever d'une analyse diachronique. En outre, il ne peut être, a priori, connoté négativement. Alfred Sauvy corrige d'ailleurs implicitement les propositions rappelées ci-dessus en écrivant : "nos conceptions occidentales à propos de l'mploi sont entièrement à réviser ".


... mais des fondements stimulants
Il était difficile, il est vrai, dans un texte aussi court, d'approfondir tous les points, même si le style d'Alfred Sauvy est caractérisé par une forte densité des analyses énoncées. Parmi celles-ci, deux méritent particulièrement l'attention car elles restent souvent méconnues. La première consiste à rappeler que la transition démographique a rajeuni les populations car elle a surtout diminué la mortalité des générations les plus jeunes. La seconde insiste pour que l'étude du vieillissement ne se concentre pas exclusivement sur la question des retraites ; autrement dit, il ne faut pas que l'arbre (le financement des retraites) cache la forêt (les multiples conséquences du vieillissement).
C'est grâce à cet enseignement que nous avons pu approfondir la question du vieillissement, d'une part en montrant comment ce dernier doit se décliner selon le vieillissement de la population active, supposant d'autres conceptions en matière de formation permanente, ou selon le "vieillissement dans le vieillissement", appelant une politique du vieillissement adaptée à la composition par âge des personnes âgées. D'autre part, le large spectre qu'Alfred Sauvy nous incite à utiliser pour étudier cette question du vieillissement nous a conduit à distinguer le vieillissement stricto sensu, soit l'augmentation de la proportion des plus âgées dans une population, de la gérontocroissance, soit l'augmentation du nombre de personnes âgées, deux processus qui, selon les populations et les périodes historiques, ont rarement la même intensité et évoluent même parfois en sens inverse. Enfin, c'est également grâce aux enseignements d'Alfred Sauvy, résumés dans cette conférence, que nous avons pu avancer dans nos recherches jusqu'à mettre en évidence la diversité - quatorze exactement  - des types de vieillissement et de gérontocroissance selon les territoires.

Cette conférence, bien que datant d'un quart de siècle, recèle donc toujours non seulement un trésor méthodologique, mais aussi des analyses fondamentales qui en font, aujourd'hui encore, une source de féconde stimulation scientifique.

Paru dans la revue Sciences & Devenir - n° 56, 2008, p 50-55

Publié dans Devant l'histoire
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La sérénité extraordinaire du petit homme en blanc

(...) se déroule un scénario à peu près analogue : une bonne partie des médias vocifère, pendant qu'une foule de fidèles se mobilise. Aujourd'hui plus encore qu'au cours des derniers voyages de Jean-Paul II, c'est la différence des styles et des tons qui me frappe : hargne et sérénité. Des intellectuels et des politiques emplissent les pages de grands quotidiens d'une indignation véhémente : dénonciation d'une alliance du trône et de l'autel, comptabilité des millions d'euros arrachés aux fonds publics pour recevoir un individu qui n'est ni une vedette politique ni une vedette exotique (ah ! si c'était le dalaï-lama…), rappel obsessionnel des croisades, évocation des centaines d'églises chrétiennes pour lesquelles on n'engagerait pas le moindre de ces frais. En face, un petit homme en blanc s'avance dans une travée, environné de clameurs, sans ostentation ni gloire. Il est paisible. On sent dans sa démarche la persévérance et le sentiment que le chemin est long, mais que les forces ne manqueront pas. Il salue modestement. C'est un pèlerin, en somme. Un passant. Il parcourt le vieux monde, dont il constate sans aigreur ni acrimonie l'essoufflement, le vide, la dérision meurtrière. En sortant, il embrasse deux enfants et se retire dans sa voiture. Ses fidèles se regroupent en foules ferventes et gaies. Des jeunes chantent en latin. On leur a seriné sur l'air des lampions que c'était réac. Mais ils ne peuvent pas s'en empêcher, et les sermons médiatiques leur ont manifestement glissé dessus.

Ce petit homme doté d'un grand cerveau (personne ne le nie), s'installe au micro devant un parterre composé du gratin parisien. Bien entendu, il sait exactement ce qu'on lui reproche. Mais il n'est ni un soldat (comme le pape précédent qui ressemblait à un partisan descendu des montagnes et, à l'époque, nous en avions bien besoin), ni un politicien. Point de polémique. Ni d'agressivité. Finaud. Il sait qui se trouve dans la salle : beaucoup de ces plumes qui ont en leur temps défendu le marxisme jusqu'à extinction des feux, et continuent, avec une mauvaise foi sartrienne, à identifier l'Église à son Inquisition ; beaucoup de ces gens qui combattent l'idée même de vérité et confondent la tolérance avec le relativisme, tiennent Dieu pour l'ennemi du genre humain et tentent de faire croire à leurs lecteurs naïfs que l'Europe n'a pas d'identité, sauf à devenir sectaire et fanatique. Il les salue d'un regard neutre, comme s'il allait donner une conférence sur la syntaxe de Balzac. Et leur sert un discours pédagogique de haute volée (adapté à leur capacité de compréhension, sous-entendu : vous ne pourrez pas arguer, comme vous le dites de Bush, que le pape est un crétin) sur la quête de Dieu. Sur le dieu inconnu de Paul, et sur la chaise vide de Dieu. Sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de chercher Dieu, mais de se laisser trouver par Dieu, sachant bien qu'il se trouve dans un pays où l'on repousse Dieu davantage qu'on l'ignore. Sur la liberté qui, si elle prétend signifier l'absence de liens, court à l'arbitraire ou au fanatisme (ce dernier mot est d'ailleurs le seul que les journaux parlés du soir ont retenu : enfin un terme polémique, ou qui peut paraître tel). Il évoque ces moines qui, en cherchant Dieu, ont fondé la culture occidentale. Et cela signifie, au deuxième degré, comme on parle à un morveux qui se targue de ne rien devoir à personne : que seriez-vous sans cette tradition sur laquelle vous crachez ? Vous n'auriez même pas de salive… Car c'est elle, cette tradition, qui vous a conféré la liberté de cracher. Le tout, dans un murmure, avec l'accent allemand qui rappelle notre Alsace, et paisiblement.
Il sait bien qu'est assis dans la salle cet ancien président de la République sur l'insistance duquel l'Europe a évincé la mention des racines chrétiennes dans les textes fondamentaux. Il sait aussi que, dans ce pays, dès qu'on parle de l'identité d'une culture, on se voit accusé de vouloir la guerre entre civilisations. Il fait semblant d'ignorer tout cela. Il décrit comme un professeur ce lieu mystérieux d'où nous venons et qui nous a faits, ce lieu dont nous ne voulons pas. Il décrit cette identité avec une espèce de neutralité scientifique : c'est de l'histoire, tout de même, et nul ne peut effacer le passé. La frénésie négationniste, qui nous prétend sans héritage, apparaît ridicule.

Les appels à la "vigilance"  se multiplient pour défendre la laïcité menacée (je me méfie de cette "vigilance"-là qui n'est jamais vigile de soi et ne s'oppose qu'aux excès des autres). En effet : si la laïcité signifie bien exclure la religion de toute sphère publique afin qu'elle ne s'exprime que dans les consciences, c'est-à-dire dans les arrière-cuisines, cette laïcité typiquement française n'a plus beaucoup d'avenir. Et pour une seule raison : les catholiques ne sont plus complexés de l'être. Ils s'afficheront donc autant que d'autres religions et courants. La laïcité revancharde et hargneuse laissera place à une sécularisation de pays civilisés : une distinction de la croix et du glaive, non plus la suppression de la croix cette chaise vide de Dieu.

Voici le message tranquille laissé par cette silhouette et cette voix modestes : nous existons. Nous existons plus loin que dans les arrière-cuisines et les consciences muettes. Nous influençons les gouvernants, nous offrons des modèles éducatifs, nous proposons un art de vivre et de penser. On ne pourra pas nous reléguer. Nous représentons l'institution la plus ancienne et la plus durable qui ait jamais existé dans l'histoire. Nous avons fait ce continent. Si les "vigilants" se réclament aujourd'hui des droits de l'homme, dont ils ne peuvent plus se passer, c'est bien parce que ces moines du XIIIe siècle ont suivi la trace d'un Dieu qui confirme la dignité humaine. L'Église a fondé non seulement ce que nous sommes, mais aussi ce qui nous reste lorsque nous ne voulons plus être rien.
D'ailleurs, nous ne prétendons qu'à exister. Que les "vigilants" se rassurent : l'Église ne possède aucune puissance. Elle ne revendique que des légions d'anges, lesquelles ne menacent personne, et sûrement pas des incroyants, j'imagine. Cette impuissance me rassure autant qu'eux : on sait bien que l'Église comme n'importe quelle institution peut abuser de son pouvoir, transformer ses clercs en tyrans domestiques et politiques. J'aime cette Église désarmée, guettée par l'absentéisme, affaiblie, et portée par l'espérance plutôt que par la satisfaction. C'est bien ce désarmement qu'incarne aussi la frêle et humble silhouette.

France de ce début de siècle. Un vieux pays dont les élites pour une bonne part haïssent le catholicisme, et dont une partie du peuple retrouve des racines religieuses dont elle estime avoir besoin pour donner sens à sa vie. Ce jeune salarié s'assied dans le métro le vendredi matin et y trouve un journal gratuit qui lui serine encore la chanson commune : ton argent va au gaspillage pour recevoir un pape, pauvre plouc ! Il lit attentivement ces pantalonnades, puis le lendemain se lève à six heures pour avoir sa place aux Invalides, et apercevoir la calotte blanche du pèlerin inopportun.

(c) Chantal DELSOL - Figaro Magazine - 2008

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"Financial Art" à Versailles ?
 

La France, est semble-t-il, le pays au monde qui a le plus produit d'analyses critiques d'ordre sociologique, économique, historique du système de l'art contemporain depuis des décennies. Ce débat contradictoire et passionné a cependant trouvé un terrain consensuel cette année. Ses protagonistes ont de façon unanime constaté un échec : la France a perdu tous ses marchés de l'art, excepté celui du dessin et des arts premiers, ses artistes officiels ne sont pas acceptés sur les places internationales malgré les efforts financiers considérables déployés par le ministère de la Culture.

Cet hiver, les institutions ont désespérément cherché des solutions. Afin d'en trouver, le commissaire général de la Fiac (1), Martin Bethenot, a été missionné. Il a étudié la question, réuni une commission, remis un rapport à la ministre. Quelques réformes techniques de détail ont suivi ainsi que la "création" d'un possible crédit bancaire, déjà en pratique, pour faciliter les achats d'art. Un aveu d'impuissance en somme !
Au cours de cette année, les mêmes institutions ont organisé, avec force subventions, trois événements à grande résonance médiatique et symbolique : du jamais-vu ! Au Grand Palais, c'est Richard Serra, produit financier américain haut de gamme. Au Louvre, c'est le Hollandais Ian Fabre avec un one-man-show dans les salles de l'école du Nord. A Versailles, c'est Jeef Koons, trader new-yorkais. Sa connaissance des mécanismes d'élaboration de la valeur fiduciaire lui a permis de fabriquer pour son compte et celui de ses collectionneurs d'étonnants produits financiers. Il faut savoir que pour avoir une cote internationale au Kunst Kompass un artiste doit accumuler dans l'année beaucoup "d'événements" et d'achats prestigieux. Les institutions françaises travaillent donc apparemment à la fabrication de la cote d'artistes, de préférence ne vivant pas et ne travaillant pas en France, sans aucun espoir de contrepartie pour ses artistes officiels, considérés à l'étranger comme des vulgaires artistes d'Etat, c'est-à-dire sans collectionneurs privés.

Ainsi, avec l'argent du contribuable français, les institutions pendant trente ans ont détruit consciencieusement la place de Paris. On estime qu'environ 60 % des sommes consacrées par l'Etat français aux achats d'oeuvres d'art contemporaines ont été dépensées, surtout à New York, pour acheter des oeuvres d'artistes étrangers. Ce fut d'abord une action confidentielle pour devenir aujourd'hui une pratique spectaculaire. Est-ce une annonce de la fin ? Un dernier feu ? Le Capitole est proche de la roche Tarpéienne... En toile de fond, on voit rougeoyer un krach de tous les produits financiers non arrimés à une valeur réelle.
La logique de l'histoire est difficile à comprendre pour l'observateur, l'amateur ou l'historien d'art non impliqués dans les stratégies apparemment obscures et irrationnelles qui les sous-tendent. Cependant les questions deviennent lancinantes : pourquoi agir contre les intérêts français ? Masochisme ? Amour des voyages à New York contracté par les sémillants "inspecteurs de la création" chargés des achats.
Ces trois grands spectacles de l'année ont changé cependant la dimension des pratiques habituelles et provoquent un questionnement auquel cette fois-ci on n'échappera pas : comment nommer ce phénomène des one-man-show, présentés comme gratuits et sans contrepartie, dans trois sites parmi les plus prestigieux de la planète ?

De quelle nature juridique peut-on les qualifier ? Sont-ce des délits d'initié à l'oeuvre dans la fabrication d'un produit financier ? Sont-ce des trafics d'influence ? Sont-ce des "détournements d'intérêt public au profit d'intérêts particuliers" ? Depuis plusieurs années le débat sur l'art contemporain n'apparaît dans les médias qu'à la faveur des procès. Ces affaires concernent curieusement des délits très divers. En plus de ceux déjà cités on peut ajouter : le droit de propriété artistique, la cruauté envers les animaux, les bonnes moeurs, la pédophilie, la dégradation du paysage, la dégradation du patrimoine, ... etc. Les tribunaux se trouvent toujours confrontés à des problèmes de définition sémantique pour caractériser le délit. La difficulté étant que la définition originelle de l'art n'a rien à voir avec le contenu de ces nouveaux produits financiers.
Les magistrats, pris dans les rets des faux-semblants sémantiques, sont obligés d'appliquer la loi et de trancher. Pour juger, soit il faudra admettre la notion de délit de "diffamation astucieuse" (Jeef Koons en l'occurrence ne diffame-t-il pas Versailles, haut lieu des pouvoirs de la République puisque les deux Chambres s'y réunissent en Congrès ?). Ou bien le délit de "truquage du langage commun" permettant de contourner les textes qui régissent la création. A moins qu'une loi soit votée pour changer la définition du mot "art" !

Faute du débat ouvert qui permettrait de vider l'abcès comme ce fut le cas aux Etats-Unis lors des Cultural Wars, au cours des années 1990, mettant en cause l'intervention de l'Etat fédéral par le biais de la NDA (2) en matière d'art, en France, c'est devant les tribunaux que la controverse a lieu. Sur de multiples affaires semblables, mais moins médiatisées, on retrouve des chefs d'accusation qui vont contre le droit de propriété artistique ou morale des oeuvres. Jeef Koons ne proclame-t-il pas s'approprier le patrimoine historique ?
Enfin, ces tribunaux ont aussi beaucoup à faire avec la violation du droit administratif, très rigoureux sur la transparence des marchés : combien a coûté chaque oeuvre ? achetée à qui ? où ? comment ? La DAP (3) a échappé à ce contrôle pendant tant d'années sous prétexte de "secret d'Etat" !
Jusqu'à quand va durer cet art administré qui perpétue de tels abus ?

Paru dans Les Echos - 21 septembre 2008

(1) Foire internationale d'art contemporain qui a lieu tous les ans à Paris (FIAC)
(2) National Departement of Arts (NDA) : Agence culturelle de l'Etat féderal ayant son siège à Washington qui dépend du gouvernement américain.
(3)  le Departement des Arts Plastiques (DAP) est une des directions du Ministère de la culture

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Dans quel état le Pape trouve-t-il la France ?
Quelle image s'en fait-il ? Pour lui comme pour beaucoup d'intellectuels étrangers, la France est avant tout le français et ce qui s'y est écrit. Lorsqu'ils sont catholiques, il est naturel qu'ils privilégient des écrivains comme Claudel, Péguy ou Bernanos. Le Pape a parmi ses théologiens préférés Hans Urs von Balthasar, Suisse alémanique mais parfait connaisseur de la langue et de la littérature française, qui a passé la dernière guerre à Lyon, chez les jésuites de Fourvière. On y trouve aussi des Français, tous les artisans de la grande renaissance des études catholiques qui commença dans les années 1950 avec d'admirables études sur les sources du christianisme : la Bible, les Pères de l'Église, la scolastique médiévale.
Les PP. Bouyer, Chenu, Congar, Daniélou et de Lubac furent des références pour le jeune Joseph Ratzinger, comme ils le restent pour les catholiques du monde entier qui essaient de penser leur foi. Mais pour le Pape comme pour tous les étrangers, même les mieux avertis, il faut tenir compte d'un certain retard. Nous avons tous tendance à photographier les cultures étrangères dans l'état où elles étaient au moment où, étudiants, nous les avons découvertes. Ainsi, pour beaucoup, la pensée française, c'est encore Sartre et Camus et, en face, Gilson et Maritain. Ou, une génération plus tard, Foucault et Deleuze, voire les "nouveaux philosophes".
Il n'est pas question de porter un diagnostic d'ensemble sur la culture française d'aujourd'hui. Ce qui s'exporte n'est pas toujours de la meilleure qualité. Le temps fera son oeuvre de sélection. Et, surtout, la culture française n'est pas unifiée. En matière de religion, elle est au contraire profondément divisée.

La France est depuis des siècles un pays double. Elle est d'une part le pays de Vincent de Paul et de Thérèse de Lisieux, celui qui a fourni les gros bataillons de missionnaires au XIXe siècle. Elle est le pays des grands écrivains catholiques. Au XXe siècle, elle a produit des théologiens du même niveau que les Allemands.
Mais elle est aussi le pays de l'anticléricalisme. C'est en France que l'État moderne, dès Philippe le Bel, s'est opposé le plus violemment au Pape, jusqu'à le kidnapper. C'est là que Louis XIV est arrivé à kidnapper, cette fois en bloc, l'Église de France, non sans la complicité de celle-ci, et à la mettre à son service. La France est le pays de la Révolution. Celle-ci tenta d'abord de réaliser le rêve des rois en faisant de l'Église, avec la Constitution civile du Clergé, un instrument de l'État. Puis elle voulut en finir avec le christianisme par une persécution sanglante. C'est en France que la bourgeoisie radicale du XIXe siècle réussit à détourner le mécontentement populaire sur "les curés".
L'anticléricalisme combat les vices du clergé et ses prétentions à tout régenter. Il peut le faire au nom même des exigences du christianisme auxquelles les chrétiens, même les clercs, ne sont que rarement fidèles. Mais en France la haine du christianisme comme tel, surtout catholique, prit dès le XVIIe siècle une virulence particulière. Les Lumières françaises, à la différence du reste de l'Europe, tournèrent parfois à un athéisme radical. Depuis peu, cette haine s'étale avec une violence accrue. Et peu importe qu'elle fasse mine de porter sur "les religions", "les monothéismes", etc. ou qu'elle avoue franchement son véritable objet.

C'est donc un pays difficile que le Pape visite. Les catholiques lui montreront des réussites réelles et peut-être quelques villages à la Potemkine. En face, on criera à la reconquête, on protestera au nom de la "laïcité" et des "Lumières". Des deux côtés, on se plaindra. Le Pape est assez fine mouche pour ne pas se laisser duper ou impressionner.
Mais je crains que, des deux côtés, les Français ne ratent l'occasion de se poser quelques bonnes questions : comment vivre en paix les uns avec les autres, et avec le passé de tous ? Peut-on prendre comme principe : n'importe quoi, le meilleur comme le pire (les exemples sont au choix), mais en tout cas pas le christianisme ? Un peuple qui renonce à sa foi peut-il encore désirer vivre ? J'espère que le Pape les aidera à se les poser.

Paru dans Le Figaro (c) - septembre 2008

 

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Gouvernance et politique

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au départ liée au gouvernement de l'entreprise, semble être ou vouloir être une nouvelle manière de faire de la politique. Elle s'applique essentiellement aux organisations internationales et aux organismes internes à la société civile (entreprises…), c'est à dire aux sociétés différentes de la société civile en tant que telle, laquelle est vouée à la "politique" au sens occidental du terme (et non pas simplement au sens général de "gouvernement").
Elle s'appuie sur la participation, la coordination, le partenariat, la concertation, la négociation. Elle valorise la transparence et le consensus.
Elle semble être un gouvernement qui serait privé de la "violence légitime", et voué à remplacer la violence par la négociation (serait-ce l'aboutissement de cette vieille idée née au XVII° siècle : le remplacement de la violence par le commerce ?). La gouvernance nie l'autorité et la hiérarchie : le consensus est le mode d'être de la gouvernance.
Une telle idée est très séduisante aujourd'hui :
- d'abord parce que le changement des mentalités fait récuser la "violence légitime" (la violence et même l'utilisation de la force nous sont devenues insupportables, et les sociétés contemporaines, depuis l'après seconde guerre mondiale, sont devenues "matriarcales", et récusent l'héroïsme : ce ne sont plus des sociétés de l'héroïsme mais des sociétés de la victimisation : le seul héros est la victime)
- et en second lieu par la crainte de l'entité étatique (ère dite post-westphalienne).

La gouvernance s'applique d'abord aux organisations internationales et aux organisations internes qui, ni les unes ni les autres, n'ont accès à la "violence légitime".
Mais elle réclame aujourd'hui de s'appliquer aux organisations politiques elles-mêmes.
On peut se demander de quel genre de politique il s'agit. Et s'il s'agit véritablement de politique.

Dans l'idéal, l'idée de gouvernance vise l'élimination de la force :
- l'élimination du conflit, les questions insolubles étant remplacées par des problèmes auxquels on peut répondre par la communication et la persuasion.
- la régulation à la place de la réglementation. Le droit ne vient plus de l'Etat, il est en permanence négocié.

La gouvernance pourrait effacer les conflits parce qu'elle présuppose que les hommes n'ont plus de croyances, mais seulement des intérêts. Et les intérêts sont toujours négociables, tandis que les croyances ne le sont pas. La gouvernance impose donc un monde dé-sublimé, où chacun se suffit de son confort matériel et de ce qui en découle. Si tout doit pouvoir se négocier, il n'existe plus rien d'autre que des intérêts.
La gouvernance est ainsi annoncée comme une nouvelle manière de vivre la politique, sans violence ni conflits graves (politique soft). Comme une politique sans autorité supérieure, qui suppose une multitude de petites autorités légales ou seulement légitimées par la reconnaissance. Ce qui compte ici, ce n'est pas la valeur des principes, mais la transaction.
Il ne doit plus y avoir de vraie force d'Etat, mais on gouverne par contrôles, par procédures.
La gouvernance suppose le refus de la contradiction dialectique où se déploie toute politique (par exemple la contradiction entre la liberté et l'obéissance). Elle récuse aussi les finalités du politique (qui peuvent être par exemple : établir l'égalité ou la justice, ou la liberté d'autonomie). La seule finalité de la gouvernance est négative : c'est la paix du vivre-ensemble.

Certains s'inquiètent de la dissémination des pouvoirs qu'entretient la gouvernance : car alors toutes les instances, si petites soient-elles, "font de la politique", laquelle n'est plus réservée à l'Etat souverain, et finalement, la politique ainsi dispersée serait anéantie, ainsi que la distinction entre le privé et le public.

Si la gouvernance suppose la fin des autorités étatiques centrales, faut-il voir en elle une sorte de fédéralisme ?
Pour la France, pays centralisé par tradition, ce serait la fin d'un dogme bien implanté, selon lequel seul l'Etat peut et doit être en charge de l'intérêt général, alors que les particuliers et les petits groupes seraient tout juste capables de concevoir et de défendre des intérêts particuliers. Du point de vue républicain français, la gouvernance peut sembler nous faire revenir à un moment médiéval de notre histoire, lorsque, surtout dans le centre de l'Europe, l'élaboration de l'intérêt général se faisait à travers une multitude d'instances chaotiques et superposées, sans qu'émerge vraiment une instance monopolistique à cet égard. La gouvernance d'aujourd'hui peut rappeler, au premier abord, la situation du Saint Empire romain germanique. Et à cet égard la gouvernance pourrait, pour certains, contrecarrer des excès nuisibles du gouvernement centralisé tel qu'au moins nous le connaissons en France. Il me semble que dans une société libre, tous devraient être en charge de la "politique", c'est à dire de l'intérêt général. C'est bien ce qui se passe dans le fédéralisme.
Pourtant la gouvernance ne ressemble pas à un fédéralisme, même sous un visage nouveau. Car dans le fédéralisme, les autorités secondaires délèguent leur pouvoir aux autorités supérieures, jusqu'au sommet où existe finalement un pouvoir politique souverain (c'est à dire, en principe auto-suffisant), qui reste particulier : un Etat, dépositaire de la violence légitime. Le système fédéral est politique. La gouvernance ne l'est plus, parce qu'elle vise à supprimer le monopole de la violence légitime. A cet égard, elle ne ressemble à aucun des systèmes politiques que nous avons connus jusqu'alors.

Que pourrait-il advenir si nous mettions vraiment en place un système de gouvernance tel que la force soit remplacé par la concertation et le consensus ?
Le remplacement de l'autorité par la concertation signifierait que l'on puisse supprimer les conflits. Mais cela est impossible. La gouvernance devra donc inventer une instance pour punir les fauteurs de troubles. Il s'agira d'une instance internationale, puisque les souverainetés, disposant de la force, auraient disparu.
Dans l'idéal de la gouvernance, le conflit devient un acte de délinquance, puni par une police internationale.
Des "autorités indépendantes" s'instaurent déjà aujourd'hui au-dessus des Etats, et elles sont dotées d'un pouvoir contraignant : on imagine pouvoir se doter d'instances indépendantes qui ont pour mission de prendre des décisions absolument objectives, puisque les débats démocratiques entre les diverses opinions sont considérés comme fauteurs de conflits. L'Agence internationale de l'énergie atomique contrôle les installations des Etats qui ont décidé de renoncer au nucléaire. Si l'on ne se donne pas ces instances incontestables, ce sont les Etats les plus puissants qui continueront à faire la police.
On se trouve dès lors dans des sociétés, non pas où la croyance a été abolie, comme on pourrait l'imaginer, mais où une seule croyance est considérée comme légitime, délégitimant par là même toute querelle sur les visions du monde. Car aucun monde n'existe où les hommes n'auraient que des intérêts, et l'on ne peut pas remiser les croyances au placard. Il faut donc que la gouvernance impose une vision du monde sous-jacente, considérée comme objective. Cela rappelle la société anti-démocratique de Salazar où, le mode de vie chrétien étant imposé, la politique ne consistait plus qu'à "vivre habituellement", comme si les questions insolubles ne se posaient plus. Ici simplement on n'ose pas dire qu'il y a une doxa sous-jacente (le politiquement correct), prétendant qu'il n'y a plus de doxa du tout. La "démocratie délibérative" d'Habermas, à laquelle la gouvernance doit beaucoup, entretient en sous-main une orthodoxie forte et persuadée de sa légitimité quasi scientifique : dans le cas d'Habermas, il s'agit de la nécessité de l'égalité des positions (et non de l'égalité des conditions, selon la différenciation significative de Léon Walras), autrement dit une religion socialiste délibérément ancrée.

La gouvernance ne peut fonctionner que si les sociétés sont riches et raisonnables. Sinon, on retombe dans les vieux schémas. La gouvernance vise la seule gestion, c'est pourquoi elle s'adresse à des sociétés déjà satisfaites, qui ne souhaitent pas "changer la vie". En cela elle rejoint les mondes pré-politiques anciens, qui ne cherchaient pas à "changer la vie", parce qu'ils n'en avaient pas le loisir, englués qu'ils étaient dans le règne de la nécessité. Par exemple, dans l'ancienne société esquimo, l'autorité dotée de violence légitime n'existe pas, et les réfractaires sont punis par l'ironie et l'ostracisme (ce qui est bien le cas dans les organismes internationaux). L'autorité y reflue de façon souterraine à travers le charisme, la menace voilée devant la puissance, et finalement la violence y est symbolique. On punit par la réprobation de groupe, une sorte de quarantaine, comme dans les cours de récréation.
La doxa officielle est indéfiniment ressassée par une communication omniprésente et imposée non pas du dehors, mais du dedans, par les codes et les rites. Les rites formatent les consciences et remplacent la force étatique en intériorisant les interdits (exemple : la langue de coton à l'UNESCO). De même les sociétés anciennes étaient-elles formatées par les rites traditionnels et sacrés.
Dans ce cas, les sanctions justifiées par le viol des lois n'existant plus, la vision du monde qui résiste à la négociation est repoussée dans les ténèbres extérieures par l'ironie et l'ostracisme et par l'auto-contrôle et l'auto-répression. Ce qui existait déjà dans les sociétés primitives et dans les sociétés féodales chrétiennes, décrites par exemple par Althusius (le mot anglais governance était déjà utilisé par les écrivains du Moyen age pour le système féodal).

La gouvernance ne cherche donc pas à effacer la politique au sens du gouvernement des hommes, qui est une catégorie anthropologique ineffaçable et universelle. Mais elle cherche à nous faire oublier la politique occidentale au sens grec de "l'art de gouverner des hommes libres" (Aristote), dont est issue la démocratie. Celle-ci consistait à assumer les conflits de croyances en confiant le monopole de la force légitime à une croyance majoritaire, mais temporairement, et sous condition du respect des autres croyances. Ici il s'agit soi-disant de supprimer le monopole de la force légitime, mais en réalité de le réinstaurer dans des instances extérieures devenues cultuelles. La gouvernance défait le travail accompli pour retirer aux Eglises l’autorité cardinale et la force qui la complète. Simplement, la doxa scientifique a remplacé la doxa surnaturelle. Par là, la gouvernance n'est pas au delà mais en deçà de la démocratie.

On peut la considérer comme une utopie, mais elle est surtout un retour en-deçà des conquêtes occidentales, jugées exténuantes et exténuées.
En réalité, elle est une nouvelle orthodoxie, et à ce titre une régression vers les formes anciennes ou corporatives. Le Saint-Empire vivait sur un fondement chrétien jamais remis en cause : ici, les réseaux vivent sur une vision contemporaine des droits de l'homme, marquée par le matérialisme et l'individualisme, et jamais remis en cause. Cette nouvelle orthodoxie est intégrée et imposée par la douceur, et sans démonstration, juste par la force de son monopole. C'est pourquoi elle veut partout la transparence et la traçabilité.
L'apparition de la "politique" occidentale signifiait l'apparition de la pluralité des sens et des finalités : ici la pluralité des finalités a disparu avec la cessation des conflits.
La gouvernance est un gouvernement procédural qui ne s'intéresse pas aux finalités, mais seulement à la gestion, la technique, la pragmatique, tout ce qui convient à un monde matérialiste où l'on cherche un bien-être par définition quantifiable.


La structure gérée par la gouvernance ressemble à un espace de jeu : il s'agit, dans la douceur des relations, de veiller au célèbre "gagnant-gagnant". Un jeu : parce que les hommes sont libérés de l'obsession de la survie. Il s'agit donc simplement de donner des règles, puisqu'on ne discute plus la définition de l'intérêt général. Un pouvoir doux s'instaure à la place du pouvoir dur.
La gouvernance a pour but le dépassement de la politique dans ce qu'elle a d'essentiellement contraignant et autoritaire, au sens où celle-ci intègre les conflits. L'Europe tend à se considérer comme un espace de gouvernance (des gouvernements qui renoncent à employer la force) au sein d'un monde sauvage.
Il s'agit là d'une soi-disant "politique" inventée pour une époque dominée par la douceur, ne poursuivant comme but que la paix et ne reconnaissant comme critère que la protection de la vie biologique. Ici aboutissent le déclin de l'autorité politique et des hiérarchies familiales et sociales, le refus catégorique de la force et de l'oppression, la critique sous-jacente du constructivisme à l'oeuvre dans le régalien.
La gouvernance ouvre l'époque des réseaux. Le droit devient multiforme et cesse d'être commun, la "proximité" remplace la norme. S'instaure un mirage du naturel et du spontané. Disparaît la volonté de changer la société, qu'il s'agit seulement d'améliorer dans son ordre dogmatique, puisque triomphe une seule interprétation du monde.
L'avènement de la "politique" à l'âge grec répondait à la volonté de nommer l'autorité et la force afin de pouvoir les canaliser, y compris dans le droit. On se trouve ici devant une utopie, laissant croire que les conflits et la force peuvent être supprimés. Il est bien possible que cette utopie fasse suite aux utopies totalitaires qui se sont révélées décevantes. Il est possible aussi que, d'un point de vue occidental, on se trouve devant une forme d'orientalisation, en remplaçant la politique par un gouvernement à prétentions monistes. Nous sommes réduits à des conjectures. Il est trop tôt
encore pour décider de la nature de cette nouvelle forme d'organisation des sociétés.
Communication donnée à la Summer School de Côme, Septembre 2008

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(Beaubourg) (1) fut un événement peu, mal ou pas compris qu'il convient d'analyser dans la mesure où il crée de la "réalité" et de l'"Histoire" au sens médiatique et conceptuel du terme. Mais on ne peut laisser cette "réalité" s'installer sans en faire la critique cultivée et approfondie. Cette exposition marque en France un tournant historique dans la compréhension de la modernité et de la postmodernité. Elle souligne pour la première fois, de façon officielle, les profonds rapports entre la modernité en art et les courants para gnostiques et ésotériques très divers qui ont sous-tendu les utopies politiques, artistiques et scientifiques du XIXe et XXe siècle. "Traces du Sacré" a reposé sur la théorie selon laquelle la "mort de Dieu", la rupture, après les Lumières et la Révolution, de la référence à un sacré chrétien s'exprimant dans un rituel et une liturgie, a libéré la création artistique, qui a enfin trouvé ses sources en l'homme lui-même. A partir de là, l'art est censé refléter la profondeur invisible de l'homme, et c'est ce retournement qui fonde la modernité. La "libération" ainsi opérée fait apparaître d'autres formes du "sacré" : un sacré panthéiste, un sacré primitif, immanent, "numineux", se dépouillant progressivement de toute source transcendante pour aboutir à un nouveau sacré entourant la pulsion, la peur, le vertige éprouvé devant l'absolu de la mort irrémédiable et du néant.

Sans l'avoir voulu cette exposition fait date dans la mesure où elle donne la preuve visuelle et spectaculaire de la prédiction d'Hegel : la "mort de Dieu", la négation de la transcendance, entraînant irrémédiablement la mort de l'art. Ce propos radical est cependant le fruit d'une malhonnêteté intellectuelle fondée sur un brouillage sémantique. Le commissaire de l'exposition, Jean de Loisy, ne définit pas le contenu précis des mots fondateurs : sacré, religieux, métaphysique, spirituel. Dans l'esprit du commun des mortels, ils impliquent généralement l'idée de l'existence d'une transcendance divine, alors que dans la logique de Jean de Loisy, exprimée lors d'une mémorable conférence de Carême à Notre-Dame de Paris le 17 mars 2008, ces mots désignent d'autres formes d'absolu liés à l'humain, sans au-delà. Ce flou sémantique a permis d'écarter a priori de cette exposition toutes les oeuvres ou presque (2) d'art sacré chrétien crées entre 1830 et nos jours, c'est-à-dire deux siècles de création très fécondes. La raison de ce parti pris, avancée par le commissaire, est qu'il n'est pas pertinent de montrer des "oeuvres religieuses de commande" jugées comme non novatrices, comme n'étant pas de l'art. Sans plus.

Jugée souvent confuse, l'exposition a cependant été bâtie sur un corpus d'idées, défendu par Jean de Loisy dans catalogue, cartels, entretiens et conférences. (3) Elle est le résultat d'une élaboration trentenaire.
Quelques faits méritent d'être rappelés : à partir de la construction de la cathédrale d'Evry en 1987,  "concept " élaboré davantage dans le bureau de Jack Lang que dans celui de Mgr Herbulin, vont se créer des ponts réguliers entre d'une part le Ministère de la Culture, la Délégation aux Arts plastiques (DAP), la Caisse nationale des Monuments historiques, et d'autre part le clergé et les laïcs catholiques en charge de l'art sacré. Colloques, expositions, rencontres vont proliférer. '4) A ces occasions, la nécessité de créer un "dialogue", un langage commun, s'est fait jour. L'enjeu était le bon déroulement de la commande publique d'art sacré. La DAP entendait imposer ses artistes officiels, de tendance exclusivement conceptuelle, à un clergé pour qui l'art sacré avait d'autres finalités. Inclure les artistes officiels dans le grand patrimoine religieux permettait à la fois de nourrir une clientèle, de les consacrer et d'en faire la cote. (5) Le choix de "sacraliser" l'AC en France peut paraître étrange mais il correspond à une nécessité de compenser le fait que cet "art" y est fabriqué par l'Etat et que par conséquent sa cote est artificielle et non reconnue dans le monde. Les fonctionnaires, inspecteurs de la création, conseillers et commissaires, pratiquent donc une consécration arbitraire qu'ils tentent de légitimer par tous les moyens, en particulier symboliques. L'inscription dans le grand patrimoine sacré leur permet à la fois de laisser leur marque dans l'Histoire et d'entourer ces oeuvres d'une aura qui les rend tabous. Ils ont ainsi opéré à leur profit un transfert du sacré pour compenser l'absence de vrais amateurs.

La stratégie du "dialogue"
Pour collaborer il faut d'abord "dialoguer". C'est ainsi que les deux clergés, celui de la DAP et celui de l'Eglise, ont entamé des relations suivies où le principe fut d'écarter tout ce qui fâche et de se retrouver autour d'un plus petit dénominateur commun. Une solution s'imposa facilement : celle du partage de quelques mots stratégiques en laissant à chacun la liberté de leur contenu. Pour l'AC, la chose va de soi, car mots et oeuvres sont polysémiques : c'est le "regardeur", l'usager, qui donne le sens. Pour les chrétiens, la démarche symbolique permet, pour une même image ou texte, des lectures à des niveaux différents. Cet attachement commun au contenu polysémique de l'art et des mots fut une aubaine pour le "dialogue", occultant le fait que dans la dimension chrétienne les sens sont hiérarchisés (sens matériel, littéral, psychologique, spirituel, mystique, etc.) alors que l'AC conçoit une polysémie horizontale ou tous les sens sont possibles et équivalents.
Grâce à ces subterfuges les théoriciens de l'AC ont "christianisé" leurs concepts afin d'émerveiller l'autre clergé. Ce furent de grands jeux de mots : le vide à la place de l'inconnaissable, le néant à la place de l'absolu, la mort et la souffrance du crucifié comme apex de la tragédie humaine omettant la Résurrection sur laquelle on ne pouvait s'entendre. Le mortifère fut un merveilleux terrain de fraternisation. On parlait avec enthousiasme du mystère du Samedi-Saint (7) qui mettait tout le monde d'accord.
Ainsi en examinant l'ensemble des textes, parus depuis les années 1980, accompagnant les expositions, colloques et commandes publiques d'art sacré, on voit apparaître l'élaboration d'une étrange "théologie" que l'on retrouve en filigrane dans le catalogue de l'exposition "Traces du Sacré" et les propos explicatifs de Jean de Loisy.

La théologie dite négative, ou apophatique, a été l'un des terrains de prédilection de ce jeu avec les mots. Cette conception théologique absolutise l'impossibilité de figurer et de définir Dieu. Seule une définition négative pourrait y parvenir : on ne peut dire qui est Dieu, mais on peut dire ce qu'il n'est pas. L'AC revendique cette négativité comme fondatrice : ses artisans rejettent la matière et sa transformation, ils se veulent purs de toute sensualité, toute séduction, toute beauté supposée trompeuse par nature. Ils disent regarder le réel en face avec lucidité, confessent un réel terrible, ils sont les témoins du néant, qui devient pour la circonstance le vide laissé par "l'absence réelle" de Dieu. Jean de Loisy insiste beaucoup sur ce sacré inversé qui révélerait Dieu plus fortement encore que s'il était montré de façon positive.

L'expérience de l'absence de Dieu, de la transgression de ses Lois, relèverait de l'ascèse la plus radicale que l'on puisse concevoir, et constitue la raison d'être de l'AC. Cette démarche explique la valeur donnée au blasphème, à la transgression et à l'exhibition de l'insoutenable, comme pratiques ayant la vertu de faire apparaître Dieu en opérant une "catharsis bienfaisante". Mgr Albert Rouet avait résumé ainsi ces procédés : "Cet exhibitionnisme devient exorcisme mais un exorcisme à l'envers : il chasse les démons, il les convoque au tribunal de l'oeuvre. Il y a un interdit transgressé, une mise à distance pour mieux voir". "Il s'agit de lever le voile pour dépasser le visible avec rage"... "Le voyeurisme quête l'autre coté des choses, le réel du réel" ... (8)
L'autre terrain de prédilection du dialogue fut celui du langage mystique, avec ses ténèbres et son vocabulaire qui allie les contraires. Toutes ces expressions liées à une expérience du divin, une fois coupées de leur source transcendante, deviennent les concepts du relativisme postmoderne.


La fin d'une implosion ?
Traces du Sacré, on l'a dit, apparaît comme le fruit de trente ans de dialogue entre l'Eglise et les fonctionnaires de la DAP, les commissaires de Beaubourg et leurs artistes. Cette relation fondée sur un ensemble de supercheries d'ordre sémantique peu décelables par le grand public, a été nstrumentalisée pour introduire dans le patrimoine religieux un art officiel dont le discours omniprésent a peu de rapports avec les nécessités liturgiques.
Cette exposition aura eu l'avantage de nous montrer comme en creux deux crises propres à l'Eglise : au XIXe siècle, lorsque celle-ci se heurte à la science confondue avec le rationalisme, elle crée un vide vite occupé par les courants gnostiques qui ont eu le désir de réconcilier avec ses moyens particuliers le domaine de la "connaissance" avec celui du "sacré" par le moyen de l'art. Dans la deuxième partie du XXe siècle, l'Eglise connaît une crise de la liturgie et des formes de l'expression de la foi qui engendre à nouveau un vide, que l'AC s'empresse de capter au profit de sa survie et de sa légitimation.

Cette exposition, grâce à la perspective historique qu'elle nous offre, a le mérite de révéler au grand jour ces phénomènes.  Elle nous fait voir du même coup l'origine de la crise et l'impasse actuelle. Pourquoi l'Eglise, qui a surmonté l'obstacle passager dressé jadis entre foi et science, ne surmonterait-elle pas l'obstacle actuel entre l'art et la foi ? Le renouveau passe par là.


(1) 7 mai - 11 août 2008. Nombreux éléments sur le site http://traces-du-sacre.centrepompidou.fr où sont réunies, entre autres une
présentation générale et plusieurs commentaires d'oeuvres
par Jean de Loisy, commissaire de l'exposition.
(2) Jean de Loisy inclut des oeuvres chrétiennes qu'il réinterprète, comme par exemple le tableau de Caspar David Friedrich. Il expose quelques artistes choisis par le père Couturier mais se sert surtout de son discours condamnant sans faire de détail tout l'art sacré du siècle qui précède, pour exclure sans danger tous les autres... Stratégie habile qu'un historien d'art ne pourrait admettre
(3) Conférence à l'Ecole cathédrale, entretiens sur France Culture, Radio Notre-Dame et Fréquence Protestante.
(4) Dont : colloques de 1988 et 1989 organisés par Claude Mollard, suivis de bien d'autres, dont "Forme est Sens", (Louvre, 1996). Expositions : Les formes de l'Invisible (Les Cordeliers, 1997), Épiphanie (Évry, 2000), L'art sacré en France au XXe siècle (Boulogne, 1993), ... etc.
(5) En France, nous avons un art officiel : ce n'est pas le marché qui fabrique la cote des artistes mais une stratégie d'État qui fonctionne en réseau avec quelques galeries, collectionneurs et médias.
(6) AC, acronyme d'Art contemporain. Employé par Christine Sourgins dans son livre Les Mirages de l'art contemporain (La Table Ronde, 2005) pour la commodité du langage, il permet d'éviter de confondre cet usage idéologique de l'art avec tout l'art d'aujourd'hui.
(7) On peut se familiariser avec cette théorisation en lisant le livre de Catherine Grenier L'art contemporain est-il chrétien ? (Jacqueline Chambon, 2003). Catherine Grenier a donné aussi une conférence de Carême à Notre-Dame de Paris sur ce sujet en 2006
(8) Mgr Albert Rouet, La Chair et Dieu. L'Eglise et l'art d'avant garde - De la provocation au dialogue, Albin Michel, 2002, pp. 128 et 129. Ces conceptions font penser à une forme récurrente de l'antique hérésie du gnostique Carpocrate et de ses disciples, qui prétendaient marquer leur mépris pour les "créateurs" du monde - la création étant considérée comme une chute dans la matière - en transgressant toute loi.

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Soljénitsyne : hommage au dernier géant
 

au cœur de l'été, comme s'il avait voulu que son grand départ se fît dans la discrétion, loin du tam-tam médiatique qu'il a si souvent fustigé. Après Jean-Paul II, il est sans doute le dernier "géant" du XXème siècle à tirer sa révérence. Comme Jean-Paul II, il a été l'une des rares grandes "consciences" des décennies d'après-guerre, l'un et l'autre unissant l'Occident et l'Orient - les "deux poumons de l'Europe", comme aimait à le dire le pape polonais - dans une même vision de l'homme et de la vie, une vision profondément chrétienne en complète opposition avec les idéologies du siècle, qu'elle soit communiste ou consumériste-libérale. Contre ces idéologies, Soljénitsyne nous a définitivement vaccinés et c'est cela finalement qu'on ne lui a pas pardonné.
Certes, le monde entier a rendu hommage au courage exceptionnel de l'homme qui s'est dressé contre la mécanique implacable du totalitarisme, mais le plus souvent, ces hommages ont esquivé les motivations profondes qui l'animaient, sa volonté farouche de vivre sans compromission avec le mensonge, volonté enracinée dans une vive foi orthodoxe.
Sur la réalité du communisme, son témoignage a résonné comme un coup de tonnerre avec L'archipel du Goulag qui a contribué à une prise de conscience de l'Occident foncièrement prisonnier du conformisme et du "politiquement correct" et qui l'est resté après ! Car enfin, en 1974, au moment où ce chef-d'œuvre est enfin publié en Occident, tout esprit honnête ne pouvait ignorer la réalité de l'horreur absolue du communisme, que Soljénitsyne n'a pas hésité à comparer à celle du nazisme, bien avant les travaux fondamentaux de François Furet et Stéphane Courtois. Soljénitsyne lui-même n'avait-il pas déjà publié Une journée d'Ivan Denissovitch au début des années 60 ? L'apport le plus essentiel de Soljénitsyne à la connaissance du communisme russe restera cependant sans doute son immense chef-d'œuvre historico-littéraire La Roue rouge, composition d'une extraordinaire ampleur qui le place au sommet, parmi les plus grands écrivains russes, avec Tolstoï et Dostoïevski.
Exilé de Russie, il a fallu peu de temps à Soljénitsyne pour comprendre et analyser les graves faiblesses de l'Occident, qu'il expose notamment en 1978 dans son retentissant Discours de Harvard au titre évocateur : Le déclin du courage. Il reproche au modèle occidental une "communauté d'origine idéologique" avec le communisme : tous deux sont "issus du matérialisme et de l'athéisme" (1). Tout découle directement ou indirectement de ce rejet de Dieu : la proclamation de l'autonomie de l'homme émancipé de toute transcendance, ce qui l'entraîne finalement à s'adorer lui-même, à ne plus voir le mal qu'il porte en lui - à la suite du péché originel qui est nié ou ignoré - et à limiter sa quête du bonheur aux seuls besoins matériels dans une course effrénée à la consommation. Relativisme, refus du sacrifice, liberté irresponsable, tels sont les principaux maux de notre civilisation que Soljénitsyne met en lumière dans une analyse que rejoindra Jean-Paul II.
Sa venue aux Lucs en 1993 à l'invitation de Philippe de Villiers pour le bicentenaire des guerres de Vendée lui a fourni l'occasion d'insister sur le lien entre la Révolution française et le totalitarisme rouge. Son discours, ce jour-là, a fermement rejeté le principe même de toute révolution : "les révolutions détruisent le caractère organique de la société, elles ruinent le cours naturel de la vie, elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires. […] Désormais, nous comprenons toujours mieux que l'effet social que nous désirons si ardemment peut être obtenu par le biais d'un développement évolutif normal, avec infiniment moins de pertes, sans sauvagerie généralisée."
Depuis l'éclatement de l'Union soviétique, il s'est peu à peu retiré du monde, mais n'en a pas moins fustigé le "rouleau niveleur" (2) de la mondialisation qui gomme les particularités nationales et culturelles à l'aune du modèle mondial anglo-saxon. Pour Soljénitsyne, "toute culture nationale est bénie", "les nations sont les couleurs de l'humanité" (2). Autant de prises de position qui ne pouvaient améliorer l'image "rétrograde" que nos élites s'étaient faites de cet écrivain hors du commun. Aujourd'hui, il repose dans la paix du monastère de Donskoï près de Moscou.

(1) Message d'exil, interview accordée à la BBC le 3 février 1979, Seuil, 1979, p. 44.

(2) La Russie sous l'avalanche, Fayard, 1998, p. 199. 
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posent bien des problèmes à l'historien. On semble oublier tout d'abord que la Géorgie - telle qu'elle est définie en droit international - est un État artificiel lié à la politique colonialiste des Soviets dans les années 1920. On se méfie à Moscou de la Géorgie qui vient d(être occupée par les Britanniques et on adjoint au territoire de cette République l'Abkhazie, à majorité musulmane, et les Ossètes hostiles de tout temps aux Géorgiens, pour limiter les velléités indépendantistes du peuple géorgien. Après 1921, les Soviétiques cherchèrent à restructurer la région, créant d'abord une République fédérée de Transcaucasie avec Tbilissi pour capitale. En 1936,  Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan deviennent chacune République fédérée. À la République fédérée de Géorgie, on rattache en 1931 l'Abkhazie et on lui confia une région autonome d'Ossétie du Sud peuplée d'Ossètes, adversaires traditionnels des Géorgiens, deux territoires qui, dès 1991, ont refusé l'intégration à la Géorgie. Les laisser fictivement sous souveraineté géorgienne revenait à fabriquer un baril de poudre qui exploserait à la première occasion.
Qu'on le veuille ou non, la Russie est largement européenne. Elle a donc une histoire qui marque largement la mentalité nationale. Or depuis plus de deux siècles, la Géorgie - comme l'Ukraine - a fait partie intégrante du territoire russe, tsariste, soviétique ou poutinien. Les Russses se sont résignés à l'indépendance de ces nouveaux États à condition qu'ils reconnaissent leurs liens privilégiés avec la Russie. Or depuis plus de dix ans, excités par certains Occidentaux, Ukraine et Géorgie ont pris des positions russophobes. La Russie, même après 1991, demeure un État dont Washington a peur - même si on n'ose pas le dire. En effet, la Russie risque de gêner les ambitions des cercles conservateurs qui veulent affirmer "la suprématie américaine" dans le monde. En Europe, avec l'appui des Allemands, ils soutiennent la désintégration de la Yougoslavie, favorisent l'indépendance de la Croatie, poussent à l'intervention de l'Otan au Kosovo et violent le droit international en reconnaissant l'indépendance autoproclamée de ce territoire serbe.
Simultanément, les États-Unis cherchent à dresser une muraille face à la frontière occidentale de la Russie, favorisant l'entrée des États baltes et de la Pologne dans l'Otan. Ils facilitent le développement de mouvements russophobes en Ukraine et en Géorgie. La "Révolution des roses" en Géorgie est plus une révolution de la misère qu'une révolution démocratique. La "Révolution orange" en Ukraine n'aurait jamais eu lieu sans l'appui de Washington, de Varsovie et sans doute de Berlin.
Dans cette série de conflits, les néo-conservateurs autour du vice-président Dick Cheney et du Secrétaire à la Défense jouent un rôle déterminant. Alors que certains responsables américains, tels les Secrétaires d'État Colin Powell et Condolezza Rice, poussent à un rapprochement avec Moscou pour lutter contre le terrorisme lié à l'Islam radical, les néo-conservateurs américains entendent diminuer le pouvoir russe par tous les moyens. Pas plus qu'ils n'ont compris la situation au Moyen Orient, ils n'ont saisi ce qu'était le monde russe. Pour les dirigeants russes, plus encore que pour la masse de la population, les terres orthodoxes qui furent russes pendant plus de deux siècles ne sauraient devenir des bases hostiles à la Sainte Russie. Or, si l'Ukraine entrait dans l'Otan, Moscou serait à environ 250 km de la frontière ! On vient de rendre hommage à Soljénitsyne. Mais on n'a pas lu sérieusement celui qui n'a cessé de répéter jusqu'à sa mort qu'Ukraine et Biélorussie étaient des terres russes.
Ossétie du Sud et Abkhazie ont parfaitement compris que le droit international modifié unilatéralement par Washington et ses alliés dans l'affaire du Kosovo leur donnait la possibilité d'autoproclamer leur indépendance. C'est sans doute pour éviter une telle situation que Sackachvilli a réagi en attaquant l'Ossétie du Sud, estimant que Washington l'appuierait de tous ses moyens, ce qui dénotait du reste une grave erreur d'analyse stratégique. Et même si l'Otan avait intégré la Géorgie, avec quels moyens aurait-il pu intervenir ?
La crise géorgienne, n'hésitons pas à le dire, est née des provocations répétées de Washington et de certains de ses alliés qui n'ont qu'une idée en tête : réduire le poids de la Russie dans le monde. La Russie ne peut accepter que l'Ukraine ou la Géorgie soient dans l'Otan et pas davantage la mise en place d'un bouclier anti-missile. Que dirait l'Occident si Moscou décidait d'implanter dans l'enclave de Kaliningrad une base de missiles, une escadre aérienne d'assaut et quelques divisions de parachutistes ?

Mais soyons conscients que la vision américaine développée par G.W. Bush dans la lutte du Bien contre le Mal reste parfaitement conforme à la tradition diplomatique développée par Washington telle qu'elle a été énoncée par le Président Wilson lorsqu'il déclare le 4 juillet 1917 : "Il convient d'établir le règne de la loi basé sur le consentement des peuples et soutenu par l'opinion organisée de l'humanité".

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L'insoutenable légèreté de l'occident

(...)

... dans ses relations avec les petits pays d'Europe centrale et orientale.
Dès l'entrée des troupes russes en Géorgie, les Etats-Unis, après avoir émis de vigoureuses protestations, ce qui ne coûte rien, ont fait savoir qu'ils excluaient une riposte proprement militaire dans le Caucase. Vu de Moscou, c'est là le plus important. Les "sanctions" qu'envisage de prendre l'Europe occidentale, si dépendante de la Russie pour ses approvisionnements énergétiques, ne sauraient, en tout état de cause, avoir qu'un caractère symbolique. De telles positions peuvent choquer. Elles ne devraient pas nous surprendre. Parmi les motifs qui poussèrent en son temps le général de Gaulle à construire une force de dissuasion indépendante, se trouvait sa conviction, maintes fois exprimée, qu'à partir du moment où l'URSS s'était dotée d'une force nucléaire, jamais les Etats-Unis ne risqueraient un affrontement direct avec une autre puissance nucléaire pour assurer la protection de l'Europe occidentale. C'est dans cette logique que Washington inventait dès 1956, la théorie prudente de la "riposte graduée". Et il était alors question de  la protection de la France et de l'Allemagne, pas de la Lituanie et de la Géorgie !

L'imprudence des Etats-Unis
Ce qui surprend en revanche est que les Etats-Unis et certains de leurs alliés aient, depuis plusieurs années, laissé croire si inconsidérément aux petits pays d'Europe de l'Est, les anciennes démocraties  populaires aussi bien que les ex-républiques soviétiques, qu'ils leur apportaient une garantie si sérieuse de sécurité qu'ils pouvaient se risquer à provoquer allègrement leur grand voisin russe.
Non seulement les Etats-Unis, malgré les réticences de la France et de l'Allemagne, ont poussé à l'entrée de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'OTAN, mais ils ont apporté une assistance militaire importante à la Géorgie, contribuant même à ce qu'il semble, au travers de la fourniture d'un armement ultramoderne et de quelques centaines d'instructeurs, à préparer l'imprudent coup de force du président Saakatchvili contre l'Ossétie du Sud. Comment ce dernier n'aurait-il pas été convaincu, au vu d'un appui technique aussi sensationnel, que les Américains enverraient des troupes pour le soutenir ? Avec autant de légèreté, l'Ukraine menace d'exclure les Russes de la base navale de Sébastopol.
Accepter sur leur sol des éléments du bouclier antimissile américain, dont on aura du mal à faire comprendre aux Russes qu'il n'est pas dirigé contre eux, est tout aussi aventuré de la part de la Pologne et de la Bohême, alors même que l'OTAN ne comporte aucune obligation de solidarité militaire en cas d'agression.
Tout à leur rêve américain, ces pays ont dans la période récente réécrit l'histoire des années trente de manière fantasmagorique. A les en croire les Etats-Unis auraient volé à leur secours en 1939, en 1956, en 1968 ou en 1981 ! Forts de cette protection supposée, ils croient pouvoir narguer non seulement la Russie mais l'Union européenne (à qui on ne s'est jamais soucié de demander son aval pour recevoir le bouclier antimissile). Certes, la France et la Grande-Bretagne ne s'illustrèrent pas en 1938 pour défendre la Tchécoslovaquie et n'eurent  pas non plus la stratégie la plus avisée pour protéger la Pologne (1). Mais enfin, la France a risqué son existence en faisant jouer la solidarité avec celle-ci. Les  Etats-Unis, eux, faut-il encore le rappeler ? ne bougèrent que deux ans plus tard, à la suite de l'attaque  de Pearl Harbour, pour ensuite les lâcher à  Yalta. Quelle que soit la détermination du président Reagan (beaucoup plus prudent que Bush, père et fils, dans ses engagements militaires), c'est d'abord à leurs  propres efforts que les Polonais, les Tchèques  - et  les Russes eux-mêmes (2) - doivent d'avoir secoué le joug du communisme.

Qui parle de Munich ?
Tous ceux qui aujourd'hui  évoquent Munich à tort et à travers, devraient en outre se souvenir qu'une des grandes leçons des années trente est qu'on ne bafoue pas ou ne laisse pas bafouer impunément le droit international. Même si les conséquences funestes d'une rupture de l'ordre juridique n'apparaissent pas immédiatement, toute entorse ouvre la boite de Pandore. Or qui ne se souvent de l'euphorie avec laquelle Américains  et Européens l'ont piétiné, au nom des droits de l'homme, en agressant la Serbie en 1999 puis, plus récemment, en reconnaissant l'indépendance du Kosovo. Le consensus des grandes démocraties, disait-on avec une inconcevable légèreté, vaut toutes les résolutions du Conseil de sécurité ! Il est douteux que le reste du monde l'ait vu de cette façon. Moscou en tous cas n'a pas oublié. Les avertissements pourtant clairs par lesquels la Russie a signifié que la reconnaissance du Kosovo constituait un affront grave à son égard (3), ont été négligés. En Géorgie, où elle viole à son tour le droit international (mais ni plus ni moins que nous au Kosovo), elle nous rend la monnaie de notre pièce. La pente est assurément dangereuse.
La nouvelle politique du "cordon sanitaire" signifiée par l'élargissement indéfini de l'OTAN vers l'Est était doublement absurde. Elle négligeait le fait pourtant capital que depuis 1990 la Russie ne cherchait plus à exporter aucune idéologie. Elle promettait aux pays concernés un appui qu'en réalité, dès le départ, aucun Occidental n'était prêt à apporter.

La nécessaire modération

Doit-on aujourd'hui se contenter de contempler le désastre ?
Il est des imprudences qui ne se rattrapent guère: on peut craindre que celles qui ont été commises dans les Balkans en fassent  partie.
Mais les "Occidentaux" (on se demande à quoi correspond encore cette expression depuis la chute du communisme !) doivent aujourd'hui clairement admettre que la paix en Europe ne proviendra pas de l'écrasement d'un camp, si camp il y a, par un autre, par une réduction de la Russie à l'état de pays de seconde zone, ce que l'immense  espace dont elle dispose interdit de toutes les façons, à moins d'y  rappeler les Tartares.
La paix en Europe ne proviendra que d'un compromis fondé sur la modération, la reconnaissance du partenaire et un minimum d'égards pour  ses préoccupations. 
Peut-être même faudrait-il passer de nouveaux accords d'Helsinki. Sur quelles bases ? Sans doute l'intangibilité des frontières, ce qui supposerait qu'on ne reconnaisse, si c'est encore possible, ni le Kossovo, ni l'Abkhazie (ni demain la Flandre !). Il faut aussi s'interroger sur l'avenir de l'OTAN qui de fait protège si peu et, ressentie comme une menace par les Russes, n'est plus pour ses membres européens qu'un moyen de les contrôler. La Russie n'a sans doute pas le droit  d'attenter à la souveraineté de ses voisins, anciennes républiques soviétiques comprises. Mais pas plus que la France ne supporterait que quelque puissance lointaine vienne exciter la Belgique ou le Luxembourg contre elle, on peut comprendre qu'elle exige d'eux en échange une certaine neutralité. Qu'elle ne souhaite pas que la Géorgie, pays natal de Joseph Staline ou l'Ukraine, berceau historique de la Russie, lui deviennent antagonistes, est après tout compréhensible. A des degrés divers, que cela leur plaise ou non, la sécurité des pays de l'Europe centrale et orientale -  et celle de l'Europe en général -  passe par une forme ou une autre de modération vis-à-vis du grand voisin de l'Est. 


1. Mais au moins n'avaient-ils pas encouragé ces pays à provoquer l'Allemagne !
2. Et les Afghans !
3. La Russie pouvait estimer être impliquée dans les Balkans à un double titre : comme protecteur traditionnel des Chrétiens orthodoxes et comme membre permanent du Conseil de sécurité.

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