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Depuis août 2008, combien de fois m'a-t-on posé cette question ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que la lutte contre le terrorisme en Asie centrale ne fait pas recette chez nous.
Les Britanniques au XIX° siècle, les Russes au XX° se sont cassés les dents en Afghanistan, et, après l'effondrement du régime des talibans en 2001, on ne peut pas dire que l'OTAN ait convaincu les téléspectateurs de la justesse de sa stratégie. Chaque fois qu'un mariage a lieu, avec les tirs traditionnels en l'air, les armées de l'air alliées bombardent la noce et accumulent les morts d'enfants et de femmes. Et voir des patrouilles blindées ou motorisées rechercher les rebelles de jour ne convaincra aucun de nos anciens d'Indochine ou d'Afrique du Nord du sens tactique des patrons de l'OTAN… Comme d'habitude, ces peuples rudes qui constituent l'Afghanistan, incrustés dans leurs montagnes, sachant que le temps travaillent pour eux, mènent une guérilla dure, qui finira par nous lasser. Que peut-on espérer ?
Le terrorisme est un mode d'action, ce n'est pas un ennemi. L'ennemi, ce peut être Al Qaïda ou les talibans. Il vaudrait mieux éviter de considérer les Pachtounes comme nos ennemis. Encore faut-il le dire. Et la Rand Corporation, qui n'est pas un repaire de pacifistes ou d'irresponsables, mais qui travaille au profit de la défense américaine, signale depuis longtemps l'absurdité du terme "guerre au terrorisme" (voir le site www.rand.org/pubs/monographs/MG741-1). Pour lutter contre les groupes qui pratiquent le terrorisme, il faut recourir essentiellement aux forces spéciales et à la police.

Car la situation en Afghanistan n'est pas simple. Rappelons que ce pays a des frontières communes avec la Chine, l'Iran et d'anciens territoires soviétiques : Turkménistan, Ouzbékistan ,Tadjikistan. Chine et Iran jouent des jeux personnels sur place. Le Pakistan et ses forces armées ont toujours considéré l'Afghanistan comme leur arrière-cour. La Chine voit de plus en plus l'Asie centrale comme son glacis.
La population appartient majoritairement à l'ethnie pachtoune, partagée entre le Pakistan et l'Afghanistan. Les méthodes américaines (bombardements de noces et de civils, mesures brutales en vers les femmes, et les habitations) ont révolté les populations locales, et provoqué une authentique résistance pachtoune.

Il convient donc de faire une nette distinction entre les ethnies locales (Tadjiks, Pachtounes, ... etc.) et les groupes, comme Al Qaïda et les talibans, qui pratiquent le terrorisme. Il faut ensuite rendre hermétique la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan. Il faut enfin éradiquer la culture du pavot, qui finance le conflit et qui pourrait justifier notre participation et notre intervention militaire.
Or ces actions multiples : séparer les Pachtounes des groupes islamistes radicaux, sceller la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan, éradiquer la culture du pavot, exigeront du temps, des moyens civils et militaires importants.
On peut douter de la volonté des membres de l'OTAN, dans un contexte de crise financière et économique, d'accroître de façon significative les forces déjà engagées sur ce théâtre : il sera donc impossible de gagner militairement. La France en particulier a des responsabilités en Afrique et ne pourra guère déployer en Asie centrale beaucoup d'autres moyens. L'OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) a participé modestement à des projets de reconstruction de l'Afghanistan et de son armée-école d'état-major à Douchanbé. Mais surtout, la Russie dispose encore de réseaux en Afghanistan et elle pourrait, si les dirigeants et les diplomates américains et européens s'en donnaient la peine, participer par ses moyens de renseignement, voire avec une partie de ses forces spéciales, au moins dans la partie nord de l'Afghanistan, à l'éradication de la culture du pavot et de certains groupes pratiquant le terrorisme.

N'ayons pas d'illusions : sans la participation russe, la guerre d'Afghanistan est perdue. Essayons au moins de lutter contre les stupéfiants et de contenir les ambitions des Pachtounes et du Pakistan.
27 janvier 2009

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C'est trop demander à une politique étrangère que de refaire le monde ou de résoudre toutes les crises . Mais on ne lui demande pas assez si on ne lui demande pas de voir et de dire la vérité . Pour voir la vérité il ne faut qu'ouvrir les yeux et pour la dire il ne faut qu'un peu de courage. Rien là qui soit au-dessus des moyens d'un pays comme la France. Des exemples récents montrent pourtant que ç'est apparemment trop cher pour elle.
Georgie
La vérité est peut-être que la Russie a réagi de façon disproportionnée mais elle est sûrement que tout a commencé par une agression georgienne calculée. Ne voir que la première chose, c'est deformer la réalité et c'est encourager l'irresponsabilité d'un apprenti-sorcier sans cervelle et dangereux.
Querelle du gaz
Elle a mis en lumière la dépendance de l'Europe par rapport à la Russie pour son approvisionnement en énergie ; mais ç'est une vérité tronquée si l'on n'ajoute aussitôt que l'Europe dépend encore davantage de l'Ukraine. Comme pays fournisseur, la Russie ne peut priver l'Europe de gaz sans se priver des payements correspondants. Comme pays de transit, l'Ukraine est tentée de se venger sur l'Europe des coupures de gaz que la Russie lui fait subir quand elle ne paye pas. L'Ukraine a un intérêt évident à jouer le jeu de coupures de gaz ; la Russie n'en a aucun. En prenant le parti de l'Ukraine contre la Russie, on offense la vérité, on viole la justice et on dessert ses propres intérêts .
Gaza
Cette bande de territoire est une citadelle assiégée et soumise à un étroit blocus. Les assiégés tentent de desserrer le blocus (tunnels) et de pratiquer des sorties (lancements de roquettes). Israël réplique par un assaut destructeur et meurtrier (1300 morts) .
Dire que ç'est la faute de ceux qui lancent des roquettes et qu'en conséquence il faut non seulement qu'ils arrêtent de lancer des roquettes mais qu'ils soient mis hors d'état de le faire, c'est prendre le parti des assiégeants et refuser aux assiégés leur droit de légitime défense. Ajouter que la France est prête à participer au contôle des tunnels et de côtes, et ne rien demander ni obtenir en contrepartie, c'est contribuer au verrouillage du blocus et quémander le rôle du geolier.
La vérité et la justice commandent que le cessez-le-feu et le contôle des entrées d'armes soient étroitement conditionnées à la levée du siège et du blocus. Tant que Gaza est une cage, on ne peut en tous cas en confier la clé à ceux qui viennent d'en ravager l'intérieur.

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'Financial Art' : le XXe siècle s'achève avec la Très-Grande-Crise

(...) (site endommagé en 2013)
de la "com" née du concept d' "Art contemporain", ce produit dérivé savamment élaboré en réseau, est en train de connaître le même destin que les autres produits dus à la créativité financière de New York, Shanghai et Londres. La Première Guerre mondiale avait mis fin au XIXe siècle. Le XXe siècle se termine avec la "Très-Grande-Crise", ce krach financier qui affecte toute la planète. Une époque s'achève, y compris dans l'art.

Signes des temps : morbidité et visions sans espoir
En France on a vu la même année, dans les lieux de prestige et de pouvoir, apparaître des icônes funèbres de la grande catastrophe humaine, intellectuelle et artistique : un squelette à Versailles de quinze mètres de long dans la cour d'honneur ; une accumulation de pierre tombales signée Yann Fabre au Louvre ; deux stèles funéraires de Richard Serra au Grand Palais, des ornements en plastique de Jeff Koons dans la Galerie des Glaces à Versailles. Tandis qu'à Londres, la dernière cote astronomique d'avant l'apocalypse financière se faisait sur un veau plongé dans du formol. 
Pour ne pas être en reste, le centre culturel catholique des Bernardins affichait trois visions hantées par la mort : les traces d'une bibliothèque incendiée, un labyrinthe de cristal brisé évoquant la nuit du même nom, et un cimetière de cloches fêlées montrant du doigt les fautes passées de l'Église et sa ruine présente. 
Remarquons au passage l'hypocrisie d'une société qui étale le spectacle d'une violence sans espoir dans les hauts lieux de la culture mais interdit, comme c'est le cas en ce moment à Gaza et ailleurs, aux journalistes d'accéder aux champs de bataille avec leurs caméras et appareils de photo. L'AC (1) ne serait-il pas un une entreprise de camouflage de la violence contemporaine en la réduisant à l'état d'oeuvre "d'art" ou plus exactement de "concept" ?

La cote s'effondre, la critique se libère
Dans ce climat d'apocalypse, vingt ans après la chute du mur de Berlin, survient l'effondrement d'une autre utopie du XXe siècle, celle de Marcel Duchamp : la déclaration verbale crée l'oeuvre et sa valeur tout comme le nominalisme appliqué aux finances crée la monnaie, le regardeur fasciné légitime ces pratiques.
Communication et travail en réseau ont remplacé l'archaïque création de chefs d'oeuvres et le fonctionnement de la planche à billets. Produits dérivés et cotes de l'AC ont été fabriqués avec les mêmes méthodes, les mêmes réseaux et les mêmes protagonistes.
Leur effondrement simultané, libère les regardeurs de leur fascination. Le réel apparaît, la parole se libère. Les doutes refoulés refont surface. La sensibilité, l'esprit critique, le bon sens honni reprend ses droits. C'est ainsi que l'on voit un peu mieux une critique de ce système, occultée jusque là, elle a l'avantage de répondre aux questions que l'on se pose. L'Internet comble le grand vide critique des médias dominants. Les blogs commentent aujourd'hui l'actualité des marchés financiers et de l'AC, chaque article qui paraît dans les grands médias est passé par eux au crible et démystifié : "Débat art contemporain" (debat-art-contemporain.blogspot.com), "Face à l'Art" (face-art-paris.org), "D0010" (d0010.org), "MDA 2008" (mda2008.blogspot.com), "La Peau de l'Ours"  (lapeaudelours.free.fr), "Chroniques Culturelles", "Tribune de l'Art" (latribunedelart.com), "Arts contemporains dissidents" (artsdissidents.org), ... etc. font le travail de décryptage que tout le monde attend. Sous la pression de cette réalité qui apparaît malgré tout, les grands médias sont obligés d'accepter quelques propos non conformistes dans leurs colonnes.


Les théoriciens imperturbables continuent leurs discours
Pourtant, dans les colloques universitaires sur "l'art contemporain" de cet automne à Paris, on a disserté de "l'Art et l'Argent", "Ethique et Esthétique", "Essai d'art", "Art et Mécénat" (2). Les maîtres théoriciens de l'AC ignorants sans doute l'ébranlement de la "Très Grande Crise" nous ont servi la dernière collection de prêt-à-penser comme si rien ne s'était produit. 
On assista au défilé annuel des concepts ultra "créatifs" pour rendre l'AC plus "arty" et plus "glamour". On a vu apparaître un abîme entre auditoire et "créateurs de concepts". Aucun de ces derniers n'avait songé à faire un rapport entre ces sujets vus par eux comme des "concepts" et la réalité. Les questions, le moment du débat venu, pleuvaient. Qu'est-ce qui fait la valeur de l'AC ? Quels sont les critères ? Et vous, théoriciens à quoi jouez vous ? Où est la critique de ce qui se passe ? Qui a prévu ? Qui est responsable de quoi ? N'avaient-ils pas toujours professé que l'AC avait pour fonction de questionner, de déstabiliser, de rompre les stériles certitudes ? 
... Pour la première fois, après chaque question, on entendit un silence de mort : les maîtres étaient sans voix ! Le pouvoir de déclarer la réalité sans contestation possible leur a échappé soudainement. Ils ne savaient pas encore qu'ils appartiennent au siècle passé.

Toujours l'amour est neuf
 
L'art comme produit financier dérivé fut l'art officiel de la fin du siècle dernier. Il connaît aujourd'hui un krach financier. Le chaos et le désordre engendré permet au débat sur l'art, souterrain depuis trois décennies, d'apparaître. La création dans toute sa diversité redeviendra visible tôt ou tard. Comme tous les matins, l'esprit libre, entrons dans l'atelier et mettons nous à l'oeuvre qui attend son accomplissement. Les diverses idéologies totalitaires du siècle passé ont cessé de nous aliéner.
 
Paru dans "Décryptage" de Liberté politique

(1) 
AC : Acronyme de Art Contemporain, employé par Christine Sourgins dans Les Mirages de l'art contemporain (La Table ronde), qui permet de ne pas le confondre avec tout l'art d'aujourd'hui et met en relief son idéologie.
(2) "L'art et l'Argent", séminaire organisé à l'IEP par Laurence Bertrand-Dorléac le 9 octobre 2008 -
"Art et Mécénat" à l'Assemblée Nationale le 13 novembre 2008 - "L'Essai sur l'Art" à I'IEHA le 28 et 29 novembre 2008 - "Ethique et
Esthétique" à la TGB et à l'IEHA le 12 et 13 décembre 2008

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Quelques réflexions sur les combats à Gaza

Les combats qui se déroulent à Gaza depuis le 27 décembre 2008 sont un nouvel exemple du gâchis provoqué par des conceptions erronées dans les deux camps qui s'opposent. A l'origine du Hamas, il y a des apprentis sorciers israéliens, dont Sharon, qui voulaient casser le Fatah, mouvement plutôt laïque : beau résultat ! Les tirs de roquettes et d'obus de mortiers se multipliaient depuis la fin de la trêve décidée par le Hamas, qui pensait pouvoir bénéficier de l'impunité en période électorale israélienne et avant la prise de fonction de Barak Obama : le Hamas connaît aussi mal les Israéliens que les Américains, et il a provoqué l'intervention armée israélienne au pire moment, car la population gazaoui est lasse.
Les Israéliens ont refusé de traiter en temps utile, arguant du caractère terroriste du Hamas. Mais les résistants français furent eux aussi qualifiés de terroristes de 1940 à 1944. Et la lourde occupation israélienne, la transformation de Gaza en prison ou camp de concentration, comme on voudra, ne pouvait que favoriser l'émergence d'un mouvement de résistance.

Les combats ont donné lieu au délire médiatique habituel : génocide, crimes de guerre, réaction disproportionnée, … etc.
Or il est clair que les troupes israéliennes ont avancé à pas comptés, avec le souci de ne prendre aucun risque pour les militaires de Tsahal et d'éviter un bain de sang pour les civils vivant dans cette zone densément peuplée. Leur objectif est de détruire les dépôts d'armes et de munitions, les abris de la branche armée du Hamas, et les tunnels par où s'effectuent toutes sortes de trafics. Il leur faut surtout éviter de créer à Gaza une situation de chaos analogue à celle que l'on observe en Somalie.
Rappelons que le bombardement d'Avignon par les Alliés, fit en quelques minutes, le 27 mai 1944 au matin, 450 morts, 1200 blessés, essentiellement des civils, et que 500 maisons furent détruites. La population de la ville ne dépassait pas alors 60 000 habitants. Gaza, une bande de terre d'environ 50 kilomètres sur 10, comporte environ 1 400 000 habitants. En trois semaines de combats, il y a eu approximativement 1 000 morts et 5 000 blessés, avec une majorité de civils, parmi les habitants de Gaza. C'est important, c'est grave, cela ne résoudra aucun problème, mais on est loin des bilans provoqués par les bombardements alliés en 1944…
Il y a d'abord une bataille médiatique : la branche armée du Hamas installe systématiquement ses mortiers, ses lance-roquettes près des écoles, des mosquées, des hôpitaux, des bâtiments de l'ONU, tire quelques coups, se replie, et espère une réplique israélienne avec "dommages collatéraux" qui provoquera le tollé de la presse. Cela dit, Israël a trop souvent pris l'ONU pour cible (depuis les assassinats du comte Bernadotte et du Colonel Sérot, un Français, en 1947) pour que sa bonne foi ne soit pas mise en doute. Car il y a une recherche de boucs émissaires en Israël : lors d'un de mes voyages au Proche-Orient, un Israélien d'origine française me déclara : "Tout cela (l'Intifada) est la faute de l'ONU et de la presse occidentale".


Il est évident que la solution du problème n'est pas simple, tant les haines sont fortes. Israël est rarement parvenu à s'entendre avec ses voisins depuis cinq millénaires. Et le soutien inconditionnel des Etats-Unis à Israël ne permet pas de parvenir à une solution raisonnable : le retour d'Israël aux frontières de 1967, avec quelques aménagements à négocier. La fin de la colonisation en Cisjordanie. L'acceptation d'un Etat palestinien, même s'il n'est pas dirigé par des féaux d'Israël… On peut toujours rêver ! 

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Gaza : la trahison des clercs

(...) (site endommagé en 2013)
Bien plus que le spectacle tragique des enfants déchiquetés et des familles décimées, c'est le mutisme, en France, des archanges de la liberté et des droits de l'homme qui est incompréhensible et insupportable. On les a vus se mobiliser pour les Tchétchènes ou pour les Bosniaques - ce qui est bien louable -, mais pourquoi se taisent-ils sur le massacre quotidien de populations civiles palestiniennes ? Pourquoi ne dénoncent-ils pas, avec la même ardeur humaniste et la même prise de conscience, les actes criminels de l'armée israélienne à Gaza ?
Les centaines morts, pour la plupart des civils, et les milliers de blessés sont-ils des êtres inférieurs ou n'appartiennent-ils pas à cette humanité si chère aux universalistes, pour que la campagne de punition collective dont ils sont victimes aujourd'hui soit traitée avec autant d'indifférence ? Et, plus graves que l'omerta, les propos scandaleux de certains pharisiens qui établissent une responsabilité symétrique des coupables et des victimes, de ceux qui tuent et de ceux qui décèdent par centaines.

Celui qui pose ces questions n'est pas un prosélyte des causes intégristes, ni un zélote de l'activisme terroriste, ni un ignoble consommateur du poison antisémite.
Contre ces trois nécroses mortelles qui rongent certains de mes coreligionnaires et qui sont si contraires à l'islam, je me suis battu en prenant des risques. Chaque fois que les circonstances l'ont exigé, je n'ai pas hésité à blâmer les miens, au nom de ce que je prenais pour des valeurs universelles, au nom d'une coexistence pacifique entre Israéliens et Palestiniens, au nom d'une fraternisation entre juifs et musulmans.
J'ai dénoncé l'imposture démocratique qui a hissé le Hamas à la tête de Gaza. Je craignais pour le déjà agonisant processus de paix, je redoutais le choc des civilisations, j'appréhendais le totalitarisme théocratique que devaient subir les habitants de Gaza en les isolant du reste du monde.

Le Hamas n'a pas eu le temps de transformer Gaza en enfer. Israël et l'Egypte, avec la complicité active des Etats-Unis, ont précipité ce funeste destin. Durant deux longues années, comme les Irakiens avant la chute de Saddam Hussein, 1,5 million de Palestiniens ont été mis en quarantaine. Gaza est devenue une "prison à ciel ouvert", reconnaissait Stéphane Hessel. 
Aucune chance n'a été donnée aux dirigeants du Hamas de négocier avec l' "ennemi" qui les avait jadis et naguère soutenus contre le Fatah, à l'instar de l'administration américaine dans son appui à Ben Laden contre l'URSS ! A l'époque, les stratèges d'Israël et les "terroristes" du Hamas s'entendaient si bien pour isoler Yasser Arafat, l'humilier et le dépouiller de tous les attributs du pouvoir ! Les attentats-suicides du Hamas avaient payé. Israël a ainsi renforcé la légitimité martyrologique du Hamas en brisant la légitimité historique d'Arafat, double fiasco qui a conduit à l'apothéose électorale de l'organisation islamiste. Et Israël a continué avec l'héritier sans héritage qu'est devenu Mahmoud Abbas.

L'unique compromis qu'Israël, sous l'insistance de l'Egypte, a fini par concéder, c'est la signature d'une trêve de six mois avec le Hamas, en contrepartie d'une levée bien contrôlée du blocus. Même à dose homéopathique, l'étau de ce blocus n'a jamais été desserré. Beaucoup moins pour alléger le calvaire des Gazaouis que pour entretenir leur image de protecteurs de la veuve et de l'orphelin et de résistants inflexibles à "l'entité sioniste", les maximalistes du Hamas ont fini par commettre l'irréparable : la rupture de la trêve le 18 décembre.
Est-ce une raison suffisante pour Israël de se lancer dans cette impitoyable guerre punitive à l'encontre de toute une population prise en otage par ses propres dirigeants ? On sait ce que vaut la vie d'un homme ou d'un enfant dans l'idéologie sacrificielle du Hamas. Mais comment les dirigeants israéliens peuvent-ils considérer la vie de ces enfants avec le même dédain ?


Selon Montesquieu, "le droit des gens est naturellement fondé sur ce principe que les diverses nations doivent se faire, dans la paix, le plus de bien, et, dans la guerre, le moins de mal qu'il est possible". En temps de paix, Israël a imposé à la population de Gaza un blocus cruel et inhumain ; en temps de guerre, la puissante armée de ce pays n'hésite pas à tuer cinquante civils pour atteindre un combattant du Hamas. Autrement dit, éliminer les combattants du Hamas pour ce qu'ils font, et tuer les habitants de Gaza pour ce qu'ils sont. Est-ce cela, l'équité et la moralité ?
N'en déplaise à André Glucksmann, il y a bien eu disproportion entre l'erreur commise et le châtiment infligé. Aligner une armada militaire des plus sophistiquées et massacrer en douze jours plus de sept cents Palestiniens parce que le Hamas a lancé quelques roquettes bricolées qui ont fait quatre blessés et quelques dégâts matériels, cela s'appelle bien disproportion et démesure. L'hybris (démesure) est fille de Némésis (vengeance), et "la démesure, en mûrissant, produit le fruit de l'erreur et la moisson qui en lève n'est faite que de larmes", écrivait Eschyle.
Rien ne peut justifier un tel déchaînement qui ne laisse derrière lui que ruines, désolation, haine et candidats aux suicides. Ni les raisons bassement électoralistes en Israël ni les manoeuvres vaguement tactiques pour tester la discontinuité éventuelle ou la continuité probable de la future administration américaine dans sa gestion du conflit israélo-palestinien. Quant à la légende du petit David contre le méchant Goliath, elle est désuète et anachronique. Car même si plusieurs innocents civils ont été atteints par les abominable attentats-suicides, il y a bien longtemps que la sécurité d'Israël n'est plus menacée. Et pour cause, en termes de puissance militaire et de dissuasion nucléaire, Israël peut rayer de la carte qui il veut et quand il veut.


Ce n'est pas aimer Israël que de lui "souffleter l'imprudent patriotisme", comme disait Zola. Aimer Israël, c'est, à l'instar d'Hannah Arendt hier, de Tzvetan Todorov, de Gideon Levy et de tant d'intellectuels israéliens aujourd'hui, lui "dire la vérité, même si ça coûte. Surtout si ça coûte", comme disait Hubert Beuve-Méry, fondateur et directeur du Monde.
Aimer cet Etat né après l'innommable Holocauste, c'est le mettre en garde de l'ivresse de la puissance et de l'impunité. "Israël a toujours gagné les guerres et perdu les paix", disait l'illustre Raymond Aron. Il ne s'est pas trompé : avec celui qui lui a assuré tant de guerres, Itzhak Rabin, Israël a failli gagner la paix. On l'a assassiné et avec sa disparition, l'espoir d'une paix durable s'est évaporé. Mais tôt ou tard, lorsque les armes vont se taire et que cessera de couler le sang des Palestiniens, avec ou contre la volonté de Dieu, le destin du peuple hébreu croisera à nouveau la volonté d'un prophète.
Paru dans Le Monde, 13 janvier 2009

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Défendre la loi naturelle
 

 l'Église est plus que jamais le seul point de repère qui reste. "Experte en humanité", ainsi que le disait le pape Paul VI, elle rend un insigne service à l'humanité en proposant aux hommes de bonne volonté, quelles que soient leur culture ou leur religion, une réflexion cohérente sur l'homme, sa place dans la Cité, son lien avec la morale.

Et elle le fait non pas pour brider sa liberté, contrairement à ce que clament les imbéciles, mais pour l'orienter vers le seul vrai bonheur possible ici-bas et lui éviter les cruelles désillusions qu'inévitablement son prométhéisme lui promet.
Ainsi en bioéthique, alors que nous nous orientons toujours plus vers une "chosification" monstrueuse de l'être humain, l'Église nous offre-t-elle une instruction admirable, Dignitas personae, qui, s'appuyant sur la dignité de la personne humaine créée à l'image de Dieu, montre les limites légitimes du pouvoir de l'homme.
Il en est de même pour "combattre la pauvreté" et "construire la paix", thème du message de Benoît XVI pour la Journée mondiale de la paix le 1er janvier 2009. Il s'articule autour du constat préoccupant de l' "accroissement de l'écart entre riches et pauvres". Face à cette situation choquante, le pape appelle à la solidarité et dénonce le mythe de la mondialisation facteur automatique de croissance (mythe qui a l'avantage d'éviter de se poser trop de questions) : "Seule l'inconscience peut conduire à construire une maison dorée avec tout autour le désert et la désolation. La mondialisation, à elle seule, est incapable de construire la paix et, dans bien des cas, au contraire, elle crée des divisions et des conflits". Pour maîtriser la mondialisation et construire la paix, il faut, explique le pape, avoir pour "objectif les intérêts de la grande famille humaine". Pour cela, "un "code éthique commun" est nécessaire dont les normes n'auraient pas seulement un caractère conventionnel mais seraient enracinées dans la loi naturelle inscrite par le Créateur dans la conscience de tout être humain. 

Ce thème de la loi naturelle est cher à Benoît XVI qui y revient souvent. Le concept de loi naturelle - avec la notion de nature humaine qui l'accompagne - est rejeté par les systèmes philosophiques dominants qui sont totalement influencés par le nominalisme ou l'idéalisme. Ce faisant, ce concept n'est pris en compte par aucun système politique actuel et est devenu incompréhensible pour une majorité de nos concitoyens. Au nom de cela, certains, y compris parmi les catholiques, estiment qu'il est illusoire de se battre pour le défendre. Mais une telle capitulation relève ni plus ni moins du relativisme. Le problème n'est pas de savoir si ce concept de loi naturelle est aujourd'hui compris et accepté, mais de savoir s'il est vrai ou s'il est faux ! S'il est juste, il faut le défendre contre vents et marée comme Benoît XVI nous en donne l'exemple, expliquer en quoi il l'est et pourquoi il est même indispensable pour le fonctionnement d'une saine démocratie pluraliste.
Le fait d'abandonner ce concept au prétexte qu'il est devenu inaudible pour l'immense majorité relève d'un raisonnement identique à ceux qui affirment que l'on ne peut rien contre l'avortement parce qu'une majorité y est favorable. Le combat à mener dans nos démocraties n'est-il pas d'abord un combat d'idées et donc aussi un combat de mots ? Ce n'est pas en acceptant la défaite sur les concepts fondamentaux qui sont à la base même d'une saine société que l'on pourra espérer la redresser par des moyens contournés en se réfugiant dans "une maison dorée", pour reprendre l'expression du pape, protégée et qui seule conserverait le vrai savoir - une gnose ? -, laissant le reste du monde se pervertir et décliner toujours plus.
Benoît XVI a tenu le 5 décembre devant la Commission théologique internationale (CTI) - à laquelle il a demandé une étude sur la loi naturelle qui devrait être bientôt publiée - des propos très forts en rappelant "la nécessité et l'urgence, dans le contexte actuel, de créer dans la culture et dans la société civile et politique, les conditions indispensables pour une pleine conscience de la valeur inaliénable de la loi morale naturelle. […] Grâce également à l'étude que vous avez entreprise sur ce sujet fondamental, on comprendra clairement que la loi naturelle constitue la véritable garantie offerte à chacun pour vivre libre et respecté dans sa dignité de personne, et pour vivre à l'abri de toute manipulation idéologique et de tous les abus perpétrés sur la base de la loi du plus fort. […] Dans un monde formé par les sciences naturelles, le concept métaphysique de la loi naturelle est presque absent, incompréhensible. […] Étant donné son importance fondamentale pour nos sociétés, pour la vie humaine, il est d'autant plus nécessaire que ce concept soit de nouveau proposé et rendu compréhensible dans le contexte de notre pensée : c'est-à-dire le fait que l'être lui-même porte en soi un message moral et une indication pour les chemins du droit".

Sans commentaire.
Edito de La Nef n°200 de janvier 2009 - www.lanef.net

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Le massacre de Bombay

(...) (site endommagé en 2013)
à la suite des attentats islamistes de Bombay et le monde entier s'enflamme.
Mais le massacre de plusieurs milliers de chrétiens dans l'Inde du Nord-Ouest n'a guère ému les médias. Pourtant les uns comme les autres sont victimes de l'intolérance qui est aussi grande chez certains Hindous que chez les islamistes. Dans un cas comme dans l'autre, les mêmes causes - la misère, le sous-développement des masses paysannes en Inde - entraînent les mêmes effets. Sous l'influence de Gandhi, et du musulman Ali Jinnah, l'Empire britannique des Indes fut partagé le 15 août 1947 et de nouveaux États furent créés : la Birmanie, Ceylan et le Pakistan, ce dernier rassemblant les régions où les musulmans étaient majoritaires. Le partage ne se fit pas sans difficultés, entraînant échanges de populations, conflits et massacres. Dès lors apparaissent des conflits interreligieux provoquant d'autres massacres. Les musulmans et les chrétiens en sont régulièrement victimes.
Longtemps les uns et les autres subissent en silence ces avanies souvent dramatiques, mais, depuis 2001, les musulmans se rebiffent et reçoivent le soutien des milieux islamistes du Pakistan.  À la suite des massacres perpétrés contre les musulmans, est née une organisation secrète, les Moudjahidin indiens (MI) qui ont à leur actif bon nombre d'attentats. L'opération de Bombay a été trop bien montée pour que l'on puisse en accuser le MI. Les terroristes venaient du Pakistan : étaient-ce des éléments des services spéciaux pakistanais, que l'on sait plus ou moins infiltrés par Al Qaïda, un groupe proche de ce mouvement ou un groupe autonome hostile au rapprochement en cours entre l'Inde et le Pakistan ?
Pour nombre d'observateurs, l'opération aurait été organisée par un mouvement pakistanais wahabiste lié à Oussama ben Laden, le groupe djihadiste Lashkar e Taïba. Il s'agit de gêner la politique américaine dans la région, qui vise à réconcilier les deux grands États de l'Asie du Sud-Est. Or la tâche est rude. Les populations sont dans leur grande majorité hostiles à l'intégrisme musulman, mais elles le subissent en le soutenant intérieurement car le djihadisme rend sa dignité au peuple musulman humilié depuis plus de soixante-dix ans par les Occidentaux et les Indiens. Elles sont unanimes dans leur hostilité à la politique américaine qui interdit, pour le moment, le contrôle de l'Afghanistan. Les Pakistanais souhaitent empêcher l'arrivée au pouvoir des Talibans, dont les bases se situent au moins autant dans les provinces tribales quasi indépendantes du Pakistan qu'en Afghanistan.
En 2004, ces mouvements ont été interdits et obligé d'arrêter leurs actions par les services spéciaux du Pakistan. Certains d'entre eux se sont regroupés dans le Sud-Est du Pakistan, voulant amener l'armée pakistanaise à se retirer de la frontière afghane où elle lutte - au moins en apparence - contre les Talibans, pour se porter sur la frontière indienne.

Ces mouvements pakistanais proches des Talibans contribuent aussi à la politique de la terreur que subissent les populations urbaines. Si l'on en croit le journaliste Ahmed Rashid, spécialiste des Talibans, s'exprimant dans Le Nouvel Observateur, on peut s'attendre "dans les mois à venir… à un bain de sang, une attaque massive d'Al Qaïda en Afghanistan et au Pakistan", afin de démoraliser les forces de l'OTAN prêtes à envoyer des renforts. Ils "sont prêts à tout pour conserver les provinces tribales et le sud de l'Afghanistan", quitte à ouvrir de nouveaux fronts pour "distraire l'ennemi". Bombay ne serait que la première manche de cette stratégie de diversion.
Al Qaïda n'aura guère de difficultés à recruter des volontaires pour lutter contre les Hindouistes et l'Inde. Le Pakistan est jaloux de l'Inde qui a réussi son décollage économique. Il ne faut pas négliger non plus l'impérialisme pakistanais : la sécession du Bangladesh a été un coup dur pour l'orgueil national ; et il y a un territoire qui fait envie au Pakistan, c'est l'Afghanistan : ici le Pakistan se considère comme l'héritier direct de l'Empire britannique des Indes.
Or l'intérêt pakistanais pour l'Afghanistan ne laisse pas Pékin indifférent. Ces dernières années, Chine et Pakistan ont décidé de construire un port moderne à Gwadar, au Balouchistan occidental, à proximité de la frontière iranienne. Ce port sera en fait une base chinoise, à la porte du Golfe persique et l'on a envisagé de construire un oléoduc qui éviterait l'utilisation du détroit de Malacca entre Indonésie et Malaisie. Sur cette route du pétrole, la base chinoise est un élément essentiel pour faire face aux forces navales américaines disposées dans la région. Mais cela suppose un retour à la stabilité dans la région, ce qui paraît bien aléatoire pour le moment. Or la Chine, qui s'est rapprochée de l'Inde, ne semble pas vouloir intervenir actuellement, même si elle se méfie elle aussi de l'islamisme.

On le voit, l'affaire de Bombay nous amène à réfléchir sur la stratégie d'Al Qaïda qui semble s'étendre à des zones qui paraissaient à peu près tranquilles.
Paru dans La Nef  n°200 de janvier 2009 - www.lanef.net 

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Les élections américaines, une fausse révolution !

(...) (site endommagé en 2013)
lançaient la Gorbymania. Quelques années plus tard, M. Gorbatchev obtenait péniblement 0,5 % aux élections présidentielles de Russie. L'Obamania qui nous submerge aura-t-elle les mêmes conséquences pour le Président élu ? Barack Obama est une personnalité brillante, intelligente, dynamique, mais il ne faudrait pas oublier qu'il a été élu par les blancs. L'électorat "coloured" représente moins de 25 % de l'électorat américain ; si près de 90 % des noirs ont voté Obama, c'est seulement le cas de 60 % des hispanos. Ce sont les blancs qui ont élu le nouveau président. Si les présidentielles américaines avaient eu lieu au printemps avant la crise économique et financière, McCain aurait été élu : ceux qui ont fait l'élection, ce sont 60 % des Américains gagnant moins de 100 000 dollars auxquels s'ajoutent près des deux tiers des jeunes de moins de 35 ans !
En réalité, B. Obama a été élu par une coalition assez extraordinaire qui regroupe acteurs de cinéma, chanteurs de rock, journalistes, intellectuels de gauche, fidèles des églises protestantes historiques (luthériens, épiscopaliens, prespbytériens, méthodistes), bon nombre de catholiques et la moitié de la communauté juive. Il est intéressant de comparer la carte religieuse des Etats-Unis et la carte électorale : les fidèles pieux du Sud (généralement Born Again) qui sont près de 70 % de la population ont voté Mc Cain. Les électeurs pieux du Nord-Est, du Minesota à l'Atlantique, du Vermont à la Virginie, pieux à 65 %, ont voté Obama. Or, il n'y a guère de noirs dans nombre d'Etats de cette région (- de 5 %), dans le Minesota, l'Iowa, l'Ohio, la Virginie occidentale, le New Hampshire ou le Vermont.
On oublie un peu trop que la moitié des noirs vit dans le Sud qui a voté Mc Cain. Fort intéressant à cet égard, le cas de la Floride. Il y a là moins de noirs ou d'hispanos qu'en Louisiane ; la Floride vote Obama, la Louisiane vote McCain. Tout cela doit nous amener à nuancer sérieusement les grandes affirmations sur le vote noir dans la victoire d'Obama.

Ont voté Obama les victimes de la crise et les jeunes. Très caractéristique est ici le vote catholique : face aux Républicains marqués par la pensée WASP, les catholiques américains votent Démocrate depuis des décennies. Avec le renouveau évangélique et son combat pour la vie, ces catholiques avaient voté Bush en 2000 et en 2004. Mais, on le sait, les catholiques américains sont économiquement moins favorisés que les proptestants et les juifs ; ils ont été particulièrement touchés par la crise et après avoir envisagé de voter McCain au printemps, ils ont mis de côté les problèmes éthiques et ont rejoint les électeurs d'Obama.
La victoire d'Obama n'est pas sociologiquement la révolution que l'on nous présente depuis le 4 novembre : noirs et hispanos y ont contribué mais ce sont les blancs (ceux qu'aux Etats-Unis, on appelle "caucasien") qui ont fait l'élection.

En votant Obama, on a voté la politique de Bush et l'on attend d'Obama de profondes réformes : les Américains souhaitent la résolution de trois problèmes : la mise en place d'un vrai régime d'assurance-santé, une nouvelle politique de l'environnement, une politique de renouveau économique favorisant l'emploi. Or, selon les économistes proches de Barack Obama, cela impliquerait d'investir 65 à 80 milliards par an dans les années à venir. En juin, le déficit budgétaire était de plus de 500 milliards de dollars. Or la crise aggrave sensiblement le déficit et ce ne sera pas la hausse des impôts payés par les détenteurs de revenus supérieurs à 250 000 dollars / an qui réduira ce déficit.

Au printemps dernier, la campagne électorale tournait autour de deux thèmes : le combat "pro-vie" et la politique extérieure.
Le premier thème est passé à la trappe et il y a peu de chance que l'on revienne sur l'arrêt de la Cour suprême.
Le second demeure d'actualité même si on ne voit pas très bien ce que sera la politique du nouveau Président.
Face à la Russie, on peut penser qu'il aura une vision plus saine des problèmes et ne soutiendra pas, comme l'a fait Bush, une politique d'intimidation anti-russe en Géorgie ou en Ukraine ou en Europe de l'Est. La réaction du président Medvedev d'installer des missiles à Kaliningrad fera sûrement réfléchir Washington. Plus délicate sera la politique au Moyen-Orient. Obama s'est placé dans une position difficile. Il veut soutenir Israël comme ses prédécesseurs, proclame que Jérusalem doit demeurer israélienne et simultanément il cherche visiblement à se rapprocher de l'Iran. Or, les Israéliens sont hostiles à toute idée de ce genre tant que les dirigeants iraniens actuels proclameront leur volonté de détruire Israël. Obama, par ailleurs, promettait que les forces américaines quitteraient l'Irak dans les 16 mois suivant son arrivée au pouvoir. Les choses étant ce qu'elles sont, cela paraît un voeu pieux. Les Américains , en intervenant de manière inconsidérée en Irak, en luttant contre le système laïc du Baas et de Saddam Hussein, ont favorisé la renaissance des conflits entre sunnites et chiites. Ces derniers sont soutenus par l'Iran qui voudrait bien intégrer les zones majoritairement chiites. Ces régions - comme par hasard - sont également riches en pétrole : de plus, cette mainmise iranienne sur le Sud de l'Irak enlèverait aux sunnites et aux Kurdes tout accès au golfe persique.

Obama veut renforcer la présence de l'OTAN en Afghanistan. Pour lutter contre les Talibans de manière sérieuse, il faut presque tripler les effectifs actuels, c'est-à-dire passer de 70 000 à 200 000 hommes. Qui va les fournir ? Il est évident que si l'on fait plus largement appel à des contingents de l'Union européenne, il faudra que Washington accepte de partager la conduite de la guerre avec les Européens, en l'espèce essentiellement Allemands, Britanniques et Français. Dans les conditions actuelles, on voit mal le Pentagone et la Maison Blanche accepter ce partage du pouvoir.

En réalité, le vrai problème est de savoir quelle est la vision globale du futur Président : qu'entend-il quand il parle dans son discours de Chicago le 4 novembre dernier de "donner aux Etats-Unis un nouveau leadership dans le monde" ? Est-ce pour lui une manière de reprendre à son compte la déclaration de ce pasteur puritain du XVIIème siècle sur la nécessité pour les Américains du Massachussets de montrer au monde ce qu'il doit faire, vision qui marquera la diplomatie de Monröe, Lincoln ou Roosevelt avant G.W. Bush ? Au contraire voudra t-il jouer la concertation avec les Etats occidentaux membres de l'OTAN ? L'avenir le dira.

Paru dans Politique Magazine - 8 décembre 2008

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Fondements philosophiques d'une fédération européenne

Une fédération est un ensemble d'entités diverses qui, trop faibles séparément, s'entendent pour déléguer certaines de leurs compétences à une instance supérieure commune.
Chaque entité gagne en protection et donc en liberté, sans perdre son autonomie puisqu'elle ne délègue, volontairement, que la liberté qu'elle estime ne pas pouvoir assumer. Dans ce cadre, les nations d'Europe délégueraient à une instance européenne les compétences pour lesquelles elles sont devenues insuffisantes : essentiellement la défense, la monnaie, une partie de la politique étrangère. Ce qui impliquerait l'émergence d'un véritable pouvoir politique européen dont les modes restent à définir. Par ailleurs, les Etats conserveraient toutes les autres compétences, pour lesquelles ils se jugent suffisants.
Aujourd'hui, il semble bien que nous ne nous dirigions pas vers une Europe fédérale, car nous faisons tout le contraire. Nous répugnons à créer une véritable instance politique européenne, car nous vivons encore dans l'illusion de la souveraineté absolue, dont les circonstances historiques nous ont pourtant largement dépossédés. Autrement dit, les Etats hésitent à confier à un gouvernement européen ce qu'ils n'ont déjà plus. Et de l'autre coté, nous attribuons à une administration européenne la capacité d'exercer des compétences que nous pourrions parfaitement exercer par nous-mêmes. Ce qui fait de l'Europe un dangereux hybride dont les autorités réglementent la définition du chocolat pendant qu'elles demeurent incapables d'enrayer une guerre dans les Balkans.
Les peuples d'Europe souhaiteraient que la Communauté se donne les moyens politiques et militaires pour intervenir dans les Balkans avant que les Américains ne s'en mêlent. Mais ils sont fatigués de voir l'administration bruxelloise s'occuper des oiseaux, du fromage et du chocolat. Ils ressentent fort bien cette inversion de sens, et l'agacement que cela provoque chez eux pourrait bien, dans les années prochaines, faire reculer le processus d'intégration sur lequel les rescapés d'après-guerre avaient fondé tant d'espoirs.

La création d'une Europe fédérale signifierait l'application véritable du principe de subsidiarité : l'autorité supérieure - ici, Bruxelles - ne peut intervenir que si les autorités plus petites - ici les Etats - sont insuffisantes pour résoudre une question jugée par elles essentielle.
Mais si les Etats sont insuffisants, alors l'autorité européenne doit intervenir. La décision d'intervention de l'instance européenne prendrait donc effet seulement en cas d'insuffisance des Etats nationaux, mais dans ce cas, elle devient un devoir.
Prenons un exemple dans le cadre infra-national : une petite municipalité est en principe capable de gérer elle-même ses affaires, et en conséquence, le préfet n'a pas à intervenir dans sa gestion ; mais s'il arrive qu'une très mauvaise gestion ait rendu la municipalité exsangue, ou si des circonstances malheureuses la privent momentanément de toute capacité, la loi prévoit que l'Etat prenne les choses en main en attendant la restauration de l'autonomie perdue.
Ce dernier exemple est révélateur des conditions d'une fédération. Le régime fédéral se fonde sur une anthropologie, une idée de l'homme, de ses capacités et de ses besoins. En réalité, il s'agit de cette même anthropologie qui fonde la démocratie comme régime politique. Elle décrit le bonheur humain d'une certaine façon, d'ailleurs typiquement européenne.

Nous pouvons décliner cette anthropologie en quatre principes qui conditionnent la possibilité d'une fédération.

Autonomie
Le premier : l'Homme est plus heureux s'il est autonome, c'est-à-dire maître de ses actes et de son destin, au moins autant qu'il en a la capacité. L'autonomie personnelle et celle des groupes (personnes morales) comporte donc autant de valeur que les biens matériels et marchands.
Aujourd'hui le principe de subsidiarité est compris de manière erronée, eu égard en tout cas à sa définition historique et à son application dans les pays fédéraux.
Le critère d'ingérence de l'autorité la plus haute (ici, l'Europe) a été subrepticement remplacé : ce critère n'est plus l'insuffisance des acteurs plus petits (ici, les Etats), mais leur moindre capacité. Cela est clairement exprimé dans l'article 3B du Traité de Maastricht, et cela est appliqué couramment dans le processus d'intégration. Il y a une grande différence entre l'insuffisance et la moindre capacité.
Reprenons l'exemple précédent. Une municipalité villageoise se donne souvent un maire inexpérimenté, qui va gérer avec passion mais dans la fantaisie : ce n'est pas pour autant que l'Etat doit dépêcher un polytechnicien pour le remplacer. Car le village sera plus heureux s'il est administré par son propre maire, même moins bien, à condition que cette gestion suffise aux besoins essentiels ; autrement dit, à condition qu'elle soit suffisante. Ses réverbères seront peut-être placés aux mauvais endroits, mais au moins ce seront ses réverbères : n'importe quel habitant d'un village comprend fort bien ce langage. On peut être suffisant mais moins capable que d'autres. C'est d'ailleurs le cas la plupart du temps : on trouvera toujours plus capable que soi.
Chaque pays est capable de prendre des décisions concernant la chasse ou la protection de l'environnement, selon ses coutumes. Et même si l'on admet que les hauts fonctionnaires européens sont plus capables que les gouvernements nationaux, mieux vaut encore qu'ils n'interviennent pas. Car en cas de non-intervention, ce que chaque nation perdrait en qualité de l'action (des oiseaux moins bien protégés, des fromages moins hygiéniques), elle le gagnerait en autonomie. Et cette autonomie compte et pèse lourdement dans la balance, au moins au regard du système fédératif qui valorise la liberté des acteurs divers.
Laissons les Etats nationaux entrer dans la concurrence en faisant preuve d'imagination. Laissons-les faire des expériences difficiles, au lieu de les libérer de la difficulté d'adaptation en les privant de leur liberté.
La France est en train de s'apercevoir que ses entreprises nationalisées - Air France -, déficitaires et financées par le fisc, s'effondrent devant la concurrence extérieure. Mieux vaut que les gouvernements successifs comprennent cette réalité et changent d'eux-mêmes leur politique économique, plutôt que de se voir imposer d'en haut de nouveaux comportements, plus libéraux. On dira que pendant ce temps, Air France (par exemple) souffre, et la France en pâtit.
Certes. Mais la décision d'abandonner un tel système sera une décision française, autonome, donc intégrée à la conscience nationale, et assumée. Tandis que si cette transformation se fait par contrainte extérieure, elle laissera des frustrations et des aigreurs, et ne sera jamais assumée pleinement : les partisans des nationalisations croiront toujours que c'est le despotisme européen qui a brisé leur utopie, ils en voudront à l'Europe et ne perdront pas leurs illusions.
Lorsque les autorités européennes réglementent, elles disent toujours : de toutes façons, cela était rendu obligatoire par le marché mondial, ou par la concurrence internationale. Ce qui est vrai. Mais mieux vaut que les acteurs étatiques eux-mêmes aperçoivent cette nécessité et y répondent : il n'y a aucune raison de les traiter comme des enfants.

Responsabilité
Le second principe découle de l'expérience du premier : l'autonomie n'est pas seulement une valeur, mais une fonction. Elle s'atrophie si elle n'est pas utilisée. Car elle suppose la responsabilité, vertu difficile. Et parce que l'autonomie rend l'individu plus heureux, un régime politique qui la néglige est criminel : non seulement il en prive l'homme d'aujourd'hui, mais aussi l'homme de demain, qui ne saura plus s'en servir. Regardons à quel point les peuples de l'Est de l'Europe souffrent à devoir utiliser leur liberté retrouvée.
Cela nous permet de comprendre pourquoi nous avons tant de mal à appliquer le principe de subsidiarité en Europe. Il faudrait pour l'appliquer que les acteurs plus faibles, ici, notamment, les Etats, désirent exercer leur autonomie, qu'ils la défendent, qu'ils en assument les difficultés et les conséquences.
Les instances européennes font remarquer à juste titre que très souvent, ce sont les gouvernements nationaux eux-mêmes qui réclament l'intervention européenne, alors qu'ils seraient parfaitement suffisants pour répondre à leurs problèmes. Pourquoi réclament-ils cette intervention ? Par crainte de perdre des électeurs : dans le cas de la chasse, par exemple, cas sensible où les lobbies électoraux sont très puissants. Par crainte en général de devoir assumer la responsabilité de décisions qui mettraient en cause des habitudes ou des droits acquis.
Il Y a là un abandon de responsabilité qui rend l'établissement d'une fédération absolument impossible. Pour qu'une fédération existe, il faut nécessairement que chaque groupe, à son niveau, veille jalousement sur ses compétences, et les défende pied à pied. On voit les cantons suisses ou les Hinders allemands se regrouper pour résoudre certains problèmes, afin d'éviter l'ingérence de l'Etat fédéral qui interviendrait en dernier recours. La réalisation d'une fédération implique une culture d'autonomie, une mentalité d'autonomie.
Ici le problème devient crucial : une mentalité ne se décrète pas. Elle s'apprend, et volontairement, au fil du temps. D'autant que l'on peut énoncer une règle d'or historique, bien connue depuis Aristote : l'autorité la plus haute raflera toute compétence et tout pouvoir que les petites autorités laisseront pour ainsi dire traîner, car tout pouvoir est naturellement avide d'augmenter encore sa puissance.
Si nous voulons une Europe fédérale, il faudra donc que chaque Etat défende ses compétences, en assumant les responsabilités attenantes, sinon nous avancerons tout naturellement vers une centralisation des décisions. Ici, il faut faire remarquer aux Français qu'ils se trouvent en pleine contradiction, quand ils reprochent à leurs gouvernants d'avoir abandonné des compétences entre les mains de Bruxelles, alors que ces mêmes Français réclament constamment plus d'assistance et moins de responsabilité pour eux-mêmes. Nos gouvernants sont simplement à notre image. Choisir la fédération européenne, réclamerait que nous adoptions un état d'esprit de responsabilité.

Bien commun
Le troisième principe tient encore à l'autonomie, mais dans le domaine de la définition du bien. Chaque acteur, et chaque groupe d'acteurs du plus petit (la famille) jusqu'au plus grand (la nation), est considéré comme capable de savoir où se trouve son bien, ce qu'il faut à son bonheur et à son avenir.
A cet égard, aucune fédération européenne ne pourra être construite tant que survivra la tendance technocratique qui caractérise les instances européennes, à l'image d'ailleurs des dirigeants français. "Technocratique" est un mot si utilisé à présent qu'il a perdu déjà une partie de son sens. Il signifie que c'est la science qui gouverne, ou que les dirigeants peuvent se prévaloir d'une connaissance objective du bien commun : ils savent ce qu'il faut pour le peuple qui, lui, l'ignore.
Ainsi s'expriment la plupart des arguments qui vont dans le sens de la normalisation européenne et de la réduction des diversités. L'instance supérieure - l'Europe - connaît la bonne manière de faire régner l'ordre, donc la justice, tandis que si chaque Etat agit de son coté, ce sera le chaos et le triomphe des forts sur les faibles. L'instance supérieure connaît le Bien, par exemple comment il faut préserver les espèces ou traiter les animaux dans les étables, tandis que les Etats nationaux ne connaissent que leurs intérêts.
L'argument caractéristique de la technocratie moderne, rappelle exactement celui de l'ancienne monarchie : seul le prince, situé au-dessus des intérêts particuliers, peut identifier sa volonté au bien commun. Les instances européennes seraient-elles plus capables, parce qu'elles regardent la situation d'en haut ? Rien n'est moins sûr. Car même si elles prétendent apercevoir le bien commun européen, alors que chaque nation n'aperçoit que son intérêt national, les instances européennes peuvent fort bien se trouver entre les mains de puissants lobbies, qui détourneront le bien commun européen à leur profit.
Cet argument ne devrait plus avoir cours dans une période qui croit à la démocratie : laquelle suppose que tous sont capables de discerner et de vouloir l'intérêt commun, au même titre que tous sont capables de fonder une famille et d'élever leurs enfants.

Quelle souveraineté ?
Enfin, le quatrième principe est celui de l'ancienne Allemagne, peut-être la première véritable fédération européenne : "l'Homme est plus vieux que l'Etat". Il signifie que les structures politiques représentent seulement des moyens au service de l'humanité présente et de ses besoins. Aucune structure politique ne doit donc être sacralisée, car en ce cas, elle utiliserait les Hommes comme des moyens pour sa propre sauvegarde.
Cela signifie qu'aujourd'hui, il nous faudrait être suffisamment raisonnables pour abandonner la structure de l'Etat-nation souverain, au sens de la souveraineté absolue, née avec Bodin il y a quatre siècles.
Dans un certain nombre de domaines, les Etats demeurent insuffisants pour réaliser le bien commun européen, défini par une sorte d'opinion ou de consensus général : par exemple, nous sommes nombreux à estimer que les Européens doivent pouvoir empêcher la guerre de renaître dans les Balkans sans appeler les Américains au secours ; ou à estimer qu'il faudrait pouvoir lutter ensemble contre la concurrence économique mondiale, contre le terrorisme international, contre tout ennemi éventuel qui se présenterait à nos frontières.
Mais nous savons que pour ces tâches, chaque Etat national demeure insuffisant. Une fédération européenne supposerait donc que chaque Etat transfère une partie de sa souveraineté à un Etat fédéral européen, dans le seul but de répondre à ces problèmes pour lesquels il se juge insuffisant. Il s'agirait là d'une instance politique, et non administrative comme c'est le cas actuellement. Politique au sens où elle endosserait la responsabilité de ses décisions, devrait rendre des comptes devant les peuples, serait remise en cause par des élections régulières.
On a coutume aujourd'hui de regretter le manque de "citoyenneté européenne". Mais il n'y a pas de citoyen quand il n'y a pas de politique démocratique. Il n'y a citoyen que lorsque le pouvoir est connu, et se trouve à un jet de pierre de ceux qu'il gouverne. Une administration est par définition anonyme et irresponsable - c'est à dire qu'elle n'a pas à rendre des comptes : c'est pourquoi les Européens ne se sentent pas citoyens de l'Europe.
Il nous faudra donc abandonner l'idée de la souveraineté absolue, érigée il y a quatre siècles par Jean Bodin, et en honneur depuis. Il faudra accepter que les Etats se contentent d'une souveraineté relative et partagée, puisqu'ils en transféreront une partie à un Etat fédéral.

Une fédération européenne supposerait donc que l'instance européenne respecte l'autonomie des Etats nationaux dans les domaines où ils sont suffisants pour s'organiser selon leur culture et leur imagination propre. Que les Etats nationaux reconnaissent avec lucidité qu'ils ont déjà perdu la souveraineté absolue d'avant la mondialisation, et acceptent dès lors de déléguer à une véritable instance politique européenne, les compétences régaliennes pour lesquelles ils sont devenus insuffisants.

Ces quatre conditions respectées replaceraient l'entité européenne dans le contexte profond de notre culture, qui depuis les origines valorise l'autonomie, tient les Hommes pour des adultes capables de maîtriser leur destin, et considère les structures politiques comme des moyens au service des personnes et des communautés.

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L'effondrement du "financial art"

(...) (site endommagé en 2013)
depuis presque quatre décennies. New York a fait de l'art contemporain (AC) un "financial art", dont la valeur s'élabore grâce à un jeu entre collectionneurs tout à la fois membres des conseil d'administration des musées et des fondations, propriétaires de supports médiatiques, de maisons de vente et de galeries.
C'est un produit financier haut de gamme, dont la dernière version, élaborée après l'effondrement du marché de l'art en 1990, ressemble aux produits dérivés créés au cours de ces mêmes années. Il est fondé sur un système qui recherche la sécurité avant tout. Comme pour ces derniers, ce qui compte n'est pas la valeur intrinsèque, mais la solidité du réseau qui garantit le produit.

New York a allié cette technique de fabrication de cotes à l'expression d'un dogme, élaboré dès la fin des années 1960, arrivé à maturité à la fin des années 1990 : "Les Etats-Unis sont la maquette du monde de demain, qui doit réunir dans la paix et la prospérité toutes les cultures." Son message : "Venez créer en Amérique, venez vous faire reconnaître, vous mêler à toutes les cultures, vous mettre en concurrence. Vous rentrerez chez vous auréolés de gloire et visibles par le monde entier !"
New York n'est pas une capitale de l'art au sens où nous l'entendons en Europe : un lieu de culture, d'échanges intellectuel et artistique à caractère universel, où l'argent et la cote ne sont pas la finalité. Ce n'est pas le lieu privilégié d'une activité mystérieuse et désintéressée qui se nomme création. La notion de créativité, de production convulsive d'idées et de nouveautés propres à alimenter un marché spéculatif, une consommation de masse, base de l'économie. Le principe est : "Venez créer à New York, la production industrielle se fera dans le reste du monde. Nous comptons sur l'apport d'artistes venus de partout pour entretenir le nécessaire climat de créativité multiculturelle, fruit d'un grand métissage, source de prospérité universelle."

La grande métamorphose de 2008 s'est ainsi caractérisée par l'émergence de l'Asie comme lieu de création et comme marché de l'art contemporain. Le Rapport 2008. Marchés de l'art contemporain, publié par Art Price, constate que, sur les dix maisons de vente les plus importantes du monde, six sont chinoises, et que, sur les dix plus fortes enchères obtenues par des oeuvres d'artistes nés après 1945, cinq sont celles d'artistes asiatiques. Un seul Américain se place dans les cinquante premières positions pour des artistes ayant connu leur première vente aux enchères cette année.
Parallèlement, le marché de l'art contemporain à New York s'est effondré cet automne. La conséquence immédiate devrait être, faute de marché financier et de réseaux de consécration, le départ des artistes qui y vivent et y travaillent vers d'autres cieux.

Shanghaï ne le remplacera pas. Son fabuleux marché vient aussi de s'effondrer. Les défenseurs de la valeur du produit dérivé art contemporain, après avoir vanté ses qualités de valeur refuge restent pourtant rassurants : "L'effondrement du marché de New York n'est qu'une péripétie, la troisième du genre. Chaque fois le marché a rebondi." La crise a du bon : "Elle assainit le marché, elle est conjoncturelle et atteint tous les marchés de l'art sans distinction, y compris ceux de l'art ancien, impressionniste et moderne."
Ces affirmations "duchampiennes" visent à protéger l'AC, produit financier et médiatique ne reposant sur aucun critère vérifiable et compréhensible, fruit d'un délit d'initiés. Si le réseau souffre, la valeur s'effondre. L'amalgame fait entre l'art ancien et moderne ne tient pas. Sur ces marchés, seules les oeuvres médiocres verront leur cote s'effondrer. Les critères d'évaluation existent. Ces divers marchés ne sont pas de même nature et ne connaîtront pas le même destin.

Le XIXe siècle s'est achevé par la guerre de 1914, c'est la "très grande crise" qui clôt le XXe siècle. Cet événement touche la planète entière. Tout le monde sait aujourd'hui que la finance ne dit pas la valeur réelle des choses. D'autres critères s'imposent. La crise révèle qu'il y a en réalité deux entités : l' "art" et le "financial art", dit art contemporain. La confusion sémantique s'évanouit. On peut distinguer désormais des artistes libres créant des oeuvres destinées à des amateurs, fortunés ou non, dont la valeur se fait et se vérifie avec le temps, et des artistes au service de réseaux de collectionneurs hyper-riches, fabriquant les cotes en deux ans. Retour au réel ?

En France, cet événement condamne une politique, menée par un corps de fonctionnaires de la culture, les "inspecteurs de la création", qui ont consacré, trente ans durant, 60 % du budget destiné aux acquisitions d'artistes vivants à l'achat dans les galeries new-yorkaises d'oeuvres d'artistes "vivant et travaillant à New York". Ils ont conforté la place financière de New York et ruiné la place artistique de Paris, où des artistes du monde entier venaient aussi vivre et travailler. Dans ces circonstances, le projet faisant partie des "33 propositions pour relancer les artistes français sur la scène internationale", annoncé en octobre par la ministre de la culture et prévoyant la création d'une Villa Médicis à New York, paraît appartenir à une autre époque.

Paru dans Le Monde - 23.12.08

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