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Pour qui allez-vous vraiment voter lors des Elections Européennes ?
 
Dans moins d’un mois, les élections européennes vont avoir lieu, et comme toujours en France, les media essayent de vous faire croire qu’il s’agit d’une élection comme une autre, où vont s’opposer une fois encore Madame Le Pen et le Président Macron, les Républicains jouant leur rôle habituel de cocu enfermé dans le placard et qui loupe les moments intéressants à chaque élection.
Bien entendu, il s’agit-là d’une foutaise totale.
Les Français vont voter à la proportionnelle pour des députes dont la plupart feront partie ensuite de groupes au Parlement Européen. Et je peux avoir envie de voter pour le groupe de monsieur Salvini ou monsieur Orban en tant que citoyen français puisqu’il s’agit d’une élection européenne et que ces hommes se sont alliés dans ces groupes à des partis politiques français. Ce qui me force à voter pour cet allié, si j’aime bien monsieur Salvini… Dans ce cas de figure, je ne vote pas pour le Rassemblement National, mais pour le groupe auquel appartiennent et le RN et la Ligue du Nord.
 
Dans le papier de cette semaine, je veux donc d’abord rappeler à quel groupe vont se rattacher les différentes listes qui vont se présenter aux suffrages des français pour ensuite préciser très brièvement quels sont les pouvoirs dudit Parlement et en quoi ces élections sont importantes.
Commençons par les groupes représentés au Parlement sortant, par ordre d’importance.
 
En italiques, mon commentaire sur ce que j’en pense, au cas où cela intéresserait le lecteur.
 
Le premier en nombre est le parti populaire européen ou PPE
qui compte 217 élus soit 29 % des députés.
Les principaux partis nationaux représentés sont l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), avec 29 membres auxquels il faut rajouter 5 membres de la CSU, la Plate-forme civique (PO) polonaise avec 18 membres, le Parti populaire (PP) espagnol avec 17 membres, les Républicains (LR) français avec 16 membres et le Fidesz-Union civique hongroise (Fidesz-MPSz) avec 11 membres. Il est bien entendu présidé par un allemand. Voilà un groupe qui va perdre nombre d’élus tant on ne voit pas très bien pourquoi les Hongrois devraient y rester et tant il est certain que CDU, CSU, Républicains et le PP espagnol vont perdre de nombreux sièges.
Si vous votez pour la liste Républicaine menée par Bellamy, c’est pour ce groupe que vous voterez. Or les députés PPE ont toujours soutenu avec enthousiasme tous les transferts de souveraineté de chaque pays vers les institutions européennes. Ils ont aussi voté en faveur de toutes les lois portant sur les changements sociétaux touchant à la famille, la filiation, l’immigration etc… Le dernier exemple en date de ces trahisons ayant été le Traité de Marrakech, approuvé par 17 des 18 députés européens dits Républicains (Seule Nadine Morano votant contre). Dans le fond, monsieur Bellamy sert de faux nez pour maintenir l’électorat "Versaillais" chez les Républicains et dès qu’il sera élu, on lui dira de laisser travailler les grandes personnes et il fera ce que lui diront les allemands.
 
Vient ensuite l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen (S&D) : le centre gauche
Les Sociaux-Démocrates.
Deuxième force politique au Parlement européen avec 187 sièges (25% des eurodéputés), le groupe S&D compte lui aussi des députés européens issus des vingt-huit Etats membres. Également présidé par un allemand. Les cinq formations politiques qui y sont les plus représentées sont les suivantes : le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) avec 27 membres, le Parti démocrate (PD) italien avec 26 membres, le Parti travailliste britannique (Labour) avec 20 membres, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) avec 13 membres, le Parti social-démocrate (PSD) roumain et le Parti socialiste français (PS) avec 10 membres chacun.
Le S&D va sans doute connaitre un véritable effondrement du nombre de ses députés tant les partis socialistes nationaux se sont ratatinés partout. J’imagine que peu de lecteurs de l’IDL s’intéressent à monsieur Glucksman, et donc mes commentaires seront limités au fait qu’il ne faut pas tirer sur une ambulance.  
 
Conservateurs et réformistes européens (CRE) : la droite eurosceptique
Avec 75 membres siégeant au Parlement européen (10% des eurodéputés), le CRE est le troisième groupe le plus important de l’hémicycle. Il regroupe un ensemble d’eurodéputés provenant de partis européens d’orientation eurosceptique du point de vue politique et libérale d’un point de vue économique. Co-présidé par le Britannique Syed Kamall (Parti conservateur) depuis juillet 2014 et le Polonais Ryszard Legutko (PiS) depuis juillet 2017, ses membres sont originaires de 19 pays de l’UE. Les principaux partis représentés y sont les suivants : le Parti conservateur britannique (Tories) avec 18 membres, le parti polonais Droit et justice (PiS) avec 14 membres, l’Alliance néoflamande (N-Va) belge (4 membres) et le Parti populaire danois (DF, 3 membres). Aucun parti français n’y siège.
Le poids des Conservateurs britanniques va s’effondrer, peut-être remplacés par des bataves ou des Polonais. Certainement mon groupe préféré avec monsieur Hannan, brillantissime. A ma connaissance, ces idées n’intéressent personne en France. 
 
Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE) : Les Fédéralistes
L’ADLE regroupe 68 eurodéputés (9% de l’ensemble) issus de 21 Etats membres de l’UE. Depuis juillet 2009, l’ADLE est présidée par l’ex-Premier ministre belge Guy Verhofstadt C’est là que siège le Modem. Et c’est là que siègeront les élus "En Marche"
Les fanatiques de la construction européenne, présidé par un ex premier ministre Belge.
Les deux parties de la Belgique sont incapables de se mettre d’accord sur quoi que ce soit, et Mr. Verhofstadt veut exporter ce désastre au reste de l’Europe. Comprenne qui pourra…
Le groupe de ceux qui pensent que notre Président a tout compris, que Madame Loiseau a du charisme et que monsieur Barnier a servi son pays avec beaucoup de compétence.
 
Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) : Les anciens cocos
Tous, ou presque, soutiens enthousiastes de Cuba, du Venezuela. C’est la que siège notre France insoumise. Se disent de gauche mais sont plutôt…ailleurs, surtout dans leurs têtes. En général, ils ont un rapport très difficile à la réalité.
 
Verts/Alliance libre européenne (Verts/ALE) : Le groupe des pastèques
Verts à l’extérieur, rouges à l’intérieur.  Les garçons de plage et les diplômés en sociologie qui sont contre le progrès technique. Pas ma tasse de thé.
 
Europe de la liberté et de la démocratie directe (ELDD) :  Les souverainistes presque fréquentables… 
L’ELDD compte 41 membres (5% des eurodéputés) issus de la droite populiste de 7 Etats membres. Le groupe est présidés par Nigel Farage (indépendant, ex-UKIP) depuis janvier 2017. Les principales formations politiques de l’ELDD sont le Mouvement 5 Etoiles (M5S) (Italie, 12 membres), le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, 3 membres), Debout la France (DLF, 2 membres) et Les Patriotes (LP, 2 membres). Le Royaume-Uni y compte par ailleurs 10 eurodéputés auparavant membres de UKIP, qui l’ont quitté après la démission de son ancien président Nigel Farage fin 2018.
Je ne sais pas trop quoi dire sur ce groupe qui n’existait que grâce à Farage. Pourrait bénéficier d’une hausse des élus chez cinq étoiles. Le parti des patriotes ne devrait pas avoir d’élu quant à monsieur Dupont-Aignan qui ne représente guère que lui-même, il est loin d’être certain qu’il aura des élus. Logiquement ce groupe devrait disparaitre et ses membres rejoindre l’ENL ou le CRE.
 
Europe des Nations et des Libertés (ENL) : les Méchants, dont le nombre devrait s’accroitre énormément. 
Il s’agit du plus petit groupe du Parlement européen avec 37 membres (5% des députés européens) originaires de 8 pays de l’UE. Co-présidé par le Néerlandais Marcel de Graaf (PVV) depuis juin 2015, rejoint par le Français Nicolas Bay (RN) en septembre 2017 en remplacement de Marine Le Pen (devenue députée française), ce groupe devrait surfer sur la vague populiste. Les principaux partis politiques qui y siègent sont le Rassemblement national (RN) (France, 14 membres), la Ligue du Nord (LN) (Italie, 6 membres), le Parti pour la liberté (PVV) (Pays-Bas, 4 membres), le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ, 4 membres) et le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) avec 3 membres qui ont rejoint l’ENL en janvier 2019.
C’est ce groupe dont le nombre devrait exploser et qui pourrait changer une fois pour toutes les rapports de puissance entre le Parlement et la Commission surtout s’il s’allie avec le CRE.
 
Non-inscrits (NI)
Au nombre de 22 (3% de l’hémicycle européen) originaires de 9 Etats membres, ces eurodéputés n’appartiennent à aucun groupe au Parlement européen (un groupe politique doit comprendre au moins 25 députés élus dans au moins sept pays.
Rien à dire. 
 
Résumons-nous
- Les chrétiens-démocrates, les fromages blancs, comme les appelait de Gaulle vont perdre beaucoup.
- La gauche sociale-démocrate va s’effondrer.
- Les fanatiques européens de l’ex premier ministre Belge n’ont pas le vent en poupe.
 
Or la somme de ces trois groupes assurait une majorité au Parlement pour la technostructure Bruxelloise puisque ces braves gens ne votaient pour ainsi dire jamais contre ce qui était proposé, le risque étant trop grand pour chaque député de ne plus être sélectionné pour la mandature suivante. Hélas, cette fois-ci seront élus ceux qui se sont opposés à la Commission, et non plus les béni oui-oui.  Les élus dociles vont être battus, voilà un mauvais signe pour la technostructure.
Et donc, les élections qui sont toutes proches sont extraordinairement importantes car nous allons avoir en fait l’un ou l’autre de ces trois résultats.
- Les trois groupes qui dominent l’Europe depuis ses débuts gardent la majorité. Si cela se produit, nous aurons une intense poussée des milieux trans-nationaux pour imposer le fédéralisme maintenant et sans possibilité de retour. Ce qui me fait penser à la phrase de Dante sur les portes de l’enfer "abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici". Je repars pour Londres.
- Le parlement est scindé en trois, fromages blancs, gauchistes, populistes et tout se bloque. Plutôt sympathique comme résultat, mais rien n’est acquis.
- Les "populistes" sont majoritaires et là, la situation devient intéressante, puisque le Parlement devra élire le successeur de monsieur Juncker, qui pour une fois ne sera pas désigné par la Commission. Au dernier vote, il n’y avait qu’un seul candidat, Mr. Juncker, ce qui ressemblait beaucoup à l’élection du Président du Soviet Supreme.  Imaginons que le Parlement élise monsieur Farage, ce serait à mourir de rire…
Ou mieux encore que le Parlement décide qu’il est temps d’organiser au niveau Europeen un referendum sur l’immigration. On voit mal monsieur Macron refuser…
Le Parlement pourrait aussi retirer à la Commission le privilège de fixer l’ordre du jour du Parlement ainsi que le quasi-monopole de la rédaction des directives et la Commission se retrouverait au chômage technique, c’est-à-dire que nous aurions atteint le but désiré, faire sortir Bruxelles de l’Europe, pour se retrouver entre nous en dehors de la présence de ces sinistres technocrates qui veulent nous empêcher d’être différents.
 
Dans le fond, la seule chose à faire en Europe est le BRUXIT : Il ne faut pas sortir de l’Europe, il ne faut pas détruire l’Europe, il faut simplement sortir Bruxelles et la technocratie de l’Europe, et c’est tout. Virer les technocrates et se retrouver entre citoyens, voilà le but.
Et donc, chaque citoyen qui votera pour les Républicains votera pour ceux qui trahissent la Démocratie et la Nation depuis toujours, tandis que s’il vote pour LAREM, il votera pour ceux qui veulent à la fois trahir la Démocratie, la Nation et le Peuple.
 
Une étude récente vient en effet de montrer que ceux qui méprisent le plus la Démocratie sont les centristes, tandis que ceux qui la défendent sont les gens d’extrême droite ou d’extrême gauche. En tout cas, c’est ce que montre les élections en France depuis longtemps puisque le but du "centre" depuis toujours a été de s’allier avec la droite de la gauche pour empêcher la droite d’être représentée.
Puisque la gauche de gouvernement n’existe plus en France, ce serait une bonne chose pour la Démocratie si le centre n’allait pas voter cette fois ci. On se retrouverait entre gens intelligents.

Paru sur institutdeslibertes.org, 6 mai 2019
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Enigme européenne
 
Le Parlement européen vient de diffuser une brochure qui célèbre son quarantième anniversaire. Les auteurs des articles sont des députés ou d’anciens députés. Tous expriment deux sentiments contradictoires. Quand ils examinent le passé, ils disent leur fierté d’avoir participé à une œuvre extraordinaire : la construction de l’Union européenne. Grâce à elle, les vingt-huit Etats qui en sont membres, bénéficient de bienfaits dont leurs citoyens osaient à peine rêver avant que leurs gouvernants signent l’acte d’adhésion : la paix garantie entre nations ; une prospérité presque ininterrompue ; les droits de l’homme efficacement protégés ; l’Etat de droit solidement établi. Mais quand ils se tournent vers l’avenir, députés sortants et anciens députés sont remplis d’inquiétude. "L’espérance européenne" intéresse de moins en moins les citoyens de l’Europe ; les opinions publiques sont rongées par l’euroscepticisme ;  les partis opposés à l’Union ont de plus en plus d’audience. Les auteurs des articles pressentent que l’élection du 26 mai va confirmer leurs craintes, sous la double forme d’une abstention massive et d’une progression des "populistes" en nombre de voix et de sièges. Ils ressentent douloureusement l’injustice probable du verdict à venir. Ils déplorent l’ingratitude des électeurs mais, surtout, les raisons de la désaffection populaire leur paraissent absurde : comment les citoyens européens peuvent-ils voter contre ce qui est leur intérêt évident ? Cette énigme les laisse désemparés. Faute de mieux, ils se rallient aux raisons que propose la plus haute autorité de l’Union, le Président du Conseil européen Donald Tusk : le recul attendu des "progressistes" a pour cause, dit-il, une conjonction confuse de peurs, de doutes et d’irritations aussi passagères qu’insaisissables. Les "populistes" s’emploient à les attiser, avec l’appui de Moscou qui répand partout ses "fake news". Tusk n’innove pas. Il reprend, Poutine à part, les arguments par lesquels Giscard avait expliqué, il y a quinze ans, l’échec du référendum concernant la Constitution européenne : d’un côté, un choix raisonné d’ouverture et de progrès ; de l’autre, un ramassis de crispations instinctives et de passions obscures. Heureusement la raison finit toujours par l’emporter. Elle doit seulement être patiente et déterminée.
   
Je doute que l’interprétation de Tusk soit la bonne. Je vais me hasarder ici à en proposer une autre, que j’avais déjà opposée à l’argumentation de Giscard. Si j’ose récidiver, c’est parce que les évènements ont démenti les conclusions de notre ancien président et ratifié les miennes.
 
Pour comprendre les difficultés dans lesquelles l’Union européenne se débat, il faut regarder de haut ses institutions, sa gouvernance, ses réalisations pratiques. Toutes sont animées par une ambition qui transcende notre époque, notre siècle et même tous les siècles à venir : L’Union se voit comme rien de moins qu’une fin heureuse de l’histoire de nos nations. Avec elle nous entrons dans un temps définitif de paix générale, de prospérité partagée, de respect scrupuleux des droits de l’homme. Ce n’est pas moi qui invente une telle ambition. Elle est exprimée par tous les "progressistes". Tusk vient de le rappeler à sa manière : "En 2004 beaucoup en Pologne ont cru comme moi que notre adhésion à l’Union européenne serait la fin heureuse de notre histoire".
     
Cette ambition gigantesque repose entièrement sur la puissance de la raison humaine. De fait, l’Union européenne est un chef d’œuvre de rationalité en marche. Elle est par excellence le "palais de cristal" dont Dostoïevski pressentait la réalisation en Europe. Elle s’appuie sur quatre piliers si nettement découpés qu’ils ne laissent place à aucune obscurité - les quatre libertés fondamentales de l’Union - ; sa charpente est constituée par trois institutions, la Commission, le Parlement, la Cour de justice, agencées selon les règles de la raison et vouées à la transparence ; ses "compétences" sont installées dans les nombreuses pièces du palais ; toutes sont sous la lumière de directives dont la nécessité est démontrable par des raisonnements. Dans chacune, l’Union a installé des experts, appelés aussi technocrates ; ils rédigent des règlements qui se veulent parfaitement clairs parce que rationnels. Celui qui cherche le cœur de cet immense édifice, doit monter tout en haut. Il découvrira avec émerveillement un "temple du bonheur" annoncé aussi par Dostoïevski, dans lequel  mes collègues députés célèbrent, entre des murs de verre, la fin de l’histoire européenne et le culte annexe des droits de l’homme européen.
 
La question est de discerner si le citoyen européen est aussi à l’aise dans ce palais de cristal que les technocrates et les députés. Les auteurs de la brochure n’en doutent pas. Tout a été fait pour lui rendre la vie agréable. Il y dispose des droits les plus étendus du monde (Giscard). C’est un endroit où la stabilité et la prévisibilité sont données à chacun (Tusk). La Commission veille à satisfaire tous ses désirs de bien-être, notamment en organisant une concurrence acharnée entre producteurs de biens et de services. Que pourrait-on raisonnablement faire de plus ?
Un autre grand philosophe européen, Nietzsche, n’aurait pas manqué de ricaner devant le citoyen que l’Union prétend façonner : "dernier homme" aurait-il dit avec mépris, c'est-à-dire individu réduit au statut de consommateur compulsif.  Il prédirait certainement, comme il l’a fait pour la démocratie libérale de son époque, que l’aventure européenne se terminera en catastrophe. Dostoïevski arriverait à la même conclusion par d’autres chemins : "aucune société" a-t-il écrit "n’a jamais pu s’édifier sur les seuls principes de la raison et de la technique ; de tous temps l’un et l’autre n’ont rempli que des fonctions subalternes". Il reprocherait à l’Union européenne d’ignorer "l’homme souterrain", que la lumière de la raison est incapable de saisir.  Cet homme-là, qui est intérieur à chacun de nous, est mené par les forces mystérieuses de l’instinct, du sentiment, du sens commun. Il est dangereux de sous-estimer sa puissance. Elle peut devenir explosive. Or, pour l’homme souterrain, le palais de cristal qu’a édifié l’Union européenne n’est pas un lieu de liberté mais une prison. Il n’a qu’une envie : s’en échapper. Qui sait quel ébranlement en résultera si on l’en empêche ?
 
L’Union européenne se croit encore capable de dominer "l’homme souterrain" à force d’obstination dans ses injonctions de raison. Elle n’aboutit qu’à l’exaspérer et le braquer contre elle. Rien ne le montre mieux que la relation compliquée entre Union, citoyens et nations. Chaque nation est une réalité mystérieuse dont l’origine, l’histoire et la fin échappent complètement à l’analyse rationnelle. Elle s’accroche à nous par la force du sentiment bien plus que par la rigueur d’un raisonnement. C’est pourquoi elle est la communauté à laquelle se rattache spontanément l’homme souterrain. Depuis sa création, l’Union se méfie de la nation. Elle y voit une concurrente qui divise les allégeances et gène ses plans. Elle ne cesse de dénoncer les nationalismes, fauteurs des rivalités et des guerres du passé ; elle démontre leur inaptitude à relever les grands défis de la mondialisation ; elle stigmatise leur logique néfaste, qui entraîne les peuples vers l’intolérance et le repli sur soi. Qu’à cela ne tienne : l’esprit national abandonne le terrain du rationnel à l’Union mais c’est pour être plus fort dans le domaine de l’instinct et du sentiment. Les "nationalistes" deviennent des "populistes". Et ils sont plus prospères que jamais. 
Voyez comme Macron, ce "progressiste" tout dévoué à "l’espérance européenne" échoue à imposer ses vues aux nations qui résistent sourdement à ses arguments rationnels. Quand il dit aux Anglais que "quitter l’Union a un coût et qu’ils doivent le payer", il n’aboutit qu’à renforcer le sentiment "pro-Brexit" outre-manche. Lorsqu’il menace les Etats qui refusent les immigrés musulmans de diminuer leurs droits à subventions, il attise la méfiance populaire, profondément enraciné dans l’histoire des nations d’Europe de l’est, vis-à-vis de l’Islam. Enfin, quand il invite les Allemands à mener avec lui une politique mondiale et à créer à cette fin une armée européenne, il heurte l’instinct de ce peuple auquel des évènements tragiques ont appris qu’il était peu doué pour les vastes ambitions. La raison macronienne est toujours vaincue par le sens commun, même en France, comme les gilets jaunes l’ont prouvé.
    
Pour terminer, je souhaite m’adresser aux députés européens qui vont être élus le 26 mai. Je les invite à méditer cette pensée de Pascal : "la dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la dépassent. Elle n’est que faible si elle ne va pas jusque-là". Qu’ils ne cèdent pas, comme l’ont fait leurs anciens, à l’arrogance de la raison. Elle n’est que faiblesse ; elle les conduirait aux pires déconvenues.

Envoyé par l'auteur, Michel Pinton, Ancien député au Parlement européen, 17 mai 2019
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Ces mythes qui font vibrer les dirigeants de l’Union européenne (mais pas leurs peuples)
 
Airbus, Erasmus, L’Auberge Espagnole... Les partisans de l’Union européenne ont inventé des slogans, des mantras. Mais la tragique réalité de l’Histoire ramène les Européens à ce qu’ils sont vraiment : une civilisation.
 
Ils reviennent à chaque élection, à chaque débat, à chaque controverse. C’est ce qui reste quand les partisans de l’Union européenne ont tout essayé, tout tenté, tout oublié. Des mantras, des slogans qui parlent au cœur et réchauffent l’âme. Mais qui ne résistent guère à la raison. Des Airbus comme s’il en pleuvait. Des Airbus du rail, des Airbus des piles électriques, des Airbus de tout et de rien, l’important est de prononcer le mot magique. Le mot, mais pas la réalité. Car Airbus constitue tout ce qu’abhorre la Commission de Bruxelles : des accords entre deux gouvernements (la France et l’Allemagne), auxquels se joignent deux autres (l’Angleterre et l’Italie) ; des aides d’Etat comme s’il en pleuvait ; pas de concurrence et du protectionnisme à tout-va ; la France en leader technique et économique. Bref, l’horreur absolue. Qui serait quasi impossible aujourd’hui. Même chose pour Arianespace, d’ailleurs.
 
Mais peu importe, l’Europe, c’est la paix. Et le nationalisme, c’est la guerre, ajoutent ceux qui se souviennent de l’ultime testament de François Mitterrand. Pourtant, la réalité historique dit autre chose. Comme le rappelle justement Hubert Védrine, l’ancien conseiller diplomatique de ce même Mitterrand, "l’Europe n’est pas la mère de la paix, mais sa fille". C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale et la ruine des protagonistes européens - Allemagne, mais aussi Angleterre et France - qui les a obligés à se soumettre tous trois au protectorat américain. Ce sont les Etats-Unis, et plus particulièrement le secrétaire d’Etat de l’époque, John Foster Dulles, qui ont forgé la construction européenne. L’Europe et l’Otan sont deux organisations sœurs et ont la même mère : l’Amérique. Les trois Grands européens, "empires humiliés", comme dit Peter Sloterdijk, se sont terrés sous le parapluie nucléaire américain pour se protéger de la menace soviétique. La paix, c’est d’abord la peur de l’apocalypse nucléaire. L’Angleterre, la France et l’Allemagne achevaient ainsi trois siècles de lutte pour l’hégémonie européenne et mondiale, commencée sous le règne de Louis XIV, poursuivie avec la guerre de Sept Ans (1756-1763) et les guerres de la Révolution et de l’Empire, avant que l’Allemagne, unifiée en 1870, ne vienne prendre la place de la France en grand hégémon continental. Ce sont donc les tentatives réitérées de constituer un empire européen, et l’opiniâtreté britannique à l’empêcher, qui sont à l’origine de toutes les guerres européennes, et non l’existence de ces nations.
Mais foin d’histoire, foin de guerres, foin de nations et de peuples ; l’important, ce sont les individus, le bonheur et l’amour. C’est le dernier message : celui de la jeunesse, d’Erasmus, de L’Auberge espagnole. Le plus médiocre argument et le plus facile. Celui qui incarne le mieux le désir de sortie de l’Histoire qui anime une partie du projet européen. Mais le retour des grandes nations, des énormes vagues migratoires, du djihadisme, ramène les Européens à la tragique réalité de l’Histoire et de ce qu’ils sont : une civilisation. "J’appelle européenne toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs", disait Paul Valéry. Une civilisation unique, exceptionnelle et menacée qu’il faut défendre.
Paru dans Le Figaro, 17 mai 2019
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L’Europe, ébranlée par le réveil des nations
 
Et les gagnants des européennes du 26 mai seront… les abstentionnistes ! La crise de confiance ne déstabilise pas seulement la plupart des dirigeants politiques confrontés à la colère des peuples. La confiscation du pouvoir par une oligarchie est un grief qui touche plus encore l’Union européenne. Elle s’est construite au fil des ans, derrière une démocratie de façade, sur une cooptation de technocrates insensibles aux vaincus de la mondialisation. Dans son roman L’Ignorance, Milan Kundera, d’origine tchèque, fait dire à l’un des personnages : "L’empire soviétique s’est écroulé parce qu’il ne pouvait plus dompter les nations qui voulaient être souveraines." Ce même réveil des nations, remisées au nom du commerce, ébranle la forteresse bruxelloise et ses fadaises sur les bienfaits du marché pour tous et du grand mélangisme. Lundi, la commissaire européenne Elzibieta Bienkowska a repris la rengaine : "Le plus grand risque, c’est le populisme." L’islamisme, parti à l’assaut de l’Europe désarmée, n’a en effet rien à craindre des apparatchiks aux yeux clos et aux cerveaux cadenassés.

La mondialisation profite d’abord aux multinationales. Il faut être sourd comme un pot pour ne pas entendre la rage des agriculteurs, artisans, commerçants, entrepreneurs, étouffés par les directives européennes et leurs contraintes budgétaires. Ceux qui abominent le libre-échange ont beau jeu de montrer les catastrophes nées de l’abandon progressif, depuis 1974, de la préférence communautaire. La libéralisation mondialiste des marchés, voulue par Bruxelles, est à la source de la destruction de l’industrie et de la croissance nationale. Cependant, n’en déplaise aux dirigistes, le libéralisme n’a rien à voir avec cette course aux délocalisations et aux concurrences faussées par la disparité des règles. En 2005, le Prix Nobel d’économie Maurice Allais avait prévenu : "Les perversions du socialisme ont entraîné l’effondrement des sociétés de l’Est. Mais les perversions laissez-fairistes du prétendu libéralisme de ces trente dernières années nous ont menés au bord de l’effondrement de la société française." Nous y sommes. Une abstention des électeurs aux alentours de 60% confirmerait le rejet de l’UE.
L’Union européenne n’est certes pas assimilable à l’ex-Union soviétique : le communiste était autrement plus oppressant et liberticide que l’idéologie melliflue de Bruxelles, armée de ses commissaires moralisateurs et de sa presse prêchi-prêcheuse. Néanmoins, l’UE produit ses dissidents comme Moscou savait le faire. L’Union, en voie de dislocation, use des mêmes procédés de disqualification pour se maintenir. Ceux qui évoquent la nation sont vite assimilés à des nationalistes fascisants. Bruxelles est également envahie d’un même centralisme soviétoïde, producteur de normes et de droits sans autre vision que l’universalisme, l’égalitarisme, la non-discrimination. C’est au nom de ces principes, froids comme l’acier, que le citoyen ne se différencie plus vraiment de l’étranger et que le peuple est prié de se fondre dans le nouveau Babel. Ce n’est pas un hasard si l’immigration vient en atout dans les préoccupations des Européens. Seuls 3% des gens (sondage YouGov) estiment que l’Union gère "tout à fait bien" la crise de la migration.

Cette Europe-là n’est pas défendable : il est urgent de reconstruire une plus humaine confédération des nations souveraines, soucieuse de protéger l’Europe dans son économie libérale et ses identités hétérogènes. Or ce n’est pas le choix que propose Emmanuel Macron avec sa "souveraineté européenne", si mal défendue d’ailleurs par Nathalie Loiseau, tête de liste LREM. Celle-ci a engagé une lutte exclusive contre Jordan Bardella (RN), au point d’avoir refusé caméras et micros lors de sa confrontation en petit comité, lundi, à l’initiative de l’Institut Montaigne, avec François-Xavier Bellamy. Cette course à la première place, imposée par le chef de l’État, n’est pas à la hauteur des enjeux. D’autant que la liste qui gagnera, dans l’hypothèse retenue par les sondeurs d’une abstention majoritaire, ne représentera pas 10% du corps électoral. "Il n’est rien d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue" (Victor Hugo). Le populisme, diabolisé par ceux qui craignent le peuple, est cette idée qui fédère les nations renaissantes. Les eurocrates ne voient pas la révolution venir.
Paru dans Le Figaro, 17 mai 2019
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Bellamy, illusion ou espérance ?
 
À la veille des élections européennes de 2019, la politique française poursuit sa descente aux enfers et se présente, plus que jamais, comme un champ de ruines. La gauche socialiste et communiste est en mille morceaux. Deux partis semblent surnager en cette période chaotique : LREM et RN (ex FN). Pourtant, au-delà de l’illusion engendrée par la surexposition médiatique de leur duel pour la première place, l’un comme l’autre sont englués dans la médiocrité. Les sondages les donnent à 21 ou 22 % des suffrages, ce qui, avec un taux d’abstention record de 60 %, les situerait aux alentours de 8 % du corps électoral : un niveau dérisoire, ne dénotant aucun signe d’adhésion, pour la majorité présidentielle comme pour l’opposition lepéniste qui piétine en vain depuis 40 ans.
 
Le pouvoir politique est plongé dans une crise sans précédent. L’Assemblée nationale, censée incarner la souveraineté, se réduit à n’être plus qu’une annexe transparente de l’Elysée, privée d’autorité et de reconnaissance dans l’opinion. Le gouvernement est annihilé, en l’absence de personnalités capables d’incarner et d’animer une politique. Dans le régime issu d’une Ve République dévoyée, la vie politique et gouvernementale se confond tout entière avec l’image personnelle du président de la République, magnifiée par son rayonnement médiatique permanent, mais dès lors, réceptacle naturel des souffrances et des angoisses du pays. Sa chute inévitable et spectaculaire dans l’impopularité, dans le contexte d’une accumulation des échecs et des difficultés (chômage, dette, déclin économique, pression fiscale, insécurité, etc.) ne fait qu’amplifier le malaise national.
 
La crise de confiance entre le pays et sa classe dirigeante atteint des sommets dont la crise des gilets jaunes ne fut qu’un symptôme. 81 % des Français ont une vision négative de la politique, 70 % pensent que la démocratie ne fonctionne pas bien, 72 % estiment que les politiques sont corrompus, 87 % sont persuadés que leur avis n’est jamais pris en compte (CEVIPOF 2019). Bref, dans la conscience collective, la politique se présente comme un spectacle déconnecté du monde réel, un jeu d’acteurs obsédés par leur destin personnel au détriment de l’intérêt général. La promesse d’un "nouveau monde" issue du séisme politique de mai-juin 2017, a laissé place à une immense et douloureuse déception.
 
"L’effet Bellamy" naît ainsi d’une situation chaotique. La toute relative bonne tenue dans les sondages de la liste LR qu’il mène est la surprise de cette campagne électorale. Ce nouveau venu dans la vie politique française apporte une sensation de fraîcheur, une image de la vie politique qui est aux antipodes de ce que les Français reprochent depuis si longtemps à leur classe dirigeante. Il donne toute l’apparence de l’honnêteté, de la conviction, de la quête d’élévation dans la réflexion, mais aussi de la courtoisie. Il offre l’image d’un homme qui n’est pas obnubilé par sa carrière politique ni par la conquête de l’Elysée, mais s’engage dans un objectif de bien commun. Bellamy se présente, aux yeux de nombreux Français comme un personnage intelligent et modeste, désintéressé, une sorte "d’anti-narcisse". Il est ressenti comme donnant la priorité aux idées sur l’ego. Et en cela, le modèle qu’il offre est novateur.
Bien entendu, on est très loin d’une percée spectaculaire dans l’opinion qui ferait aujourd’hui de lui un prétendant au leadership de l’opposition. Mais tel n’est pas l’essentiel.
 
Le message Bellamy montre la voie : travail de fond, débat d’idées et projet avant les guerres d’ego, intérêt de la France avant les obsessions narcissiques, en finir avec la névrose élyséenne (le choix de la candidature aux présidentielles doit se faire au dernier moment et en fonction des circonstances). Il repense le rôle d’un leader politique qui est d’animer une réflexion et un projet collectif plutôt que de s’enivrer de lui-même. Son exemple sera-t-il suivi ? En tout cas, un score relativement correct aux Européennes de la liste LR, grâce à lui, introduisant une troisième force dans le paysage politique français, offrirait le début d’une porte de sortie au désastreux duel annoncé et largement pré-conditionné par les médias, le Pen-Macron dont ne peut sortir qu’une tragédie pour le pays, quelle qu’en soit l’issue.

Paru sur Figaro vox, 13 mai 2019
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Des élections qui ne sont plus européennes
 
Davantage que toute autre organisation de la planète, l’Union européenne (UE) assemble des pays dont la démocratie fonctionne bien. Quand vous circulez en Europe d’est en ouest et du nord au sud, que vous soyez en Pologne ou au Portugal, en Irlande ou en Grèce, et que vous interrogez les citoyens, la grande majorité d’entre eux seront capables de vous dire qui est leur maire, leur député, leur premier ministre, le président de leur Assemblée nationale. Dans tous les pays d’Europe, la démocratie élective marche plutôt bien.
En revanche, au sein de l’UE, la démocratie européenne ne fonctionne pas. Faites le test. Demandez à ces mêmes citoyens européens quel est le nom du député qui les représente au Parlement européen: vous obtiendrez très peu de réponses. Vous n’en obtiendrez aucune si vous demandez comment fonctionne le calendrier des sessions entre Strasbourg et Bruxelles. Quant au nom du président du Parlement européen, moins d’un citoyen européen sur 500 le connaît. C’est injuste et regrettable, mais la grande majorité des citoyens de l’UE ignorent les pouvoirs spécifiques du Parlement européen (approbation, avec le Conseil représentant les États membres, des directives proposées par la Commission). À leurs yeux, les députés européens sont principalement des apparatchiks méritants, ayant été recalés au suffrage universel chez eux, et à qui leurs partis ont offert en compensation une position confortable, bien payée et peu harassante.
 
Le 26 mai 2019, les citoyens de l’UE sont appelés aux urnes pour élire leurs 751 eurodéputés, pour un mandat de cinq ans. L’UE, qui est la construction politique la plus réussie de la planète depuis la Seconde Guerre mondiale, est aujourd’hui confrontée, institutionnellement, économiquement et socialement, à de gros problèmes. Sont-ils au cœur de la campagne électorale actuelle ? Non.
Au lieu de susciter des débats constructifs sur ces enjeux européens essentiels que sont les dettes étatiques, les disparités régionales, la politique énergétique, l’harmonisation fiscale, l’immigration extra-européenne, la protection de la propriété intellectuelle, l’économie numérique, etc., la campagne européenne ne s’anime réellement que pour juger les hommes ou les partis au pouvoir dans les différents pays de l’UE. Au lieu d’être européennes, ces élections n’intéressent les citoyens que pour les verdicts strictement nationaux qu’elles prononceront. Elles sont devenues des référendums de popularité gouvernementale.
 
En France, on rejouera le match de 2017 entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Au Royaume-Uni, ce sera pire qu’une ordalie: ce sera le calvaire de Theresa May et de son parti conservateur, donné en quatrième position du scrutin. En Italie, on attend du scrutin un arbitrage entre les deux partis querelleurs au pouvoir, la Ligue et le Mouvement 5 étoiles, car le Parti démocrate (centre gauche) est à la traîne. En Pologne, ce sera un test pour le PIS (parti conservateur Droitet Justice), qui détient la majorité de la Diète depuis 2015. Sa campagne se résume aux promesses d’un treizième mois pour les retraités et d’une hausse des allocations familiales, thèmes qui n’ont rien d’européen. En Allemagne, l’enjeu principal est de voir si les partis de gouvernement (CDU et SPD) parviennent à arrêter leurs glissades, par rapport aux succès récents des Verts et de la droite radicale AfD (Alternative pour l’Allemagne).
 
On ne peut que constater le décrochement des élections européennes par rapport à l’idée initiale de Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt d’"introduire plus de démocratie dans la construction européenne". En faisant élire le Parlement européen au suffrage universel direct, les deux leaders ont oublié qu’une institution politique ne créait jamais un peuple, et que seul l’inverse était vrai. Or s’il y a des peuples européens (partageant les mêmes valeurs de gouvernement et les mêmes racines culturelles), il n’existe pas de peuple européen. Les Finlandais et les Grecs ne formeront jamais le même peuple, qu’on le veuille ou non.
 
Faut-il supprimer le Parlement européen ? Non, car il est bon que les directives soient examinées par deux entités différentes avant de faire loi sur le territoire de l’UE. Mais il devrait n’être composé que de parlementaires envoyés par les différents parlements nationaux. Issu de scrutins indirects, il fonctionnerait un peu comme le Sénat d’une confédération.
Personne ne peut se réjouir du gaspillage d’énergie que représentent ces élections qui ne sont plus européennes. Car il reste une Europe puissance à construire, face aux menaces de l’hégémonisme judiciaire américain et de l’hégémonisme commercial chinois.

Paru dans Le Figaro, 14 mai 2019
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L’absurdité des raisonnements économiques
 
Les yeux bandés personne ne voit rien et personne ne s’en étonne. En économie personne ne comprend, y compris ceux qui l’enseignent ou qui l’apprennent et tout le monde feint de savoir ou de s’en étonner ou de jouer à la fausse humilité.
La raison en est pourtant très simple : on a changé le sens du PIB, le produit intérieur brut, en laissant croire que c’est encore un produit alors qu’au départ ce n’est qu’un échange dont un des termes est la monnaie. C’est un achat pour l’acheteur, une vente pour le vendeur. L’achat peut être désiré comme c’est habituellement le cas. Il peut aussi être imposé comme l’assurance de sa voiture ou les frais du compte bancaire obligatoire. Il peut enfin être subi comme les soins ou les réparations après un accident. Dans tous les cas il est comptabilisé dans le PIB que l’INSEE calcule de trois façons différentes : la somme de tout l’argent qui a été dépensé, la somme de tous les biens et services qui ont été vendus en les calculant au mieux, et la somme de toutes les transactions, les trois modes de calculs donnant évidemment la même chose si on ne s’est pas trompé.
Cela avait un sens tant que l’argent dépensé était le fruit d’un travail déjà effectué car si le PIB a toujours été la somme de toutes les dépenses publiques et privées, il était aussi au départ, lorsqu’il a été imaginé après la deuxième guerre mondiale, la somme de tout ce qu’un peuple était capable de produire d’intéressant. L’intérêt était prouvé par une dépense d’argent préalablement gagné.
Cela est resté vrai tant que les prêts étaient des prêts sur gage, réservés à ceux qui avaient obtenu préalablement le gage qu’ils apportaient en garantie.
 
Mais tout a explosé quand les banques se sont mises par la double écriture (créance à l’actif identique à la dette au passif) à prêter de l’argent qu’elles n’avaient pas. Ne leur coûtant rien, elles se sont mises à prêter non plus sur gage préexistant mais sur richesse future à créer. La fabrication de fausse monnaie légale était enclenchée et s’est emballée à partir du 15 août 1971, lorsque Nixon a déconnecté le dollar de l’or alors que les accords de Bretton Woods liaient toutes les monnaies au dollar.
On a continué à calculer le PIB de la même manière sans rien différencier et le PIB est bien évidemment resté la somme de toutes les dépenses publiques et privées. Mais il a cessé d’être la somme des productions utiles. Par le biais de l’argent emprunté on a additionné aux productions utiles, les productions futures que l’on a toutes supposées utiles. On a additionné la réalité et l’imaginaire pour en faire une fausse réalité. Ce décrochage de la dépense et de la production utile n’a jamais été pris en compte par l’économie. Si la réalité et le calcul du PIB sont bien restés la somme de toutes les dépenses publiques et privées, financées de plus en plus majoritairement par l’emprunt, le discours économique, politique et médiatique a continué à considérer le PIB comme un produit et comme une création de richesse.
 
Le grand écart entre la réalité du PIB, somme de toutes les dépenses, et son interprétation par les économistes comme une création de richesse a sapé à la base l’Union européenne en 1992 avec le traité de Maastricht qui impose un déficit public inférieur à 3 % du PIB et une dette publique inférieure à 60 % du PIB. Cela avait un sens quand le PIB était une création annuelle de richesse reconnue. Cela n’en a plus aucun depuis que le PIB n’est plus que la somme de toutes nos dépenses. Il suffit de dépenser plus en empruntant pour avoir le droit de dépenser encore plus et d’emprunter encore davantage. Qui osera éclater de rire d’abord et se scandaliser ensuite ?
On a atteint des sommets en appelant croissance économique et carrément croissance tout court, l’augmentation du PIB, c’est à dire l’augmentation des dépenses. Pas un politique ne nous épargne le rabâchage que seule la croissance nous fera sortir du tunnel. Faut-il être énarque pour comprendre que si l’on règle apparemment en effet beaucoup de problèmes en dépensant de l’argent que l’on n’a pas, cela ne fait que reporter les problèmes en les aggravant. Mais si l’on dit que la dépense est création de richesse, tout devient possible, il n’y a qu’à emprunter. C’est ce que nous faisons sur toute la Terre. Les gouvernements par prudence augmentent tout de même tous (sauf le nôtre) leur budget militaire car l’issue est connue de tous même s’il faut endormir les peuples.
A titre d’exemple intéressons-nous à Jean-Claude Trichet pour ne pas avoir à ressusciter ce pauvre Michel Camdessus.
 
Jean-Claude Trichet est sans doute actuellement l’expert des experts. Énarque bien sûr, socialiste à 20 ans comme eux tous, conseiller de Giscard à l’Elysée, directeur de cabinet de Balladur au ministère des Finances, directeur du Trésor, gouverneur de la Banque de France, président de la Banque centrale européenne, il a écrit fin 2018 un article étonnant : 
Un succès historique : l’euro dans lequel il affirme entre autres "La zone euro est un succès en termes de croissance d’ensemble de l’économie réelle, mesurée depuis sa création jusqu’à aujourd’hui". Il y expose son raisonnement :
Pour que la comparaison entre les États-Unis et la zone euro soit aussi sûre que possible, je m’en tiendrai aux chiffres du Fonds monétaire international. Selon le FMI, le produit intérieur brut par tête de la zone euro était, en 1999, de 22 310 dollars comparé à 34 600 dollars aux États-Unis. Selon les prévisions actuelles, les produits intérieurs bruts par tête en 2018 devraient être respectivement de 42 070 dollars et 62 150 dollars. Les dollars sont les dollars courants sur la période. Ces calculs du FMI suggèrent une multiplication du PIB par tête en dollars courants de 1,89 dans la zone euro et de 1,80 aux États-Unis. La différence, à l’avantage de la zone euro, est modeste et ne suggère pas un avantage significatif, mais cette différence ne confirme évidemment pas l’échec économique souvent mis en avant.
 
Comme tous les partisans de l’euro, il parle en dollars mais que quelqu’un de réputé intelligent se réjouisse qu’un Européen augmente plus rapidement ses dépenses qu’un Américain laisse pantois et ne s’explique que par la religion imbécile du PIB qui serait encore création de richesses alors qu’il n’est fabriqué que par la montée des emprunts tant publics que privés. Et en effet les Européens tirent encore plus sur la corde que les Américains. J.C. Trichet a-t-il raison de s’en réjouir ?
 
Il est aussi cocasse d’entendre les économistes libéraux s’offusquer de voir l’État dépenser 47 % de la richesse produite alors qu’il ne fait que dépenser 47 % de la dépense globale, les autres 53 % étant dépensé par le privé, toutes les dépenses étant de plus en plus financées par l’emprunt qui monte, qui monte, qui monte…
Comprendre que le PIB n’est plus un produit en dépit de son nom et que la croissance n’est que l’augmentation des dépenses financée par la dette, devient le premier devoir de ceux qui s’intéressent au sauvetage de notre civilisation car tout le reste en découle.

Envoyé par l'auteur, paru sur www.surlasociete.com, 12 mai 2019
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De la chine (5) et l'Europe ?
           
Il est important de respecter les "bonnes manières", peut être quelques-unes des 110 règles édictées par le bon père de la Nation américaine George Washington, "Aller en société avec des ongles et des dents propres, des souliers cirés...être souriant (mais pas trop), digne et modeste"...et surtout (N°110) " Conserver dans la poitrine cette petite étincelle de feu céleste qu'on nomme Conscience".
 
Monsieur Xi, pour sa tournée européenne, ajouta à son maintien impeccable, une épouse souriante, une touche de Confucius bienveillant et quelques brins de ce que l'on apprend à l'Ecole du Parti. Surtout, fin Avril, lors du 2éme Forum mondial des Routes de la soie, réuni à Pékin, Il s'est efforcé de persuader les 160 chefs d'état et de gouvernement présents, des bonnes intentions morales et des splendides opportunités économiques que la République Populaire offrait au monde.
Il doit aussi rire sous cape, visitant un sous-continent en pleine confusion - malgré son potentiel économique – dont il a déjà débusqué quelques fleurons et commencé d'annexer plusieurs secteurs. Ce Brexit ahurissant, les gilets et bonnets de toutes les couleurs, les insoumis de l'Ex-Est, les cafouillages, inerties, surdités, l'étrange frénésie électorale... Tout cela laisse pantois, non seulement Monsieur Xi mais la planète tout entière.
 
Il est bien tard... pour l'Europe, de prendre publiquement conscience de l'importance du nouvel Empire du Milieu. Fort heureusement, beaucoup de groupes financiers, bancaires, industriels, ont eux, épluché le dossier en long, large et travers, avec déjà des agendas de travail prêts à accompagner le "nouveau mouvement planétaire". Par ailleurs, l'Union Européenne a, elle aussi, quelques cartouches présentables dans sa besace.
Il est désormais nécessaire que l'Europe se présente comme un "bloc", et non en pièces détachées. C'est ce que souhaite ardemment la Chine, outre les accords bilatéraux qu'elle peut avoir avec différent Etats membres. Ce qu'il faut drastiquement évacuer est cette vénéneuse image de loup garou chinois que des médias assez bornés diffusent dans l'opinion. La République Populaire a autant besoin des Européens que les Européens souhaitent collaborer avec elle.
La sagesse est de regarder la relation par ses "deux côtés" et non de s'enfermer dans une sorte d'européo-mondialisme aussi verbeux qu'irréel. La Chine, assise sur son opulente puissance financière, s'est lancé à "l'assaut du monde", et tente - sur du long terme - de le reconfigurer à son profit. Mais ce n'est pas vraiment nouveau : cela a commencé avec le virage d'ouverture de Deng Xiaoping à partir de 1977. L'Europe, elle, voit s'effilocher implacablement l'univers de sa puissance bâtie depuis... disons... Vasco de Gama, Elisabeth Ière et Richelieu. Sombre drame... et puis cette manie de se détruire les uns les autres, sans arrêt, depuis 2 siècles, au moindre absurde prétexte !
 
Bref, parlons clair : le but de la République chinoise est de modifier les circuits commerciaux mondiaux, de revoir la golden belt maritime, cette fameuse ceinture d'or par Suez et Panama créée par les Européens à la fin du 19ème siècle, tournant sans arrêt autour de la planète. Le second pion est de doubler et épauler cette innovation par un réseau de voies terrestres établies sur l'ensemble du continent sino européen. C'est cela l'astuce : Monsieur XI dit aux Européens "Longs nez bornés, regardez seulement un atlas : vous voyez bien que l'Asie et l'Europe forment un continent unique ! (avec, en plus, des ramifications vers le sous-continent de l'Inde et le Moyen Orient) L'Amérique ne veut plus de nous ! Ni de vous ! Tant mieux ! Laissons-la dans son coin et jouons ensemble à conquérir le progrès".
 
Plusieurs aspects dessinent clairement la stratégie de la République Populaire :
Première préoccupation : construire, solidifier la nouvelle Ceinture d'or maritime, des ports de Chine jusqu'à l'Europe, la Manche et l'Atlantique : il y a déjà beaucoup d'argent dans le port de Singapour ; Colombo est une affaire faite, différents points du Moyen Orient associés (avec en plus les perspectives de reconstructions d'après-guerre et la relation vers l'Iran par voie terrestre). En Méditerranée, Le Pirée est acquis (à un bon prix), plus loin Trieste et Gènes commencent leur cycle chinois. Pourquoi pas Marseille ? Valence est en vue. Gibraltar n'est pas possible car c'est un arsenal, mais en face il y a les côtes du Maghreb, Ceuta ou Oran ? Dans l'Atlantique, Cadix ? Le Portugal ? Et après ?... La technique est connue : l'investissement s'accompagne d'une modernisation permettant une bien meilleure exploitation et la prospérité nouvelle. Le financement en est assuré par des emprunts faits... auprès de Banques chinoises…
 
Second objectif : le bon achèvement de l'OBOR et ses annexes (One Belt One Road) et cette rouée appellation deNouvelle Route de la Soie : le tronçon-maitre aboutira, si tout va bien, en Novembre 2023 à Duisburg, au confluent de la Ruhr et du Rhin en Allemagne fédérale. Autant dire après demain. Et après ? Un rameau est en construction vers Moscou/St Pétersbourg et la Baltique, d'autres vers le Bengladesh, le Pakistan et l'Iran. Le réseau terrestre est aussi ferroviaire, technologique puisqu'il s'environne de nouvelles sources énergétiques (solaire, éoliennes), d'entrepôts robotisés, d'usines relais, faisant lien avec le trajet maritime : le port d'Anvers connaît un nouvel essor, une restructuration innovante spectaculaire depuis que des convois ferroviaires le relient déjà à Beijin plusieurs fois par semaine. Là aussi, la puissance bancaire s'avère évidente.
 
Troisième pion : des "participations-acquisitions" en tous domaines, et de manière ponctuelle ; tout marché de vente ou d'achat est bienvenu s'il s'avère, à terme, rentable : matière première, métaux (comme le cuivre en Serbie, le lithium en Asie centrale), l'exploitation céréalière, viticole, l'élevage, les manufactures textiles, les aéroports, le matériel lourd, des mines, des chaines de distribution, des fabriques de luxe (Baccarat), d'instruments de musique... La France – très important attrait touristique pour les honorables citoyens de classe moyenne – est un objectif d'investissement et de prises de participation dans l'hôtellerie, le commerce de luxe et les organisations touristiques. Le passage de la quasi-totalité des Européens au réseau 5G permet à la Chine d'avancer ses pions dans cette technologie si stratégique car elle en fabrique les indispensables bornes-relais.
Les exemples sont multiples, complexes, permettent de prendre la mesure de cette "invasion venue du Grand Est".
 
Pour l'heure, face à cette prégnante présence chinoise dont elle prend conscience avec beaucoup de retard, l'Europe (et les Européens) ont 3 attitudes à avoir :
1* tenir le registre scrupuleux de tous les investissements, accords, prises de participations chinois accomplis depuis…. disons 40 ans... dans les différents états et secteurs européens qu'ils soient privés ou publics. Cela permet de comprendre vers quels secteurs cet "enveloppement" des actifs se situe, et d'appréhender la stratégie globale de la Chine Populaire. Cela existe déjà, mais reste incomplet, les institutions européennes n'ayant pas pris la précaution d'unifier le registre de ses informations.
2* imposer les règles du jeu économique occidental de manière très précise, interdisant ou écartant les "mauvaises manières" traditionnelles aux Chinois ; la corruption, les intimidations, les chantages, l'univocalité des exigences contractuelles. Le rapport économique et financier doit demeurer sain, équilibré. L'Europe doit sortir de la naïveté et de l'indolence, imposer ses propres règles si elle veut tirer quelque avantage de cette relation qui ne doit devenir sous aucun prétexte un rapport de force.
3* enfin, dans cette foulée, l'Union et le Marché européen doivent se présenter comme un bloc : un interlocuteur unique et solide sur ses bases, représentant plus de 550 millions de citoyens, consommateurs ou fournisseurs : premier marché économique mondial face à la deuxième puissance financière et commerciale de la planète.
 
C'est de cette manière que l'Union Européenne peut tirer un remarquable renouveau de cette aventure orientaliste, laquelle est susceptible d'offrir des horizons créatifs, l'occasion d'évoluer positivement, de sortir du marasme dans lequel elle s'est enlisée, faute d'une rigueur suffisante et de perspectives sur le long terme. Faire de la banque c'est bien, mais s'interroger sur l'avenir des enfants du boulanger du coin n'est pas mal non plus.
Plaise au ciel, à Confucius et à tous les Saints du calendrier que cette prise conscience soit salutaire et que l'image du vilain dragon s'efface au profit d'un partenariat équilibré.

Envoyé par l'auteur, 9 mai 2019
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Une loi pour Notre-Dame ? Jusqu’où va la confusion des esprits !
 
Nous savions déjà qu’Emmanuel Macron est, comme une bonne partie des personnes qui réussissent à gagner des élections, un super tchatcheur auquel il ne faut pas demander une réflexion conceptuelle. Il a réponse à tout, sait argumenter pour avoir le dessus dans un débat, possède une grande résistance, une énorme capacité de travail, une importante force de conviction, mais réfléchir en profondeur ne fait pas partie de ses nombreuses qualités. Sa volonté de passer par la loi pour restaurer Notre-Dame est une manifestation parmi d’autres de son incompréhension des rôles respectifs de la loi et du commandement, que Hayek, dans son triptyque Droit, législation et liberté, a si bien exposés et différenciés.

A quoi devraient servir les lois ?
Les lois sont faites pour codifier les règles de juste conduite que les hommes ont reconnues, progressivement, et souvent en tirant les leçons d’expériences désastreuses. Elles doivent permettre à chacun de savoir comment se comporter pour ne pas nuire à autrui : c’est pour cela que "nul n’est censé ignorer la loi". Elles sont là, en appui à la coutume, pour savoir ce que chacun peut en principe attendre d’autrui, et quand il convient qu’un tribunal inflige une punition à ceux qui dérogent gravement à ces manières de faire acceptées par la communauté.
Le site officiel Vie publique consacre trois pages au sujet "Que signifie Nul n’est censé ignorer la loi ?". Bien embarrassé, le malheureux fonctionnaire chargé de leur rédaction explique : "ce célèbre adage ne signifie pas que tout citoyen est censé connaître l’ensemble des textes législatifs et réglementaires (décrets, circulaires …) existant dans l’ordre juridique français. Avec plus de 10 500 lois et 127 000 décrets en vigueur, le plus studieux des juristes ne relèverait pas un tel défi… ". Son constat l’amène à une déclaration qu’il faut lire plusieurs fois avant d’être certain de ne pas avoir la berlue : "Cet adage représente en fait une fiction juridique, c’est-à-dire un principe dont on sait la réalisation impossible, mais qui est nécessaire au fonctionnement de l’ordre juridique". Autant dire que nous habitons le royaume du Père Ubu !
 
Le Père Ubu va-t-il présider à la restauration de Notre-Dame ?
Le royaume d’Ubu se caractérise par la suprématie des commandements sur les règles de juste conduite : dans la pièce d’Alfred Jarry le Père Ubu peut ordonner n’importe quoi, et il ne s’en prive pas. Dans le cas de Notre-Dame, la règle de juste conduite est simple, connue de tous : cette cathédrale doit être, dans toute la mesure du possible, restaurée à l’identique. Expliciter cette règle de juste conduite en faisant voter une loi, comportant cette seule ligne, serait un peu ridicule, mais probablement utile, puisque des personnages en mal de notoriété ne vont pas manquer de militer pour toutes sortes de défigurations de ce chef-d’œuvre au nom de la modernité. Mais tel n’est pas le projet du Chef de l’Etat et du Gouvernement : le projet de loi comporte une série d’articles, y compris un certain article 9 qui donnerait plein pouvoir à l’Exécutif pour faire ce que bon lui semble, en légiférant par ordonnances.   
Le commandement est un moyen d’organiser l’action collective. Le commandement, à la différence d’un "ordre spontané", organise par exemple la succession des tâches et la division du travail sur un chantier en affectant chaque jour à chacun des missions précises, en rapport avec ses compétences.
Le chantier de restauration de Notre-Dame fonctionnera avec une combinaison de commandement et d’ordre spontané, car les ouvriers d’art ont des manières de faire qui constituent une sorte de code (non écrit) de bonne conduite. Une petite partie des ordres viendront du niveau politique et administratif, notamment parce qu’un chantier de cette importance requiert des aménagements temporaires de l’espace public, aménagements qui relèvent de la responsabilité des édiles, mais pour l’essentiel ce seront des professionnels qui les donneront – si tout se passe bien, c’est-à-dire si les pouvoirs publics du niveau le plus élevé réfrènent leur désir de jouer à la mouche du coche.
Si l’actuel projet de loi n’est pas abandonné, si un texte est voté pour permettre à quelques personnages en vue de faire primer leur désir de gloriole et leur mauvais goût sur le respect du patrimoine parisien, français, chrétien et tout simplement humain, il n’y aura plus qu’à constater avec regret qu’Alfred Jarry, en 1896 (date de publication et de première mise en scène de sa célèbre parodie), prophétisait vraiment pour le XXIème siècle.

Envoyé par l'auteur, 11 mai 2019
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La grâce de Notre-Dame
 
Comment aurions-nous pu imaginer que l’embrasement de Notre-Dame de Paris allait susciter une telle émotion, et pas seulement chez les chrétiens, mais chez tous nos compatriotes pour une fois réunis sans fausse note, et aussi à l’étranger ! Face au malheur qui se déroulait devant nous en direct et que nous subissions prostrés dans une totale impuissance – mais que les pompiers ont su limiter – se produisait un "miracle", comme la prise de conscience que quelque chose de plus grand que nos éternelles querelles de Gaulois nous rassemblait tous, quelque chose de plus essentiel que nos disputes politiques, quelque chose de plus haut que nous serions néanmoins bien incapables de nommer.
Le plus remarquable est que ce moment-là, unique, insaisissable, s’est produit devant un monument, certes d’abord symbole de la foi, mais aussi de notre nation et de notre culture, de notre être historique profond, ce qui explique sans doute l’unanimité qui s’est manifestée. Devant ce joyau inestimable que la foi de nos ancêtres a mis des siècles à bâtir à une époque où le temps avait une autre mesure, la foule qui grossissait peu à peu s’est mise à pleurer et, pour beaucoup, à prier. Qu’il était émouvant de voir ce peuple à genoux où figurait une majorité de très jeunes chrétiens implorer Notre Dame en chantant des Ave et des cantiques ! Même les médias, habituellement si caustiques face à de telles attitudes, marquaient le respect.
 
De l’effondrement à la résurrection
Ces flammes qui dévoraient la charpente presque millénaire sans qu’on puisse les arrêter malgré toute notre technologie nous rappelaient violemment la fragilité des choses d’ici-bas, le peu que nous sommes face à des éléments déchaînés que nous ne maîtrisons pas. Jadis les incendies étaient fréquents mais n’étaient pas une catastrophe, car on savait reconstruire souvent plus beau encore. Aujourd’hui, en notre époque utilitariste, nous n’avons plus en nous le ressort et l’inspiration pour ériger dans la durée des chefs-d’œuvre comme Notre-Dame !
Comment ne pas voir le parallèle entre cet effondrement, en début de semaine Sainte, et l’abaissement du Christ – la kénose – du vendredi Saint, du Dieu fait homme cloué et mort sur la croix ? Cet effondrement peut aussi symboliser celui de notre Église, qui, en Occident, ne cesse de reculer sous un sécularisme envahissant, alors même que les effroyables affaires d’"abus sexuels" n’en finissent pas de la secouer ; mais il peut aussi être le signe du déclin mortel d’une civilisation du "toujours plus" ayant perdu tout sens des limites et jusqu’aux notions de bien et de mal. Dans l’Évangile, néanmoins, la kénose est suivie de la Résurrection ; aucun effondrement ne peut enlever au chrétien cette espérance de Pâques qui est promesse de vie éternelle. Mais pour notre patrie et l’Europe, pour l’Église même en nos pays jadis terre de chrétienté, la résurrection n’a rien d’assuré.
 
Le besoin d’enracinement
Certes, l’élan spontané de générosité pour reconstruire Notre-Dame, dès le soir même du drame, est incroyable et révèle l’attachement insoupçonné de tous à ce symbole de la foi et de la nation, montrant par là même le besoin d’enracinement et rendant vaines, d’un coup, les objections sur les "racines chrétiennes de la France". Il montre aussi combien était mal posé le récent débat sur la "tentation identitaire" qui toucherait des chrétiens inquiets de voir le monde leur échapper et s’écrouler de toutes parts. Que des chrétiens s’égarent en ne défendant que la dimension "identitaire" du christianisme, annexant ce faisant la religion pour un combat politique partisan, est bien malheureux. En effet, c’est bien évidemment la foi qui fait vivre le christianisme, mais ce dernier n’en a pas moins une dimension sociale et culturelle qui est la seule accessible aux non-chrétiens et qui participe bien à l’identité du pays – et qui sait si cette dimension ne peut mener à un cheminement intérieur de conversion ?
Je ne crois pas que la plupart des badauds qui convergeaient vers l’Île de la Cité étaient portés par une quelconque "tentation identitaire", leur présence et leur émotion étaient cependant la preuve de leur attachement à cette incarnation de l’"identité" française qu’est Notre-Dame de Paris.
Souhaitons que sa restauration, au-delà de celle des pierres, soit le prélude de la renaissance de l’âme de notre patrie et de notre civilisation, laquelle ne pourra se redresser sans se retourner vers Dieu. Quand on a vu à Paris cette foule magnifique de retenue et de recueillement, la réaction et la ferveur de tous ces jeunes en prière, on se dit que quelque chose s’est produit ce soir-là : non, décidément, notre vieux pays de France n’est pas mort et l’espérance chère à Péguy toute prête à renaître…
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La Nef, mai 2019
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