Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Le Tibet, la Chine et les Jeux

(...)
Profitant de la proximité des Jeux olympiques de Pékin de 2008, les Tibétains ont manifesté pour attirer l'attention du monde sur leurs problèmes liés à la politique chinoise au Tibet. Le monde occidental s'est alors souvenu tout d'n coup qu'ntre la Chine et l'Inde existait un territoire de hauts plateaux autour de 4000 mètres d'altitude, peuplé de moines et de paysans, contrôlé par la Chine qui, chaque année, renforce sa présence et ses prétentions. Les médias, puis, à leur suite, les politiques se sont engouffrés dans cette affaire, sans penser aux conséquences et ont émis un certain nombre d'affirmations qui ne sont pas toujours exactes.
On a, par exemple, oublié que le Tibet est, dès le Moyen Âge, sous contrôle chinois. Depuis 1241, les Mongols occupent la région que les Ming leur enlèvent au XVIème siècle ; depuis lors le Tibet est sous contrôle chinois. Bien plus : en 1907, les Britanniques qui ont tenté de s'y implanter doivent reconnaître la "suzeraineté " de la Chine sur le Tibet. De 1925 à 1950, au cours des conflits qui secouent la Chine, la région est plus ou moins livrée à elle-même mais dès 1950, le République populaire de Chine s'installe au Tibet, ce que confirme le traité de Pékin du 23 mai 1951, reconnaissant les droits de la Chine sur le Tibet.

Incontestablement, 1950 marque le début d'une nouvelle période. De 1720, installation de l'armée mandchoue à Lhassa, jusqu'en 1950, la suzeraineté chinoise est très lâche. Le pouvoir impérial est faible et le Tibet comme la plupart des provinces chinoises jouit d'une large autonomie. À partir de 1950, le pouvoir est centralisateur et le régime fondé sur le mao-marxisme est totalitaire : ce sera le temps de la Révolution culturelle, la lutte contre la religion et la destruction de nombreux temples et monastères. Dès lors, l'autonomie du Tibet disparaît et l'on assiste à une répression systématique des bouddhistes. Le Dalaï-Lama s'exile en Inde et, à Pékin, on considère comme " sécessionniste " l'action des moines bouddhistes. Simultanément débute le processus de "sinisation " du Tibet. Des centaines de milliers de chinois y sont installés par Pékin et ce processus s'accélère avec la mise en service de la voie ferrée reliant Pékin à Lhassa.
Le peuple tibétain se sent rejeté et exilé sur son propre territoire. Déjà en mars 1959, de violents combats avaient opposé les Tibétains et les Chinois. Ce soulèvement est réprimé avec une violence inouïe ; le Dalaï-Lama s'exile et le nord du Tibet est découpé administrativement entre le Yunnan, le Sichuan et le Xinjiang. Le Xinjiang, lui, demeure théoriquement autonome, mais la politique de sinisation limite peu à peu les degrés de l'autonomie et l'on assiste à une nouvelle série de manifestations en 1989 : on compte plus de 400 morts, le régime chinois est sans pitié.

Le Tibet présente un intérêt géopolitique évident. Stratégiquement, il peut faciliter l'expansion chinoise vers le Pakistan, l'Inde et la Birmanie. Que les Chinois refusent l'indépendance d'une région liée à eux depuis des siècles se comprend parfaitement. Géographiquement, le Tibet est un château d'eau. Prennent leur source au Tibet, l'Indus, le Gange, le Brahmapoutre, le Mékong, le Yang Tsé. En un temps où apparaissent les maxi-barrages, il est évident que le contrôle du château d'eau tibétain est essentiel.
Politiquement, on l'oublie un peu trop facilement, le régime chinois est un système totalitaire où l'économie se libéralise certes, mais, comme le IIIème Reich, c'est un État totalitaire. Il tolère donc mal les libertés qu'autorise un régime d'autonomie d'inspiration religieuse car cela pourrait servir de précédent aux Ouïgours (musulmans) du Xinjiang, d'autant que ces derniers risqueraient d'être soutenus par les républiques-soeurs, turcophones et musulmanes, d'Asie centrale. De surcroît, le mao-marxisme est antireligieux et admet difficilement le système tibétain où le pouvoir est partagé entre des "prêtres " et des moines. Le régime tibétain n'est pas une "démocratie" (dixit L'Express) mais une théocratie bouddhiste où le pouvoir appartient aux lamas, le Dalaï-Lama étant le chef suprême car il est l'Immensément sage.
Économiquement, le Tibet recèle nombre de potentialités minières, en particulier cuivre et uranium, dont les réserves sont importantes. De plus, les steppes d'altitude élevée peuvent devenir des régions à agriculture et élevage extensif et, par conséquent, une possibilité d'activités pour la Chine surpeuplée. Or le Tibet est à peine peuplé et il n'est pas développé : la région autonome fait deux fois la France pour une population estimée à 2,4 millions d'habitants. Ce que l'on appelle Tibet historique, partagé en trois régions chinoises, est occupé par 2,5 à 3 millions d'habitants. Il y a donc 5 millions de Tibétains.
Pour toutes ces raisons, on voit mal la Chine reconnaître une autonomie très large aux Tibétains. En face de toutes ces réalités matérielles, existe évidemment la réalité humaine et spirituelle. Il y a incontestablement une culture tibétaine fondée sur le bouddhisme lamaïque. C'est aux yeux des Occidentaux une religion qui, par la méditation, la lecture des écritures bouddhiques et la prière, veut allier la tradition et les techniques modernes et conduire à la paix, ce qui ne ressemble guère au bouddhisme tibétain tel que le rapportent les voyageurs ou les missionnaires européens jusqu'en 1950. Pour eux, les Tibétains sont un peuple "cruel et sanguinaire". Ce n'est qu'après 1959 que, à la suite de la mainmise chinoise, le Tibet est devenu "un pays gentil" !

En réalité, les manifestations actuelles sont bien davantage liées au totalitarisme chinois qu'à la situation du Tibet qui n'est qu'un prétexte, même si ce que subissent les Tibétains est réellement tragique. Dans une certaine mesure l'affaire tibétaine s'est substituée, dans les médias, aux problèmes du Darfour. De surcroît, comme au Kosovo d'ailleurs, on constate combien l'ethno-centrisme tient de place dans les réflexions actuelles de certains ; mais si on plaint Tibétains ou Kosovars, on se désintéresse des Noirs du Darfour, des Indiens des Andes ou des Moldaves victimes des ambitions roumaines, russes ou ukrainiennes.

Il ne fallait sans doute pas organiser les Jeux de 2008 à Pékin (mais il y avait eu Moscou en pleine Guerre froide et Berlin en 1936) ; toutefois, à partir du moment où cette décision était prise, boycotter n'aurait aucun sens.
Paru dans La Nef - juin 2008

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0

Il n'y a pas de solution militaire à...

Combien de fois n'ai je pas entendu cette expression, y compris dans dans la bouche de chefs militaires ! Alors que des régions entières sont sous la coupe réglée de chefs de guerre, petits potentats locaux qui ne puisent leur légitimité que dans la terreur qu'ils inspirent, les ministres et les diplomates occidentaux se relaient pour clamer que la solution est politique, encourageant les protagonistes à la retenue et à la recherche d'une solution négociée. Ces discours incantatoires paraissent bien illusoires, comme si la sagesse allait spontanément prévaloir alors que justement c'est la lourdeur du contentieux, les intérêts contradictoires et l'absence de dialogue qui sont à l'origine du déchaînement de violence.
Quand les affrontements font des morts par centaines, provoquent des exodes massives avec leur cortège d'atrocités et qu'il semble que rien ne puisse raisonner les belligérants enfermés dans des logiques guerrières et jusqu'au-boutistes, a t-on le droit d'affirmer "qu'il n'y a pas de solution militaire" ? Alors que justement seules les armes peuvent faire taire les armes et arrêter les massacres.
La lucidité et le courage politique consisteraient au contraire à recourir sans délai à l'action militaire. Pour que les armes se taisent, pour faire cesser les exactions, pour stopper le cycle de la violence, il faut "faire la guerre" aux prédateurs ou établir un rapport de force les contraignant à ne plus faire usage de leurs armes. C'est seulement à partir de ce moment que la solution devient… politique et la sortie de crise durable.
La solution n'est peut être pas que militaire, elle n'est sans doute jamais que militaire, mais aujourd'hui encore dans la plupart des conflits  intra-étatiques, notamment en Afrique, l'usage légitime de la force à l'encontre des milices, rebelles, bandes armées ou simples coupeurs de route est un préalable indispensable pour éviter l'enlisement qui conduit inexorablement au mieux à la crise humanitaire, au pire à la dérive génocidaire.
Alors, Chamberlain ou Churchill …?

Publié dans Avec l'Europe
Écrit par
En savoir plus... 0

 

J'étais très jeune, dix sept ans. Et j'ai fait 68. Oui, mais dans le camp adverse. On aurait pu croire par l'idéalisme échevelé de nos anciens que les fondements de leur agitation reposaient sur une volonté réelle de bâtir un monde plus généreux, plus héroïque, moins obsédé de construction et d'investissement. On aurait pu penser que des nouveaux saints ou des héros proposeraient à la jeunesse prétendument en soif d'absolu, des actes d'une radicale générosité. Or, leurs propositions de libération évoquaient des histoires de "touche pipi" pour des élèves de cinquième, des considérations grandiloquentes et ridicules dont le contenu révélait un vide effarant. C'était le culte du Rien. Que la génération de leurs parents embourgeoisés fût ennuyeuse, matérialiste, ayant honteusement refusé de relever avec courage les défis de son histoire, sans doute. L'Algérie avait été le révélateur de la perte du sens du sacrifice qui fait une nation forte. Le "lâchage" des harkis et des pieds noirs par une métropole engoncée dans la conquête effrénée du pouvoir d'achat aurait pu provoquer une légitime prise de conscience chez les jeunes.

Mais "les jeunes" (devenus vieux depuis) accusateurs avaient le profil de bonimenteurs et de représentants placiers dont la logorrhée était d'autant plus verbeuse que les produits étaient "pipotés". On aurait pu attendre de ceux ci un héroïsme qui prenne fait et cause dans des engagements radicaux, les causes ne manquaient pas. Il suffit de les voir aujourd'hui, anciens ou toujours ministres, inspecteurs généraux de l'éducation nationale, courant d'un festival de Cannes aux salons littéraires de Michel Onfray où le tout Paris s'admire et se congratule, pour comprendre le tour d'illusionniste qu'ils effectuaient alors. Gros, gras, bien fourrés, riches, très riches ayant menti aux autres et à eux mêmes depuis l'adolescence, le champ de ruine de leur existence est terrifiant. Vivant dans un éternel mensonge, la fin de leur vie personnelle les accable, l'ironie et l'imprécation leur servent de schéma intellectuel, stérile jusque dans leur descendance.
Mai 68, marché de dupes ? marché du crime !

" Ames mortes", ils ont interdit les mots de vie, comme celui d'aimer sa patrie, d'aimer sa culture, d'aimer fidèlement sa femme, d'aimer les enfants, d'aimer la Vie… d'aimer tout simplement. Il est tragique de voir combien ces hommes et ces femmes ont fait le lit des totalitarismes modernes, totalitarisme des camps de rééducation du communisme, de l'islamisme, et aujourd'hui du consumérisme qui écrase toute notion d'appartenance, de communauté, de famille, de valeur morale. Ils se sont construit des légendes sur des phantasmes qui occupaient leurs esprits malades, légendes dont personne n'est dupe parce que leur fin de vie est piteuse et goinfrée.
Mais le prix à solder pour cette génération suffisante et idiote est redoutable. Les suicides d'adolescents, c'est eux, le meurtre des enfants handicapés dans le ventre des mères, c'est eux, l'analphabétisme d'une part de plus en plus grande des élèves, c'est eux, l'avortement, c'est eux, la sélection naturelle, c'est eux, les dictatures installées partout dans le monde, c'est eux, l'Afrique désespérée, c'est eux, le capitalisme sans frontière qui appauvrit les pauvres et enrichit les très riches, c'est eux, la pornocratie et les crimes de celle-ci, c'est eux, la drogue presque libre, c'est eux, les orphelins de parents inexistants, c'est eux.

Terrifiant constat de ces intellectuels vides de toute substance. On n'oppose pas aux machines de fer des dictatures marxistes ou islamistes la négation de soi et les orgies d'une génération qui se bâfre. Le gigantesque chaos est là sous nos yeux. Sur les débris de celui-ci quelques héros tentent de reconstruire l'intelligence d'un peuple plus que millénaire, le coeur d'une nation qui fût si souvent héroïque, la foi qui donna au monde une civilisation fascinante pour les élites du monde, une science que tous les savants enviaient.
Mon propos scandalise, j'en ai conscience. Mes trente ans de Pologne, de Chine et d'Asie du sud est au service des martyrs de ceux qui cautionnèrent les plus grands génocides de l'Histoire m'y autorisent ! Les charniers vus, les témoignages des amis rescapés furent les produits de ces intellectuels de 68 ; dois-je les citer et avec eux les journaux qui leur ont ouvert avec gourmandise leurs colonnes ?

Je tiens par ces lignes sorties de mon coeur dire mon dégoût pour cet anniversaire grotesque et dire combien le cinquantenaire que je suis, n'a jamais regretté d'avoir été l'adolescent qui s'était dressé contre eux. J'ignorais alors que leurs dégâts auraient été aussi considérables.

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Les textes sur MAI-68 vont fleurir en ce quarantième anniversaire. 
J'ai eu l'occasion, récemment, de rencontrer des auteurs de plusieurs ouvrages au cours de quelques émissions. 
C'étaient des anciens soixante-huitards et qui l'étaient restés, dans un immobilisme étonnant, ressassant la lutte des classes et toutes sortes d'idées marxisantes inaudibles. Face à ces "soixante-huités", deux jeunes trentenaires publient, toujours dans le sillage de l'anniversaire, un état des lieux après la libération sexuelle. Pourquoi le Nouvel Ordre amoureux (1) ? Parce que depuis quarante ans, l'émancipation des moeurs sacre et légitime le désordre amoureux. On dirait bien que le bonheur a été sacrifié au nom d'une idéologie.
Ce n'est pas là le discours de deux hommes jeunes mais déjà blasés du genre la-chair-est-triste-et-j'ai-lu-tous-les-livres, ni celui de deux victoriens qui se seraient trompés de siècle. C'est justement parce qu'ils aiment la vie qu'ils refusent de la réduire à une affaire d'organes : le plaisir ne suffit pas au bonheur.
Rafraîchissante commémoration ! On est bien loin des bacchanales qui fêtent l'invention de la contraception facile et garantie. L'amour a-t-il encore un avenir quand on tente de le réduire au sexe, au jeu, au rendement ?
Les auteurs les plus lointains, les plus riches et parfois les plus inédits sont convoqués pour rappeler pourquoi le mot amour est si polysémique. On rencontre ici Augustin et Marc-Aurèle, jusqu'à Chesterton en passant par l'amour courtois. L'influence de Denis de Rougemont, de son Amour et l'Occident , prédomine.
Etrange d'entendre deux hommes de cette génération remettre en ordre (et pas forcément en cause) les attendus de leurs parents. Etrange parce qu'au lieu de juger la génération précédente trop sévère, ils la jugent trop laxiste ; au lieu de réclamer une libération supplémentaire, ils affirment que la liberté ne se déploie que dans la responsabilité ; au lieu de se saisir des émancipations apportées par leurs pères et de s'enfuir avec elles sans demander leur reste, ils posent la question des limites et se demandent si les transgressions parfois ne sont pas devenues des profanations, et pourquoi.
Ils plaident pour la pudeur, car s'il n'y a rien à cacher, l'humain s'anéantit. Ils plaident pour la fidélité, parce que l'amour se vide de substance sans inscription dans le temps. L'amour est lié au temps, si l'on veut bien admettre que nous humanisons tout ce qui nous concerne, et que nous partageons pourtant avec l'animal.
En d'autres termes, ils défendent la civilisation. Le sexe seul nous laisse à l'état animal, ou plutôt, fait de nous des animaux tristes. Il s'agit donc de la maîtriser, de le canaliser, d'en faire un bel ornement de l'amour. Le sexe seul, sans limite, sans autre finalité que soi, aboutit au sadisme, à Sodome ou à Salo, c'est-à-dire à la barbarie. Tout cela peut paraître évident, et mon lecteur va dire : enfin, ces jeunes gens réinventent l'eau chaude ! Pourtant, rappelons-nous que depuis la génération de 68, non, çà n'est plus évident : la prétendue libération consiste dans la prise en compte du sexe comme finalité dernière, il suffit de voir le succès de Catherine Millet racontant ses partouzes. L'eau chaude est donc à réinventer, justement. Ou plus exactement, à relégitimer. Finalement, nos deux auteurs clament que le roi est nu : la plupart d'entre nous savent bien que l'amour humain sublime la saillie animale, faute de tomber dans des pièges honteux et même dans des cynismes fascistes. Mais une petite élite issue de 68, reine des médias, fait de la déconstruction un divertissement mondain, et parvient à reléguer dans la ringardise les quelques timides qui voudraient énoncer des évidences manifestes.


Ce n'est pas seulement le sexe comme finalité qui déchoit l'amour de son rang. Mais aussi un idéalisme malvenu, laissant croire qu'en amour tout serait facile, transparent, angélique : un "romantisme crétin". L'amour est difficile, parce qu'il unit les différences sans les anéantir. Il ne s'obtient pas, il se conquiert. Il ne se garantit pas, il s'entretient. Il se nourrit de courage ! Voilà une ancienne nouveauté. D'où une critique du constructivisme ("on ne naît pas femme, on le devient", de Simone de Beauvoir) pour le remplacer par une anthropologie ancrée dans la culture occidentale : "la femme est égale à l'homme mais pas identique ; elle n'est pas différente du seul point de vue biologique, mais aussi psychologique". D'où une apologie de la différence assumée entre les sexes et ce qu'on appelle aujourd'hui les genres. D'où une apologie du mariage, même si être deux, c'est déjà un risque : "Quand j'ose aujourd'hui me constituer en famille, où les rôles sont un tant soit peu définis, où il y a de l'homme et de la femme, où il y a de la tension, où il y a de la résolution, où il y a du courage, de l'effort, où il y a un but qui modèle les comportements ( ) dès lors, je résiste au monde contemporain." Discours à la fois si simple, si naturel, et si difficile à prononcer.
Ce petit livre est sans prétention. Il pourra à certains paraître naïf. Mais son innocence même rejoint quelques grandeurs qui font le sel de notre vie. Il veille une espérance qu'on a voulu nous confisquer : il signifie , en ce domaine tout au moins, qu'il n'est pas besoin de "liquider" Mai-68 : l'évènement avec ce qu'il suggère, est tout simplement dépassé.


(1) par Jacques de Guillebon et Falk Van Gaver (Editions de l'Oeuvre)

 
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

 Du Livre blanc, lucidité ou dérapage ?
 

Le 14 mai dernier dans la rubrique "débats" du quotidien le Monde, dans un article intitulé "menace sur notre capacité militaire" le général de corps d'armée  (2ème  section) Thomann fait part de ses inquiétudes à quelques jours de la sortie du livre Blanc sur la sécurité et la Défense. Il dénonce notamment les propositions de réduction des forces terrestres et estime que les conséquences d'une telle politique ne "pourrait que conduire à une révision à la baisse de l'ambition de la France de participer à la gestion des affaires du monde".

Sur le site internet du Point le 15 mai, M. Guisnel apporte la contradiction sous le titre "Armée de terre : gare aux dérapages ! ". Dans cet article, il s'en prend à la vision corporatiste du Général Thomann prétendant que "l'Armée de terre ne sortira pas consolidée d'arguties aussi maladroites".
J'encourage nos lecteurs à lire avec attention ces deux articles car l'enjeu n'est pas seulement de savoir si les propos du Général Thomann sont contre-productifs ou si ceux de M. Guisnel traduisent une approche interarmées plus réaliste. Le véritable enjeu est bien de savoir si demain la France, notre pays, aura l'outil militaire c'est à dire les forces terrestres, maritimes et aériennes qui lui permettront d'affronter "ses obligations internationales"  (selon M. Guisnel) et "préserver son influence dans la conduite des relations internationales" (selon le général Thomann).

Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0

(...)
Mai 68 fut bien un "événement" au sens où s'est produit là une rupture dans l'ordre des choses, rupture qui révélait des forces nouvelles mais cachées, étouffées sous le poids de cet ordre précisément, et qui ont fini par exploser à l'image de la cocotte minute. 
Un événement révèle ce qui se trame en secret, et dès lors l'exhibe au grand jour : c'est pourquoi, après lui, plus rien n'est comme avant. J'ai été atterrée de rencontrer récemment, à l'occasion de la publication d'un livre avec Matthieu Grimpret (1), d'autres auteurs d'ouvrages portant sur le même sujet. Ils demeuraient cloîtrés dans le gauchisme d'alors et dans le mythe de la lutte des classes, comme si, depuis 40 ans, rien ne s'était produit qui pût nous ouvrir les yeux… Eh bien je crois que nous ferions la même erreur si, nous qui n'avons pas été "soixantuitards", nous en restions à ce désordre d'enfants gâtés qui brandissent le Petit livre rouge sans ouvrir les yeux sur les massacres perpétrés par Mao.
Mai 68, initié par des étudiants, a été une révolte des moeurs et essentiellement une révolte contre l'autorité : rien que de banal. Que se soient greffées là-dessus des revendications salariales au moment où les salaires étaient trop bas pour le confort des Trente Glorieuses, cela me semble un phénomène secondaire. Les grévistes ouvriers ont profité de la révolte étudiante. Le fond de l'affaire n'est pas là. Il est dans la manière dont se comportait alors l'autorité de proximité, qui commence par celle du père de famille (à l'époque les femmes avaient encore peu d'autonomie), et continue avec celle du professeur, par exemple.
Je crois que nos sociétés avaient laissé se développer une distorsion entre le développement accru de l'autonomie individuelle, et les autorités qui s'exercent naturellement dans n'importe quel groupe humain. Et cette distorsion apparaissait particulièrement inconfortable dans le domaine éducatif.
Voilà un adolescent auquel on proposait des études de plus en plus sophistiquées, tout en lui signifiant qu'il lui fallait apprendre à penser par lui-même (et cela n'était qu'un développement de notre tradition la plus ancienne). On lui laissait voir qu'il n'était plus obligé, comme autrefois, de reprendre le métier de son père, et qu'il lui fallait choisir selon sa propre vocation. On lui donnait les moyens et la permission de voyager seul et de mener sa propre vie. Mais lorsqu'il rentrait chez lui le soir, il trouvait dans la plupart des cas un père de famille à l'ancienne, qui lui indiquait les "bons" et les "mauvais" métiers, qui refusait de considérer ses opinions, évidemment encore malhabiles, comme des sujets de débats, et le traitait davantage comme sa propre trace que comme une personne à part entière (je ne suis pas en train de régler des comptes avec mon propre père, qui fut au contraire avec moi un libéral, mais la plupart de mes amis d'alors vivaient sous ce genre d'autorité, et cette différence explique probablement que je ne les aies pas suivi dans les constructions de barricades). Autrement dit, le monde avait manifestement changé, mais l'autorité paternelle demeurait la même. Et la jeunesse ne pouvait que sentir là une sorte de dissonance insupportable.
Lorsque, par le développement de l'émancipation qui caractérise particulièrement l'Occident, les sociétés déploient l'autonomie personnelle accordée aux très jeunes adultes, l'autorité ne doit pas pour autant s'anéantir. Mais elle doit s'adapter à cette nouvelle donne, devenir moins cassante et plus tolérante, convaincre au lieu de forcer, prévenir au lieu de punir. Cela n'avait pas été compris.
Que cette rupture ait été l'occasion, pour toute une intelligentsia d'origine marxiste qui devint ensuite déconstructionniste, de chercher à briser l'autorité elle-même, d'effacer la famille et de rendre tous les liens aléatoires et fugaces, c'est un fait. Et c'est justement cela qu'il faut liquider, cet excès. Mais l'excès est un épiphénomène, grave sans doute, pourtant secondaire, et que l'on peut combattre sans pour autant revenir au monde d'avant….
Quand on parle de "liquider Mai 68", cela ne peut pas signifier en effacer les conséquences, car cela n'est au pouvoir de personne. Et d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable, parce que les forces qui portaient l'événement avaient un sens, et l'on ne fabrique pas les sociétés, on les accompagne. Cela peut signifier : prendre enfin la mesure des conséquences destructrices, les combattre, et répondre d'une autre manière aux exigences révélées par l'événement.

Paru dans La Nef - Mai 2008

(1) Liquider Mai 68 ? sous la direction de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol,
Presses de la Renaissance, 2008, 296 pages, 21 .

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

(...)
contre le Tibet a remis à l'ordre du jour le boycott des Jeux olympiques de Pékin. Fallait-il donc une telle violence pour que les belles âmes occidentales se souviennent que la Chine demeure un régime communiste avec des méthodes communistes ? L'exemple chinois montre que le libéralisme économique se marie fort bien avec toute la rigueur communiste et ne contribue que fort modérément à en adoucir les angles. Est-il temps, au reste, de s'inquiéter du sort du Tibet, illégalement occupé et persécuté depuis plus d'un demi-siècle, lorsque tous les pays occidentaux entretiennent de bonnes relations avec Pékin pour des raisons commerciales et favorisent de ce fait l'exploitation d'une main-d'oeuvre effroyablement maltraitée, ramenée au rang de bête ? C'est à ce niveau politique global que le problème doit être considéré et que le boycott devrait être envisagé. Faute de quoi, même en imaginant que nombre de pays occidentaux décident de boycotter les JO, si l'attitude générale à l'égard de la Chine ne change pas, les opposants au boycott auront beau jeu d'affirmer que cela n'aura servi à rien pour améliorer le sort d'une population martyrisée.
Nos nations n'étant prêtes à aucun sacrifice et surtout pas à remettre en cause les sacro-saintes lois du libéralisme mondialisé, Pékin peut continuer tranquillement à exploiter et opprimer les Chinois, avec ou sans Jeux olympiques. Est-ce à dire qu'il faille définitivement renoncer au boycott ? Je ne le crois pas, car même s'il ne faut pas en attendre des retombées immédiates, un tel boycott, s'il était assez suivi, gênerait énormément Pékin qui a fait des Jeux une vitrine mondiale pour son "modèle " de développement et ainsi ramener au second plan la réalité de sa tyrannie politique. Ce serait un camouflet et un coup d'arrêt pour un régime dont l'assurance et l'orgueil ne semblent connaître aucune limite.

Mais, entend-on déjà, ce serait prendre les valeurs du sport en otage et politiser un événement prévu pour rapprocher les peuples ! Passons sur le double discours qui, avant les événements du Tibet, affirmait que les Jeux contribuaient à ouvrir les dictatures et, quand ces régimes font du zèle, à assurer qu'ils sont étrangers à la politique à laquelle le sport ne doit être mêlé en aucun cas. Si l'esprit des JO était resté celui des fondateurs, un tel argument pourrait être recevable quoique discutable dans son principe, le sport n'est pas une fin en soi et doit répondre lui aussi aux priorités du bien commun lorsque celui-ci est en cause. Mais nous sommes aujourd'hui à l'opposé de ce bel esprit sportif ! Loin d'être le fait d'amateurs désintéressés pour lesquels "l'essentiel est de participer", les Jeux - comme toutes les grandes manifestations sportives, hélas ! - sont devenus une compétition d'hyperprofessionnels mettant tout en oeuvre pour gagner et, plus encore, un business, une affaire d'argent aux enjeux financiers colossaux. La Chine, de plus, détourne le sport à des fins de propagande - comme l'ont toujours fait les pays communistes ou hier l'Allemagne nazie - et la façon dont elle sélectionne et entraîne ses athlètes est proprement monstrueuse et inhumaine (1). Alors que le légitime patriotisme tend à être ridiculisé, le sport est le seul domaine où se manifeste encore un chauvinisme absurde et parfois violent, là où précisément devrait régner le fair-play. Il développe des passions et occupe une place médiatique disproportionnée (là encore pour des questions d'argent) bref comment ne pas l'identifier aux jeux du cirque des Romains, dérivatif facile et démagogique pour détourner le peuple des vrais problèmes ?

Sans doute le boycott n'est pas une mesure idéale, j'en conviens, mais rien de sérieux ne s'y oppose. La question, finalement, est celle de la morale et de la politique. Certes, s'il ne fallait entretenir de relations qu'avec les États répondant à nos critères démocratiques, nos rapports internationaux se raréfieraient rapidement. Mais, au nom de la realpolitik, faut-il alors tenir la morale à l'écart de toute considération politique ? Certes non, c'est ce qu'a montré Benoît XVI dans son remarquable discours aux Nations-Unies le 18 avril dernier. Il a même insisté sur le devoir de la communauté internationale d'intervenir lorsqu'un État n'est pas en mesure de protéger sa population contre les violations des droits de l'homme, la situation est plus dramatique encore quand c'est ce même État, comme en Chine, qui les viole pertinemment. Et il a balayé l'objection habituelle selon laquelle les droits de l'homme ne seraient qu'un concept occidental non valable pour les autres cultures. "Le mérite de la Déclaration universelle, a dit Benoît XVI, a été d'ouvrir à des cultures, à des expressions juridiques et à des modèles institutionnels divers la possibilité de converger autour d'un noyau fondamental de valeurs et donc de droits". Le fondement commun des droits est la loi naturelle qui transcende toute culture, le pape a une nouvelle fois insisté sur l'importance de sa reconnaissance : "Ces droits trouvent leur fondement dans la loi naturelle inscrite au coeur de l'homme et présente dans les diverses cultures et civilisations. Détacher les droits humains de ce contexte signifierait restreindre leur portée et céder à une conception relativiste, pour laquelle le sens et l'interprétation des droits pourraient varier et leur universalité pourrait être niée au nom des différentes conceptions culturelles, politiques, sociales et même religieuses. La grande variété des points de vue ne peut pas être un motif pour oublier que ce ne sont pas les droits seulement qui sont universels, mais également la personne humaine, sujet de ces droits". Tout un programme.
…
Paru dans La Nef - Mai 2008
(1) Cf. l'excellent livre de Luc Richard, Pékin 2008. Pourquoi la Chine a déjà gagné, Mille et Une Nuits, 2008.

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0

L'État d'Israël a soixante ans : du sionisme à l'indépendance

Il naît avec la publication en 1862 par un philosophe socialiste allemand, Moses Hess (1812-1875), de l'ouvrage Rome et Jérusalem qui, se fondant sur les mouvements nationaux en Allemagne et Italie, suggère de construire un État socialiste pour le peuple juif, mais sans préciser sa localisation. Un peu plus tard, un médecin juif de la Pologne russe suggère la création d'un État juif autonome à l'intérieur de l'Empire des Tzars, thème que reprendront avant 1914 les Juifs sociaux-démocrates du Bund. L'affaire Dreyfus conduit le journaliste autrichien Theodor Herzl (1860-1904) à proposer un État juif, avec son livre L'État des Juifs, recherche d'une solution moderne de la question juive (1896). Mais le livre ne propose pas la région où pourrait se construire un État juif. Il va être question de la Patagonie, de l'Ouganda ou même de Madagascar, solution qu'envisagera le IIIe Reich entre 1936 et 1941.
C'est au Congrès sioniste constitué à Bâle en août 1897, qu'apparaît l'idée d'une installation en Eretz Israël ; mais jusqu'en 1917 plusieurs thèses s'opposent ; certains préconisent un Foyer national en un lieu quelconque, d'autres défendent l'implantation en Palestine. Au début du XXe siècle, il n'y a guère qu'une cinquantaine de milliers de Juifs en Palestine, dont 25 000 environ sont des émigrés venus de l'Empire russe.
Avec le lancement du mouvement sioniste, on aurait pu s'attendre à un flot de Juifs persécutés : en Russie, les pogroms demeurent dramatiquement nombreux jusqu'au-delà de 1905. Or, de 1900 à 1964, à peine 40 000 Juifs émigrent vers la Terre promise, tandis qu'un million et demi émigre vers les États-Unis. La Palestine, pauvre et sans avenir visible, n'attire guère. Le sionisme apparaît alors comme un échec, d'autant que les communautés israélites d'Allemagne, de France ou du Royaume-Uni attachées à l'assimilation, sont plus que réticentes devant l'affirmation de l'existence d'un "peuple juif". Pour elles, on est Allemand, Britannique ou Français de religion israélite.

La Grande Guerre va permettre au sionisme de renaître. Convaincus que l'aide américaine est indispensable, Français et Britanniques conçoivent, pour complaire, croient-ils, aux Juifs américains, l'idée d'un Foyer national juif : ce sera la déclaration de Lord Balfour, Secrétaire aux Affaires étrangères, le 2 novembre 1917. Il faut s'attirer les faveurs des Juifs américains plutôt germanophiles d'autant que la majorité des israélites des États-Unis viennent de Russie, État allié de l'Entente, particulièrement antisémite. Les Britanniques pensent aussi que leur soutien au sionisme serait accueilli favorablement par les chefs bolcheviks dont beaucoup étaient Juifs et que cela les conduirait à rester en guerre ! Balfour n'avait pas compris que les bolcheviks d'origine juive se désintéressaient totalement de la création ou non d'un Foyer juif. Ajoutons que, pour le Cabinet britannique, créer un Foyer juif en Palestine permettrait de limiter au maximum les ambitions françaises sur la Terre Sainte.
Foyer national juif ou pas, il n'attire guère les Juifs d'Europe centrale. De 1919 à 1932, vont arriver en Palestine 117 000 Juifs. Pendant cette période, si les États-Unis ont fermé leurs frontières, venant de l'antisémite Pologne, 200 000 israélites s'installent en France, 150 000 en Belgique et aux Pays-Bas, et plus de 100 000 dans le Reich : partout, cela entraîne une renaissance de l'antisémitisme. Durant cette période, la première vague qui arrive aussitôt après la guerre est profondément sioniste, décidée à favoriser le développement du Yishouv (la Palestine juive). Elle est plus ou moins influencée par le marxisme et va prôner la constitution d'un parti social-démocrate, le Mapam. Mais les Alya (vague d'migration) entre 1929 et 1932 entraînent plus de difficultés que de progrès en raison de la crise économique internationale, car ce sont les plus pauvres des Juifs orientaux qui vont en Palestine.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c'est le IIIe Reich qui va contribuer à l'essor du Yishouv. En effet, le 27 août 1933, le Reich signe avec les organisations d'Allemagne et de Palestine un accord dit Haavarah ("transfert", en hébreu) qui permet aux émigrants juifs choisissant la Palestine de transférer une partie de leurs biens. Selon Saül Friedländer, plus de 100 millions de marks vont arriver en Palestine, facilitant l'installation et l'intégration des 60 000 Juifs allemands. Nombre d'entre eux sont des ingénieurs, des cadres, des scientifiques qui vont rapidement tenir une place éminente en Palestine et préparer la construction d'un État moderne et développé. Ils développent aussi un certain caractère de germanité qui marque encore aujourd'hui la société et la culture israéliennes. Dans ce même temps arrivent plus de 150 000 Juifs polonais qui parlent yiddish (dialecte germanique écrit en caractères hébreux). Tout cela contribue aussi étonnant que cela soit à donner au Yishouv un caractère d'inspiration germanique et à favoriser les communautés ashkénazes (Ashkenaz, rite d'Europe centrale).
Bien évidemment, l'antisémite Hitler n'aide pas les sionistes pour leur faire plaisir ! Il a compris qu'une arrivée importante de Juifs dans une région peuplée d'Arabes allait entraîner de nombreux incidents qui déstabiliseraient les Britanniques qui administrent alors la Palestine. Il y a eu des émeutes antisionistes dès 1920, et en 1929, l'émeute sera accompagnée de pogroms. De 1936 à 1939, on assiste à une véritable guerre entre Juifs et Arabes, ce qui amène les Britanniques à envisager un partage de la Palestine (plan de Lord Peel en 1937), projet accepté par les Juifs socialisants et rejeté par les Arabes. Un nouveau projet est élaboré en 1938, il est à nouveau approuvé par les Juifs et rejeté par les Arabes. Dès lors, en 1939, Londres décide de limiter les achats de terre par les Juifs et freine fortement l'immigration. La guerre, dès 1939, met fin à la guerre civile judéo arabe, mais les Britanniques, devenus antisionistes, n'accepteront la mise sur pied d'une force juive qu'en 1944.


Un conflit de fait apparaît entre Juifs et Britanniques et on assistera à de nombreux attentats terroristes : dès 1942, l'exécutif sioniste demande la constitution d'un État juif indépendant, ce que refuse Londres. En 1945, les Britanniques interdisent l'accès de la Palestine aux survivants de la Shoah et maintiennent ce veto jusqu'à l'affaire de l'"Exodus". C'est alors que les Nations-Unies adoptent un plan de partage de la Palestine avec trois ensembles bien distincts : un État arabe indépendant, un État juif indépendant et Jérusalem séparé des deux États. Les Arabes refusent, et s'engage une véritable guerre. Elle sera accompagnée de massacres des deux côtés, à Deir Azine par les sionistes et à Goush Etzion par les Arabes. Au printemps, les trois quarts de la population arabe de la zone juive, soit 300 000 à 400 000 personnes, fuient vers le Liban, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte, l'Irak et les Émirats arabes du Golfe persique. C'est alors qu'apparaissent de nombreux camps de réfugiés qui seront très mal gérés par les Nations-Unies. Le 14 mai 1948, l'indépendance de l'État d'Israël est reconnue aussitôt par les États-Unis et l'URSS. La France, qui a approuvé le plan de partage, ne reconnaîtra Israël qu'en 1949.

Le projet des Nations-Unies découpait la Palestine en sept zones, trois arabes, trois juives, et Jérusalem. Il était plus favorable aux Arabes qu'aux Juifs, mais les États arabes le rejettent et le conflit qui a débuté en décembre 1947 s'aggrave. En octobre 1948, l'armée israélienne (Tsahal) est victorieuse sur tous les fronts. 1,3 million de Juifs l'emportent sur 25 millions d'Arabes soutenus par la Grande-Bretagne, l'armée jordanienne, la Légion arabe, sous les ordres d'un général britannique, Glubb Pacha. Durant l'hiver 1949, des armistices sont conclus avec les États arabes. Le 11 mai 1949, Israël est admis aux Nations-Unies, la Palestine arabe est absorbée par la Jordanie. Par rapport au plan de 1947, Israël a obtenu une situation plus confortable : l'État est d'un seul tenant du Liban à Eilat, la Palestine arabe qui, dans le plan Peel de 1937, laissait les 3/4 de la Palestine aux Arabes, dans le projet de 1947, leur laissait la moitié de la Palestine, est réduite à peau de chagrin, la Cisjordanie. L'intransigeance arabe les conduit à leur perte.

Depuis 1948, le conflit est latent entre Israël et ses voisins arabes. En 1956, au cours d'une guerre voulue par les franco-britanniques contre l'Égypte, Tsahal atteint le canal de Suez, mais la capitulation de fait des Occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne) fait de cette victoire une défaite diplomatique gravissime. En 1967, en six jours, Israël occupe le Golan pris à la Syrie, la Cisjordanie qu'elle occupe toujours et le Sinaï qui sera restitué à l'Égypte après la visite du Président Sadate à Jérusalem en 1977. La guerre des Six Jours marque la rupture entre Israël et la France. Dès lors, le poids des États-Unis est essentiel d'autant que les Juifs américains et les protestants évangéliques sont pro-sionistes.
Pour réhabiliter leurs armées, les États arabes attaquent Israël le jour du grand jeûne de Kippour le 6 octobre 1973. En quinze jours, les Syro-Égyptiens sont défaits mais cela ne règle rien. La Cisjordanie demeure occupée ainsi que le Golan. Soutenus par les Américains qui tolèrent l'agressivité dont Israël fait souvent preuve, les Israéliens ne remplissent pas toujours les engagements pris lors des tentatives de médiation (Camp David, Oslo) et conduisent de nombreuses actions qui entraînent des réactions à caractère terroriste : le problème palestinien devient de surcroît de plus en plus difficile à régler en raison d'implantation de colonies de plus en plus nombreuses en Palestine.


Outre les problèmes territoriaux déjà délicats, on ne peut comprendre la situation en Palestine si l'on oublie les humiliations subies par le monde arabe : humiliation militaire, les victoires d'Israël entraînent l'appel à la vengeance d'autant que les voisins arabes de l'État juif sont presque 20 fois plus nombreux (99 millions d'habitants contre 5,5 en Israël aujourd'hui). De surcroît, l'État d'Israël dont, en 1950, le niveau de vie était analogue à celui de la Syrie, connaît aujourd'hui une prospérité économique et technologique qu'ignorent ses voisins (le PIB par habitant syrien est sept fois inférieur à celui d'Israël).
Créer un État palestinien pose d'autre part des problèmes que l'on n'aborde guère : on pense parfois aux colonies israéliennes, elles sont multiples. Doit-on les maintenir ou rapatrier les colons vers Israël ? On parle aussi des réfugiés ; ils sont aujourd'hui près de 4 millions, soit 1,5 million de familles. Il est inconcevable qu'ils reviennent en Israël. Que faire sinon leur donner les moyens de s'installer dans des régions adéquates en leur attribuant un pécule leur permettant de refaire leur existence ? Cela demande 15 à 20 milliards d'euros. Qui paiera ? Se pose encore une question généralement laissée de côté. Israël, pays développé, consomme cinq fois plus d'eau par habitant que les États arabes ; pour l'essentiel, l'eau consommée en Israël vient actuellement des nappes phréatiques de Cisjordanie. Qu'en sera-t-il dans une Palestine indépendante, au moins tant que le canal de la Mer Rouge à la Mer morte ne fonctionnera pas ? Sa mise en service est envisagée entre 2020 et 2025 ...

Reste un problème, sans doute crucial, celui de la démographie : il y a aujourd'hui près de 20 % d'rabes musulmans dans l'État d'Israël. Leur taux de fécondité est de 4,5 %, presque le double de celui des Juifs (2,5 %). En 2025, il y aura un tiers de musulmans dans la population israélienne, ce qui risque de poser quelques questions. N'oublions pas que l'État d'Israël connaît déjà aujourd’hui des difficultés ethniques que les romans venus pour la foire du livre de Paris ont permis de découvrir : il y a conflits entre Juifs orthodoxes (15 % de la population israélite), réformés (40 % de la population) et laïcs (45 % de la population), mais il y a conflit aussi entre les Israéliens d'origine ashkénaze (divisés d'ailleurs entre les émigrés venus d'URSS et les vieux immigrés venus d'Allemagne et de Pologne) qui tiennent le haut du pavé, et les sépharades venus des États arabes (Maroc-Tunisie-Irak-Yemen) sans oublier les Falachas venus d'Éthiopie, et de couleur !
Tout cela d'ailleurs confirme que, ethniquement, les notions de peuple juif ou de race juive sont un mythe comme le soulignait en 1884 l'historien Theodor Reinach dans son Histoire des Israélites. Il n'y a ethniquement rien de commun entre un descendant d'universitaire ou de commerçant allemand et le descendant d'un commerçant yéménite ou un paysan falacha.
Admettons que, devenus sages, les Israéliens fassent leur la formule de Pierre Mendès-France : "Les Israéliens doivent comprendre que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour leur peuple ce qu'ils ont obtenu pour eux : un État ". Mais ces deux États devront renoncer à Jérusalem comme capitale. La Ville Sainte devrait être une ville libre qui pourrait abriter le siège mondial des Nations-Unies ! C'était le voeu du Saint-Siège. Il demeure valable aujourd'hui.

Paru dans
La Nef
- Mai 2008

En savoir plus... 0

(...)
violemment stigmatisé que durant ces dix dernières années. On le trouve au coeur de tous les scandales qui ont fait couler beaucoup d'encre : Salman Rushdie, Taslima Nasreen, la destruction des statues de Bouddha par les hordes talibanesques, l'affaire récurrente du voile dit islamique, la crise provoquée par les caricatures de Mahomet dans un journal danois, l'hystérie déclenchée par la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne, l'affaire Redeker. On l'invoque dans tous les événements qui ont fait couler beaucoup de sang : les milliers de morts en Algérie dans le bras de fer entre le pouvoir et le FIS, l'assassinat odieux des moines de Tiberine, l'attentat meurtrier contre le commandant Massoud, l'énorme action terroriste menée, le 11 septembre 2001, par la secte néo-wahabite d'Oussama Ben Laden contre les Etats-Unis, dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences géopolitiques.

A moins d'éluder la question en glosant sur la "nouvelle islamophobie", cette vague "raciste" qui accuse injustement les musulmans de tous les péchés d'Israël, qui désigne l'islam comme un mal absolu et qualifie Mahomet d'Antéchrist, force est de reconnaître que l'islam est un problème qui se pose à la conscience occidentale autant qu'il s'impose à l'inconscient islamique. Pour paraphraser Marx, un spectre hante l'Occident, le spectre de l'islam. Il s'agit bien de l'islam et non guère de l'islamisme car, les subtilités sémantiques, si justifiées et si légitimes soient-elles, ne suffisent plus à elles seules à disculper entièrement l'islam d'un mal dont il serait à la source. Et pour cause : tous les crimes barbares qui viennent d'être énumérés et qui sont loin d'être exhaustifs, ont été précisément commis au nom de l'islam. En termes plus clairs, toutes ces actions qui ont frappé le monde de stupeur et d'indignation sont couvertes d'une cire théologique pour le moins troublante. Dès lors, la question serait de savoir si les fatwas qui sont en totale et radicale opposition avec les acquis de la modernité (droits de l'homme, liberté d'expression, égalité entre la femme et l'homme, autonomie de l'individu, séparation du religieux et du politique) et qui, dans les cas extrêmes, autorisent la violence, le martyre, le meurtre et les attentats terroristes, si ces fatwas sont légitimées par l'islam ou non.

D'abord, qu'est-ce que l'islam ? C'est une religion qui s'inscrit dans la continuité du monothéisme biblique et dont Mahomet (570-632) est le prophète. Deux principales sources scripturaires servent à définir et à connaître l'islam : d'une part le Coran, dont on doit la version officielle (vulgate) au troisième calife Othman (644-656) et qui est composée de 6226 versets considérés par l'orthodoxie comme parole divine, révélée au prophète durant son apostolat à la Mecque et à Médine par l'intermédiaire de l'archange Gabriel, qui est dans le Talmud le symbole de la puissance et que la tradition chrétienne considère comme étant le messager de dieu adressé à Zacharie. D'autre part la Sunna (tradition), élaborée à partir du Hadith (dits et pensées du prophète) dont la compilation définitive remonte au IXe siècle, et de la Sîra (vie ou biographie) de Muhammad, expression de l'apologétique islamique au VIIIe siècle. Coran et Sunna à laquelle l'on doit se référer lorsque le Coran ne répond pas clairement à telle ou telle question - sont donc les deux corpus fondateurs de l'islam dans sa dogmatique, dans sa théologie, dans son exégèse, dans sa morale, dans sa politique ainsi que dans sa normativité juridique. C'est à l'une ou l'autre de ses deux sources constitutives de l'islam que les autorités spirituelles doivent recourir pour émettre un document rappelant la position officielle de l'islam orthodoxe sur un problème d'actualité (équivalent des encycliques dans l'Eglise), ou prononcer une fatwa relative à telle ou telle question touchant à l'islam ou à la vie des musulmans (équivalent des bulles dans le catholicisme). 

Le problème en islam, à l'inverse du catholicisme, c'est qu'il n'y a pas d'Eglise clairement identifiée, constituée, hiérarchisée et visible. Les oulémas d'Arabie Saoudite, d'Al-Azhar (Egypte), d'Al-Zaytouna (Tunis), n'ont pas l'autorité ni la légitimité que le pape possède au sein de l'Eglise. N'importe quel musulman peut s'autoproclamer imam, cheikh ou ayatollah, peut prononcer une fatwa légitimant le port du voile, la polygamie, la théocratie, le djihâd contre les "mécréants" (occidentaux) ou la guerre contre les apostats (musulmans). L'existence au sein du Coran et de la Sunna, de versets et de hadiths pouvant justifier telle ou telle fatwa obscurantiste est, par conséquent, un fait indéniable. Cela autorise t-il pour autant à parler, comme Bernard Lewis pour ne citer que lui, d'une violence intrinsèque voire ontologique à l'islam, par opposition au judaïsme ou au christianisme, qui seraient par excellence les religions de la tolérance ?

Tout en rejetant l'essentialisme et le manichéisme comme des postures apologétiques et non point heuristiques, force est de reconnaître que depuis quelques années, ce n'est ni le christianisme ni le judaïsme qui fait parler de lui, mais c'est l'islam. Plus exactement les musulmans qui se définissent comme tel et qui s'érigent souvent comme défenseurs de l'islam. Ils sont plutôt les fossoyeurs de l'islam car nul n'a autant nui à l'islam qu'Abd Al-Wahhab, Khomeiny, Tourabi, Abbassi Madani, Ben Laden et leurs nombreux disciples. C'est à cause de leur fanatisme que l'islam est devenu, pour beaucoup d'occidentaux, un bréviaire de la haine et du terrorisme. Montesquieu disait à juste titre, "Comme la religion se défend beaucoup par elle-même, elle perd plus lorsqu'elle est mal défendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue". Le Coran ne dit pas autre chose : "C'est Nous (Dieu) qui avons fait descendre la Révélation et c'est Nous qui en sommes les seuls protecteurs".

Mais le problème est plus complexe que l'absence, en islam, d'une autorité spirituelle légitime, qui parlerait au nom de tous les musulmans et serait l'expression officielle de l'islam. Le problème réside dans l'interprétation du Coran et l'explicitation de la Sunna. C'est ici qu'apparaît la principale lacune de l'islam, à savoir les interprétations anachroniques et sclérosées des deux corpus fondateurs de cette religion. Ce mal vient de ce qu'on pourrait qualifier de péché originel de l'islam : la sacralisation d'abord du texte coranique et plus tard et plus grave, de la tradition prophétique. A la base de cette sacralisation du Coran, un dogme aussi puissant que celui de la Trinité dans le christianisme, le dogme du Coran incréée, avec cette conséquence philosophique et théologique redoutable : à la différence de l'Ancien Testament ou des Evangiles, le Coran est stricto sensu la parole de Dieu révélée à son prophète ; il est donc intouchable, immuable et indiscutable. Les attributs de Dieu sont donc autant d'adjectifs dont peut se prévaloir le Coran : l'omniscience, l'omniprésence, l'omnipotence, l'éternité, l'inaltérabilité, l'absoluité. Le Coran, stipule l'orthodoxie est "valable en tous lieux et à toutes époques" (sâlah likoulli makân wa zaman). Vouloir l'interpréter autrement que par les exégèses canoniques, c'est commettre un sacrilège. C'est d'ailleurs dans cette logique dissuasive de sacralisation à outrance qu'a été décrétée, vers le Xe siècle, la fermeture des "portes de l'ijtihâd". C'est la seconde grande lacune, c'est-à-dire la clôture définitive de tout effort exégétique. Tout ce qui a été révélé dans le Coran, ensuite expliqué par les quatre premières écoles juridiques (fiqh) "autorisées", est désormais absolu et indiscutable ad vitam aeternam.  Peut-on sortir de cette situation mortelle, faisant du Coran une parole morte que certains fanatiques ne réveillent que pour semer la mort ? Est-ce la quadrature du cercle ?

La sacralisation intempestive du texte coranique - entreprise essentiellement idéologique et politique - a été, dès le départ, contestée et combattue par les savants les plus éminents de l'islam, notamment par les mutazilites, courant souvent défini comme rationaliste. Si surprenant que cela puisse paraître, le dogme suivant lequel le Coran est incréée a été, des siècles durant, à l'origine de multiples controverses théologico-philosophiques et au coeur de toutes les batailles politiques. Plus surprenant encore, à l'époque Abbasside du calife Al-Mâmun (813-833) - époque où Bagdad était un centre d'effervescence intellectuelle stimulée par la découverte de la philosophie grecque - c'est la doctrine mutazilite du Coran "créé" qui fini par s'imposer comme thèse officielle de la foi orthodoxe. Ce n'est que plus tard, avec le règne du calife Al-Mutawakkil (848-861), que s'imposera de nouveau et jusqu'à ce jour la thèse inverse du Coran "incréée". C'est depuis cette époque que le dogme a triomphé de la raison et que les mutazilites, persécutés et pourchassés, ont complètement disparu du paysage philosophique. 

La fermeture des "portes de l'ijtihâd", qui n'est pas une ordonnance coranique mais une décision politique, a été réfuté et combattu par les plus grandes autorités théologiques et spirituelles, dont Ibn Hazm (994-1064), Al-Souyouti (1445-1505) et, beaucoup plus tard (XIXè-XXè siècle), par les pionniers du courant réformiste Al-Nahda, dont Jemal Eddine al-Afghani (m.1898), Mohamed Abdou (m.1905) et Mohamed Iqbâl (m.1938). Dans son livre Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Rocher, 1996), ce dernier estime que "Le refus de l'ijtihâd est une pure fiction suggérée par la cristallisation de la pensée juridique dans l'islam et en partie par cette paresse intellectuelle qui, spécialement dans la période de décadence spirituelle, transforme en idoles les grands penseurs. Si quelques-uns des docteurs ultérieurs ont été partisans de cette fiction, l'islam moderne n'est pas engagé par cet abandon volontaire de l'indépendance intellectuelle".

Tout cela pour dire que toucher à la sacralité du Coran n'est pas un sacrilège. Le Coran n'a pas été dicté par Dieu mais inspiré par Lui. En réaffirmant aujourd'hui que le Coran n'est pas un texte "incréée", on n'infirme pas sa qualité d'Ecriture sainte, car la sainteté d'un texte n'est pas contradictoire avec sa temporalité ou son historialité. Or, restituer au Coran sa matérialité historique est le préalable de toute exégèse réellement moderne. Il ne s'agit plus d'appeler à de nouvelles interprétations du Coran tout en acceptant, implicitement ou explicitement, le dogme insensé et irrationnel du texte "incréée". Une telle démarche n'a pas de sens et n'aura aucune incidence positive sur la marche de l'islam vers la sécularisation. Même si elle est le produit d'une histoire occidentale et qu'elle est née d'un combat des Lumières contre l'obscurantisme papal, il faut s'approprier la méthode historico-critique pour l'appliquer à l'exégèse coranique. Passer le Coran au crible de la raison philosophique, est la condition sine qua non pour provoquer l'aggiornamento de l'islam et libérer celui-ci du double carcan salafiste et djihadiste.

Concrètement, cela doit se traduire par l'abrogation de toutes les sourates qui sont incompatibles avec l'humanisme et, de façon générale, avec les valeurs universelles de la civilisation moderne. La guerre sainte contre les juifs et les chrétiens, la guerre sainte contre les musulmans accusés de déviance ou d'apostasie, l'infériorisation de la femme, la lapidation pour adultère, les châtiments corporels, la peine de mort sont autant d'oripeaux qui doivent être frappé de caducité. C'est aux musulmans et à eux seuls de mener cette entreprise d'hygiène morale et de revitalisation spirituelle. Les tenants de la stricte orthodoxie interdisent et criminalisent de telles entreprises sous le prétexte fallacieux que la méthode historico-critique, l'herméneutique, l'anthropologie sont des sciences profanes issues du monde occidental. Mais les spécialistes savent que l'explication du texte par le contexte telle est la définition de l'herméneutique - est une méthode que les savants musulmans ont pratiqué dès les premiers siècles de l'islam. Mieux encore, c'est Averroès (1126-1198) qui a plaidé pour une nouvelle interprétation du Coran en concentrant toute sa démonstration magistrale sur la très importante distinction entre ce qui est, dans le texte coranique, clair et net et ce qui prête à équivoque, entre ce qui est allégorique et ce qui est assertorique. Le dernier philosophe née en terre d'islam qu'était Averroès (Ibn Rushd), se basait ainsi sur une distinction que le Coran lui-même établit (verset 3, sourate 7) entre les passages péremptoires (muhkam) et les passages ambigus (mutachâbih). Il ne faut donc pas s'étonner du sort qui a été réservé à Averroès qui, de l'aveu d'Ernest Renan, incarnait la rationalité philosophique : autodafé de ses manuscrits, procès inquisitorial, condamnation à l'exil. Grand paradoxe de l'histoire comme l'a si remarquablement démontré Alain de Libera -, c'est en terre chrétienne que la pensée d'Averroès a donné ses plus beaux fruits, notamment la redéfinition de la foi et de la raison et la réappropriation de la philosophie aristotélicienne. Toujours selon Alain de Libera, l'influence d'Averroès sur Maimonide et sur Saint Thomas d'Aquin est un fait historique. 

C'est à partir de cette distinction averroïste que les musulmans parviendront à faire la différence entre Foi et Loi, entre transcendance et immanence, entre spirituel et temporel. C'est que l'imbrication, jusqu'à présent inextricable, de ces deux ordres constitue la seconde grande lacune dont souffre l'islam. C'est ce qu'on lui reproche souvent, et depuis déjà bien longtemps. Dans sa célèbre conférence L'islamisme et la Science, prononcée en 1883, à laquelle Afghani avait d'ailleurs répondu, Ernest Renan jugeait très sévèrement cette religion si réfractaire au monde moderne. Pour lui,  "L'islam, c'est l'union indiscernable du spirituel et du temporel, c'est le règne d'un dogme, c'est la chaîne la plus lourde que l'humanité ait jamais portée". Est-ce pour autant une spécificité de l'islam par opposition au christianisme, comme on n'arrête pas de l'écrire depuis des années si ce n'est des siècles ? Non, le problème de la confusion des deux ordres s'est également posé à la chrétienté et au monde juif. Nonobstant la disjonction christique introduite par le "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", la chrétienté et même le christianisme a subi la tentation théocratique. L'islam est donc parfaitement capable de surmonter son principal talon d'Achille. Paul Ricoeur croyait à une telle réforme. Dans une interview à L'Express, le 23 juillet 1998,  il déclarait que "L'islam est sur le chemin que le christianisme, de bon gré ou de mauvais gré, a parcouru. Il lui faudra, dans sa propre tradition, produire l'équivalent de notre fin du théologico-politique". Comment se présente donc le problème en islam ?

Dans le Coran, première source fondatrice de cette religion, comme cela a été indiqué, rien n'autorise à dire que le temporel et le spirituel sont indissolublement liés, réduisant ainsi le Coran à un traité politique et juridique. Bien au contraire, le couple ici-bas/au-delà, cette autre façon de désigner le temporel et le spirituel ou la cité terrestre et la cité céleste dans la terminologie augustinienne, est répété à maintes reprises dans le Coran. Fait remarquable, un très net discrédit est constamment jeté sur l'ici-bas (Dunya) par opposition à l'au-delà (Aqhira) ! Les exemples sont multiples et ne souffrent aucun doute quant à leur signification : "La vie d'ci-bas n'est que jouissance d'illusion" (sourate III, verset 185) ; "Dis : jouissance d'ici-bas n'est que peu de chose. Meilleure est la vie dernière pour quiconque se prémunit " (sourate IV, verset 77) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, futilité. La demeure dernière prodigue tellement plus à qui se prémunit ! " (sourate VI, verset 32) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, divertissement. La demeure dernière est la plénitude du vivre. Ah ! s'ils savaient" (sourate XXIX, verset 64) etc. La seule phrase où il est question de pouvoir est la sourate VI, verset 57 : "Il n'est de pouvoir que de Dieu". Très curieusement, on trouve son équivalent exact dans le Nouveau Testament : "Le pouvoir n'appartient qu'à Dieu" (Romains XIII, 1) !

Si la disjonction des deux ordres est coraniquement possible et même obligatoire, on ne peut pas en dire autant pour la seconde source de l'islam, la Sunna. En effet, si le royaume de Jésus n'était pas de ce monde, celui de Mahomet a été incontestablement temporel. Oui, il y a en islam concomitance entre la naissance de la religion, l'émergence de la communauté et la fondation de l'Etat. Encore faut-il distinguer le dessein prophétique du destin politique. C'est une imposture théologique que de faire de l'imitation de Mahomet, en tant que chef militaire et guide politique, un devoir religieux. La Charia qui le stipule est désuète et elle doit être définitivement abandonnée. Se disant homme et pleinement homme, venu sur terre pour "rappeler" et non commander, Mahomet s'est toujours défendu d'avoir une quelconque légitimité politique. Il était principalement un guide spirituel ; son action militaire, politique et juridique relevait des contingences historiques. N'avoir pas désigné un successeur, n'était-ce pas un signe ? L'institution califale ne relevait point d'une injonction coranique mais obéissait à des exigences purement séculières, politiques et realpolitik, pour employer un terme moderne. Le calife n'était pas empereur et prêtre, mais un chef politique qui usait de l'autorité spirituelle pour légitimer son pouvoir temporel. En cela, l'abolition du califat en 1924 par Mustapha Kemal, qui a provoqué un véritable séisme au sein du monde musulman, n'était pas anti-islamique.

C"est précisément une année après l'abolition du califat ottoman que parait l'essai magistral de l'égyptien Ali Abderrazik (1888-1966), où il met violemment en cause la légitimation religieuse du pouvoir politique et appelle à la séparation radicale des deux instances. Peu de temps après sa condamnation et son renvoi d'Al-Azhar, où il enseignait, il poussera ce cri d'indignation et de révolte : "Ils ont fait de toi un roi, ô Prophète de dieu, car ils ne reconnaissent aucune dignité plus élevée". A la même époque et dans le même pays, naissait (1928) le mouvement des Frères Musulmans. Son initiateur, Hassan El-Banna (1906-1949), voulait profiter du traumatisme occasionné par l'abolition du califat dans la conscience islamique. Si l'appel à la modernité et aux Lumières d'Ali Abderrazik est resté lettre morte, l'appel au fondamentalisme et à l'obscurantisme d'Hassan El-Banna a eu le retentissement que l'on sait. Mais l'islamisme n'a pas que des causes endogènes à la structure même et à l'essence de l'islam. Des causes exogènes - politiques, économiques, sociologiques et géopolitiques - ont joué un rôle crucial dans sa genèse autant que dans sa propagation.

Dès son émergence en 1928, la secte politico-religieuse des Frères Musulmans a bénéficié de l'aide bien discrète des services anglais pour affaiblir le mouvement nationaliste égyptien Al-Wafd. C'était le choix stratégique de la Grande Bretagne, puisque cette puissance coloniale avait déjà joué un rôle déterminant dans la naissance du premier Etat théocratique en terre d'islam, la monarchie saoudienne, avec pour idéologie officielle le wahhabisme. Idem dans la partition de l'Inde et du Pakistan en 1947. Là aussi, la Grande Bretagne a joué un rôle important dans la naissance du Pakistan sur la base de son appartenance confessionnelle, au grand désespoir du mahatma Gandhi qui tenait à l'unité de l'Inde. La même stratégie sera reprise par les Etats-Unis pour combattre l'URSS, notamment en Afghanistan. Les barbares talibans devaient leur arrivée au pouvoir aux pétrodollars saoudiens, à la logistique pakistanaise et à la stratégie américaine. C'est encore cette stratégie philo-islamiste, myope et suicidaire, qui a provoqué la chute du Chah en Iran et l'arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979. Enfin, c'est le même phénomène qu'on observe en Irak où, depuis la chute de Saddam Hussein, les islamistes chiites sont au pouvoir.

La grande illusion de certaines élites intellectuelles ou politiques occidentales, c'est d'avoir cru à la possibilité d'un "islamisme modéré", susceptible de remplacer les régimes arabes au pouvoir depuis la décolonisation. Nonobstant la tragédie du 11 septembre 2001 et, depuis, les différents attentats qui ont frappé plusieurs capitales européennes et arabes, il n'est pas certain que la classe dirigeante américaine ait définitivement renoncé à l'islamisme dit modéré, comme moyen de pression sur les Etats arabes et comme pièce maîtresse de leur géopolitique moyen orientale et méditerranéenne. Au nom de la Realpolitik, l'islamisme reste un protagoniste incontournable dans la reconfiguration de l'équilibre mondial ainsi que dans les relations internationales.

Il appartient donc aux musulmans et à eux seuls de travailler à la marginalisation de l'islamisme jusqu'à sa disparition totale. Cela ne se fera pas en quelques années mais en quelques générations. La décrue de l'islamisme commencera au terme de deux réformes fondamentales : la réforme proprement religieuse de l'islam et la réforme strictement politique des gouvernements arabes. C'est-à-dire, la sécularisation et la démocratisation

Quelques chiffres
Il y a 1,2 milliard de musulmans dans le monde.
Mais, contrairement à une idée reçue, ce n'est pas dans les pays arabes que l'islam constitue la plus grande concentration démographique. C'est plutôt en Asie. L'Inde, le Pakistan, le Bangladesh et l'Indonésie comptent chacun plus de 100 millions de musulmans. Sur ce 1,2 milliard, 85% sont de rite sunnite et seulement 15%, de rite chiite. Le chiisme est majoritaire en Iran, en Irak, au Liban et en Azerbaïdjan.

Il y a 4 millions de musulmans aux Etats-Unis. Sur les quelques seize millions de musulmans qui peuplent l'Europe, près de six millions vivent en France. Ils sont ou bien français, souvent d'origine maghrébine, ou bien de souche "gauloise" convertis à l'islam, ou bien encore des immigrés en situation régulière. 

Texte intégral
Extraits parus dans Le Spectacle du Monde , Avril 2008, sous le titre Islam, entre la foi et la loi

REPERE BIBLIOGRAPHIQUE
Sur l'histoire controversée de la collecte et de la rédaction du Coran, lire :
les travaux d'Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l'islam. - Entre écriture et histoire (Le Seuil, 2002) et Aux origines du Coran - Questions d'hier, approches d'aujourd'hui (Ed. Téraèdre, 2004)
Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, est le plus récent ouvrage où 27 experts ont essayé de soumettre le Coran au crible de la pensée critique (Robert Laffont, 2008, 982 p.)
Bernard Lewis, Que s'est-il passé ? L'islam, l'Occident et la modernité (Gallimard, 2002)
Mohamed Iqbâl, Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Du Rocher, 1996)
Samir Khalil Samir, Les raisons de ne pas craindre l'Islam (Presse de la Renaissance, 2007)
Youssef Seddik, L'arrivant du soir - Cet islam de lumière qui peine à devenir (L'Aube, 2007)
Freidoune Sahebjam, Reviens Mahomet, ils sont devenus fous (Grasset, 2007)
Thierry Camous, Orients /Occidents, 25 siècles de guerres (PUF, 2007)
Ali Abderrazik, L'islam et les fondements du pouvoir (La Découverte, 1994)
Alain de Libera, Thomas d'Aquin. Contre Averroès (Flammarion, 1994) - Averroès et l'averroïsme (PUF, 96) 

Publié dans Au delà
Écrit par
En savoir plus... 0

...... En octobre dernier, 138 personnalités de l'Islam avaient adressé aux responsables des Eglises chrétiennes du monde une lettre ouverte en vue de travailler à une parole commune des deux religions.Le 6 novembre suivant, le roi Abdallah d'Arabie saoudite était reçu par le pape Benoît XVI. Voici qu'en mars 2008, le roi vient de faire une étonnante proposition de collaboration entre juifs, musulmans et chrétiens. 
S'il est vrai que l'intention semble être d'abord un recentrage sur la morale supposée commune aux trois monothéismes, pour convenir ensemble "des moyens de sauver l'humanité", il n'en demeure pas moins que l'initiative d'une Conférence commune et internationale répond à la quête de dialogue de plus en plus nécessaire aujourd'hui.
Déjà le pape avait fort justement déclaré, en août 2005 à Cologne : "nous avons un grand champ d'action dans lequel nous nous sentons unis pour le service des valeurs morales fondamentales".
Mais l'on s'étonne, disions-nous, car le roi Abdallah est, dans son pays, le gardien d'un rigorisme musulman qui ne tolère pas la présence d'autres religions. La messe y est clandestine, et nous savons l'exemple d'un jeune sportif, baptisé protestant en France, obligé de "s'islamiser" pour jouer dans une équipe de football de ce pays.

Si le roi d'Arabie saoudite veut être crédible, il lui faut commencer par expérimenter chez lui ce qu'il veut initier ailleurs et au niveau mondial. Le Grand Rabbin d'Israël a manifesté un intérêt très vif pour sa proposition, et elle va dans le sens des dialogues respectueux et dignes que les Eglises chrétiennes ont engagé avec l'Islam et le Judaïsme.
Mais le discernement d'un beau et noble chantier pour le monde impose den vérifier la réalité possible au plus près de la vie ordinaire des gens.

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version