Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

L'art de l'insignifiance ou la mort de l'art

Dans les premiers jours de février 2004, les visiteurs du Musée Guggenheim d'Art contemporain de Bilbao pouvaient admirer sur les cimaises une peinture sur bois intitulée Tourbillon d'amour 1978 avec l'indication qu'elle avait été offerte par un mécène, Annika Barbangos, au Musée Guggenheim de New York. Le tableau représentait un coeur rouge qui s'évanouissait en spirale.
 

 

Cette oeuvre était en réalité une supercherie montée par un groupe inconnu, Mike Nedo, qualifié d' "Antéchrist de l'art", qui avait accroché au mur le tableau avec un morceau de Velcro. La scène, filmée avec un camescope, sera diffusée ultérieurement sur la télévision locale à deux reprises. Sur l'écran, un homme masqué déclarera que son groupe avait voulu démontrer deux choses : d'une part, que "n'importe qui peut être un grand artiste", et, d'autre part, que "n'importe quoi peut devenir une oeuvre majeure pourvu qu'elle soit diffusée de manière adéquate". Les responsables du Musée ont ouvert une enquête pour identifier les responsables de l'incident et "évaluer l'importance de l'affaire".

De l'oeuvre au non-art
L'affaire en elle-même est simple et prouve par l'absurde la justesse de la thèse la plus radicale de l'art contemporain, selon laquelle il n'y a plus de différence entre les oeuvres ni entre les auteurs, ainsi que celle, symétrique, selon laquelle il n'y a plus de sens critique chez les amateurs d'art contemporain puisqu'il leur est impossible de distinguer une oeuvre authentique d'un simple canular. La supercherie est ici également partagée entre l'exposition des oeuvres officielles et l'accrochage de l'oeuvre officieuse. Si n'importe qui peut introduire une toile dans un musée sans que personne parmi le public ou les responsables de l'institution ne s'en aperçoive, alors, effectivement, la thèse d'une indifférence totale des oeuvres, des gestes et des hommes sera vérifiée par l'absurde. Selon le mot d'Andy Warhol, tout homme pourra enfin connaître la gloire d'être célèbre et reconnu un temps par l'ensemble de la société.

L'art contemporain relève-t-il bien de l'insignifiance comme il le proclame lui-même par la bouche de ses artistes et de ses théoriciens ? Mon propos ne concerne pas toutes les manifestations de l'art d'aujourd'hui, ce qui relèverait d'une enquête infinie, ni, a fortiori, de l'art moderne en sa totalité, que l'on pourrait faire remonter à Manet avec Le déjeuner sur l'herbe de 1863. Je me limiterai à l'art officiel qui est reconnu, sous l'expression admise d' "art contemporain", par les institutions publiques, les musées internationaux, les instituts des Beaux-Arts, les galeries et les hôtels des ventes, et qui occupe les revues spécialisées comme les ouvrages théoriques sur l'art. Cet art contemporain devenu officiel, sinon académique, concerne essentiellement les arts plastiques, la peinture en premier lieu, et toutes les formes d'installations plus ou moins complexes disposées dans un lieu donné. Les autres formes d'art, qui échappent à la représentation, sont moins concernées par ce vertige de l'insignifiance dans la mesure où ils sont moins exposés, du fait de la résistance imposée par leurs objets, à la tentation de l'anéantissement de l'oeuvre. La musique, hormis chez John Cage et ses partitions silencieuses, exige une technique complexe, du sérialisme au jazz et de l'opéra à la comédie musicale, qui interdit à n'importe qui de faire n'importe quoi. L'architecture est tenue par ses calculs, la résistance des matériaux, les impératifs de sécurité et les exigences de fonctionnalité du bâtiment. Aucun plaisantin ne pourrait construire un musée similaire à celui de Bilbao et l'introduire subrepticement dans la ville en abusant les promoteurs comme le public à l'image du groupe Mike Nedo. Le cinéma, en dépit d'Andy Warhol qui, dans Sleep, proposait six heures et demie de plan fixe sur un dormeur et dans Eat quarante-cinq minutes de plan fixe sur un mangeur de champignons, se nourrit de mouvements de camera, d'images et de montage qui imposent une construction artistique aussi bien qu'une production industrielle rigoureuses. Le théâtre et la danse, à leur tour, ne peuvent se maintenir dans le néant d'une représentation sans sujet ni acteurs, en dépit des efforts de Ben et du groupe Fluxus qui, en 1966, à Nice, proposaient la pièce Personne dans un théâtre où le rideau se levait et se baissait à 21 h 30 et dans lequel le public n'était pas admis. Le néant absolu ne souffre pas la répétition. C'est donc bien la peinture, en tant que représentation stable du monde disposée sur un plan de vision fixe qui est concernée par la crise de l'esthétique contemporaine qui a peu à peu détruit tous les principes qui définissaient une oeuvre d'art. Traditionnellement, celle-ci se situait à la rencontre d'une pensée et d'un matériau pour engendrer un monde spécifique à la suite d'un processus de création dynamique, au sens où l'entendait Paul Klee : "L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible". Et ce qui est ainsi rendu visible, l'invisible, c'est la forme ou l'idée qui commande le pouvoir énergétique de l'oeuvre, assimilée par Klee à la "genèse" (Genesis) du monde. Ainsi Fra Angelico, dans l'une de ses huit Annonciations, par exemple celle du couvent San Marco à Florence, vers 1438, parvenait-il à rendre manifeste une inspiration qui relève de l'invisible absolu.

Je ne proposerai donc pas une critique globale de l'art contemporain, mais une analyse de ses réalisations, de ses intentions et de ses prétentions à esthétiser n'importe quel objet, ou absence d'objet, qu'il s'agisse du quelconque, du banal, de l'insignifiant, de l'ignoble, de l'abject, voire du néant, pour en faire ce que l'on appelait jadis une "oeuvre d'art", ou, à tout le moins, un objet, une situation ou un événement qui est censé relever de l'art, et, à ce titre, se situer dans un musée ou un espace d'exposition. De tels essais, quels que soient les raisonnements qui tentent de les justifier, échappent au domaine artistique proprement dit et sont les manifestations, si l'on tient à conserver le terme, d'un art de la régression, c'est-à-dire d'un art barbare qu'il faudrait écrire Barb-Art pour en souligner nominalement la décomposition.
Maurice Denis définissait en 1912 le tableau comme "une surface plane rehaussée de couleurs en un certain ordre assemblées" (Théories 1890-1910). Depuis cette date, les critiques ont tendu à assimiler l'évolution de la peinture moderne à une conquête de la planéité. On reconnaît la thèse célèbre de Charles Greenberg développée dans Art et culture en 1961. Le peintre et son public n'auraient plus à se soucier de la représentation de la réalité, que ce soit sous la forme du sujet, du thème ou, selon le mot de Cézanne, du motif, pour se concentrer uniquement sur une surface couverte de couleurs. Pour gagner en planéité, l'art pictural pourrait encore se réduire à la simple surface de la toile, dénuée de couleur, et bientôt à la disparition de la toile elle-même. C'est le cas de la shaped canvas, ou "toile façonnée", de Frank Stella qui transformait le tableau en cadre et l'accrochait au mur sans rien au milieu, en dehors évidemment du mur. On a pu aller jusqu'à la suppression du tableau lui-même, c'est-à-dire de l'objet réel que l'on nommait habituellement un "tableau". Le 28 avril 1958, à la galerie parisienne Iris Clert, Yves Klein inaugurait son exposition "L'époque pneumatique. La spécialisation de la sensibilité à l'état matière première en sensibilité picturale stabilisée". L'entrée était de 1 500 F, et le public composé de trois mille personnes. Les visiteurs trouvèrent la galerie entièrement vidée, jusqu'au téléphone, et l'intérieur repeint en blanc. Le cocktail offert pour le vernissage, devant des cimaises absentes, colora en bleu Klein l'urine des invités. Deux ans plus tard, Arman donna la réplique à son confrère en inaugurant l'exposition Le plein dans la même galerie bourrée d'objets hétéroclites jusqu'au plafond ; l'artiste avait renoncé au dernier moment à y déverser une benne d'ordures du fait des impératifs d'hygiène imposés par la ville de Paris.

On peut penser que la rupture artistique, en matière de peinture, vient de Malevitch, en 1915, avec son Carré noir, bientôt suivi en 1919 par un Carré blanc sur fond blanc tout aussi impénétrable. Le peintre russe se proposait explicitement de réfuter l'existence du monde, tel qu'il s'offre à nous, au profit de qu'il nommait "le monde blanc de l'absence d'objets" compris comme "la manifestation du rien libéré". La logique de ce manifeste, exposé dans l'ouvrage de 1927, Le monde sans objets, revenait à promouvoir un monde sans oeuvres et, donc, un monde sans monde, puisque la suppression programmée de l'oeuvre interdit tout recours et toute ouverture au monde. On comprend que Malevitch ait proposé de détruire les musées après avoir récusé le monde dans son suprématisme. Il laissait le champ libre à tous les épigones qui, de façon toujours plus radicale, allaient au cours du siècle raturer, démembrer, détruire l'oeuvre pour mieux ériger leur personnalité sur les ruines de l'art. On pourrait multiplier les exemples de cette volonté d'anéantissement qui justifie la remarque de Nietzsche à propos du nihilisme moderne : "L'homme préfère vouloir le néant que ne rien vouloir du tout". En avril 1970, un artiste nommé Lawrence Weiner rédigea une "oeuvre d'art", présentée comme telle, qui parut dans la revue Arts Magazine sans la moindre référence à une quelconque expérience visuelle. Le texte se limitait à ces quatre brefs paragraphes : " 1. L'artiste peut édifier l'oeuvre - 2. L'oeuvre peut être inventée - 3. L'oeuvre n'a pas besoin d'être édifiée. Chacun de ces trois points étant égal et conséquent avec l'intention de l'artiste, la décision quant à la condition appartient au récepteur à l'occasion de la réception". Il est frappant de constater à quel point, dans la peinture et les techniques visuelles qui lui sont apparentées, le refus du sens de l'oeuvre a été poussé jusqu'à la suppression de celle-ci, soit par la substitution d'une déclaration comme celle de Lawrence Weiner à l'oeuvre réelle, le mot prenant littéralement la place de la chose, soit par la suppression volontaire d'une oeuvre antérieure qui est purement et simplement anéantie. Le cas d'école bien connu est celui de Robert Rauschenberg qui exécuta en 1953, dans tous les sens du terme, une oeuvre intitulée Erased De Kooning Drawing : ce "désoeuvrement" consistait à effacer, à l'issue d'un mois de travail intense et l'usure consommée de quarante gommes, un dessin du peintre De Kooning avec l'accord de ce dernier. L'oeuvre entière de Rauschenberg tenait dans son travail d'effacement, et donc de suppression, qui mit fin, non seulement au dessin initial, mais à l'effacement lui-même. On voit que ce n'est plus simplement la dimension éternitaire de l'oeuvre qui est ici ébranlée, mais sa dimension temporelle elle-même puisqu’elle est vouée à disparaître dans le néant en ne laissant, après, elle que la trace du souvenir. En dépit de ce radicalisme, on peut aller plus loin encore, et, en remontant en arrière par une sorte de repentance, dénier au passé le droit d'avoir créé des oeuvres d'art. Ce fut le cas de Malevitch qui, dans une apostrophe célèbre, interdisait à Michel-Ange de sculpter son David. "Michel Ange a fait violence au marbre, a mutilé un morceau de pierre magnifique", écrivait-il avec indignation. "Le marbre gâché était souillé dès le début par la pensée de Michel Ange sur David". Avec cet interdit, ce n'est plus l'oeuvre qui est coupable d'exister, ou d'avoir existé ; c'est la pensée elle-même qui ne doit plus offrir une intention signifiante et permettre à la statue de venir au monde. L'acte artistique est nié dans son processus interne de création comme dans le geste même qui vient informer le matériau. Et l'exigence classique de fécondité, inhérente à l'oeuvre d'art, se voit niée par une volonté de stérilité inhérente cette fois à l'artiste qui, tel Néron murmurant à sa mort : Qualis artifex ! en souvenir de l'incendie de Rome, ne parvient à régner que sur les ruines de son propre empire. L'avènement de l'artiste moderne signe la mort de l'art.

Du sens au non-sens 
Si la peinture, les formes plastiques, les installations, les happenings, en un mot tous les objets, les gestes ou les comportements qui revendiquent l'étiquette d' "art contemporain", se trouvent à la frontière d'un néant artistique dont les artistes ou les critiques font leur miel, c'est dans la mesure où ils ont choisi de refuser la dimension du sens. La révolte des artistes contre l'existence de l'objet d'art met en cause sa réalité objective en tant que telle qui fait de l'oeuvre, dès qu'elle accède à son propre statut, une entité aussi stable et permanente que le monde lui-même. La disparition du sens, au profit d'une confusion généralisée des divers éléments esthétiques, censés être "esthétisables", se reconnaît d'entrée au fait qu'il n'y a plus de grand sujet, ni de sujet tout court, comme dans la peinture traditionnelle où le contenu du tableau supportait et conditionnait la forme picturale. Tout est devenu objet d'un discours et d'une pratique esthétiques depuis que le romantisme a accueilli le laid ou le monstrueux - que l'on pense à Goya ou à Victor Hugo dans la préface de Cromwell. Le banal, le médiocre, le quelconque, le pauvre, l'inintéressant, le moche, l'indigent, voire l'ignoble, l'ordure, le répugnant, le scatologique, l'abject, choisis avec le dessein de surprendre et de choquer, sont susceptibles d'entrer dans le monde de l'art. Les objets de récupération de Tony Cragg, les poubelles de Spoerri, les boîtes de conserve (Campbell Soup, 1962) ou les boîtes de tampon à récurer (Brillo Box, 1964) d'Andy Warhol, les éclaboussures de plomb fondu sur un mur (Splashing de Richard Serra, 1968), les lambrics de résine suspendus à des crochets (Seven Poles, 1970) d'Eva Hesse, les chaises couvertes de graisse de Joseph Beueys (1964), les images d'abattoirs d'Éli Lothar ; les nus encadrés, non par des colonnes, mais par des étrons agrandis (Naked Shit Pictures, 1995), c'est-à-dire des nus de pure merde de Gilbert et de George, les imageries fécales de Noritoshi Hirakawa côtoient dans les salles d'exposition des musées internationaux les scarifications du Body Art ou les opérations chirurgicales d'Orlan au cours desquelles l'artiste boursoufle de façon monstrueuse son visage avant de vendre les clichés aux plus grandes galeries.

Certes, la réflexion artistique depuis l'Antiquité n'ignorait pas que l'imitation des pires horreurs, en premier lieu dans la tragédie, libère les passions des spectateurs en idéalisant leur représentation. La distance de la fiction, et c'est par cette distance que naît le sens, permet la purgation des affects, la catharsis dont parlait Aristote. Mais il s'avère nécessaire, pour parvenir à cette libération qui procure un plaisir d'ordre esthétique, que l'art transfigure le donné immédiat par un travail constant sur la forme et le matériau. Lorsque la réalité se donne à nu, en supprimant toute distance, la signification recherchée échoue dans l'indifférence de l'insignifiant. Quand tout fait sens, rien n'a de sens, et quand tout est porteur de valeur, de l'excrément au déchet, rien n'a de valeur puisque toutes les choses deviennent interchangeables. Il est alors nécessaire, pour réveiller l'intérêt des spectateurs blasés, de multiplier les provocations en opérant sur de nouveaux objets délaissés par l'art ou en supprimant toute forme au profit de l'esthétisation du je ne sais quoi ou du rien du tout. Un projet de Claude Gintz pour le Musée d'Art Moderne de Paris s'intitule ainsi "De l'informe à l'abject" ; il définit assez bien le trajet historique des manifestations les plus nihilistes de l'art contemporain. Le sculpteur Christian Lemmez présentait il y a quelques années au Musée d'Art Moderne de Copenhague sept gorets en putréfaction, dont chacun était proposé à la vente au prix de 60 000 F ; pour l'occasion, un système d'aération avait été installé par le Musée afin d'évacuer les odeurs. L'exemple le plus provocant de cette régression vers l'abject qui, en même temps, abaisse autant qu'il est possible l'action artistique, est celui de Piero Manzoni qui mit en conserve dans 90 boîtes sa Merda d'artista pour la vendre au gramme en suivant les cotations de l'or. Chaque boîte était ainsi étiquettée : "Contenu net 30 gr ; conservée au naturel, produite et mise en boîte en mai 1961 ; produced by Piero Manzoni ; made in Italy". L'ouverture, en 1989, de l'une de ces boîtes à la galerie Pailhas de Marseille, fut considérée comme une performance artistique par le plasticien français Bernard Bazile. Cet acte d'excrétion, et non de création, justifie à n'en pas douter l'interprétation selon laquelle, au sens littéral du terme, l'art contemporain, c'est de la merde.

Toutes les manifestations de cet art du non-sens reviennent en dernière instance à choisir délibérément l'insignifiant en tant qu'insignifiant, c'est-à-dire à récuser la possibilité pour l'art d'exprimer du sens. Déjà l'urinoir de Marcel Duchamp, en 1917, en tant que ready-made, n'était pas considéré par son auteur comme une oeuvre d'art bien qu'elle fut signée R. Mutt et dénommée Fontaine. Il s'agissait, comme on sait, d'un urinoir anonyme strictement identique aux autres urinoirs industriels. L'artiste Pierre Pinoncelli l'utilisa en conséquence le 24 août 1993 en urinant dedans avant de lui asséner des coups de marteau au Carré d'Art de Nîmes ; il prétendit ainsi avoir donné à son comportement, à son tour, le statut d'oeuvre d'art. Dans la même lignée, on se souviendra que Paul-Armand Gette avait exposé ses oeuvres, non dans le musée du centre Georges-Pompidou, à Beaubourg, mais dans les toilettes de ce musée. L'objet ordinaire, naturel ou factice, artisanal ou industriel, mais aussi le moindre geste, voire la moindre posture, serait-elle immobile - comme James Lee Byars qui, à la Documenta de Cassel en 1972, limita son intervention d'artiste à la station debout, dos au public, sur la façade du musée - sont censés devenir des éléments esthétiques dès lors qu'ils sont présentés comme tels par leurs auteurs. Il n'y a plus de distance, ou, selon l'expression de Walter Benjamin, d'aura, entre l'oeuvre et le spectateur, l'objet esthétisé ne participant qu'à lui-même, à l'état brut. Le banal en tant que banal, aussi bien que l'ordure en tant qu'ordure, sont tous deux des modalités de l'insignifiant en tant qu'insignifiant. En 1977, Pierre Rostang, critique d'art et expert international, donnait ce certificat d'authenticité au "mètre carré artistique", un morceau de Tergal ordinaire acheté chez un grossiste et vendu cent trente fois son prix d'achat : "Je certifie que le mètre carré artistique de Fred Forrest constitue au double plan du geste et de l'objet une oeuvre d'art authentique conçue, présentée et vendue comme telle".

On peut aller plus loin que l'ordure ou la dérision et introduire dans l'art l'ignominie et le blasphème tout en neutralisant leur violence par ce même souci d'insignifiance qui égalise "le geste et l'objet", selon l'expression de Pierre Rostang. Prenons deux cas précis dans le théâtre et dans la peinture. Le 25 juillet 2000 à Avignon, l'Anglais Pip Simmons et le Hollandais Rudy Engelander présentaient leur pièce An die Musik qui montre des juifs prisonniers dans un camp de concentration humiliés et torturés, une femme mise à nu étant pendue par les bras pour recevoir un seau d'eau à toute volée. Le critique du Monde Michel Cournot écrira, le 29 juillet, sous le titre "Le spectacle de l'abjection" : "Cette pièce [….] est une monstruosité" ; ce n'est rien d'autre qu' "une abjection spectaculaire pour voyeurs maladifs sadiques". Parallèlement, une exposition du Musée du Louvre, en novembre 2001, intitulée "La peinture comme crime", proposait des gravures classiques de Goya et de William Blake comparées à des photographies d'actions orgiaques et masochistes d'artistes contemporains. L'exposition, refusant toute distance et toute hiérarchie, mélangeait des séances d'automutilations d'actionnistes autrichiens (l'un se tailladait les cuisses à coup de rasoir, l'autre vomissait un liquide brun sur les oreilles d'un homme bâillonné, une femme nue suffoquait sous des giclées ininterrompues de sang de veau sur le visage et les seins, etc.) avec des photographies et des vidéos de prisonniers juifs à Auschwitz en pyjama rayés. Quant au blasphème, je me contenterai de mentionner, dans la lignée du Piss Christ d'Andres Serrano de 1987 : un crucifix plongé dans l'urine, l'exposition de la Royal Academy de Londres en septembre 1997, Sensation, avec des oeuvres de la collection de Charles Saatchi, le magnat de la publicité. On pouvait voir une Sainte Vierge entourée de clichés pornographiques et de bouses d'éléphants de l'artiste Christ Ofili ainsi que le tableau Myra, portrait de Myra Hindley, la meurtrière des Landes qui avait tué plusieurs enfants : son portrait était composé d'une juxtaposition d'empreintes de mains d'enfants. Plus récemment enfin, en octobre 2000, une exposition intitulée "Apocalypse : la beauté et l'horreur dans l'art contemporain", toujours à la Royal Academy, présentait une œuvre de Maurizio Cattelan, "La neuvième heure", qualifiée de slapstick blasphemy, comprenons "blasphème burlesque", dans laquelle le pape Jean-Paul II tenant un long crucifix de ses deux mains était couché, écrasé par une météorite, au milieu d'innombrables éclats de verre.

On comprend qu'un certain nombre de critiques spécialisés dans l'art contemporain, lassés de ces provocations, aient pris leur distance à l'égard de ces pratiques. Robert Hughes, l'historien d'art le plus célèbre des États-Unis, et critique du magazine Time, n'a pas hésité dans ses American Visions, en 1997, à qualifier de "farce obscène" le marché de l'art new-yorkais et à conclure son ouvrage par cette sentence sans réplique : "Du point de vue artistique, nous vivons une époque de merde". En France, Jean Clair s'est montré plus modéré dans le style, mais tout aussi cruel dans les analyses en mettant en cause le formalisme des avant-gardes, en premier lieu l'abstraction et l'expressionnisme, qui ont précédé, avec "la catastrophe des images", "la catastrophe des corps" (1). De façon plus générale, le même auteur, Directeur du Musée Picasso et du Centenaire de la Biennale de Venise en 1997, récusera dans ses Considérations sur l'état des Beaux-Arts, et dans d'autres ouvrages, la négation systématique de la tradition picturale au profit d'un art iconoclaste qui n'éveille aucune surprise, ni aucune condamnation tant le public demeure indifférent à ces excès : "Pourquoi ne voit-on guère dans les musées d'art moderne qu'insignifiance, formalisme, intellectualisme vide ou dérision, et surtout, surtout, cette masse accablante d'oeuvres abstraites, vidées de toute substance, désolées, décharnées ?" (2)
On doit convenir qu'une grande partie de l'art contemporain officiel, et cela dans tous les pays occidentaux, s'est vouée à l'insignifiance, moins peut-être pour élever le n'importe quoi à la hauteur de l'art, ce qu'à tout prendre la peinture classique faisait avec ses natures mortes, que pour dénier à l'art le pouvoir de faire sens. L'art contemporain est fondamentalement nihiliste ou n'est pas, dans une spirale de radicalité qui le conduit à nier l'art lui-même, et non seulement l'oeuvre. L'un des plus grands spécialistes de cet art contemporain, le philosophe américain Arthur Danto, dans son Beyond the Brillo Box en 1992, traduit sous le titre Après la fin de l'art, reconnaît que l'art traditionnel a disparu depuis la généralisation de l'objet quelconque comme la boîte à récurer sérigraphiée par Warhol. Et il précise ainsi sa pensée : "Le musée qui avait été un temple de la beauté s'est transformé en un genre de foire culturelle" (3). Dans une foire, ancienne ou moderne, on peut trouver de tout, et n'importe quoi, par exemple une fenêtre cassée et une toile de maître. Nelson Goodman fera fond sur cet exemple, pour défendre l'inconsistance de l'art contemporain qui met sur le même pied tous les objets, en écrivant de façon ironique : "Je peux me servir d'un tableau de Rembrandt pour remplacer une fenêtre cassée". On peut douter que le critique américain mette en pratique un tel acte s'il lui arrivait de posséder un jour un tableau du peintre flamand. Au demeurant, il aurait dû préciser si son action était réversible et s'il pouvait se servir d'une fenêtre cassée pour remplacer un tableau de Rembrandt.

De l'objet au sujet
Dans un article retentissant de Libération en date du 20 mai 1996, "Le complot de l'art", Jean Baudrillard écrivait : "L'art contemporain est nul" et ironisait sur la duplicité de cet art : "revendiquer la nullité, l'insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu'on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu'on est déjà insignifiant. Prétendre à la superficialité en termes superficiels". Il suscitait ainsi la colère des artistes et des critiques mis en cause, alors que le sociologue ne faisait que constater leur logique de nullité revendiquée sous la forme du triple refus de l'oeuvre, de l'art et de la création. C'est Harold Rosenberg, l'un des plus célèbres spécialistes de l'art contemporain, qui reconnaissait dans La tradition du nouveau, que, "pour être de l'art moderne, une oeuvre n'a pas besoin d'être moderne, ni d'être de l'art, pas même d'être un oeuvre […] Un morceau de bois trouvé sur une plage devient de l'art" (4). On répond généralement à cette constatation, en forme d'objection contre l'objet quelconque, que l'art contemporain cherche moins à affirmer l'objet d'art que l'objet esthétique. Or, selon la formule souvent citée de Nelson Goodman, on qualifie d' "esthétique" n'importe quel objet "quand il fonctionne esthétiquement". Mais à quelles conditions un objet fonctionne-t-il esthétiquement ? Quelle est l'autorité qui en décide ? Il n'y a qu'une seule réponse. Un objet est reconnu comme esthétique, c'est-à-dire un objet est esthétisé, quand l'artiste ou le critique le déterminent comme tel et lui imposent une forme esthétique. Il s'agit là d'un fiat, d'un décret impératif étranger à la réalité de la chose considérée, qui, par le pouvoir souverain de la seule énonciation, confère le statut d' "esthétique", et non de "commercial", d' "industriel" ou de "financier", à n'importe quel objet, geste ou action du monde, ou, au contraire, le lui retire. Nous sommes ici en présence de ce que les linguistes appellent un énoncé performatif. Il est d'ailleurs remarquable que beaucoup d'artistes contemporains ne parlent plus en termes d'oeuvres ou de réalisations, mais de "performances". Mais une performance se ramène en fait, comme on le constate à la lecture des programmes des musées ou des galeries, à l'énoncé performatif du geste de l'artiste ou du refus du geste. L'illustration la plus radicale, et la plus définitive, est celle du sculpteur Robert Morris. Le 15 novembre 1963, il déclarait officiellement par un acte notarié exposé depuis lors au MOMA de New York, son intention à l'égard de sa construction en métal Litanies : "Je, soussigné, Robert Morris, auteur de la construction en métal Litanies, et décrite dans la première pièce à conviction jointe, retire à ladite construction toute qualité esthétique et tout contenu, et déclare à compter de ce jour ladite construction dépourvue de telle qualité ainsi que de contenu".

Un tel refus délibéré, non seulement de la dimension artistique constitutive de l'objet, mais même de la valeur esthétique propre au sujet, témoigne de la tentation nihiliste qui taraude de façon continue l'art contemporain. On peut supposer, puisque les formes artistiques ont toujours reflété l’état des civilisations, que les productions contemporaines renvoient au nihilisme latent de nos sociétés, et, bien entendu, des individus qui les composent. Heidegger voyait comme l'une des caractéristiques essentielles des Temps modernes ce qu'il nommait "l'entrée de l'art dans l'horizon de l'esthétique" : cela revenait à affirmer l'entrée de l'art dans l'horizon du nihilisme. Cette modification de l'horizon a consisté à déréaliser au maximum l'oeuvre, ou même l'objet artisanal, en lui déniant toute réalité significative au profit de la libre appréciation du sujet, ce que l'on appelle depuis Balthasar Gracian et surtout depuis Kant, le "goût". Le remplacement du jugement objectif sur la beauté ou la grandeur d'une oeuvre par un jugement subjectif - en termes de saveur - qui apprécie ou rejette ce qui s'offre à lui en fonction de choix nécessairement multiples, changeants et contradictoires, en un mot relatifs aux impressions aléatoires des individus, est au fondement de l'esthétique contemporaine. À ce titre, il signe le dépérissement de l'art comme représentation des significations objectives du monde. Jean Molino a pu écrire, dans L'art d'aujourd'hui, que "le passage à l'esthétique est un événement désastreux dans l'histoire de la théorie de l'art" (5). En effet, ce que l'on appelle depuis le XVIIIe siècle l' "esthétique", en tant que théorie et pratique générale de l'art, n'est plus fondé sur le processus de création, comme dans les formes d'art classique, mais sur la sensation perçue par le sujet, qu'il soit artiste, client ou amateur. Ce qui devient primordial, c'est l'émotion ressentie par le sujet par le biais d'une sensation, en grec aisthésis, qui est en droit indifférente à l'objet visé, à l'oeuvre considérée et au monde lui-même tel qu'il nous est donné par la grâce de l'oeuvre.
On peut le constater en rapprochant Marcel Duchamp de Kant. Toute l'esthétique kantienne, qui joue dans l'ordre de la sensibilité artistique le même rôle directeur que l'éthique kantienne dans l'ordre de la sensibilité morale, tient à cette analyse de la Critique de la faculté de juger : "Pour jouer le rôle de juge en matière de goût, il ne faut pas se soucier le moins du monde de l'existence de l'objet, mais bien au contraire être indifférent en ce qui y touche". Et Kant précise en ces termes sa pensée : le jugement de goût ou de dégoût "ne peut être que subjectif " (6), parce qu'il est un jugement réfléchissant qui, à l'inverse des jugements déterminants rapportés à leur objet, ne réfléchit que le sujet, c'est-à-dire celui qui regarde l'oeuvre, et non le créateur, celui qui la façonne. Marcel Duchamp, plus d'un siècle plus tard, ne dira pas autre chose : "Il faut parvenir à quelque chose d'une indifférence telle que vous n'ayez pas d'émotion esthétique. Le choix des ready made est toujours basé sur l'indifférence visuelle en même temps que sur l'absence de bon ou de mauvais goût" (7). On constate ici que le primat du sujet absolu, qu'il soit artiste ou spectateur, parvient à annuler, par cercles décroissants, le monde artistique, les œuvres, les objets, les matériaux, les émotions esthétiques elles-mêmes pour ne plus laisser place qu'à la seule décision du sujet. Nouveau dieu, celui-ci confère ou refuse par son fiat, la dimension esthétique à ce qu'il énonce et qui, à la limite, peut très bien ne pas exister. Nous sommes passés insensiblement de la représentation du monde, ou de l'invisible, à l'expression d'un sujet privé de monde qui se considère comme un sujet quelconque au même titre que l'objet quelconque qu'il regarde, rejette, nomme ou refuse de nommer. On voit l'échec de cette esthétisation de l'objet qui, prétendant se passer de l'art, en vient à se passer de l'émotion esthétique elle-même. L'impératif de Warhol, "Tout peut être de l'art", et celui de Duchamp, "Il faut parvenir à l'indifférence", s'avèrent aussi catégoriques, et aussi peu argumentés, que l'impératif de Joseph Beueys : "Chaque homme est un artiste. C'est même là ma contribution à l'histoire de l'art". Cette déclaration définitive était inscrite en gros caractères sur la façade du Centre Georges Pompidou lors de la rétrospective de l'artiste. En un style plus ludique, Ben n'a jamais dit autre chose. Citons quelques sentences : "Je préfère dormir que faire de l'art" lisait-on dans sa rétrospective au MAMAC de Nice du 17 février au 27 mai 2000 ; "La vérité est que je préfère la vie à l'art" ; en 1993 à Beaubourg : "J'emmerde l'art" ; et, pour clore la série : "Je soussigné Ben Vautier déclare authentique oeuvre d'art l'absence d'art", en 1963.

À la vacuité d'un monde, qui n'est plus à explorer, répond la vanité de l'artiste qui n'a plus rien à éprouver en dehors du vide de ses déclarations. D'où vient cette vacuité, en laquelle nous pouvons reconnaître la marque du nihilisme contemporain ? D'une perte de la foi, non seulement en l'existence de Dieu comme l'avait pressenti Nietzsche, mais dans l'existence même du monde, occulté par l'ombre du sujet. La récusation de l'oeuvre, en tant qu'objet matériel porteur de sens occupant une place privilégiée dans l'espace et dans le temps, est une récusation du monde, dans sa dimension physique, le cosmos, comme dans son héritage historique, la culture. Chirico faisait remonter à l'école impressionniste la décadence de l'art de peindre : la perte du métier, le sensualisme facile, le renoncement aux préoccupations métaphysiques, ce que Chirico nommait "le spectral" et Paul Klee "l'invisible". Il justifiait ainsi, du point de vue du peintre, le jugement sans appel de Claude Lévi-Strauss. Dans un article célèbre de la revue Le débat, l'ethnologue mettait en cause le principe esthétique fondateur du mouvement impressionniste. "L'impressionnisme a démissionné trop vite en acceptant que la peinture eut pour seule ambition de saisir ce que les théoriciens de l'époque ont appelé la physionomie des choses, c'est-à-dire leur considération subjective, par opposition à une considération objective qui vise à appréhender leur nature" (8). Et Lévi-Strauss de rejeter ce qu'il nommait "l'impasse impressionniste" produite par une société amorphe et anomique, incapable de se hausser à la hauteur de l'oeuvre et de la vérité du monde. On pourrait encore la nommer l'impasse esthétique puisqu'elle concerne l'impasse finale de toute subjectivité dès qu'elle s'affronte à la réalité : "Une complaisance de l'homme envers sa perception s'oppose à une attitude de déférence, sinon d'humilité, devant l'inépuisable richesse du monde".

L'empire moderne de l'esthétique signe la mort de l'art dans le saccage de l'oeuvre. Pour Chirico, Munich avait été le berceau des deux grandes calamités du XXe siècle : "la peinture moderne et le nazisme" (9). On peut se demander, avec Jean Clair qui cite la remarque du peintre italien, si le délire des divers avant-gardes n'a pas été lié à l'éclipse de l'homme dans les différentes manifestations de l'art contemporain : "l'extermination de l'humain en l'homme avait été ainsi précédé par le désastre de sa représentation"(10). Sans aller aussi loin, on est en droit de s'interroger sur l'évolution de pratiques esthétiques qui ont prétendu se passer de la tradition, du métier, et de l'enseignement constant de toutes les formes d'art qui nous ont précédés dans les civilisations antérieures. Picasso, le peintre qui représente le symbole majeur de l'art moderne, se montrait pour sa part réticent à l'égard du refus de la tradition picturale sous le prétexte d'un rejet de l'académisme ; cette prétendue libération à l'égard du passé lui paraissait être une "limitation terrible". Et il ajoutait : "Quand l'artiste commence à exprimer sa personnalité, ce qu'il gagne en liberté, il le perd en ordre, et c'est très mauvais de ne plus pouvoir s'attacher à une règle" (11). Il risque même de pousser le refus de l'ordre jusqu'au refus de la vie. Un jeune peintre japonais se suicide en 1959 en se jetant du haut d'un immeuble sur une toile étendue dans la rue. La mort de l'artiste accèdera au statut d'oeuvre posthume par le legs de sa toile ensanglantée au Musée d'Art Moderne de Tokyo.

Conclusion
Selon le mot d'Allan Caprow, "le mot 'art' pourrait bien devenir un mot vide de sens", au même titre, nous l'avons vu, que le mot "beauté" ou le mot "oeuvre" (12). Les plasticiens les plus radicaux, ou les plus sincères, n'ont pas hésité à reconnaître qu'il s'agissait bien de mettre fin à l'art à travers les oeuvres ou les objets habituellement qualifiés d' "artistiques". Dans son "Éclipse de l'oeuvre d'art", Robert Klein n'hésitait pas ainsi à écrire : "Si l'on pouvait concevoir un art qui se passerait d'oeuvres (on s'y efforce), aucun mouvement anti-artistique n'y trouverait à redire. Ce n'est pas à l'art qu'on en veut, mais à l'objet d'art" (13).

Au cours du dernier siècle, on est passé de l'oeuvre à l'acte, de l'acte à l'artiste, et de l'artiste au "je" et au "jeu" de n'importe qui pour justifier le n'importe quoi réalisé n'importe où et n'importe comment. L'idolâtrie du contemporain n'est alors rien d'autre que l'idolâtrie du sujet qui a voulu rompre tous les ponts avec le monde du sens. Yves Klein énonçait en ces termes le mot d'ordre de la peinture contemporaine qui est une déclaration de guerre à tout ce qui n'est pas le peintre lui-même : "Un peintre doit peindre un seul chef d'oeuvre : lui-même, constamment". Et il ajoutait à propos des peintres et des poètes : "Leur présence et le seul fait qu'ils existent comme tels, c'est leur grande et unique oeuvre" (14). Je préfère laisser la parole, pour lui répondre, à un autre peintre, Balthus, dont l'art ouvert au monde était dépouillé de toute subjectivité : "S'il n'y a plus de peintres aujourd'hui, de moins en moins en tout cas, c'est parce qu'ils ne veulent plus regarder les choses extérieures. Ils prétendent puiser en eux, dans leurs individus, et faire des oeuvres avec ça. C'est une erreur. Quel peintre pourrait inventer quoi que ce soit d'intéressant, vraiment d'intéressant ? Pas un". Et Balthus d'ajouter, à l'encontre de Georges Bataille qui prétendait qu’à force de regarder un objet, on le détruit : "Giacometti et moi, nous lui répondions qu'à l'inverse, quand on regarde un objet, on demeure au-dessous de ce qu'il est, de sa compréhension" (15).

(1) J. Clair, Malinconia. Motifs saturniens dans l'art de l'entre-deux guerre, Paris, Gallimard, 1996, p. 11
(2) J. Clair, Considérations sur l'état des Beaux-Arts. Critique de la modernité, Paris, Gallimard, 1983 ; 1989, p. 86
(3) A. Danto, Après la fin de l'art (1992), Paris, Le Seuil, 1996, p. 26
(4) H. Rosenberg, La tradition du nouveau (1959), Paris, Éditions de Minuit, 1962, p. 35
(5) J. Molino, L'art d'aujourd'hui, Paris, éditions du Félin, 1993, p. 165
(6) É. Kant, Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, p. 49-50. Souligné par Kant
(7) M. Duchamp, Ingénieur du temps présent, Paris, Belfond, 1967, p. 801
(8) C. Lévi-Strauss, "Le métier perdu", Le débat, n°10, mars 1981, p. 6
(9) G. de Chirico, Mémoires, Paris, La Table ronde, 1965, p. 6
(10) J. Clair, Malinconia, op. cit., p. 12
(11) F. Gilot et C. Lake, Vivre avec Picasso, Paris, Calmann-Lévy, 1965, p. 67
(12) A. Caprov, L'art et la vie confondus, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1966, p. 114
(13) R. Klein, "L'éclipse de l'oeuvre d'art", La forme et l'intelligible, Paris, Gallimard, 1970, p. 407
(14) Y. Klein, "Quelques extraits de mon journal en 1957", Yves Klein, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1983, p. 178
(15) Balthus, "Monsieur le Comte", entretien avec Philippe Dagen, Le Monde, 4-5 août 1991

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
Candide et la leçon d'humanisme

(...) (site endommagé en 2013)
s'interroge, à travers une fable à la manière de Voltaire, sur l'étrange refus contemporain de laisser le Pape en appeler à la sagesse des comportements.
"Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra à bout de ... l'addiction au tabac, avec ses conséquences, l'augmentation des cancers des poumons, de la vessie, etc. Bien sûr, mettre des filtres sur les cigarettes peut limiter les dégâts. Mais leur présence donne aux fumeurs une fausse sécurité, et leur éviter de s'interroger sur leurs motivations et leurs responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation; il faudrait apprendre aux gens à maîtriser leur angoisse autrement qu'en fumant comme des pompiers. C'est à ce prix qu'ils redécouvriront la joie de respirer les vraies odeurs de la vie.

- Bravo, cher Docteur, et merci pour cette belle leçon d'humanisme !

- Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra à bout de la violence dans les banlieues, avec ses conséquences, la destruction des bâtiments publics, les incendies de voitures, etc. Bien sûr, mettre un flic derrière chaque jeune peut limiter les dégâts, et il vaut mieux réprimer que laisser les coupables impunis. Mais la présence pesante de la police donne aux responsables des banlieues une fausse sécurité, et leur évite de s'interroger sur les motivations des casseurs et leurs propres responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation : il faudrait apprendre aux jeunes à maîtriser leurs frustrations autrement qu'en cassant tout. C'est à ce prix qu'ils redécouvriront la joie de gagner sa vie par un travail honnête et de contribuer au bien de la société.
- Bravo, cher énarque, et merci pour cette belle leçon d'humanisme !

- Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra à bout du terrorisme islamique, avec ses conséquences, la régression de sociétés entières, l'oppression des femmes, etc. Bien sûr, envoyer des soldats en Afghanistan peut limiter les dégâts, et il vaut mieux ne pas laisser les fanatiques imposer leur loi. Mais la présence d'armées occidentales donne aux politiciens dici et de là-bas une fausse sécurité, et leur évite de s'interroger sur les motivations des talibans et leurs propres responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation : il faudrait apprendre aux musulmans à passer à la modernité autrement qu'en se faisant sauter. C'est à ce prix qu'ils découvriront la joie de vivre en démocratie et de dialoguer en paix avec les autres civilisations.
- Bravo, cher diplomate, et merci pour cette belle leçon d'humanisme !

- Voyez-vous, ce n'est pas avec des mesures purement techniques que l'on viendra au bout du sida, avec ses conséquences, l'avortement, l'abandon des enfants, etc. Bien sûr, mettre un préservatif peut limiter les dégâts et, si l'on ne peut se contenir, il vaut mieux en utiliser que de contaminer sa partenaire. Mais leur usage donne aux gens, en Afrique, comme ailleurs, une fausse sécurité, et leur évite de s'interroger sur leurs motivations et leurs responsabilités. La véritable solution, la solution à long terme est dans l'éducation : il faudrait apprendre aux gens à canaliser leurs pulsions sexuelles plutôt que de multiplier des expériences au fond insatisfaisantes. C'est à ce prix qu'ils redécouvriront la joie d'aimer et de respecter une personne, de fonder une famille, d'élever des enfants.
- Bravo, cher Benoît XVI, et merci pour …

- Mais t'es fou ! C'est le Pape qui parle comme çà ! C'est pas une blouse blanche, c'est une soutane ! Le Pape est allemand, donc nazi. Il est chrétien, donc ringard. Si, si, je l'ai entendu dans les médias. Il est pape, donc il a toujours tout faux …"
Paru dans Le Figaro, 23 mars 2009

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

"Welcome" de Philippe Lioret est le récit de la rencontre de deux étrangers qui n'ont rien de commun et vont tisser des liens profonds, presque à leur insu. Simon, maître-nageur à la piscine municipale de Calais, appartient à la vie ordinaire. Bilal, le garçon de 17 ans qui vient lui demander des leçons de natation, surgit du monde parallèle des clandestins qui s'entassent aux abords de la ville. Au silence méfiant de Bilal répond d'abord l'indifférence de Simon, qui est en outre plongé dans le drame personnel d'un divorce. Mais Simon s'aperçoit que Bilal a passé la nuit à la piscine, découvre que son intention est de traverser la Manche à la nage pour rejoindre en Angleterre la jeune fille qu'il aime. Il se fâche, raisonne l'adolescent en lui montrant la folie de son entreprise, et, de fil en aiguille, le prend sous son aile, l'accueille chez lui, s'engage envers lui avec une responsabilité et une fidélité véritablement paternelles, au risque d'être dénoncé et arrêté.
Il y a beaucoup de naturel dans l'évolution des personnages, et l'interprétation très juste de Vincent Lindon et du jeune Firat Ayverdi contribue à leur donner une crédibilité psychologique. Ils n'obéissent pas à des idées mais aux circonstances et chacun réagit à la présence de l'autre. L'écriture dramatique, prenante, joue intelligemment sur deux registres : celui du mélodrame, qui met au premier plan les sentiments intimes, et celui du thriller social qui dépeint la réalité nocturne, cachée, angoissante, du monde des clandestins, des passeurs, des associations humanitaires et de la police.

Dira-t-on que tout cela semble bien "politiquement correct" ? "Welcome" a fâché le ministre de l'immigration, Eric Besson, qui a estimé que le réalisateur avait "franchi la ligne jaune" en comparant ce qui se passe à Calais à la traque des juifs sous l'Occupation. Comparaison certes excessive, et polémique hors film, qui ne doivent pourtant pas détourner de ce qui fait le mérite de "Welcome" : apporter une véritable matière à réflexion politique et morale. Ce n'est pas si fréquent dans le cinéma français, qui n'a pas la riche tradition anglo-saxonne du drame social et prend facilement les gros sabots du film à thèse.
Dira-t-on que Philippe Lioret joue sur la corde sensible ? Oui, c'est le principe même du mélodrame, de propager l'émotion, de communiquer par les sentiments, et le réalisateur gagne d'autant mieux que son jeune Kurde est touchant d'amour obstiné, son maître-nageur de générosité qui ne demandait qu'à se révéler. Tous deux font vibrer des sentiments nobles, avec une innocence qui appartient aussi au véritable mélodrame, et qui ne se confond pas avec les manipulations compassionnelles habituelles.

"Welcome" suit la règle racinienne de "plaire et de toucher". Dira-t-on que ce n'est pas ainsi qu'on fait de la politique ? C'est certain : l'intelligence du film est de s'en tenir au rôle du cinéma, et de faire une pure tragédie avec une réalité complexe, trouble, explosive. Le cinéma "art des visages" disait Dreyer, a ce pouvoir de donner un visage aux anonymes, et par là de nous rappeler que sous les dénominations globales, "clandestins", "sans-papiers", sous l'abstraction vague des "flux migratoires" à réguler, il y a des personnes humaines.
Si "Welcome" agit par l'émotion, la question que laisse le film se pose clairement à la raison : est-il juste de tomber sous le coup de la loi quand on vient en aide à un étranger en situation irrégulière ? Comment concilier la légalité et l'humanité ? 

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Salon du livre à la porte de Versailles
Du temps où j'étais éditeur, je redoutais ce barnum où des fâcheux innombrables se pointaient au stand de La Table ronde avec un manuscrit sous le manteau.
Ça me coûtait du temps et de l'argent, sans compter le désagrément de hanter un quartier totalement dépourvu de romantisme. J'allais bavarder avec mes collègues.
Tous convenaient que ce rite annuel ne sert à rien, et qu'en somme,il serait opportun de ne plus y sacrifier. Pourtant, je les retrouvais tous l'année suivante. En règle générale, ils se plaignaient, le livre était menacé d'obsolescence, la profession allait péricliter. Curieusement, je les ai trouvés plutôt sereins, et le fait est que l'édition semble épargnée par la crise. Comme si le livre devenait un refuge. Bien entendu, il s'agit du produit livre, au sens large du terme : des foules stagnaient devant les stands de Françoise Hardy et de Ségolène Royal, qui n'ont rien d'intello, encore moins de littéraire. Les gens viennent authentifier de visu les images des stars qui traversent leur écran de télévision. Autant dire que, dans ce genre de salon, un écrivain n'habite pas sa patrie.

Reste que les livres continuent de se vendre et l'optimisme des éditeurs m'a réconforté. Car les médias, jour après jour, nous décrivent une France aussi sinistrée que la Guinée-Bissau. Or, je vis en Corrèze, ou bien à Paris, avec des Français de toutes conditions, et je n'ai pas l'impression qu'ils endurent un calvaire. De sorte que le sondage paru récemment dans un quotidien, selon lequel nos compatriotes baignent dans l'optimisme, ne m'a pas vraiment étonné. Ils estiment que la société bat de l'aile mais eux, individuellement, ils sont heureux de vivre et voient leur avenir en rose. On peut interpréter diversement ce sondage, qui traduit à la fois un repli sur l'intime (cocon familial, copains), une inappétence pour le fric, une certaine désinvolture vis-à-vis du boulot. En gros, il faut travailler pour gagner son pain mais on n'a aucune envie de se vider les tripes dans cette "guerre économique" dont les "élites" nous tympanisent. Que les Français privilégient l'amour et l'amitié au détriment de la réussite professionnelle serait franchement réjouissant si leur récusation du collectif ne les incitait à se hérisser contre toute velléité de réforme. Ils redeviennent sentimentaux, mais le fond de sauce reste un solide égoïsme, tous âges confondus.

En constatant l'impact physique de Ségolène dans ce salon, auprès du pékin de base, je me suis dit que M. Aubry n'est pas au bout de ses soucis. Les dirigeants du PS ont beau ricaner en traitant Ségo de "cruche", et pire encore, ils achoppent sur une évidence : cette femme a les atours d'une star et on ne peut rien contre une star, elle plane dans le ciel médiatique, aucun argument rationnel ne l'atteint. Le ségolénisme n'est pas une famille politique, mais un culte païen rendu à une idole. De sorte que l'éventuelle désertion d'un Valls, d'un Peillon ou d'un Dray ne saurait la handicaper.
Tous les courants politiques hérités de l'Histoire que l'on discerne encore dans la galaxie socialiste sont hostiles à Ségolène, et cependant la moitié des militants du PS ont voté pour elle. Son style, son charme, ses foucades, sa foi en son étoile focalisent une adulation que le langage des politologues échoue à situer. Elle subjugue, elle exaspère, elle déroute. Elle existe et son mode de comparution sur la scène publique ringardise la concurrence. En quoi s'impose le parallèle avec N. Sarkozy. Presque deux années se sont écoulées depuis leur duel à la présidentielle et ce couple continue d'accaparer les ferveurs et les allergies. Seule différence : Ségo nous offre un one-woman show à la Tina Turner tandis que le récital sarkozien, certes auto-orchestré, s'enjolive d'une kyrielle de sarko-girls : Rachida, Rama, Valérie, Nathalie, Nadine, Christine… On a le droit de détester notre société du spectacle et de l'éphémère ; on ne peut nier qu'elle exige du politique une mise en scène permanente. Foncièrement, il n'a plus de légitimité ; il doit donc reconquérir ses fans sous les feux perpétuels de la rampe et Ségolène s'y emploie avec un naturel de diva au long cours. La pauvre Aubry et ses vieux éléphants font de la politique comme nos grands-mères faisaient des confitures, en tricotant des scénarios qui n'ont plus cours sur le marché de l'émotion.

Paru dans Valeurs actuelles, 19 mars 2009

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

La face cachée du retour dans l'OTAN
 

M. Sarkozy est avocat ; tout lui est bon pour plaider sa cause ; aussi n'est-il guère difficile sur la qualité des arguments ; arguties et sophismes n'ont en réalité qu'un seul but : occulter la vraie question. M. Sarkozy récuse le procès en trahison du gaullisme qu'on lui fait en arguant que personne ne peut dire ce que de Gaulle ferait aujourd'hui mais en ajoutant aussitôt que 2009 n'est pas 1966, il insinue qu'il se pourrait bien que la meilleure manière d'être gaulliste aujourd'hui soit de faire exactement le contraire de ce qu'a fait de Gaulle .

M. Sarkozy reproche à ses opposants de mentir parce qu'ils devraient savoir que la France a déjà rejoint à 95% les commandements intégrés sous les gouvernements précédents et donc qu'il ne fait qu'achever ce que d'autres ont déjà largement accompli ; mais il avoue en même temps que les gouvernements précédents ont agi sans le dire, en cachette du public ; comment peut-il alors accuser le public d'ignorer ce qu'on a pris grand soin de lui cacher et comment se croit-il en droit de supposer que les électeurs ont approuvé ce dont ils n'ont pas même eu connaissance ?
M.Sarkozy révèle que jusqu'ici la France fournissait des troupes à l'OTAN sans pendre part à l'élaboration des plans selon lesquels ces troupes étaient employées ; sa décision mettra fin à cette absurdité car, désormais, nos officiers siègeront dans les états-majors qui élaborent les plans. Mais l'absurdité qu'il dénonce, si absurdité il y a , est la sienne : il en a été complice comme membre de nombreux gouvernements et il en a été directement coupable depuis qu'il est Président ; quand il a envoyé des troupes en Afghanistan l'ont-elles été selon des plans conçus avec ou sans nous ? Dans le premier cas, le retour dans l'OTAN ne change rien ; dans le second, l'envoi de nos forces s'est effectué dans des conditions absurdes.
M. Sarkozy veut nous rassurer : notre force de dissuasion restera indépendante car elle restera en dehors de l'OTAN ; nos forces classiques resteront aussi indépendantes mais elles entreront dans l'OTAN.
On pourrait ainsi multiplier les arguties et les sophismes ; ils n'ont d'autre but que de dissimuler que la vraie question n'est pas de savoir s'il faut conduire à son terme le rapprochement déjà commencé avec l'OTAN mais de savoir si ce qu'est devenu l'OTAN justifie ce rapprochement ; ni de savoir s'il faut faire le dernier petit bout du chemin mais de savoir si ç'était le bon chemin .
Il ne suffit pas de dire que tout a changé depuis 1966 ; il faut dire dans quel sens.

L'OTAN de la guerre froide combinait deux choses : une alliance diplomatique classique et une organisation militaire qui s'y est surajoutée et qui était caractérisée par l'intégration des forces, la supranationalité des états-majors, et l'américanisation du commandement. La guerre de Corée avait, en effet, convaincu les alliés que l'agression pouvait survenir à tout moment et sans préavis ; il fallait donc être prêt, avoir ses forces sur le pied de guerre dès le temps de paix, les états-majors en place et les divisions en ligne. La menace, en effet, était manifeste, militairement massive, et proche dans l'espace comme dans le temps. De Gaulle ne s'est retiré de cette organisation que lorsqu'il a acquis la conviction que la menace n'était plus ni imminente ni même probable .
La réalité a fait plus que donner raison au Général : il n'y a plus de menace à l'horizon ; si menace il y a, elle n'est plus militaire ou n'est plus justiciable de moyens militaires ; à supposer qu'elle ait un aspect militaire, elle est aussi lointaine dans l'espace que dans le temps. Une organisation militaire intégrée n'a aujourd'hui ni sens ni raison d'être. Il en demeure pourtant quelque chose : des états-majors pléthoriques, de multiples bases, et de nombreux commandements dont les chaînes remontent toutes au seul Président des Etats-Unis  .
La raison en est évidemment que l'OTAN a changé et n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était . Elle était défensive, elle est devenue offensive ; elle était immobile, elle se projette dans toutes les directions ; elle ne tirait pas un coup de feu, elle ne cesse de guerroyer sur tous les continents ; elle était un môle de résistance, elle est en expansion continue et indéfinie ; elle avait pour but de maintenir un équilibre, elle ne songe plus qu'à assurer une suprématie ; elle défendait la liberté des nations, elle veut régenter le monde ; elle opposait une réponse politique à une menace militaire, elle ne sait désormais qu'opposer des réponses militaires à des problèmes politiques ; elle était le rempart des démocraties, elle est le fer de lance d'un empire.
La décision du Président Sarkozy consiste donc à ratifier ce changement radical de l'OTAN ; elle rend manifeste ce qui était jusqu'ici resté subreptice. Les gouvernements précédents jouaient sur les deux tableaux ; d'un côté ils donnaient la main à l'entreprise qu'est devenue l'OTAN ; de l'autre, ils gardaient une distance qui ménageait leur indépendance de jugement . Avec le Président Sarkozy, la distance disparaît mais l'équivoque demeure .
Avant, la France ne participait qu'à moitié parce qu'elle gardait une certaine lucidité ; maintenant, elle adhère entièrement mais c'est qu'elle fait mine de ne pas voir qu'il ne s'agit plus pour elle de défendre sa liberté mais de prendre une place au second rang dans une entreprise d'hégémonie mondiale.

Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0
"Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir bien étudié, on en est moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit".

(Don Juan ou Le festin de Pierre , Molière, Acte III, scène 1).
C'est avec cette scène que je donnais en concours de sortie du Conservatoire en 1957, que j'obtins un second prix de Comédie classique qui me valut d'être engagé comme Pensionnaire à la Comédie Française. Du personnage de Sganarelle, demeure en moi un certain bon sens d'où la logique n'est pas exclue. D'autant que cette logique est étayée par des principes inculqués par ma famille. Je me souviens que mon cousin Jean Deflassieux dont j'ai déjà parlé et qui fut PDG du Crédit Lyonnais de 1982 à 1986, me dit un jour : "Il ne faut jamais travailler contre l'intérêt national". J'ajoute : "Et à plus forte raison contre l'intérêt social".


Aussi, quand les délocalisations sont devenues choses courantes, j'ai très vite saisi qu'elles s'avèreraient au fil du temps aussi néfastes que si on bombardait des usines françaises car le chômage endémique allait se repaître des nombreuses victimes mises sur le carreau. On parlait à une certaine époque de la préférence nationale dont le principe a été vite oublié, quant à la préférence européenne, il n'en a jamais été question et aucun gouvernement ni de droite ni de gauche n'a réellement pris la chose au sérieux. C'était trop évident. Pourtant, "avec mon petit sens, mon petit jugement", il me semble clair que n'importe quelle usine française se délocalisant pour faire exécuter certains travaux ailleurs que sur le sol afin que ses produits soient plus compétitifs, devrait bien faire les comptes suivants : pendant que je deviens compétitive, je me vois tenue bien évidemment, de mettre sur le trottoir certains de mes ouvriers ou de mes ouvrières. Au bout du compte, combien coûte à l'Etat ma compétitivité en travaillant contre l'intérêt national et social ? L'Etat ne devrait-il pas se réveiller pour dire : "Cela rapporte quoi à la Nation que vous soyez compétitifs sur le marché ? Elle nous coûte cher votre compétitivité". Et cela est d'autant plus scandaleux quand il s'agit d'usine dans laquelle l'Etat est actionnaire. Cela relève de l'inconscience totale. Qui assume les responsabilités en tant que Ministre du Budget ? Nous sommes aussi ineptes que me semblent l'être les Américains et nous tomberons avec eux.

Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0

Israël, l'Europe et les Etats-Unis

Qu'on le veuille ou non, le drame de Gaza a pour premier responsable non l'État d'Israël mais l'Occident tout entier. Il suffit de penser à la masse des résolutions de l'ONU condamnant Israël, très rarement suivies d'effet, sans que Washington, Bruxelles, Londres ou Paris interviennent.
En juillet 2000, pour ne pas remonter plus loin, apparaissaient trois éléments essentiels sans lesquels aucun accord ne serait possible : d'abord l'État d'Israël devait admettre comme frontières la ligne d'armistice de 1967, la Cisjordanie devenant le socle d'un État palestinien ; ensuite on convenait que Jérusalem serait partagée, les secteurs habités par les Palestiniens devenant partie de l'État palestinien ; enfin les réfugiés pourraient revenir - s'ils le souhaitaient - dans l'État palestinien mais le retour en Israël ne leur serait pas possible étant entendu que des contributions financières internationales leur seraient accordées, selon certaines conditions.
Or, sur tous les plans, Israël n'a pas cessé de tourner ces principes, Israël n'a pas cessé de favoriser la colonisation de la Cisjordanie, condamnant parfois oralement les colons mais les soutenant en favorisant leur implantation ou en laissant faire les religieux qui poussent à la reconquête. À Jérusalem même, on admet - voire favorise - le rachat systématique de maisons pour "israéliser" une rue, puis un quartier, le but final étant de faire de Jérusalem une ville totalement israélienne.
Sur tout cela l'Occident ferme les yeux. Européens et Américains ont mauvaise conscience car ils se sentent complices de la Shoah. Malgré les travaux de quelques spécialistes, personne ne met en cause l'absurde unicité "sémite" du peuple juif, contre quoi s'élève l'universitaire israélien Shlomo Sand dans Comment fut inventé le peuple juif ? (Fayard). Admettre ce que dit S. Sand conduit à une vision nouvelle de l'antisémitisme : persécuter les juifs, c'est persécuter la culture juive, donc la culture chrétienne ; seule l'Église catholique, à la suite de Pie XI, l'a compris : les gouvernements laïcs et anti-romains ne firent point ce pas indispensable. Pour réparer on a créé un nouvel État artificiel, l'État d'Israël, sans se rendre compte de ce que pourraient être les réactions arabes.

Cet État, on l'a soutenu quand il a été attaqué par les États arabes refusant de reconnaître la décision de l'ONU. En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, seul le général De Gaulle condamna Israël, mais les autres États occidentaux ne dirent mot. Rappelons au passage que c'est Israël qui est le père de l'État palestinien : au 1er juin 1967, la Cisjordanie est une province du Royaume de Jordanie, donc la création d'une Palestine indépendante aurait été une revendication arabe face à un autre État arabe. Malgré son intransigeance, son expansionnisme, Israël, jouissait au 1er décembre dernier d'un capital certain de sympathies. Il en a perdu l'essentiel à la suite de la brutalité avec laquelle il a réagi dans la Bande de Gaza contre les tirs de quelques roquettes. M. Bernard-Henri Lévy pourra dire ce qu'il veut, la réaction était "disproportionnée".
Le mal est fait, il s'agit de reconstruire, d'établir une paix vraie dans ces régions. Ce sera difficile. Le monde musulman tout entier est outré. À Gaza, Israël voulait annihiler le Hamas : il semble bien que c'est le contraire qui s'est produit. Il a conduit la résistance à Israël et les empiétements des colons israéliens, le Mur et la médiocrité du "gouvernement" de Mahmoud Abbas à Ramallah n'a fait que renforcer son prestige, même si le Fatah conserve encore des appuis en Cisjordanie : la population n'oublie pas - malgré tout - que de 1967 à 1998 son niveau de vie a triplé alors qu'il n'a même pas doublé en Syrie ou en Jordanie.

Le retour à une paix vraie passe par de nombreuses conditions. Le résultat des élections du 10 février y contribuera-t-il ? Benyamin Netanyahou (Likoud), soutenu par les ultranationalistes et le parti russophone, qui a été désigné comme premier ministre - mais qui a bien du mal à former un gouvernement - est favorable à la politique de colonisation, ce qui n'est guère encourageant. En fait, l'État d'Israël est dans le monde occidental un pays à part. Cet État se proclame laïc mais un israélite ne peut épouser une chrétienne tant est forte la pression des religieux qui représentent à peine 8 % de la population, laquelle est majoritairement non pratiquante. Mais les partis traditionnels, de gauche comme de droite, ont, en raison d'un système électoral aberrant de représentation proportionnelle, besoin de l'appui des petits partis religieux pour avoir une majorité à la Chambre. Il est évident que la paix ne sera rétablie que lorsque les points sur lesquels on s'est mis d'accord en 2002 seront respectés. C'est là que l'Occident, les États Unis d'Obama et l'Union européenne, doivent intervenir en faisant de très fermes pressions sur Israël : des avertissements très fermes, accompagnés de mesures économiques pouvant aller jusqu'à l'embargo, auraient évité le drame de Gaza. Au fond, Israël devrait se souvenir de ce que disait Moshé Dayan après la Guerre des Six Jours : "Revenons à nos frontières". Peut-être aussi qu'Israël, l'Europe et les États Unis devraient écouter ce conseil de certains philosophes juifs : faisons de Jérusalem une ville internationale qui pourrait être le siège de l'ONU. Ce serait un symbole de paix rudement fort.

Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0

Le président de la République a annoncé le vendredi 13 février l'examen au Parlement d'un projet de loi sur le statut du beau-parent pour "reconnaître des droits et des devoirs aux adultes qui élèvent des enfants qui ne sont pas les leurs avec le même amour que s'ils l'étaient". L'apparente générosité de la mesure est trompeuse d'autant que, pour l'immense majorité des familles, il n'y a aucun besoin de créer un nouveau statut pour "des tiers qui vivent au domicile d'enfant dont ils ne sont pas les parents".

La loi du 4 mars 2002 a déjà donné aux parents et aux services compétents la possibilité de déléguer une part de leur autorité à un tiers "membre de la famille, proche digne de confiance". Et si jamais les parents, réellement déficients dans leur rôle ou empêchés de l'exercer, ne demandent pas eux-mêmes cette délégation, "le particulier, l'établissement ou le service départemental de l'aide sociale à l'enfance qui a recueilli l'enfant peut également saisir le juge aux fins de se faire déléguer totalement ou partiellement l'exercice de l'autorité parentale". La délégation d'autorité parentale est ainsi déjà largement prévue et prudemment encadrée. Le vide juridique invoqué ne saute donc pas aux yeux et l'urgence tout à coup déclarée sur cette question a de quoi surprendre, d'autant que les dangers pour l'enfant, dans ce projet, ne sont pas absents.

En effet, ce texte irait très loin en créant une nouvelle catégorie de "parents". Les mots ont un sens : le beau-parent, en droit, ce n'est pas n'importe qui. Pour ceux qui sont mariés, les beaux-parents, ce sont les parents du conjoint. Par extension, dans le langage courant, le mot désigne aussi le conjoint ou la conjointe du père ou de la mère d'un enfant. Mais en aucun cas un "tiers", sans autre définition que celle de sa résidence au domicile de l'enfant, ne peut être appelé "beau-parent". Pour un enfant, accorder un statut à un "tiers" n'a aucun sens. Un enfant sait qu'il a des parents. Il peut arriver que ses parents ne vivent plus ensemble, pour des raisons subies ou choisies, et que l'un ou l'autre décide de vivre avec un nouveau conjoint. Mais l'enfant a toujours des parents, quelle que soit la forme du lien recréé, quelle que soit la qualité d'amour des uns et des autres à son égard. Il est déjà souvent compliqué, pour cet enfant, de parvenir à créer de nouveaux repères dans ces formes de vie familiale mouvante. Accorder un statut à un "tiers", c'est prendre le risque ses origines.

Quant aux parents, ils ont déjà parfois bien du mal à exercer leur autorité parentale. Les couples séparés savent à quel point il est important de maintenir autour de l'enfant un climat de confiance et de clarté. Beaucoup y veillent. Beaucoup, s'ils retrouvent un autre conjoint, tentent avec délicatesse et douceur de ne pas imposer à l'enfant ce qu'il ne pourrait comprendre, de ne pas remplacer son père ou sa mère par ce nouvel adulte qui fait son entrée dans la cellule familiale. Ces parents-là n'ont pas besoin d'un statut. La loi de 2002 est là, aussi, pour eux, si la situation rend nécessaire des aménagements. Dans le cas où la situation, hélas, est conflictuelle, ce texte ne fera qu'exacerber encore les difficultés, de mettre à l'écart le parent qui n'a pas la garde de l'enfant.

Mais alors qui Nicolas Sarkozy cherche-t-il à satisfaire ? Il me semble bien que sa motivation vienne surtout et essentiellement des pressions exercées par quelques associations militantes qui revendiquent la possibilité de créer un nouveau type de "parentalité" adaptable aux couples de personnes de même sexe. Ces sont les intérêts de quelques adultes que l'on sert et non l'intérêt des enfants.

Paru dans Le Figaro, 5 mars 2009
www.collectifpourlenfant.fr

Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0

Le retour de la France dans l'OTAN - ou plus précisément dans le commandement militaire intégré - est annoncé pour le printemps. C'est une décision politique importante et ô combien symbolique après le retrait décidé par le général De Gaulle en 1966. Et pourtant, cette décision laisse nos politiques et intellectuels indifférents, point de grands débats de fond, la mesure passera sans difficulté aucune, signe de l'encéphalogramme plat du débat politique en France. Je conçois que l'on puisse approuver cette décision ou au contraire la critiquer, une telle opposition, même virulente, serait le symptôme d'une démocratie vivante, mais je ne comprends pas le désintérêt porté à cette question - ou plutôt je ne le comprends que trop, la quasi-totalité de la classe politique française est acquise à cette réintégration et il y a bien longtemps qu'elle a renoncé à réfléchir à la vocation de la France, celle-ci se limitant désormais à se fondre dans une Europe de plus en plus supra nationale censée résoudre tous nos problèmes.

Créée en 1949 au début de la guerre froide, à un moment où la politique mondiale devenait bipolaire, l'OTAN a assurément joué un rôle positif et protégé l'Europe, exsangue, contre l'expansionnisme soviétique. Il était juste que l'OTAN soit dirigée et contrôlée par les Américains qui avaient gagné la guerre et assumaient l'essentiel de l'effort militaire. Entre le bloc communiste qui asservissait les nations soumises à son joug et le bloc occidental, il n'y avait pas à balancer : malgré bien des critiques possibles, la défense des libertés était du côté américain. Mais après la disparition de l'Union soviétique en 1991 et l'effondrement du communisme en Europe, l'OTAN en tant que telle n'avait plus de raison d'être, sinon celle de maintenir une forte présence militaire des États-Unis en Europe. La géopolitique européenne et mondiale avait cependant totalement changé, on passait à un monde multipolaire où les États-Unis, défendant naturellement leurs intérêts propres, ne pouvaient plus prétendre agir seuls au nom du "Bien" contre le "Mal". Dès lors, il est absurde que les États membres de l'OTAN n'en aient pas tiré les conséquences : aujourd'hui encore, tout se passe comme si la Russie demeurait pour les États-Unis l'un des principaux dangers. D'où, la volonté américaine d'isoler et déstabiliser la Russie en détachant d'elle les nouveaux pays qui l'entourent (Ukraine, Géorgie, Kirghizstan) tout en essayant de les faire entrer dans l'OTAN.
L'OTAN est ainsi devenue un outil militaire qui sert principalement à asseoir la domination américaine en Europe et en Eurasie, et qui lui permet d'intervenir sur de multiples terrains (de l'ex-Yougoslavie à l'Afghanistan) en mettant à contribution ses alliés. "La logique, écrit le géopolitologue Aymeric Chauprade, est celle de l'élargissement progressif de la mondialisation euratlantique à ses périphéries méditerranéenne et asiatique, et ceci de façon à éliminer tout espace d'influence russe ou chinois" (1). Certes, on peut comprendre que les États-Unis cherchent à préserver leurs intérêts - en l'occurrence conforter leur leadership mondial avec les inévitables menées impérialistes qu'une telle volonté nécessite -, on voit mal en revanche où sont ceux de la France et de l'Europe dans la version actuelle de 'OTAN !
Il est en particulier illusoire de croire que l'Union européenne puisse à l'avenir peser fondamentalement sur l'OTAN. Il est plaisant de voir nos européistes acharnés qui militent pour une défense européenne indépendante plaider dans le même temps pour l'OTAN qui est l'instrument qui pérennise la domination militaire américaine sur l'Europe.

Le problème des responsables politiques français et européens est leur conviction que ne peuvent exister et peser sur la scène mondiale que les nations de taille importante et qu'entre les États-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde… les pays européens ne peuvent subsister qu'en s'unissant dans une entité politico-économique qui pèse le même poids. Si l'objectif est d'exercer une domination politique, militaire ou économique, le raisonnement est sans doute valable. Mais la France a pour vocation d'être "éducatrice des peuples" (Jean-Paul II), non de dominer qui que ce soit : si nos politiques avaient foi en cette vocation, ils comprendraient qu'une nation de la taille de la France a une responsabilité internationale pour le service du bien commun qu'elle ne peut assumer qu'en demeurant souveraine et libre (ce qui n'exclut pas de s'intégrer dans une Europe respectueuse de la souveraineté des nations). Quant à l'Europe, elle n'affiche elle non plus aucune ambition dominatrice - son ambition semble se limiter à régenter bureaucratiquement ses membres -, elle montre au contraire une faiblesse endémique, tout particulièrement par l'absence de volonté de réaliser des efforts pour assurer seule sa propre défense. L'adhésion à l'OTAN n'est que la conséquence de notre lâcheté et de notre démission, quand nous acceptons de nous soumettre à un allié tout puissant dont les intérêts n'ont aucune raison d'être systématiquement les nôtres et dont la politique extérieure est souvent plus que contestable.

Editorial La Nef n°202 de mars 2009 - www.lanef.net

(1) Chronique du choc des civilisations, Éditions Chronique-Dargaud, 2009, 240 pages, 31 e, p. 68. L'auteur a été congédié du Collège interarmées de Défense début février à la suite de la publication de ce riche album (sur lequel nous reviendrons), officiellement parce qu'il expose factuellement la thèse (très contestable) du "complot" dans les attentats du 11 septembre 2001.

Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0

 

Le 17 mars 2009, le gouvernement français engagera sa responsabilité sur le retour de la France dans l'OTAN (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord) : depuis 1966, on joue en France sur la distinction entre Alliance Atlantique et OTAN. Quelques précisions sont donc nécessaires ! Nous n'avons jamais quitté l'Alliance Atlantique, traité signé en 1949. En 1965, De Gaulle a décidé :

1 - le départ des forces américaines et canadiennes stationnées en France depuis 1944, y compris leurs armes nucléaires ;
2 - le départ des états-majors de l'OTAN implantées en France ;
3 - le départ des militaires français des structures militaires - dites structures intégrées - de l'OTAN, NATO en anglais (North Atlantic Treaty Organisation).
Cela dit, des missions de liaison furent placées auprès de tous les états-majors de l'OTAN qui pouvaient présenter un intérêt pour la défense de la France, et elles y sont encore. Ce retrait ne chagrina pas outre mesure les Etats-Unis, car il permettait de récupérer, pour le conflit indochinois, des effectifs dont les armées américaines avaient le plus grand besoin !

Les origines
Rappelons les origines du traité. En 1948, le coup de Prague affola les Européens qui sollicitèrent un engagement américain pour muscler leur défense face à la menace soviétique. Le 4 avril 1949 fut signé le traité de l'Alliance atlantique : son article V laisse à chaque Etat le choix des moyens à engager en cas d'agression. Initialement, le traité fut ratifié par les Etats-Unis, le Canada, la Belgique, le Danemark, la France, les Pays-Bas, l'Islande, l'Italie, le Luxembourg, la Norvège, le Royaume-Uni et le Portugal.
Depuis, plusieurs Etats ont rejoint l'Alliance atlantique : Grèce et Turquie en 1952, l'Allemagne de l'Ouest en 1955, l'Espagne en 1982.
Après la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, ce furent, en 1999, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque. Le 29 mars 2004, une fournée d'anciens satellites de l'URSS suivit le mouvement : Estonie, Lettonie, Lituanie, Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie.
Géorgie et Ukraine auraient bien voulu les imiter, mais les réticences des Alliés se sont multipliées depuis août 2008…

De quoi parle-t-on ?
Il est inutile d'évoquer tous les avatars de l'Alliance et de l'OTAN depuis 1949.
Actuellement, le siège de l'Alliance est à Bruxelles. On y trouve le Conseil de l'Atlantique Nord, où les ambassadeurs des différents pays membres assurent la direction générale de l'Alliance, avec un secrétariat permanent et une assemblée parlementaire de l'OTAN. L'Alliance ne se préoccupe pas seulement des affaires militaires, mais aussi de l'économie, des finances, … etc.
Dans le domaine militaire sont subordonnés au secrétariat permanent :
- un comité des plans de défense, qui prépare les opérations alliées ;
- un comité des plans nucléaires ;
- un comité militaire, qui propose les méthodes et moyens jugés nécessaires.
Le commandement suprême de l'Alliance (SHAPE) se trouve à Mons en Belgique.
Les principaux commandements interarmées sont à Brunsum aux Pays-Bas, à Oeiras au Portugal (banlieue de Lisbonne) et à Naples en Italie. Les commandements des forces aériennes sont à Izmir en Turquie et à Ramstein en Allemagne. Les commandements des forces terrestres sont à Heidelberg en Allemagne et Madrid en Espagne. Les commandements navals sont à Northwood au Royaume-Uni et à Naples. A Norfolk, aux Etats-Unis, se trouve un commandement chargé d'organiser les changements stratégiques et d'organisation : Allied Command for Transformation.

Parmi les organismes qui dépendent du secrétariat permanent citons :
- NSA (NATO Standardisation Agency), chargée de la normalisation ;
- RTA (Research and Technology Agency), chargée de la recherche appliquée ;
- CNAD (Conference of National Armament Directors), chargé de la coordination des programmes d'armement;
- NURC (NATO Undersea Research Agency), chargée de la recherche dans le domaine sous-marin ;
- CEPMA (Central Europe Pipeline Management Agency), chargé du contrôle des oléoducs alliés ;
- NACMA (NATO Air Command and Control Agency), chargée du contrôle de l'espace aérien allié;
- NATO (Command Service Agency), chargée de l'informatique ;
… etc.
Dans toutes ces instances, les décisions se prennent par consensus.
D'emblée, les Etats-Unis imposèrent que le commandant des forces américaines en Europe soit aussi le chef suprême de la coalition. C'est essentiellement Eisenhower, premier commandant en chef, qui mit en place l'organisation de la défense atlantique (NATO, North Atlantic Treaty Organisation). Dans la foulée, les Américains monopolisèrent les filières responsables du stockage et des plans d'emploi des armes nucléaires, et les Britanniques, les filières du renseignement.

Les principales opérations menées par l'OTAN eurent des fortunes diverses :
- Bosnie - Herzégovine,1995-2004, avec l'IFOR, la SFOR, puis prise en main par l'Union Européenne ;
- Albanie 1999 ;
- Kosovo 1999, qui provoqua l'ire de la Russie, et dont l'avenir est loin d'être assuré ;
- Macédoine 2001-2003 ;
- Afghanistan et Irak depuis 2003 : les résultats de ces opérations sont loin d'être probants.

Le problème français
D'emblée, la décision du Général de Gaulle de quitter les structures militaires de l'Alliance et de l'OTAN a provoqué, depuis 1965, un séisme qui traverse la plupart des partis politiques, à l'exception du Parti communiste français, qui approuva totalement ce départ. Depuis, il y a eu dans tous les autres partis, et dans nos armées, des partisans du statu quo et des partisans du retour ….
Depuis 1966, la France s'est constamment montrée une alliée fidèle de l'Alliance et de l'OTAN. En particulier, nous avons participé sans restriction aux affaires des Balkans. Nous avons refusé de participer à l'aventure irakienne, mais nous nous sommes engagés aux côtés des Américains, en Afghanistan, dans un conflit qui ébranle la stabilité de l'Asie Centrale. La stratégie conduite par les Américains dans la région laisse les spécialistes perplexes et il n'y a aucune perspective de fin rapide de ce conflit … A l'exception d'Alexandre le Grand, tous ceux qui tentèrent de se mêler des affaires afghanes subirent de cuisants échecs …

Quels sont les arguments des partisans de la réintégration et du statu quo ?
Pour les partisans du retour dans toutes les structures de l'OTAN, Nicolas Sarkozy tient une promesse électorale, et il nous avait prévenu. Il faut d'abord tenir compte de la puissance militaire américaine, de son poids économique et diplomatique : la Grande-Bretagne a choisi depuis 1943 d'être le brillant second des Etats-Unis et s'en féliciterait. En rejoignant l'OTAN, nous aurions plus de poids qu'en restant dehors. Nous aurions notre mot à dire sur toutes les crises et conflits du monde. En particulier, notre Président et son équipe assurent que nous aurions plus de capacités à convaincre nos alliés de la nécessité d'un pilier européen de l'Alliance, voire de l'européaniser. Le cas échéant, nous pourrions plus facilement emprunter des moyens de l'Alliance ou des Etats-Unis pour les opérations françaises, en particulier en Afrique.
Comme récompense de notre bonne volonté, les Américains seraient prêts à nous accorder des commandements importants, on parle du Portugal et de Norfolk. Pour les militaires français, être chargés de transmettre des ordres du Pentagone ne sera pas très valorisant. De toutes façons, nous travaillons avec les Américains de façon efficace et cordiale depuis la première guerre du Golfe (1991) au moins ….
Pour les adversaires de ce retour, il convient de rappeler le poids écrasant des Etats-Unis : comme dans les entreprises, l'on pèse en fonction des moyens financiers et militaires que l'on apporte. Les Américains utilisent une formule imagée : beans count, le décompte des haricots. Disons que la réduction actuelle des forces armées françaises ne facilitera pas nos prétentions … le nombre de nos haricots a trop diminué … Nous risquons de n'être qu'une force d'appoint, voire de la chair à canons pour les Etats-Unis.

Nos alliés européens, en dehors de la Grande-Bretagne, refusent tout effort militaire sérieux, qu'il soit budgétaire, en moyens ou en engagement auprès des Américains. Etre sous le protectorat américain leur convient fort bien, et ce que recherchent clairement les anciens satellites de l'URSS.
En dehors de nous, qui parle, qui veut d'une Europe puissance ? Peut-on croire que nos alliés vont mieux nous écouter parce que quelques officiers français serviront dans les états-majors otaniens ?
Quelle influence pourrons-nous avoir sur les stratégies décidées par les Américains ? En Afghanistan, nous avons accru notre engagement sans exiger la moindre modification tactique ou stratégique. Pourrait-il en être autrement ailleurs ?
Bien sûr, ce retour est de l'ordre du symbole. Mais les symboles ont leur poids, et les Italiens ne s'y sont pas trompés. Dans la Rivista Marittima de novembre 2008 (revue officielle du ministère de la défense italien), on peut lire sous la plume de Renato Giocondo, que l'on sent jubiler en étudiant notre Livre Blanc de 2008 :
"Le Livre Blanc change en profondeur la traditionnelle approche française d'autonomie du pays … Nicolas Sarkozy n'a plus les moyens de l'action unilatérale, ni ceux de maintenir l'exigence française d'autonomie militaire et les marges de manoeuvre pour affaiblir le traditionnel lien euro-atlantique … Dans l'immédiat, on doit constater l'intime conviction du Président de faire des choses utiles, même si cela contrarie l'opinion. Il est clair, pour Nicolas Sarkozy, que se baser sur le passé n'est plus possible et que, de toutes façons, il est préférable d'avoir un modèle de défense moins ambitieux sur le plan international et plus efficace, plutôt qu'un modèle avec trop d'hommes, peu formés et mal équipés."
 

Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version