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Les textes sur MAI-68 vont fleurir en ce quarantième anniversaire. 
J'ai eu l'occasion, récemment, de rencontrer des auteurs de plusieurs ouvrages au cours de quelques émissions. 
C'étaient des anciens soixante-huitards et qui l'étaient restés, dans un immobilisme étonnant, ressassant la lutte des classes et toutes sortes d'idées marxisantes inaudibles. Face à ces "soixante-huités", deux jeunes trentenaires publient, toujours dans le sillage de l'anniversaire, un état des lieux après la libération sexuelle. Pourquoi le Nouvel Ordre amoureux (1) ? Parce que depuis quarante ans, l'émancipation des moeurs sacre et légitime le désordre amoureux. On dirait bien que le bonheur a été sacrifié au nom d'une idéologie.
Ce n'est pas là le discours de deux hommes jeunes mais déjà blasés du genre la-chair-est-triste-et-j'ai-lu-tous-les-livres, ni celui de deux victoriens qui se seraient trompés de siècle. C'est justement parce qu'ils aiment la vie qu'ils refusent de la réduire à une affaire d'organes : le plaisir ne suffit pas au bonheur.
Rafraîchissante commémoration ! On est bien loin des bacchanales qui fêtent l'invention de la contraception facile et garantie. L'amour a-t-il encore un avenir quand on tente de le réduire au sexe, au jeu, au rendement ?
Les auteurs les plus lointains, les plus riches et parfois les plus inédits sont convoqués pour rappeler pourquoi le mot amour est si polysémique. On rencontre ici Augustin et Marc-Aurèle, jusqu'à Chesterton en passant par l'amour courtois. L'influence de Denis de Rougemont, de son Amour et l'Occident , prédomine.
Etrange d'entendre deux hommes de cette génération remettre en ordre (et pas forcément en cause) les attendus de leurs parents. Etrange parce qu'au lieu de juger la génération précédente trop sévère, ils la jugent trop laxiste ; au lieu de réclamer une libération supplémentaire, ils affirment que la liberté ne se déploie que dans la responsabilité ; au lieu de se saisir des émancipations apportées par leurs pères et de s'enfuir avec elles sans demander leur reste, ils posent la question des limites et se demandent si les transgressions parfois ne sont pas devenues des profanations, et pourquoi.
Ils plaident pour la pudeur, car s'il n'y a rien à cacher, l'humain s'anéantit. Ils plaident pour la fidélité, parce que l'amour se vide de substance sans inscription dans le temps. L'amour est lié au temps, si l'on veut bien admettre que nous humanisons tout ce qui nous concerne, et que nous partageons pourtant avec l'animal.
En d'autres termes, ils défendent la civilisation. Le sexe seul nous laisse à l'état animal, ou plutôt, fait de nous des animaux tristes. Il s'agit donc de la maîtriser, de le canaliser, d'en faire un bel ornement de l'amour. Le sexe seul, sans limite, sans autre finalité que soi, aboutit au sadisme, à Sodome ou à Salo, c'est-à-dire à la barbarie. Tout cela peut paraître évident, et mon lecteur va dire : enfin, ces jeunes gens réinventent l'eau chaude ! Pourtant, rappelons-nous que depuis la génération de 68, non, çà n'est plus évident : la prétendue libération consiste dans la prise en compte du sexe comme finalité dernière, il suffit de voir le succès de Catherine Millet racontant ses partouzes. L'eau chaude est donc à réinventer, justement. Ou plus exactement, à relégitimer. Finalement, nos deux auteurs clament que le roi est nu : la plupart d'entre nous savent bien que l'amour humain sublime la saillie animale, faute de tomber dans des pièges honteux et même dans des cynismes fascistes. Mais une petite élite issue de 68, reine des médias, fait de la déconstruction un divertissement mondain, et parvient à reléguer dans la ringardise les quelques timides qui voudraient énoncer des évidences manifestes.


Ce n'est pas seulement le sexe comme finalité qui déchoit l'amour de son rang. Mais aussi un idéalisme malvenu, laissant croire qu'en amour tout serait facile, transparent, angélique : un "romantisme crétin". L'amour est difficile, parce qu'il unit les différences sans les anéantir. Il ne s'obtient pas, il se conquiert. Il ne se garantit pas, il s'entretient. Il se nourrit de courage ! Voilà une ancienne nouveauté. D'où une critique du constructivisme ("on ne naît pas femme, on le devient", de Simone de Beauvoir) pour le remplacer par une anthropologie ancrée dans la culture occidentale : "la femme est égale à l'homme mais pas identique ; elle n'est pas différente du seul point de vue biologique, mais aussi psychologique". D'où une apologie de la différence assumée entre les sexes et ce qu'on appelle aujourd'hui les genres. D'où une apologie du mariage, même si être deux, c'est déjà un risque : "Quand j'ose aujourd'hui me constituer en famille, où les rôles sont un tant soit peu définis, où il y a de l'homme et de la femme, où il y a de la tension, où il y a de la résolution, où il y a du courage, de l'effort, où il y a un but qui modèle les comportements ( ) dès lors, je résiste au monde contemporain." Discours à la fois si simple, si naturel, et si difficile à prononcer.
Ce petit livre est sans prétention. Il pourra à certains paraître naïf. Mais son innocence même rejoint quelques grandeurs qui font le sel de notre vie. Il veille une espérance qu'on a voulu nous confisquer : il signifie , en ce domaine tout au moins, qu'il n'est pas besoin de "liquider" Mai-68 : l'évènement avec ce qu'il suggère, est tout simplement dépassé.


(1) par Jacques de Guillebon et Falk Van Gaver (Editions de l'Oeuvre)

 
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 Du Livre blanc, lucidité ou dérapage ?
 

Le 14 mai dernier dans la rubrique "débats" du quotidien le Monde, dans un article intitulé "menace sur notre capacité militaire" le général de corps d'armée  (2ème  section) Thomann fait part de ses inquiétudes à quelques jours de la sortie du livre Blanc sur la sécurité et la Défense. Il dénonce notamment les propositions de réduction des forces terrestres et estime que les conséquences d'une telle politique ne "pourrait que conduire à une révision à la baisse de l'ambition de la France de participer à la gestion des affaires du monde".

Sur le site internet du Point le 15 mai, M. Guisnel apporte la contradiction sous le titre "Armée de terre : gare aux dérapages ! ". Dans cet article, il s'en prend à la vision corporatiste du Général Thomann prétendant que "l'Armée de terre ne sortira pas consolidée d'arguties aussi maladroites".
J'encourage nos lecteurs à lire avec attention ces deux articles car l'enjeu n'est pas seulement de savoir si les propos du Général Thomann sont contre-productifs ou si ceux de M. Guisnel traduisent une approche interarmées plus réaliste. Le véritable enjeu est bien de savoir si demain la France, notre pays, aura l'outil militaire c'est à dire les forces terrestres, maritimes et aériennes qui lui permettront d'affronter "ses obligations internationales"  (selon M. Guisnel) et "préserver son influence dans la conduite des relations internationales" (selon le général Thomann).

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(...)
Mai 68 fut bien un "événement" au sens où s'est produit là une rupture dans l'ordre des choses, rupture qui révélait des forces nouvelles mais cachées, étouffées sous le poids de cet ordre précisément, et qui ont fini par exploser à l'image de la cocotte minute. 
Un événement révèle ce qui se trame en secret, et dès lors l'exhibe au grand jour : c'est pourquoi, après lui, plus rien n'est comme avant. J'ai été atterrée de rencontrer récemment, à l'occasion de la publication d'un livre avec Matthieu Grimpret (1), d'autres auteurs d'ouvrages portant sur le même sujet. Ils demeuraient cloîtrés dans le gauchisme d'alors et dans le mythe de la lutte des classes, comme si, depuis 40 ans, rien ne s'était produit qui pût nous ouvrir les yeux… Eh bien je crois que nous ferions la même erreur si, nous qui n'avons pas été "soixantuitards", nous en restions à ce désordre d'enfants gâtés qui brandissent le Petit livre rouge sans ouvrir les yeux sur les massacres perpétrés par Mao.
Mai 68, initié par des étudiants, a été une révolte des moeurs et essentiellement une révolte contre l'autorité : rien que de banal. Que se soient greffées là-dessus des revendications salariales au moment où les salaires étaient trop bas pour le confort des Trente Glorieuses, cela me semble un phénomène secondaire. Les grévistes ouvriers ont profité de la révolte étudiante. Le fond de l'affaire n'est pas là. Il est dans la manière dont se comportait alors l'autorité de proximité, qui commence par celle du père de famille (à l'époque les femmes avaient encore peu d'autonomie), et continue avec celle du professeur, par exemple.
Je crois que nos sociétés avaient laissé se développer une distorsion entre le développement accru de l'autonomie individuelle, et les autorités qui s'exercent naturellement dans n'importe quel groupe humain. Et cette distorsion apparaissait particulièrement inconfortable dans le domaine éducatif.
Voilà un adolescent auquel on proposait des études de plus en plus sophistiquées, tout en lui signifiant qu'il lui fallait apprendre à penser par lui-même (et cela n'était qu'un développement de notre tradition la plus ancienne). On lui laissait voir qu'il n'était plus obligé, comme autrefois, de reprendre le métier de son père, et qu'il lui fallait choisir selon sa propre vocation. On lui donnait les moyens et la permission de voyager seul et de mener sa propre vie. Mais lorsqu'il rentrait chez lui le soir, il trouvait dans la plupart des cas un père de famille à l'ancienne, qui lui indiquait les "bons" et les "mauvais" métiers, qui refusait de considérer ses opinions, évidemment encore malhabiles, comme des sujets de débats, et le traitait davantage comme sa propre trace que comme une personne à part entière (je ne suis pas en train de régler des comptes avec mon propre père, qui fut au contraire avec moi un libéral, mais la plupart de mes amis d'alors vivaient sous ce genre d'autorité, et cette différence explique probablement que je ne les aies pas suivi dans les constructions de barricades). Autrement dit, le monde avait manifestement changé, mais l'autorité paternelle demeurait la même. Et la jeunesse ne pouvait que sentir là une sorte de dissonance insupportable.
Lorsque, par le développement de l'émancipation qui caractérise particulièrement l'Occident, les sociétés déploient l'autonomie personnelle accordée aux très jeunes adultes, l'autorité ne doit pas pour autant s'anéantir. Mais elle doit s'adapter à cette nouvelle donne, devenir moins cassante et plus tolérante, convaincre au lieu de forcer, prévenir au lieu de punir. Cela n'avait pas été compris.
Que cette rupture ait été l'occasion, pour toute une intelligentsia d'origine marxiste qui devint ensuite déconstructionniste, de chercher à briser l'autorité elle-même, d'effacer la famille et de rendre tous les liens aléatoires et fugaces, c'est un fait. Et c'est justement cela qu'il faut liquider, cet excès. Mais l'excès est un épiphénomène, grave sans doute, pourtant secondaire, et que l'on peut combattre sans pour autant revenir au monde d'avant….
Quand on parle de "liquider Mai 68", cela ne peut pas signifier en effacer les conséquences, car cela n'est au pouvoir de personne. Et d'ailleurs, ce ne serait pas souhaitable, parce que les forces qui portaient l'événement avaient un sens, et l'on ne fabrique pas les sociétés, on les accompagne. Cela peut signifier : prendre enfin la mesure des conséquences destructrices, les combattre, et répondre d'une autre manière aux exigences révélées par l'événement.

Paru dans La Nef - Mai 2008

(1) Liquider Mai 68 ? sous la direction de Matthieu Grimpret et Chantal Delsol,
Presses de la Renaissance, 2008, 296 pages, 21 .

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(...)
contre le Tibet a remis à l'ordre du jour le boycott des Jeux olympiques de Pékin. Fallait-il donc une telle violence pour que les belles âmes occidentales se souviennent que la Chine demeure un régime communiste avec des méthodes communistes ? L'exemple chinois montre que le libéralisme économique se marie fort bien avec toute la rigueur communiste et ne contribue que fort modérément à en adoucir les angles. Est-il temps, au reste, de s'inquiéter du sort du Tibet, illégalement occupé et persécuté depuis plus d'un demi-siècle, lorsque tous les pays occidentaux entretiennent de bonnes relations avec Pékin pour des raisons commerciales et favorisent de ce fait l'exploitation d'une main-d'oeuvre effroyablement maltraitée, ramenée au rang de bête ? C'est à ce niveau politique global que le problème doit être considéré et que le boycott devrait être envisagé. Faute de quoi, même en imaginant que nombre de pays occidentaux décident de boycotter les JO, si l'attitude générale à l'égard de la Chine ne change pas, les opposants au boycott auront beau jeu d'affirmer que cela n'aura servi à rien pour améliorer le sort d'une population martyrisée.
Nos nations n'étant prêtes à aucun sacrifice et surtout pas à remettre en cause les sacro-saintes lois du libéralisme mondialisé, Pékin peut continuer tranquillement à exploiter et opprimer les Chinois, avec ou sans Jeux olympiques. Est-ce à dire qu'il faille définitivement renoncer au boycott ? Je ne le crois pas, car même s'il ne faut pas en attendre des retombées immédiates, un tel boycott, s'il était assez suivi, gênerait énormément Pékin qui a fait des Jeux une vitrine mondiale pour son "modèle " de développement et ainsi ramener au second plan la réalité de sa tyrannie politique. Ce serait un camouflet et un coup d'arrêt pour un régime dont l'assurance et l'orgueil ne semblent connaître aucune limite.

Mais, entend-on déjà, ce serait prendre les valeurs du sport en otage et politiser un événement prévu pour rapprocher les peuples ! Passons sur le double discours qui, avant les événements du Tibet, affirmait que les Jeux contribuaient à ouvrir les dictatures et, quand ces régimes font du zèle, à assurer qu'ils sont étrangers à la politique à laquelle le sport ne doit être mêlé en aucun cas. Si l'esprit des JO était resté celui des fondateurs, un tel argument pourrait être recevable quoique discutable dans son principe, le sport n'est pas une fin en soi et doit répondre lui aussi aux priorités du bien commun lorsque celui-ci est en cause. Mais nous sommes aujourd'hui à l'opposé de ce bel esprit sportif ! Loin d'être le fait d'amateurs désintéressés pour lesquels "l'essentiel est de participer", les Jeux - comme toutes les grandes manifestations sportives, hélas ! - sont devenus une compétition d'hyperprofessionnels mettant tout en oeuvre pour gagner et, plus encore, un business, une affaire d'argent aux enjeux financiers colossaux. La Chine, de plus, détourne le sport à des fins de propagande - comme l'ont toujours fait les pays communistes ou hier l'Allemagne nazie - et la façon dont elle sélectionne et entraîne ses athlètes est proprement monstrueuse et inhumaine (1). Alors que le légitime patriotisme tend à être ridiculisé, le sport est le seul domaine où se manifeste encore un chauvinisme absurde et parfois violent, là où précisément devrait régner le fair-play. Il développe des passions et occupe une place médiatique disproportionnée (là encore pour des questions d'argent) bref comment ne pas l'identifier aux jeux du cirque des Romains, dérivatif facile et démagogique pour détourner le peuple des vrais problèmes ?

Sans doute le boycott n'est pas une mesure idéale, j'en conviens, mais rien de sérieux ne s'y oppose. La question, finalement, est celle de la morale et de la politique. Certes, s'il ne fallait entretenir de relations qu'avec les États répondant à nos critères démocratiques, nos rapports internationaux se raréfieraient rapidement. Mais, au nom de la realpolitik, faut-il alors tenir la morale à l'écart de toute considération politique ? Certes non, c'est ce qu'a montré Benoît XVI dans son remarquable discours aux Nations-Unies le 18 avril dernier. Il a même insisté sur le devoir de la communauté internationale d'intervenir lorsqu'un État n'est pas en mesure de protéger sa population contre les violations des droits de l'homme, la situation est plus dramatique encore quand c'est ce même État, comme en Chine, qui les viole pertinemment. Et il a balayé l'objection habituelle selon laquelle les droits de l'homme ne seraient qu'un concept occidental non valable pour les autres cultures. "Le mérite de la Déclaration universelle, a dit Benoît XVI, a été d'ouvrir à des cultures, à des expressions juridiques et à des modèles institutionnels divers la possibilité de converger autour d'un noyau fondamental de valeurs et donc de droits". Le fondement commun des droits est la loi naturelle qui transcende toute culture, le pape a une nouvelle fois insisté sur l'importance de sa reconnaissance : "Ces droits trouvent leur fondement dans la loi naturelle inscrite au coeur de l'homme et présente dans les diverses cultures et civilisations. Détacher les droits humains de ce contexte signifierait restreindre leur portée et céder à une conception relativiste, pour laquelle le sens et l'interprétation des droits pourraient varier et leur universalité pourrait être niée au nom des différentes conceptions culturelles, politiques, sociales et même religieuses. La grande variété des points de vue ne peut pas être un motif pour oublier que ce ne sont pas les droits seulement qui sont universels, mais également la personne humaine, sujet de ces droits". Tout un programme.
…
Paru dans La Nef - Mai 2008
(1) Cf. l'excellent livre de Luc Richard, Pékin 2008. Pourquoi la Chine a déjà gagné, Mille et Une Nuits, 2008.

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L'État d'Israël a soixante ans : du sionisme à l'indépendance

Il naît avec la publication en 1862 par un philosophe socialiste allemand, Moses Hess (1812-1875), de l'ouvrage Rome et Jérusalem qui, se fondant sur les mouvements nationaux en Allemagne et Italie, suggère de construire un État socialiste pour le peuple juif, mais sans préciser sa localisation. Un peu plus tard, un médecin juif de la Pologne russe suggère la création d'un État juif autonome à l'intérieur de l'Empire des Tzars, thème que reprendront avant 1914 les Juifs sociaux-démocrates du Bund. L'affaire Dreyfus conduit le journaliste autrichien Theodor Herzl (1860-1904) à proposer un État juif, avec son livre L'État des Juifs, recherche d'une solution moderne de la question juive (1896). Mais le livre ne propose pas la région où pourrait se construire un État juif. Il va être question de la Patagonie, de l'Ouganda ou même de Madagascar, solution qu'envisagera le IIIe Reich entre 1936 et 1941.
C'est au Congrès sioniste constitué à Bâle en août 1897, qu'apparaît l'idée d'une installation en Eretz Israël ; mais jusqu'en 1917 plusieurs thèses s'opposent ; certains préconisent un Foyer national en un lieu quelconque, d'autres défendent l'implantation en Palestine. Au début du XXe siècle, il n'y a guère qu'une cinquantaine de milliers de Juifs en Palestine, dont 25 000 environ sont des émigrés venus de l'Empire russe.
Avec le lancement du mouvement sioniste, on aurait pu s'attendre à un flot de Juifs persécutés : en Russie, les pogroms demeurent dramatiquement nombreux jusqu'au-delà de 1905. Or, de 1900 à 1964, à peine 40 000 Juifs émigrent vers la Terre promise, tandis qu'un million et demi émigre vers les États-Unis. La Palestine, pauvre et sans avenir visible, n'attire guère. Le sionisme apparaît alors comme un échec, d'autant que les communautés israélites d'Allemagne, de France ou du Royaume-Uni attachées à l'assimilation, sont plus que réticentes devant l'affirmation de l'existence d'un "peuple juif". Pour elles, on est Allemand, Britannique ou Français de religion israélite.

La Grande Guerre va permettre au sionisme de renaître. Convaincus que l'aide américaine est indispensable, Français et Britanniques conçoivent, pour complaire, croient-ils, aux Juifs américains, l'idée d'un Foyer national juif : ce sera la déclaration de Lord Balfour, Secrétaire aux Affaires étrangères, le 2 novembre 1917. Il faut s'attirer les faveurs des Juifs américains plutôt germanophiles d'autant que la majorité des israélites des États-Unis viennent de Russie, État allié de l'Entente, particulièrement antisémite. Les Britanniques pensent aussi que leur soutien au sionisme serait accueilli favorablement par les chefs bolcheviks dont beaucoup étaient Juifs et que cela les conduirait à rester en guerre ! Balfour n'avait pas compris que les bolcheviks d'origine juive se désintéressaient totalement de la création ou non d'un Foyer juif. Ajoutons que, pour le Cabinet britannique, créer un Foyer juif en Palestine permettrait de limiter au maximum les ambitions françaises sur la Terre Sainte.
Foyer national juif ou pas, il n'attire guère les Juifs d'Europe centrale. De 1919 à 1932, vont arriver en Palestine 117 000 Juifs. Pendant cette période, si les États-Unis ont fermé leurs frontières, venant de l'antisémite Pologne, 200 000 israélites s'installent en France, 150 000 en Belgique et aux Pays-Bas, et plus de 100 000 dans le Reich : partout, cela entraîne une renaissance de l'antisémitisme. Durant cette période, la première vague qui arrive aussitôt après la guerre est profondément sioniste, décidée à favoriser le développement du Yishouv (la Palestine juive). Elle est plus ou moins influencée par le marxisme et va prôner la constitution d'un parti social-démocrate, le Mapam. Mais les Alya (vague d'migration) entre 1929 et 1932 entraînent plus de difficultés que de progrès en raison de la crise économique internationale, car ce sont les plus pauvres des Juifs orientaux qui vont en Palestine.

Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, c'est le IIIe Reich qui va contribuer à l'essor du Yishouv. En effet, le 27 août 1933, le Reich signe avec les organisations d'Allemagne et de Palestine un accord dit Haavarah ("transfert", en hébreu) qui permet aux émigrants juifs choisissant la Palestine de transférer une partie de leurs biens. Selon Saül Friedländer, plus de 100 millions de marks vont arriver en Palestine, facilitant l'installation et l'intégration des 60 000 Juifs allemands. Nombre d'entre eux sont des ingénieurs, des cadres, des scientifiques qui vont rapidement tenir une place éminente en Palestine et préparer la construction d'un État moderne et développé. Ils développent aussi un certain caractère de germanité qui marque encore aujourd'hui la société et la culture israéliennes. Dans ce même temps arrivent plus de 150 000 Juifs polonais qui parlent yiddish (dialecte germanique écrit en caractères hébreux). Tout cela contribue aussi étonnant que cela soit à donner au Yishouv un caractère d'inspiration germanique et à favoriser les communautés ashkénazes (Ashkenaz, rite d'Europe centrale).
Bien évidemment, l'antisémite Hitler n'aide pas les sionistes pour leur faire plaisir ! Il a compris qu'une arrivée importante de Juifs dans une région peuplée d'Arabes allait entraîner de nombreux incidents qui déstabiliseraient les Britanniques qui administrent alors la Palestine. Il y a eu des émeutes antisionistes dès 1920, et en 1929, l'émeute sera accompagnée de pogroms. De 1936 à 1939, on assiste à une véritable guerre entre Juifs et Arabes, ce qui amène les Britanniques à envisager un partage de la Palestine (plan de Lord Peel en 1937), projet accepté par les Juifs socialisants et rejeté par les Arabes. Un nouveau projet est élaboré en 1938, il est à nouveau approuvé par les Juifs et rejeté par les Arabes. Dès lors, en 1939, Londres décide de limiter les achats de terre par les Juifs et freine fortement l'immigration. La guerre, dès 1939, met fin à la guerre civile judéo arabe, mais les Britanniques, devenus antisionistes, n'accepteront la mise sur pied d'une force juive qu'en 1944.


Un conflit de fait apparaît entre Juifs et Britanniques et on assistera à de nombreux attentats terroristes : dès 1942, l'exécutif sioniste demande la constitution d'un État juif indépendant, ce que refuse Londres. En 1945, les Britanniques interdisent l'accès de la Palestine aux survivants de la Shoah et maintiennent ce veto jusqu'à l'affaire de l'"Exodus". C'est alors que les Nations-Unies adoptent un plan de partage de la Palestine avec trois ensembles bien distincts : un État arabe indépendant, un État juif indépendant et Jérusalem séparé des deux États. Les Arabes refusent, et s'engage une véritable guerre. Elle sera accompagnée de massacres des deux côtés, à Deir Azine par les sionistes et à Goush Etzion par les Arabes. Au printemps, les trois quarts de la population arabe de la zone juive, soit 300 000 à 400 000 personnes, fuient vers le Liban, la Jordanie, la Syrie, l'Égypte, l'Irak et les Émirats arabes du Golfe persique. C'est alors qu'apparaissent de nombreux camps de réfugiés qui seront très mal gérés par les Nations-Unies. Le 14 mai 1948, l'indépendance de l'État d'Israël est reconnue aussitôt par les États-Unis et l'URSS. La France, qui a approuvé le plan de partage, ne reconnaîtra Israël qu'en 1949.

Le projet des Nations-Unies découpait la Palestine en sept zones, trois arabes, trois juives, et Jérusalem. Il était plus favorable aux Arabes qu'aux Juifs, mais les États arabes le rejettent et le conflit qui a débuté en décembre 1947 s'aggrave. En octobre 1948, l'armée israélienne (Tsahal) est victorieuse sur tous les fronts. 1,3 million de Juifs l'emportent sur 25 millions d'Arabes soutenus par la Grande-Bretagne, l'armée jordanienne, la Légion arabe, sous les ordres d'un général britannique, Glubb Pacha. Durant l'hiver 1949, des armistices sont conclus avec les États arabes. Le 11 mai 1949, Israël est admis aux Nations-Unies, la Palestine arabe est absorbée par la Jordanie. Par rapport au plan de 1947, Israël a obtenu une situation plus confortable : l'État est d'un seul tenant du Liban à Eilat, la Palestine arabe qui, dans le plan Peel de 1937, laissait les 3/4 de la Palestine aux Arabes, dans le projet de 1947, leur laissait la moitié de la Palestine, est réduite à peau de chagrin, la Cisjordanie. L'intransigeance arabe les conduit à leur perte.

Depuis 1948, le conflit est latent entre Israël et ses voisins arabes. En 1956, au cours d'une guerre voulue par les franco-britanniques contre l'Égypte, Tsahal atteint le canal de Suez, mais la capitulation de fait des Occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne) fait de cette victoire une défaite diplomatique gravissime. En 1967, en six jours, Israël occupe le Golan pris à la Syrie, la Cisjordanie qu'elle occupe toujours et le Sinaï qui sera restitué à l'Égypte après la visite du Président Sadate à Jérusalem en 1977. La guerre des Six Jours marque la rupture entre Israël et la France. Dès lors, le poids des États-Unis est essentiel d'autant que les Juifs américains et les protestants évangéliques sont pro-sionistes.
Pour réhabiliter leurs armées, les États arabes attaquent Israël le jour du grand jeûne de Kippour le 6 octobre 1973. En quinze jours, les Syro-Égyptiens sont défaits mais cela ne règle rien. La Cisjordanie demeure occupée ainsi que le Golan. Soutenus par les Américains qui tolèrent l'agressivité dont Israël fait souvent preuve, les Israéliens ne remplissent pas toujours les engagements pris lors des tentatives de médiation (Camp David, Oslo) et conduisent de nombreuses actions qui entraînent des réactions à caractère terroriste : le problème palestinien devient de surcroît de plus en plus difficile à régler en raison d'implantation de colonies de plus en plus nombreuses en Palestine.


Outre les problèmes territoriaux déjà délicats, on ne peut comprendre la situation en Palestine si l'on oublie les humiliations subies par le monde arabe : humiliation militaire, les victoires d'Israël entraînent l'appel à la vengeance d'autant que les voisins arabes de l'État juif sont presque 20 fois plus nombreux (99 millions d'habitants contre 5,5 en Israël aujourd'hui). De surcroît, l'État d'Israël dont, en 1950, le niveau de vie était analogue à celui de la Syrie, connaît aujourd'hui une prospérité économique et technologique qu'ignorent ses voisins (le PIB par habitant syrien est sept fois inférieur à celui d'Israël).
Créer un État palestinien pose d'autre part des problèmes que l'on n'aborde guère : on pense parfois aux colonies israéliennes, elles sont multiples. Doit-on les maintenir ou rapatrier les colons vers Israël ? On parle aussi des réfugiés ; ils sont aujourd'hui près de 4 millions, soit 1,5 million de familles. Il est inconcevable qu'ils reviennent en Israël. Que faire sinon leur donner les moyens de s'installer dans des régions adéquates en leur attribuant un pécule leur permettant de refaire leur existence ? Cela demande 15 à 20 milliards d'euros. Qui paiera ? Se pose encore une question généralement laissée de côté. Israël, pays développé, consomme cinq fois plus d'eau par habitant que les États arabes ; pour l'essentiel, l'eau consommée en Israël vient actuellement des nappes phréatiques de Cisjordanie. Qu'en sera-t-il dans une Palestine indépendante, au moins tant que le canal de la Mer Rouge à la Mer morte ne fonctionnera pas ? Sa mise en service est envisagée entre 2020 et 2025 ...

Reste un problème, sans doute crucial, celui de la démographie : il y a aujourd'hui près de 20 % d'rabes musulmans dans l'État d'Israël. Leur taux de fécondité est de 4,5 %, presque le double de celui des Juifs (2,5 %). En 2025, il y aura un tiers de musulmans dans la population israélienne, ce qui risque de poser quelques questions. N'oublions pas que l'État d'Israël connaît déjà aujourd’hui des difficultés ethniques que les romans venus pour la foire du livre de Paris ont permis de découvrir : il y a conflits entre Juifs orthodoxes (15 % de la population israélite), réformés (40 % de la population) et laïcs (45 % de la population), mais il y a conflit aussi entre les Israéliens d'origine ashkénaze (divisés d'ailleurs entre les émigrés venus d'URSS et les vieux immigrés venus d'Allemagne et de Pologne) qui tiennent le haut du pavé, et les sépharades venus des États arabes (Maroc-Tunisie-Irak-Yemen) sans oublier les Falachas venus d'Éthiopie, et de couleur !
Tout cela d'ailleurs confirme que, ethniquement, les notions de peuple juif ou de race juive sont un mythe comme le soulignait en 1884 l'historien Theodor Reinach dans son Histoire des Israélites. Il n'y a ethniquement rien de commun entre un descendant d'universitaire ou de commerçant allemand et le descendant d'un commerçant yéménite ou un paysan falacha.
Admettons que, devenus sages, les Israéliens fassent leur la formule de Pierre Mendès-France : "Les Israéliens doivent comprendre que les Palestiniens ont le droit de réclamer pour leur peuple ce qu'ils ont obtenu pour eux : un État ". Mais ces deux États devront renoncer à Jérusalem comme capitale. La Ville Sainte devrait être une ville libre qui pourrait abriter le siège mondial des Nations-Unies ! C'était le voeu du Saint-Siège. Il demeure valable aujourd'hui.

Paru dans
La Nef
- Mai 2008

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(...)
violemment stigmatisé que durant ces dix dernières années. On le trouve au coeur de tous les scandales qui ont fait couler beaucoup d'encre : Salman Rushdie, Taslima Nasreen, la destruction des statues de Bouddha par les hordes talibanesques, l'affaire récurrente du voile dit islamique, la crise provoquée par les caricatures de Mahomet dans un journal danois, l'hystérie déclenchée par la conférence de Benoît XVI à Ratisbonne, l'affaire Redeker. On l'invoque dans tous les événements qui ont fait couler beaucoup de sang : les milliers de morts en Algérie dans le bras de fer entre le pouvoir et le FIS, l'assassinat odieux des moines de Tiberine, l'attentat meurtrier contre le commandant Massoud, l'énorme action terroriste menée, le 11 septembre 2001, par la secte néo-wahabite d'Oussama Ben Laden contre les Etats-Unis, dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences géopolitiques.

A moins d'éluder la question en glosant sur la "nouvelle islamophobie", cette vague "raciste" qui accuse injustement les musulmans de tous les péchés d'Israël, qui désigne l'islam comme un mal absolu et qualifie Mahomet d'Antéchrist, force est de reconnaître que l'islam est un problème qui se pose à la conscience occidentale autant qu'il s'impose à l'inconscient islamique. Pour paraphraser Marx, un spectre hante l'Occident, le spectre de l'islam. Il s'agit bien de l'islam et non guère de l'islamisme car, les subtilités sémantiques, si justifiées et si légitimes soient-elles, ne suffisent plus à elles seules à disculper entièrement l'islam d'un mal dont il serait à la source. Et pour cause : tous les crimes barbares qui viennent d'être énumérés et qui sont loin d'être exhaustifs, ont été précisément commis au nom de l'islam. En termes plus clairs, toutes ces actions qui ont frappé le monde de stupeur et d'indignation sont couvertes d'une cire théologique pour le moins troublante. Dès lors, la question serait de savoir si les fatwas qui sont en totale et radicale opposition avec les acquis de la modernité (droits de l'homme, liberté d'expression, égalité entre la femme et l'homme, autonomie de l'individu, séparation du religieux et du politique) et qui, dans les cas extrêmes, autorisent la violence, le martyre, le meurtre et les attentats terroristes, si ces fatwas sont légitimées par l'islam ou non.

D'abord, qu'est-ce que l'islam ? C'est une religion qui s'inscrit dans la continuité du monothéisme biblique et dont Mahomet (570-632) est le prophète. Deux principales sources scripturaires servent à définir et à connaître l'islam : d'une part le Coran, dont on doit la version officielle (vulgate) au troisième calife Othman (644-656) et qui est composée de 6226 versets considérés par l'orthodoxie comme parole divine, révélée au prophète durant son apostolat à la Mecque et à Médine par l'intermédiaire de l'archange Gabriel, qui est dans le Talmud le symbole de la puissance et que la tradition chrétienne considère comme étant le messager de dieu adressé à Zacharie. D'autre part la Sunna (tradition), élaborée à partir du Hadith (dits et pensées du prophète) dont la compilation définitive remonte au IXe siècle, et de la Sîra (vie ou biographie) de Muhammad, expression de l'apologétique islamique au VIIIe siècle. Coran et Sunna à laquelle l'on doit se référer lorsque le Coran ne répond pas clairement à telle ou telle question - sont donc les deux corpus fondateurs de l'islam dans sa dogmatique, dans sa théologie, dans son exégèse, dans sa morale, dans sa politique ainsi que dans sa normativité juridique. C'est à l'une ou l'autre de ses deux sources constitutives de l'islam que les autorités spirituelles doivent recourir pour émettre un document rappelant la position officielle de l'islam orthodoxe sur un problème d'actualité (équivalent des encycliques dans l'Eglise), ou prononcer une fatwa relative à telle ou telle question touchant à l'islam ou à la vie des musulmans (équivalent des bulles dans le catholicisme). 

Le problème en islam, à l'inverse du catholicisme, c'est qu'il n'y a pas d'Eglise clairement identifiée, constituée, hiérarchisée et visible. Les oulémas d'Arabie Saoudite, d'Al-Azhar (Egypte), d'Al-Zaytouna (Tunis), n'ont pas l'autorité ni la légitimité que le pape possède au sein de l'Eglise. N'importe quel musulman peut s'autoproclamer imam, cheikh ou ayatollah, peut prononcer une fatwa légitimant le port du voile, la polygamie, la théocratie, le djihâd contre les "mécréants" (occidentaux) ou la guerre contre les apostats (musulmans). L'existence au sein du Coran et de la Sunna, de versets et de hadiths pouvant justifier telle ou telle fatwa obscurantiste est, par conséquent, un fait indéniable. Cela autorise t-il pour autant à parler, comme Bernard Lewis pour ne citer que lui, d'une violence intrinsèque voire ontologique à l'islam, par opposition au judaïsme ou au christianisme, qui seraient par excellence les religions de la tolérance ?

Tout en rejetant l'essentialisme et le manichéisme comme des postures apologétiques et non point heuristiques, force est de reconnaître que depuis quelques années, ce n'est ni le christianisme ni le judaïsme qui fait parler de lui, mais c'est l'islam. Plus exactement les musulmans qui se définissent comme tel et qui s'érigent souvent comme défenseurs de l'islam. Ils sont plutôt les fossoyeurs de l'islam car nul n'a autant nui à l'islam qu'Abd Al-Wahhab, Khomeiny, Tourabi, Abbassi Madani, Ben Laden et leurs nombreux disciples. C'est à cause de leur fanatisme que l'islam est devenu, pour beaucoup d'occidentaux, un bréviaire de la haine et du terrorisme. Montesquieu disait à juste titre, "Comme la religion se défend beaucoup par elle-même, elle perd plus lorsqu'elle est mal défendue que lorsqu'elle n'est point du tout défendue". Le Coran ne dit pas autre chose : "C'est Nous (Dieu) qui avons fait descendre la Révélation et c'est Nous qui en sommes les seuls protecteurs".

Mais le problème est plus complexe que l'absence, en islam, d'une autorité spirituelle légitime, qui parlerait au nom de tous les musulmans et serait l'expression officielle de l'islam. Le problème réside dans l'interprétation du Coran et l'explicitation de la Sunna. C'est ici qu'apparaît la principale lacune de l'islam, à savoir les interprétations anachroniques et sclérosées des deux corpus fondateurs de cette religion. Ce mal vient de ce qu'on pourrait qualifier de péché originel de l'islam : la sacralisation d'abord du texte coranique et plus tard et plus grave, de la tradition prophétique. A la base de cette sacralisation du Coran, un dogme aussi puissant que celui de la Trinité dans le christianisme, le dogme du Coran incréée, avec cette conséquence philosophique et théologique redoutable : à la différence de l'Ancien Testament ou des Evangiles, le Coran est stricto sensu la parole de Dieu révélée à son prophète ; il est donc intouchable, immuable et indiscutable. Les attributs de Dieu sont donc autant d'adjectifs dont peut se prévaloir le Coran : l'omniscience, l'omniprésence, l'omnipotence, l'éternité, l'inaltérabilité, l'absoluité. Le Coran, stipule l'orthodoxie est "valable en tous lieux et à toutes époques" (sâlah likoulli makân wa zaman). Vouloir l'interpréter autrement que par les exégèses canoniques, c'est commettre un sacrilège. C'est d'ailleurs dans cette logique dissuasive de sacralisation à outrance qu'a été décrétée, vers le Xe siècle, la fermeture des "portes de l'ijtihâd". C'est la seconde grande lacune, c'est-à-dire la clôture définitive de tout effort exégétique. Tout ce qui a été révélé dans le Coran, ensuite expliqué par les quatre premières écoles juridiques (fiqh) "autorisées", est désormais absolu et indiscutable ad vitam aeternam.  Peut-on sortir de cette situation mortelle, faisant du Coran une parole morte que certains fanatiques ne réveillent que pour semer la mort ? Est-ce la quadrature du cercle ?

La sacralisation intempestive du texte coranique - entreprise essentiellement idéologique et politique - a été, dès le départ, contestée et combattue par les savants les plus éminents de l'islam, notamment par les mutazilites, courant souvent défini comme rationaliste. Si surprenant que cela puisse paraître, le dogme suivant lequel le Coran est incréée a été, des siècles durant, à l'origine de multiples controverses théologico-philosophiques et au coeur de toutes les batailles politiques. Plus surprenant encore, à l'époque Abbasside du calife Al-Mâmun (813-833) - époque où Bagdad était un centre d'effervescence intellectuelle stimulée par la découverte de la philosophie grecque - c'est la doctrine mutazilite du Coran "créé" qui fini par s'imposer comme thèse officielle de la foi orthodoxe. Ce n'est que plus tard, avec le règne du calife Al-Mutawakkil (848-861), que s'imposera de nouveau et jusqu'à ce jour la thèse inverse du Coran "incréée". C'est depuis cette époque que le dogme a triomphé de la raison et que les mutazilites, persécutés et pourchassés, ont complètement disparu du paysage philosophique. 

La fermeture des "portes de l'ijtihâd", qui n'est pas une ordonnance coranique mais une décision politique, a été réfuté et combattu par les plus grandes autorités théologiques et spirituelles, dont Ibn Hazm (994-1064), Al-Souyouti (1445-1505) et, beaucoup plus tard (XIXè-XXè siècle), par les pionniers du courant réformiste Al-Nahda, dont Jemal Eddine al-Afghani (m.1898), Mohamed Abdou (m.1905) et Mohamed Iqbâl (m.1938). Dans son livre Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Rocher, 1996), ce dernier estime que "Le refus de l'ijtihâd est une pure fiction suggérée par la cristallisation de la pensée juridique dans l'islam et en partie par cette paresse intellectuelle qui, spécialement dans la période de décadence spirituelle, transforme en idoles les grands penseurs. Si quelques-uns des docteurs ultérieurs ont été partisans de cette fiction, l'islam moderne n'est pas engagé par cet abandon volontaire de l'indépendance intellectuelle".

Tout cela pour dire que toucher à la sacralité du Coran n'est pas un sacrilège. Le Coran n'a pas été dicté par Dieu mais inspiré par Lui. En réaffirmant aujourd'hui que le Coran n'est pas un texte "incréée", on n'infirme pas sa qualité d'Ecriture sainte, car la sainteté d'un texte n'est pas contradictoire avec sa temporalité ou son historialité. Or, restituer au Coran sa matérialité historique est le préalable de toute exégèse réellement moderne. Il ne s'agit plus d'appeler à de nouvelles interprétations du Coran tout en acceptant, implicitement ou explicitement, le dogme insensé et irrationnel du texte "incréée". Une telle démarche n'a pas de sens et n'aura aucune incidence positive sur la marche de l'islam vers la sécularisation. Même si elle est le produit d'une histoire occidentale et qu'elle est née d'un combat des Lumières contre l'obscurantisme papal, il faut s'approprier la méthode historico-critique pour l'appliquer à l'exégèse coranique. Passer le Coran au crible de la raison philosophique, est la condition sine qua non pour provoquer l'aggiornamento de l'islam et libérer celui-ci du double carcan salafiste et djihadiste.

Concrètement, cela doit se traduire par l'abrogation de toutes les sourates qui sont incompatibles avec l'humanisme et, de façon générale, avec les valeurs universelles de la civilisation moderne. La guerre sainte contre les juifs et les chrétiens, la guerre sainte contre les musulmans accusés de déviance ou d'apostasie, l'infériorisation de la femme, la lapidation pour adultère, les châtiments corporels, la peine de mort sont autant d'oripeaux qui doivent être frappé de caducité. C'est aux musulmans et à eux seuls de mener cette entreprise d'hygiène morale et de revitalisation spirituelle. Les tenants de la stricte orthodoxie interdisent et criminalisent de telles entreprises sous le prétexte fallacieux que la méthode historico-critique, l'herméneutique, l'anthropologie sont des sciences profanes issues du monde occidental. Mais les spécialistes savent que l'explication du texte par le contexte telle est la définition de l'herméneutique - est une méthode que les savants musulmans ont pratiqué dès les premiers siècles de l'islam. Mieux encore, c'est Averroès (1126-1198) qui a plaidé pour une nouvelle interprétation du Coran en concentrant toute sa démonstration magistrale sur la très importante distinction entre ce qui est, dans le texte coranique, clair et net et ce qui prête à équivoque, entre ce qui est allégorique et ce qui est assertorique. Le dernier philosophe née en terre d'islam qu'était Averroès (Ibn Rushd), se basait ainsi sur une distinction que le Coran lui-même établit (verset 3, sourate 7) entre les passages péremptoires (muhkam) et les passages ambigus (mutachâbih). Il ne faut donc pas s'étonner du sort qui a été réservé à Averroès qui, de l'aveu d'Ernest Renan, incarnait la rationalité philosophique : autodafé de ses manuscrits, procès inquisitorial, condamnation à l'exil. Grand paradoxe de l'histoire comme l'a si remarquablement démontré Alain de Libera -, c'est en terre chrétienne que la pensée d'Averroès a donné ses plus beaux fruits, notamment la redéfinition de la foi et de la raison et la réappropriation de la philosophie aristotélicienne. Toujours selon Alain de Libera, l'influence d'Averroès sur Maimonide et sur Saint Thomas d'Aquin est un fait historique. 

C'est à partir de cette distinction averroïste que les musulmans parviendront à faire la différence entre Foi et Loi, entre transcendance et immanence, entre spirituel et temporel. C'est que l'imbrication, jusqu'à présent inextricable, de ces deux ordres constitue la seconde grande lacune dont souffre l'islam. C'est ce qu'on lui reproche souvent, et depuis déjà bien longtemps. Dans sa célèbre conférence L'islamisme et la Science, prononcée en 1883, à laquelle Afghani avait d'ailleurs répondu, Ernest Renan jugeait très sévèrement cette religion si réfractaire au monde moderne. Pour lui,  "L'islam, c'est l'union indiscernable du spirituel et du temporel, c'est le règne d'un dogme, c'est la chaîne la plus lourde que l'humanité ait jamais portée". Est-ce pour autant une spécificité de l'islam par opposition au christianisme, comme on n'arrête pas de l'écrire depuis des années si ce n'est des siècles ? Non, le problème de la confusion des deux ordres s'est également posé à la chrétienté et au monde juif. Nonobstant la disjonction christique introduite par le "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", la chrétienté et même le christianisme a subi la tentation théocratique. L'islam est donc parfaitement capable de surmonter son principal talon d'Achille. Paul Ricoeur croyait à une telle réforme. Dans une interview à L'Express, le 23 juillet 1998,  il déclarait que "L'islam est sur le chemin que le christianisme, de bon gré ou de mauvais gré, a parcouru. Il lui faudra, dans sa propre tradition, produire l'équivalent de notre fin du théologico-politique". Comment se présente donc le problème en islam ?

Dans le Coran, première source fondatrice de cette religion, comme cela a été indiqué, rien n'autorise à dire que le temporel et le spirituel sont indissolublement liés, réduisant ainsi le Coran à un traité politique et juridique. Bien au contraire, le couple ici-bas/au-delà, cette autre façon de désigner le temporel et le spirituel ou la cité terrestre et la cité céleste dans la terminologie augustinienne, est répété à maintes reprises dans le Coran. Fait remarquable, un très net discrédit est constamment jeté sur l'ici-bas (Dunya) par opposition à l'au-delà (Aqhira) ! Les exemples sont multiples et ne souffrent aucun doute quant à leur signification : "La vie d'ci-bas n'est que jouissance d'illusion" (sourate III, verset 185) ; "Dis : jouissance d'ici-bas n'est que peu de chose. Meilleure est la vie dernière pour quiconque se prémunit " (sourate IV, verset 77) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, futilité. La demeure dernière prodigue tellement plus à qui se prémunit ! " (sourate VI, verset 32) ; "La vie d'ici-bas n'est que jeu, divertissement. La demeure dernière est la plénitude du vivre. Ah ! s'ils savaient" (sourate XXIX, verset 64) etc. La seule phrase où il est question de pouvoir est la sourate VI, verset 57 : "Il n'est de pouvoir que de Dieu". Très curieusement, on trouve son équivalent exact dans le Nouveau Testament : "Le pouvoir n'appartient qu'à Dieu" (Romains XIII, 1) !

Si la disjonction des deux ordres est coraniquement possible et même obligatoire, on ne peut pas en dire autant pour la seconde source de l'islam, la Sunna. En effet, si le royaume de Jésus n'était pas de ce monde, celui de Mahomet a été incontestablement temporel. Oui, il y a en islam concomitance entre la naissance de la religion, l'émergence de la communauté et la fondation de l'Etat. Encore faut-il distinguer le dessein prophétique du destin politique. C'est une imposture théologique que de faire de l'imitation de Mahomet, en tant que chef militaire et guide politique, un devoir religieux. La Charia qui le stipule est désuète et elle doit être définitivement abandonnée. Se disant homme et pleinement homme, venu sur terre pour "rappeler" et non commander, Mahomet s'est toujours défendu d'avoir une quelconque légitimité politique. Il était principalement un guide spirituel ; son action militaire, politique et juridique relevait des contingences historiques. N'avoir pas désigné un successeur, n'était-ce pas un signe ? L'institution califale ne relevait point d'une injonction coranique mais obéissait à des exigences purement séculières, politiques et realpolitik, pour employer un terme moderne. Le calife n'était pas empereur et prêtre, mais un chef politique qui usait de l'autorité spirituelle pour légitimer son pouvoir temporel. En cela, l'abolition du califat en 1924 par Mustapha Kemal, qui a provoqué un véritable séisme au sein du monde musulman, n'était pas anti-islamique.

C"est précisément une année après l'abolition du califat ottoman que parait l'essai magistral de l'égyptien Ali Abderrazik (1888-1966), où il met violemment en cause la légitimation religieuse du pouvoir politique et appelle à la séparation radicale des deux instances. Peu de temps après sa condamnation et son renvoi d'Al-Azhar, où il enseignait, il poussera ce cri d'indignation et de révolte : "Ils ont fait de toi un roi, ô Prophète de dieu, car ils ne reconnaissent aucune dignité plus élevée". A la même époque et dans le même pays, naissait (1928) le mouvement des Frères Musulmans. Son initiateur, Hassan El-Banna (1906-1949), voulait profiter du traumatisme occasionné par l'abolition du califat dans la conscience islamique. Si l'appel à la modernité et aux Lumières d'Ali Abderrazik est resté lettre morte, l'appel au fondamentalisme et à l'obscurantisme d'Hassan El-Banna a eu le retentissement que l'on sait. Mais l'islamisme n'a pas que des causes endogènes à la structure même et à l'essence de l'islam. Des causes exogènes - politiques, économiques, sociologiques et géopolitiques - ont joué un rôle crucial dans sa genèse autant que dans sa propagation.

Dès son émergence en 1928, la secte politico-religieuse des Frères Musulmans a bénéficié de l'aide bien discrète des services anglais pour affaiblir le mouvement nationaliste égyptien Al-Wafd. C'était le choix stratégique de la Grande Bretagne, puisque cette puissance coloniale avait déjà joué un rôle déterminant dans la naissance du premier Etat théocratique en terre d'islam, la monarchie saoudienne, avec pour idéologie officielle le wahhabisme. Idem dans la partition de l'Inde et du Pakistan en 1947. Là aussi, la Grande Bretagne a joué un rôle important dans la naissance du Pakistan sur la base de son appartenance confessionnelle, au grand désespoir du mahatma Gandhi qui tenait à l'unité de l'Inde. La même stratégie sera reprise par les Etats-Unis pour combattre l'URSS, notamment en Afghanistan. Les barbares talibans devaient leur arrivée au pouvoir aux pétrodollars saoudiens, à la logistique pakistanaise et à la stratégie américaine. C'est encore cette stratégie philo-islamiste, myope et suicidaire, qui a provoqué la chute du Chah en Iran et l'arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979. Enfin, c'est le même phénomène qu'on observe en Irak où, depuis la chute de Saddam Hussein, les islamistes chiites sont au pouvoir.

La grande illusion de certaines élites intellectuelles ou politiques occidentales, c'est d'avoir cru à la possibilité d'un "islamisme modéré", susceptible de remplacer les régimes arabes au pouvoir depuis la décolonisation. Nonobstant la tragédie du 11 septembre 2001 et, depuis, les différents attentats qui ont frappé plusieurs capitales européennes et arabes, il n'est pas certain que la classe dirigeante américaine ait définitivement renoncé à l'islamisme dit modéré, comme moyen de pression sur les Etats arabes et comme pièce maîtresse de leur géopolitique moyen orientale et méditerranéenne. Au nom de la Realpolitik, l'islamisme reste un protagoniste incontournable dans la reconfiguration de l'équilibre mondial ainsi que dans les relations internationales.

Il appartient donc aux musulmans et à eux seuls de travailler à la marginalisation de l'islamisme jusqu'à sa disparition totale. Cela ne se fera pas en quelques années mais en quelques générations. La décrue de l'islamisme commencera au terme de deux réformes fondamentales : la réforme proprement religieuse de l'islam et la réforme strictement politique des gouvernements arabes. C'est-à-dire, la sécularisation et la démocratisation

Quelques chiffres
Il y a 1,2 milliard de musulmans dans le monde.
Mais, contrairement à une idée reçue, ce n'est pas dans les pays arabes que l'islam constitue la plus grande concentration démographique. C'est plutôt en Asie. L'Inde, le Pakistan, le Bangladesh et l'Indonésie comptent chacun plus de 100 millions de musulmans. Sur ce 1,2 milliard, 85% sont de rite sunnite et seulement 15%, de rite chiite. Le chiisme est majoritaire en Iran, en Irak, au Liban et en Azerbaïdjan.

Il y a 4 millions de musulmans aux Etats-Unis. Sur les quelques seize millions de musulmans qui peuplent l'Europe, près de six millions vivent en France. Ils sont ou bien français, souvent d'origine maghrébine, ou bien de souche "gauloise" convertis à l'islam, ou bien encore des immigrés en situation régulière. 

Texte intégral
Extraits parus dans Le Spectacle du Monde , Avril 2008, sous le titre Islam, entre la foi et la loi

REPERE BIBLIOGRAPHIQUE
Sur l'histoire controversée de la collecte et de la rédaction du Coran, lire :
les travaux d'Alfred-Louis de Prémare, Les Fondations de l'islam. - Entre écriture et histoire (Le Seuil, 2002) et Aux origines du Coran - Questions d'hier, approches d'aujourd'hui (Ed. Téraèdre, 2004)
Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, est le plus récent ouvrage où 27 experts ont essayé de soumettre le Coran au crible de la pensée critique (Robert Laffont, 2008, 982 p.)
Bernard Lewis, Que s'est-il passé ? L'islam, l'Occident et la modernité (Gallimard, 2002)
Mohamed Iqbâl, Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Du Rocher, 1996)
Samir Khalil Samir, Les raisons de ne pas craindre l'Islam (Presse de la Renaissance, 2007)
Youssef Seddik, L'arrivant du soir - Cet islam de lumière qui peine à devenir (L'Aube, 2007)
Freidoune Sahebjam, Reviens Mahomet, ils sont devenus fous (Grasset, 2007)
Thierry Camous, Orients /Occidents, 25 siècles de guerres (PUF, 2007)
Ali Abderrazik, L'islam et les fondements du pouvoir (La Découverte, 1994)
Alain de Libera, Thomas d'Aquin. Contre Averroès (Flammarion, 1994) - Averroès et l'averroïsme (PUF, 96) 

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...... En octobre dernier, 138 personnalités de l'Islam avaient adressé aux responsables des Eglises chrétiennes du monde une lettre ouverte en vue de travailler à une parole commune des deux religions.Le 6 novembre suivant, le roi Abdallah d'Arabie saoudite était reçu par le pape Benoît XVI. Voici qu'en mars 2008, le roi vient de faire une étonnante proposition de collaboration entre juifs, musulmans et chrétiens. 
S'il est vrai que l'intention semble être d'abord un recentrage sur la morale supposée commune aux trois monothéismes, pour convenir ensemble "des moyens de sauver l'humanité", il n'en demeure pas moins que l'initiative d'une Conférence commune et internationale répond à la quête de dialogue de plus en plus nécessaire aujourd'hui.
Déjà le pape avait fort justement déclaré, en août 2005 à Cologne : "nous avons un grand champ d'action dans lequel nous nous sentons unis pour le service des valeurs morales fondamentales".
Mais l'on s'étonne, disions-nous, car le roi Abdallah est, dans son pays, le gardien d'un rigorisme musulman qui ne tolère pas la présence d'autres religions. La messe y est clandestine, et nous savons l'exemple d'un jeune sportif, baptisé protestant en France, obligé de "s'islamiser" pour jouer dans une équipe de football de ce pays.

Si le roi d'Arabie saoudite veut être crédible, il lui faut commencer par expérimenter chez lui ce qu'il veut initier ailleurs et au niveau mondial. Le Grand Rabbin d'Israël a manifesté un intérêt très vif pour sa proposition, et elle va dans le sens des dialogues respectueux et dignes que les Eglises chrétiennes ont engagé avec l'Islam et le Judaïsme.
Mais le discernement d'un beau et noble chantier pour le monde impose den vérifier la réalité possible au plus près de la vie ordinaire des gens.

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La "Françafrique a de beaux restes" titrait le magazine Le Point le 7 février….
Voulant démontrer que la récente crise du Tchad illustrait les limites de la "rupture" en matière de politique africaine, ...Pierre Beylau expliquait que malgré les déclarations d'intention "la France continue d'expédier ses parachutistes et la base de Libreville est toujours utilisée comme point d'appui du dispositif militaire français… ". Mais le journaliste de conclure "les contempteurs de la Françafrique n'ont guère de solutions crédibles à proposer pour la remplacer alors que de nouveaux prédateurs lorgnent le continent noir pour s'emparer de ses richesses minières ou pétrolières."
Quelques jours plus tard, le 28 février 2008, au Cap, devant le Parlement sud-africain, le Président SARKOZY a appelé de ses voeux une "refondation" des relations entre la France et l'Afrique en déclarant notamment que "la France n'a pas vocation à maintenir indéfiniment des forces armées en Afrique". Mais la veille de cette annonce, à N'Djamena, devant les soldats français du dispositif EPERVIER et alors que la force européenne (EUFOR) commençait sa montée en puissance à la frontière du Darfour, il avait aussi déclaré que la France ne se désengagerait pas brutalement de ce continent.

Après le thème du "nouveau partenariat" développé par le Président CHIRAC au sommet des chefs d'états d'Afrique et de France en février 2003, c'est en quelque sorte le retour au ni ni, doctrine affichée en 1997 par le gouvernement de M. Lionel JOSPIN et traduit par la célèbre maxime "ni ingérence ni indifférence". C'est aussi peut être une manière de répondre à l'ambivalence des intellectuels de tous bords et de la jeunesse africaine où chaque engagement de la France fait naître un relent de néocolonialisme tandis qu'une abstention de cette même France est analysée comme un abandon. 

Je prends, pour ma part, le pari que dans les années qui viennent les militaires français continueront d'intervenir en Afrique. Ils interviendront sous commandement national, sous la bannière de l'Union Européenne (UE) ou de l'ONU, avec ou sans mandat de l'UA, mais ils seront présents. Et sans doute, poids de l'Histoire oblige, ils devront le plus souvent assumer le rôle de nation-cadre, comme c'est le cas aujourd'hui pour l'opération européenne au Tchad/RCA.
Fort de ce constat, je voudrais vous faire partager ma conviction de chef militaire et de soldat que l'engagement militaire en Afrique à ses propres exigences. Les ignorer conduit au mieux à l'inaction ou à l'échec au pire à l'humiliation ou au désaveu.

J'ai commandé l'opération ARTEMIS en Ituri, province est de la République Démocratique du Congo (RDC) de juin à septembre 2003. Cette opération me servira à mettre en lumière les facteurs ou préalables qui ont fait qu'elle est considérée aujourd'hui comme un succès militaire. Je tenterais, ensuite, de définir plus longuement quelles sont justement ces particularités de l'Afrique qu'il convient de prendre en compte dans le cadre d'une intervention militaire. Je prendrais le risque d'en déduire certains impératifs qui touchent aussi bien aux hommes et aux équipements, qu'au style de commandement et aux modes d'action. 
L'opération ARTEMIS débute en tant qu'opération française, sous le nom de "MAMBA" le 06 juin 2003 ; elle deviendra européenne sous le nom "ARTEMIS" le 16 juin. Elle a pris fin le 1er septembre lorsque l'Union européenne a "repassé la main" à la MONUC qui a alors déployé l'équivalent d'une brigade de 5000 hommes dans cette province. Il est utile de repréciser les conditions dans lesquelles a eu lieu cet engagement, le premier de l'UE en Afrique.
Une mise en place sur très court préavis, sur un théâtre inconnu ou du moins méconnu mais avec un mandat précis limité dans l'espace et dans le temps. L'absence de planification en amont, la méconnaissance des forces en présence ont imposé des décisions d'opportunité et le recours sur le terrain à un référentiel simple et tout d'exécution. J'ai d'abord considéré que les milices qui n'avaient aucune légitimité étaient des adversaires potentiels avec lesquelles aucune coopération ni coordination n'étaient acceptables. Cette approche n'est pas seulement un attendu, elle instaure un état d'esprit général qui a été traduit dans les choix tactiques et la posture des chefs et de la troupe.
Cette opération a mis en évidence certains préalables qui ne sont pas exhaustifs mais qui me paraissent incontournables pour ce type d'engagement que l'on peut qualifier, en reprenant une expression notée dans la presse, de "complexe par son environnement, périlleux dans sa projection et l’ouverture de théâtre, ardue dans son application et dangereuse dans sa conduite".
J'en ai retenu six :


1 - Unicité du commandement

En opération, la collecte du renseignement, l'analyse des situations, la mise en lumière des risques sont des travaux collectifs effectués par un état-major sous la direction d'un chef d'état-major ; en revanche, la décision finale relève du chef qui doit avoir "dans sa main" tous les moyens pour agir sans délai et sans avoir à obtenir au préalable une quelconque autorisation d'une autorité administrative ou d'une autre structure militaire. Dans le cadre d'ARTEMIS, j'avais autorité sur l'ensemble des moyens déployés sur le théâtre et cette autonomie d'emploi s'est révélée très utile dans les situations d'urgence.

2 - Liberté d'action

Elle est le corollaire de l'unicité du commandement. L'initiative du chef sur le terrain doit être d'autant plus large que la situation est complexe, volatile et nécessite réactivité et adaptabilité. Les ordres d'opérations, c'est-à-dire la façon globale dont le chef sur le terrain compte remplir la mission donnée, sont soumis à l'approbation préalable de l'autorité militaire supérieure. C'est une exigence opérationnelle mais c'est surtout aujourd'hui une nécessité imposée par la prégnance du fait politique sur l'action militaire. C'est le syndrome du "caporal stratégique" qui fait qu'un incident ou accident du niveau de l'exécutant est inévitablement relayé par les médias et peu donc prendre des proportions politico-diplomatiques sans commune mesure avec les conséquences réelles sur le terrain. Les plus hautes autorités militaires, celles placées au niveau stratégique sont donc appelées à valider les intentions du commandant de la force (COMANFOR). Les ordres qui précisaient sans équivoque mon intention de refuser tout compromis et de faire éventuellement usage de la force pour assurer la sécurité des populations étaient compris et admis. Ils fixaient aux unités déployées sur le terrain une posture, une attitude, une idée de manoeuvre générale sans entrer dans les modalités de détail ou les modes opératoires. Ainsi, j'avais une grande marge de manoeuvre pour modifier l'attitude en cours d'action en fonction de la situation du moment.

3 - Entrée en premier en national

L'arrivée des premiers éléments d'une force d'imposition de la paix sur un théâtre de crise est toujours une phase délicate, encore plus si des combats se poursuivent et qu'il s'agit d'un territoire méconnu. L'action "d'entrée en premier", outre le recueil de renseignements utiles pour la suite de la manoeuvre, consiste bien à créer les conditions de déploiement en sûreté des premiers détachements arrivant par des modes conventionnels (avion ou bateau). Les opérations multinationales posent clairement la question de la responsabilité de cette action et de la nature des forces utilisées. En RDC, la France fut nation-cadre de cette première opération autonome de l'Europe hors des frontières du vieux continent. S'il me semble nécessaire de maintenir le principe qui consiste à confier à une nation un rôle majeur en terme de volume de forces sur le terrain et de capacité de commandement, j'estime encore plus important de considérer que l'ouverture d'un théâtre en situation non permissive doit être impérativement confié à une nation. Celle-ci doit agir avec ses moyens propres. En effet, seul, la parfaite connaissance des hommes et de leurs réactions, la bonne perception des modes opératoires et des savoir-faire collectifs, et l'assurance d'être parfaitement compris "à la voix" permettent d'agir en réaction ou de réorienter dans l'urgence une action en cours. Sauf à ne pas vouloir utiliser ses armes, il s'agit d'un choix dicté par le bon sens.

4 - Multinationalisation par "capacité"

Il s'agit encore d'un barbarisme militaire qu'il est utile d'expliciter. L'engagement de soldats de plusieurs pays sur un même théâtre et sous une même bannière n'est pas nouveau. Aujourd'hui, les termes d'alliance ou de coalition sont devenus désuets. Il est de bon ton de parler de "force multinationale de…", "force européenne de …", "force des Nations Unies pour…", mais ces forces ont d'abord comme dénominateur commun le fait d'être composées de soldats de plusieurs nationalités agissant dans le cadre d'un même mandat et placés sous un commandement unique. Il est alors nécessaire de trouver l'architecture qui permette de commander, d'être compris et de pouvoir agir avec efficacité et cohérence. Cette capacité porte un nom : l'interopérabilité. La multinationalisation d'un état-major ne pose généralement pas de difficultés et peut s'effectuer sans heurt pour peu que les procédures utilisées soient standardisées et que tous les officiers d'état-major maîtrisent la langue de travail choisie. Pour ce qui concerne les unités déployées sur le terrain, il convient, à mon sens, de respecter la règle qui consiste à multi-nationaliser par "capacité" en évitant autant que possible la "mixité" au sein d'un même groupement tactique. Ces détachements seront au "contact" et feront face aux adversaires potentiels, ils doivent donc être nationalement homogènes. C'est une évidence de dire que la modularité entraîne des difficultés de mise en oeuvre, il n'est donc pas judicieux de mixer des unités qui auront combiner des savoir faire tactiques relevant de l'exécution. C'est, à mes yeux, une prise de risque inutile.

5 - Les règles d'engagement

Les règles d'engagement sont pour les forces armées ce que le code de la Route est pour un automobiliste. Ce sont les règles qui fixent le comportement général des personnels de la force et plus particulièrement les conditions de l'usage des armes. Les opérations de maintien de la paix qui se déroulent le plus souvent en milieu urbain en présence d'une population dont il s'agit de "gagner les coeurs" conduisent, c'est un impératif, à règlementer drastiquement l'usage de la force armée. Dans les opérations de guerre où l'emploi des armes est prévu et planifié, il s'agit de consignes d'ouverture du feu d'autant plus précises que l'armement employé est destructeur. Quoiqu'il en soit, ces dispositions qui régissent l'usage de la force doivent impérativement tenir compte de la volatilité de la situation. Pour ARTEMIS, ces règles étaient celles d'une force qui va au combat pour enlever la décision par le feu si nécessaire. Elles ont permis d'adopter des postures délibérément offensives qui se sont révélées très dissuasives. Notre capacité à utiliser nos armes en respectant une solide discipline de feu dans un rapport de force pas toujours favorable a fortement tempéré l'agressivité et l'assurance des milices. Mais les règles d'engagement ne valent que si elles peuvent être déléguées. Je suis persuadé aujourd'hui que la possibilité laissée aux chefs jusqu'aux niveaux les plus bas de faire un usage maîtrisé de leurs armes a été un facteur clé de la crédibilité de la force. Mais de telles délégations ne sont possibles que si la troupe est de qualité et que le chef connaît parfaitement ses subordonnés.

6 - Qualités des personnels et adéquation des moyens

La qualité de la troupe et des équipements est bien sur très importante. Aujourd'hui, lorsqu'il faut projeter une force à plusieurs milliers de kilomètres de ses bases, les moyens mis à la disposition d'un chef opérationnel ne peuvent pas être redondants mais leur gamme doit être complète au regard de la mission. Pourtant, au-delà des matériels, c'est la qualité des hommes qui fera la différence : expérience, professionnalisme dans l'exécution, motivation. Autant de qualités qui permettent des choix tactiques et logistiques risqués que seules des unités aguerries, soudées et cohérentes peuvent exécuter.

Cette opération restera certes un cas d'espèce, mais elle est intéressante à plus d'un titre et surtout elle met bien en évidence certains principes qui restent valables dés lors qu'une force agissant dans un cadre légal intervient en situation de crise, pour imposer la paix.
M'appuyant sur ma propre expérience, je voudrais maintenant livrer ce "à quoi je crois" quand il est question d'intervenir en Afrique avec un postulat que je m'efforce de garder en mémoire. En Afrique plus qu'ailleurs les certitudes du jour doivent être les interrogations du lendemain.
Même avec l'habitude, même si je me sens chez moi en Afrique francophone, même si la langue et une histoire commune m'attachent à ce continent, je suis obligé d'admettre que la psychologie de l'Africain garde toujours pour moi sa part de mystère avec un maître mot : "Imprévisibilité".
J'ajoute que l'Africain a une formidable aptitude à l'observation. Cette qualité alliée à la patience lui donne la faculté de déceler nos vulnérabilités et de les exploiter à son profit. En Afrique, nous ne sommes ni dans la même échelle de temps ni dans le même référentiel de valeurs.

Mais revenons aux réalités du terrain, celles que rencontrent les soldats occidentaux engagés dans les opérations en Afrique.
- Le milieu est hostile presque partout, et assurément en Afrique de l'ouest : chaleur, humidité, vétusté des infrastructures et des réseaux énergétiques (eau, électricité), absence de réseaux routiers secondaires de qualité. Ces conditions de vie et d'emploi usent très rapidement les hommes et les matériels.
- La misère, la pauvreté, le manque d'hygiène, l'extrême jeunesse de la population (en Afrique de l'ouest, plus de 50% de la population à moins de 18 ans), mais aussi le fatalisme dans l'adversité et l'incroyable capacité de souffrance des Africains sont toujours surprenants et parfois déstabilisants.
- Les "zones grises" où règnent la loi des milices c'est-à-dire la loi du plus fort se développent. Elles seront le plus souvent le cadre d'action normal des forces qui interviendront en Afrique. Il convient de prendre en compte cet environnement où la légalité est absente : pas de structures administratives, pas ou peu de structures éducatives ou sanitaires, pas de police ni de justice autres que celle du chef de guerre du moment.

Il serait possible de multiplier les exemples qui font de l'Afrique un théâtre d'engagement tout à fait particulier. Ils imposent une évidence. La troupe doit être de qualité et les équipements adaptés. Je ne souhaite pas énumérer de façon exhaustive les qualités requises car à l'évidence elles sont trop nombreuses et il est impossible de les réunir toutes. J'ai voulu mentionner celles qui me paraissent essentielles :
- force morale et cohésion. Il convient que les hommes et les chefs se connaissent, qu'il existe confiance et respect mutuel, que la rudesse de l'entraînement et les épreuves aient cimenté les liens hiérarchiques pour éviter qu'ils ne cèdent aux premières difficultés.
- Les modes d'action probables et les savoir-faire individuels et collectifs doivent être parfaitement maîtrisés à tous les niveaux. La capacité à déléguer au plus bas échelons doit être recherchée, elle exige une bonne compréhension de la situation par tous et passe, bien sûr, par une solide motivation. Car au-delà de la qualité de la préparation opérationnelle, c'est bien la motivation qui fera que les difficultés seront surmontées ou subies.
- Pour les équipements, je retiens qu'ils doivent d'abord être rustiques et résistants avec une grande autonomie dans tous les domaines (carburant, capacités d'emport en munitions, eau et vivres). Plus les équipages et les unités seront autonomes sur le plan logistique plus il sera facile de les employer isolement et plus la chaîne logistique sera simple à mettre en oeuvre.
- Puissance de feu et mobilité. La force doit disposer d'une puissance de feu supérieure à celle de l'adversaire potentiel. Ce serait une faute grave de négliger cet impératif et de ne pas envisager des possibles "renversements d'alliance". Pour moi, la présence d'engins blindés roues canons et de mortiers gros calibre fait désormais partie de la panoplie de toute force qui intervient en Afrique. Le blindage est une assurance mais il doit se conjuguer avec une bonne mobilité. En effet, qu'elle soit terrestre ou aérienne, la mobilité est bien sûr indispensable pour compenser aujourd'hui la faiblesse des effectifs mais aussi pour contrôler le terrain ou intervenir dans l'urgence.

Nous le voyons, l'Afrique est un cadre d'action très spécifique. Il impose de fait une approche spécifique pour l'exécution des missions.
En effet, une force qui intervient en Afrique ne doit pas miser sur le principe "en montrant ma force je n'aurais pas à l'employer" mais plutôt sur le principe "j'aurais à un moment où l'autre nécessité d'utiliser mes armes". Tout chef doit inscrire son action dans une logique d'emploi. La dissuasion face aux milices ou chefs de guerre habitués à la violence la plus extrême passe par l'épreuve de force. S'il ne faut pas la provoquer, il serait dangereux pour la réussite de la mission et la sécurité de la force de s'y soustraire. Il faut donc s'y préparer au quotidien, en ne prenant aucun risque, en évitant de se trouver en position de faiblesse et en étant capable de créer le plus rapidement possible un rapport de force favorable dans l'éventualité de l'épreuve du feu.

- J'insiste donc sur la réactivité de la chaîne de commandement qui doit placer à chaque fois que possible le "décideur" au plus prés de l'action en lui déléguant la conduite de l'opération en cours. La planification la plus complète ne couvrira jamais tous les cas de figure, plus qu'ailleurs sans doute, il faut admettre que les bonnes solutions dépendent de la capacité du chef au contact à prendre les bonnes décisions. Il est commun d'appeler cela "l'intelligence des situations". Cette qualité ne se décrète pas, elle est certes le fruit de l'expérience mais surtout celui de l'habitude d'avoir à décider seul et dans l'urgence.
- J'insiste aussi sur la nature des modes d'action choisis qui conditionnent la perception de la motivation et de la crédibilité de la force par les factions en présence. Il faut sortir des schémas timorés d'interposition et savoir être proactif, c'est-à-dire garder en permanence l'initiative, celle laissée aux chefs sur le terrain seuls à même de juger des modes opératoires à adopter dans les situations complexes et volatiles. Il faut, nous l'avons dit, des règles d'engagement adaptées, c'est un préalable indispensable, mais appliquées avec discernement par des soldats expérimentés. J'ose dire qu'il ne sert à rien de disposer de règles d'engagement larges si sur le terrain le chef n'a pas de liberté d'action ou si il n'a pas confiance aux hommes qui doivent les mettre en oeuvre.
- J'insiste enfin sur la rusticité des équipements et de la logistique. Pour cette dernière, je voudrais rappeler que la façon dont la troupe va vivre et se comporter conditionnera la perception de sa présence par la population. En vivant replié dans des campements à l'abri de sacs à terre, en ne consommant que des produits importés, en ne fréquentant aucun marché, commerces, bars ou salons de coiffure, en n'employant aucune main d'oeuvre locale, en ne retournant aucune richesse dans la population, le formidable capital de sympathie et d'espoir qui accompagne à chaque fois l'arrivée d'une force de paix sera anéanti en quelques semaines. La force doit vivre dans et avec la population, en irriguant financièrement le commerce et les entreprises locales, en remettant les actifs au travail, en leur rendant leur dignité. C'est à ce prix que cette population deviendra un allié objectif et que les chefs de guerre perdront progressivement leur aura et leur crédit Les actions civilo-militaires sont nécessaires et indispensables. Elles ne suffisent pas à masquer l'indifférence en se donnant bonne conscience. Je mesure qu'il s'agit d'un équilibre entre risque et intérêt. Mais je reste convaincu qu'en Afrique noire animiste où les attentats suicides ou à l'explosif ne sont pas des modes d'action privilégiés, une force occidentale gagne plus à être en harmonie avec la population qu'à s'en éloigner par un isolement qui confine au mépris.

C'est aussi une bonne façon de couper la population des prédateurs et manipulateurs d'enfants que sont les chefs de guerre. En effet, s'il existe aujourd'hui des acteurs incontournables dans les crises africaines, ce sont bien les chefs de guerre et les enfants soldats.

Il n'y a pas de recette mais il faut se préparer à les affronter. Et il est sans doute préférable de se fixer au préalable des règles de conduite en espérant, certes, ne pas avoir à les frotter à la réalité brutale du terrain.
Je commence par le plus simple, les soi-disant chefs de guerre. Je me suis toujours fixé les règles de conduite suivantes : Ne pas collaborer, ne pas coopérer et ne pas se compromettre. Rencontrer un chef milicien c'est le crédibiliser et rares sont ceux qui bénéficient d'un soutien populaire. Il ne faut rencontrer que des chefs de même niveau et laisser le soin aux subordonnées de rencontrer les chefs de leur niveau. A chaque fois que possible, il faut imposer le lieu et le moment. Les face à face doivent être préparés. Dans ces circonstances il convient de refuser la traditionnelle palabre lénifiante et faire passer des messages claires et sans ambiguïtés. "Pour parler doucement il faut avoir un gros bâton" disait le président Roosevelt. Je rajoute qu'il est préférable que votre interlocuteur soit persuadé que vous pouvez vous en servir et c'est encore mieux si vous vous en êtes déjà servi à votre avantage…. Il ne faut pas hésiter à brandir le glaive que représente le Tribunal Pénal international (TPI) en assortissant le discours de preuves de l'implication de l'interlocuteur.
Il faut soutenir l'autorité légale dont la légitimité est reconnue par la communauté internationale et saper par tous les moyens l'autorité et la crédibilité des petits potentats locaux, criminels avérés qui détiennent leur pouvoir le plus souvent que par la terreur qu'ils inspirent. Nous ne gagnons à collaborer qu'une fausse assurance "sécurité" et le mépris de la population que nous sommes sensés sortir de leurs griffes.


Je n'ai pas voulu éluder la difficile question : quel sort réserver aux enfants-soldats ? Avec une deuxième question : quand deviennent ils des soldats enfants ? Il n'y a pas une réponse à ces deux questions, mais il y a peut être un début de solution avec cette expression : "ne pas subir". Ne pas subir, c'est prendre l'ascendant par tous les moyens autres que la force physique. Il n'y a pas de honte à rompre le contact devant des gosses avinés ou drogués dès lors que la vie d'hommes, de femmes et d'enfants n'est pas en jeu. Il n'y a pas faute à renoncer à une action parce que l'on sait qu'il y a risque d'ouverture du feu sur des enfants fussent-ils déjà des criminels. En fait, il faut tout faire pour éviter l'échéance d'un affrontement physique avec des "gosses" mais se préparer au pire si les circonstances l'imposent c'est-à-dire en cas de légitime défense ou plus grave encore si d'autres vies en dépendent. A l'expérience, nous constatons que ces enfants-soldats peu fiables sont d'abord utilisés comme supplétifs, ce qui n'exclut pas qu'ils peuvent être dangereux et surtout imprévisibles quand ils agissent en bande, ce qui est le plus souvent le cas. Il convient donc impérativement d'éviter, contrairement aux chefs de milices, l'épreuve de force et de privilégier l'action psychologique en "père de famille" en relayant l'action de l'ONU (UNICEF) ou des ONG comme "Save the childrens" qui possèdent une remarquable expérience de ce phénomène.


Je tiens d'ailleurs à souligner l'action déterminante des ONG qui sont toujours présentes, bien heureusement dans ce type de crise et notamment en Afrique. Elles font très généralement, chacune avec son style et ses moyens, un excellent travail. Elles sont efficaces et particulièrement réactives. Bien plus réactives que les organismes gouvernementaux ou internationaux empêtrés dans des structures administratives lourdes et complexes qui font, c'est vrai, vivre un grand nombre de fonctionnaires… Pour être efficaces, elles ont besoin de sécurité et de liberté d'action. C'est ce qu'il faut essayer de leur donner sans vouloir les encadrer ou les plagier en étant moins performant. Les actions civilo-militaires sont là pour accompagner l'action de la force, là où justement pour des questions de sécurité ou parce qu'elles n'en n'ont pas les moyens, les ONG sont impuissantes.
L'expérience ne vaut que par ce qu'elle a de vécu et de partagé. Je conçois que d'autres placés dans les mêmes circonstances ne tirent pas les mêmes conclusions aux mêmes faits mais je réfute la déclaration péremptoire d'Arielle Denis et de Pierre Villard relevée dans l'Humanité du 14 avril dernier : "Il n'y a pas de réponses militaires aux maux de la France et du monde". Au contraire, il existe des situations extrêmes où l'usage de la force est le seul recours. Les discours incantatoires ont rarement arrêtés les génocidaires et les prédateurs sans foi ni loi sont peu enclins à rallier spontanément le camp des démocraties et de la bonne gouvernance. Si il ne faut pas se réjouir de constater que "l'argumentum baculinum" est pour longtemps encore la dernière parade face à la folie des hommes, il faut raison garder et admettre que l'armée française et tout particulièrement l'armée de terre sera encore appelée à intervenir militairement en Afrique.

Clemenceau prétendait "qu'il est plus facile de faire la guerre que la paix". Aujourd'hui, dans certaines régions "crisogènes" d'Afrique, pour construire une paix durable et équitable, il faut d'abord pouvoir mettre fin à la guerre en brisant le cycle de la violence puis en établissant un rapport de force qui contraigne les ex belligérants à s'engager dans un "processus de paix" légitimé par la communauté internationale. Je ne crois pas au succès des opérations qui consistent à simplement s'interposer entre plusieurs factions. Au coeur des crises dans les zones de non droit la paix doit s'imposer par la force des armes pour le premier bénéfice des populations prises en otage.

C'est à l'épreuve des faits que cette conviction est devenue pour moi une certitude. Cette capacité à intervenir et à combattre en Afrique ne s'improvise pas et a ses exigences propres. Pour s'inscrire dans une logique d'action militaire et pouvoir user de la force avec efficacité et discernement, il faut toute la gamme des moyens permettant d'agir dans une juste proportion mais il faut surtout une troupe solide, cohérente déterminée et tactiquement bien préparée. C'est tout à l'honneur des armées françaises de disposer aujourd'hui d'une telle capacité technique mais surtout humaine pour pouvoir agir efficacement sur ce continent "qui fait partie de l'Europe et où il existe une intimité naturelle, un rapport humain entre l'Europe et l'Afrique que personne ne remplacera. Même s'il est fait aussi de souvenirs douloureux". Ces propos sont ceux de Mr José Manuel Barroso président de la Commission européenne recueillis par Elise Colette de l'hebdomadaire "Jeune Afrique" à l'issue du sommet UE-Afrique de Lisbonne des 8 et 9 décembre 2007.

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................... la mort le 19 mars de Chantal Sébire est un débat faussé qui ne se déroule pas à armes égales. Plus de trente ans après l'avortement, la méthode est la même, bien rodée, et fonctionne fort efficacement grâce à la complicité active ou tacite de quasiment tous les grands médias : elle joue sur l'émotion suscitée par des cas particuliers extrêmes pour faire passer une loi générale, hier en faveur de l'avortement, aujourd'hui de l'euthanasie, au nom d'une justice plus humaine, de la pitié même, laissant entendre par là que les adversaires d'une telle évolution - présentée comme inévitable - ne peuvent qu'avoir le coeur dur en étant insensibles à la souffrance et être d'indécrottables conservateurs.
Dans le cas présent, la manipulation est d'autant plus scandaleuse que la situation tragique de Madame Sébire était aggravée par le fait qu'elle avait refusé les secours de la médecine et des soins palliatifs. "Madame Sébire réclamait le droit pour son médecin de mettre fin à ses jours, car elle ne souhaitait ni se suicider ni accepter les traitements susceptibles de lui procurer un soulagement. Elle exigeait de la société (via la justice qu'elle a saisie) le droit au suicide" (1). Mais au nom de quoi la société devrait-elle assumer maintenant le suicide de ses membres au point d'y contribuer ? Ne voit-on pas le boulevard qui s'ouvre ainsi à tous les excès ? Certes, il peut être difficile d'empêcher une personne de se suicider, mais n'oublions pas que cet acte est un délit, ce qui signifie concrètement que ne pas essayer d'empêcher une personne de mettre fin à ses jours relève de non-assistance à personne en danger.
N'importe, il fallait profiter de l'émotion pour faire avancer la cause de l'euthanasie et le rouleau-compresseur médiatique n'a pas raté l'occasion. Ainsi, entend-on des sondages affirmant qu'une majorité de Français serait favorable à la légalisation de l'euthanasie, comme cela existe déjà chez certains de nos voisins (Pays-Bas et Belgique). Dans une étude publiée en mai 2005 dans Le Monde diplomatique, Suzanne Heim a montré qu'en avril 1941, le régime nazi, qui avait euthanasié en moins de deux ans quelque 70 000 pensionnaires d'établissements psychiatriques, avait obtenu "le consensus autour du meurtre des malades" : "Dans 80 % des cas, les proches sont d'accord". Il est triste de devoir citer cette comparaison avec le nazisme, mais elle montre notamment que l'avis d'une opinion facilement manipulée sur des sujets aussi sensibles n'est pas toujours le meilleur critère pour légiférer -  surtout à chaud !

L'homme n'est pas le maître de la vie et de la mort, et à chaque fois qu'il a essayé, cela s'est terminé tragiquement dans le sang. Dans une société d'hommes libres, il est nécessaire qu'il y ait des valeurs intangibles sur lesquelles se fonde la vie en commun, faute de quoi, inévitablement, la loi du plus fort finit par s'imposer. "Le fondement de ces valeurs, écrivait Jean-Paul II, ne peut se trouver dans des "majorités" d'opinion provisoires et fluctuantes, mais seulement dans la reconnaissance d'une loi morale objective qui, en tant que "loi naturelle" inscrite dans le coeur de l'homme, est une référence normative pour la loi civile elle-même. Lorsque, à cause d'un tragique obscurcissement de la conscience collective, le scepticisme en viendrait à mettre en doute jusqu'aux principes fondamentaux de la loi morale, c'est le système démocratique qui serait ébranlé dans ses fondements, réduit à un simple mécanisme de régulation empirique d'intérêts divers et opposés" (Evangelium Vitae, n. 70). Si la volonté humaine a tout pouvoir, si rien ne s'impose à tous, au bon comme au méchant, alors rien ne protège les plus faibles contre les excès des plus forts.

Dans le cas présent, la campagne en faveur de l'euthanasie révèle également à quelle absurdité conduit une société sans repère, matérialiste et hédoniste. Alors que l'idéologie officielle ne jure que par les "droits de l'homme", jamais la notion de sa dignité n'a été autant rabaissée ! À lire les partisans de l'euthanasie, on peut sérieusement douter qu'une personne malade, handicapée, physiquement atteinte conserve toute sa dignité, si la seule solution à ces états est la mort ! Certes, il est légitime de chercher à éliminer la souffrance des grands malades - les soins palliatifs y parviennent assez bien aujourd'hui -, mais celle-ci fait partie de notre condition humaine : "Tout cela est aggravé par une culture ambiante qui ne reconnaît dans la souffrance aucune signification ni aucune valeur, la considérant au contraire comme le mal par excellence à éliminer à tout prix " (EV, n. 15), écrivait Jean-Paul II. Nous chrétiens savons que c'est notre création à l'image de Dieu qui fonde la dignité inaliénable de toute personne, fût-elle totalement handicapée, diminuée ou malade proche de la mort. Aucune vie n'est inutile, toute vie a un sens, même quand il est plus difficile à percevoir. Car il est une dimension de la vie qui est au-delà de l'utile concret, immédiatement palpable, c'est tout ce qui a trait à l'Amour, au don de soi, tout ce qui donne finalement un sens ultime à la vie et qui nous différencie de vulgaires animaux en recherche seulement de plaisirs passagers. Un Dieu d'Amour mort sur la croix nous enseigne le sens de toute souffrance, souffrance à laquelle personne ne peut échapper car personne n'échappe à la mort, précisément, que l'on ne veut plus voir aujourd'hui ! Jean-Paul II nous a donné un magnifique exemple, lui qui, ô combien ! diminué par la maladie, n'a jamais hésité, jusqu'à la fin, à tenir sa place et à se montrer tel qu'il était. En était-il moins "digne" ?
C'est bien de cela dont souffre notre société : c'est le sens même de la vie qu'elle a perdu en rejetant Dieu.


(1) Bernard Devalois et Louis Puybasset, médecin d'unité de soins palliatifs et anesthésiste, dans les pages "Débats" du Figaro du 21 mars 2008.

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Le Président Sarkozy va présenter son bilan après un an de pouvoir. Comme il faut s'attendre à ce que sa mémoire ne soit pas moins sélective que son jugement, nous ne croyons pas inutile de prévenir quelques oublis en apportant ici le concours d'un petit aide mémoire, pour ce qui est du moins de la politique étrangère :
1) Le chapitre des succès tient en deux lignes : quand on y a inscrit la libération des infirmières bulgares , il n'y a plus qu'à ajouter le mot "fin"

2) A defaut de succès , il y avait de chaudes espérances : on allait arracher Madame Bétancourt à ses ravisseurs et instruire enfin le procès des meurtriers de Rafik Hariri. La première est toujours dans sa jungle et le second toujours dans les limbes. Pour prix de cet échec, nos rapports ici avec la Colombie et là avec la Syrie se sont détériorés. La crise libanaise que M.Kouchner s'est dépensé sans compter pour dénouer, perdure sans issue prévisible.

3) Mais, dira-t-on, vous oubliez le principal, l'évènement historique qu'a été le traité de Lisbonne ? Hélas, je n'oublie rien : c'est bien le principal et ç'aurait du être un succès mais c'est tout le contraire. M.Sarkozy disposait d'une carte en or : de l'avis général, l'Europe avait besoin d'un grand débat où on aborderait enfin les vrais sujets et la France avait justement les moyens de l'imposer. Cet or, en quelques semaines, en plomb vil et pesant s'est changé. On a tant répété que l'Europe était en panne et par la faute de la France que chacun a compris que la France était prêt à rejouer la scène des bourgeois de Calais venant remettre les clés de leur ville à genoux, en chemise et la corde au cou. Les partenaires de la France n'ont eu ainsi aucun mal à lui faire avaler par la fenêtre d'un vote parlementaire ce qu'elle avait jeté dehors par la porte du suffrage universel. Comme en outre la France s'était aimablement offerte à payer les pots cassés, on ne s'est pas gêné : l'horrible traité de Nice avait rompu la parité franco-allemande au "Parlement" européen ; le traité de Lisbonne qu'on ne saurait assez admirer l'a rompue de surcroît au niveau du Conseil. La France avait deux Commissaires ; désormais, elle n'en a plus qu'un ; encore n'est-il pas exclu qu'à l'avenir, elle n'en ait plus aucun. Un article déchoit expressément la France de sa souveraineté en consacrant la supériorité du droit européen même dérivé sur sa Constitution. Il y a des traités qui ont grandi la France, d'autres qui l'ont rapetissée : celui de Lisbonne se range clairement dans la seconde catégorie. A vrai dire, il gagne tellement à ne pas être lu que ceux qui l'ont voté ou ratifié se sont bien gardés de l'ouvrir. Le mot "EUROPE" en majuscules sur la couverture leur a suffi.

4) Vous pensez sans doute qu'à ce prix qui n'est pas mince la France a eu droit à la bienveillance de l'Europe sinon à sa gratitude. Détrompez-vous ! L'Europe est soi-disant en panne mais la négociatin d'adhésion de la Turquie continue son petit bonhomme de chemin sans que personne semble se souvenir que M.Sarkozy avait promis de l'arrêter. M.Sarkozy avait cru pouvoir donner son avis sur le cours de l'euro et les taux d'intérêt : il outrepassait évidemment ses compétences ; on lui rappela que l'euro a beau être la monnaie de la France, ce n'est plus son affaire. Il l'a d'ailleurs bien compris : lui qui s'essayait à tonitruer quand l'euro flirtait avec les 1,40 $, n'a plus de voix depuis qu'il menace de dépasser les 1,60 $ !

Il y avait un beau projet dont la France se promettait monts et merveilles pour sa présidence de l'Union : c'était l'Union Méditerranéenne. Pour ne pas compromettre précisément cette présidence, il fallu mettre le projet sur le lit de Procuste des Institutions bruxelloises ; il y a perdu bras et jambes et, aux dernières nouvelles, on en est à craindre qu'il ne finisse par être dénaturé au point de n'être plus même présentable.

5) Le "droitdel'hommisme " devait être la marque distinctive et le titre de gloire de la diplomatie Sarkozo-kouchnérienne. On est en peine de nommer ses succès mais pas de compter ses couacs. On a vu à quelle caricature il pouvait conduire avec les aventures rocambolesques de l'Arche de Zoe qui ne sont après tout que du Kouchnérisme sans Kouchner et poussé à l'absurde. Les péripéties de la flamme olympique et les palinodies des dirigeants français ont abouti à ce que nos plus hauts responsables politiques et diplomatiques se bousculent sur la route de Pékin soudain transformée en chemin de Canossa. Au passage, nos modernes apprentis sorciers pétris de bonnes intentions ont réussi cet exploit de ruiner la cause de Tibétains aux yeux des Chinois et de réhabiliter la dictature de Pékin aux yeux du peuple chinois.

L'atlantisme est l'autre mamelle du Sarkozo-kouchnérisme : il nous a valu un regain de discours sur le retour à l'O.T.A.N. On nous a expliqué que ce serait sans grandes conséquences puisqu'il n'y avait plus d'intégration militaire, ce qui n'est pas faux, puisqu'il n'y a plus d'ennemi et plus de front . Mais s'il n'y a plus d'intégration, pourquoi y rentrer ? C'est qu'il existe quelque chose qui s'appelle le Commandant Suprême Allié qui est américain et qui dispose d'un énorme quartier-général (le S.H.A.P.E.) et qu'il s'agit de lui faire officiellement allégeance, ce qui n'est ni indifférent ni sans conséquences. Nous rentrons dans l'O.T.A.N. pour pouvoir faire avancer la cause de la défense européenne : l'ennui est que nos partenaires sont fondés à nous dire : puisque l'O.T.A.N. pourvoit à la défense de l'Europe et que toute l'Europe s'y retrouve y compris la France maintenant, pourquoi s'encombrer d'une défense européenne qui fait double emploi ? Pour que l'Europe existe, répondent nos dirigeants sans paraître s'apercevoir qu'ils sont les seuls à vouloir que l'Europe existe.

6) L'envoi de troupes françaises en Afghanistan est peut-être la faute la plus lourde parce qu'elle est grosse de dangers. C'est un conflit qui ne peut pas être gagné et qui, compte tenu de la localisation de nos troupes, nous expose à nous trouver engagés dans de fâcheux démêlés avec le Pakistan.

7) En moins d'un an, nous avons réussi à nous brouiller ou à compliquer nos relations avec la Colombie, la Syrie, l'Iran, la Chine. Il n'a pas lieu d'y ajouter le Pakistan quand déjà nous y avons ajouté la Serbie en reconnaissant le Kosovo sans l'aval du Conseil de Sécurité et en contravention flagrante avec nos propres engagments, c'est à dire en violation du droit international.

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