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Pourquoi Trump s'en prend-il à l'Iran ?
 
CHRONIQUE - Tout se passe comme si les États-Unis avaient bel et bien renoncé à trouver un arrangement diplomatique avec le régime des mollahs.
 
S'exprimant dimanche 22 juillet 2018 devant un parterre de diplomates iraniens, le président Rohani a tendu une demi-branche d'olivier aux États-Unis. "L'Amérique devrait comprendre que sa paix avec l'Iran serait la mère de toutes les paix mais que lui faire la guerre serait la mère de toutes les guerres !", a dit ce président réformateur, élu en 2013 et réélu en 2017 par la population iranienne, sur un programme d'ouverture à l'Occident. Rejetant cet appel du pied diplomatique de Téhéran, le Président Trump a réagi le 23 juillet par un tweet d'une extrême intransigeance : "Au président Rohani : ne vous avisez plus jamais de proférer des menaces contre les États-Unis ; sauf à vous exposer à des conséquences que très peu de peuples ont subies jusqu'à présent dans l'Histoire !"
Tout se passe comme si les États-Unis avaient bel et bien renoncé à trouver un arrangement diplomatique avec le régime des mollahs, parvenus au pouvoir en 1979 à Téhéran, après avoir renversé un shah qui était jusque-là l'allié le plus fiable de l'Amérique au Moyen-Orient.
 
Logiquement, l'accord nucléaire du 14 juillet 2015 (où l'Iran renonçait à poursuivre son enrichissement d'uranium en échange d'un abandon des sanctions commerciales internationales), signé entre les mollahs et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne, devait conduire à terme à un rétablissement des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran. L'Agence internationale de l'énergie atomique de Vienne avait publié plusieurs rapports soulignant que l'Iran remplissait entièrement ses obligations de dénucléarisation. Mais, en mai 2018, en dépit d'un appel de ses alliés à la tempérance, Donald Trump a dénoncé unilatéralement la signature de l'Amérique, jugeant trop laxiste l'accord qui avait été négocié et signé par John Kerry, le secrétaire d'État du président Obama. Pire, en proférant des menaces de représailles contre toutes les entreprises occidentales qui continueraient à commercer avec l'Iran et à lui acheter son pétrole, le président américain actuel a institué une sorte de blocus de la République islamique.
 
Le 22 juillet, dans un discours adressé à la nombreuse diaspora iranienne installée en Californie, le secrétaire d'État Mike Pompeo a qualifié de "mafia" les autorités au pouvoir en Iran. Il a aussi annoncé la constitution d'un média audiovisuel en persan, financé par le gouvernement américain. Le chef de la diplomatie américaine reprend ainsi des instruments qui avaient cours lors de la guerre froide contre l'URSS, comme Radio Free Europe. Est-ce à dire que les États-Unis ont secrètement décidé d'un "régime change" en Iran, en dépit de proclamations antérieures du président Trump critiquant le droit-de-l'hommisme botté de ses prédécesseurs ? Est-ce plutôt un coup de bluff devant aboutir à une négociation, sur le modèle de sa tumultueuse relation avec la Corée du Nord ?
Comparaison n'est pas raison. Car l'Iran est dans une situation beaucoup plus précaire que celle de la Corée du Nord. Elle a réussi à réactiver son alliance stratégique avec la Chine, envers laquelle les États-Unis ont entamé une guerre commerciale de vaste ampleur. Il est désormais improbable que la Corée du Nord s'engage dans une dénucléarisation sans condition, et fort probable que Pékin et Moscou ne feront plus de zèle dans l'application des sanctions commerciales onusiennes contre Pyongyang.
 
L'Iran se trouve dans un double état de faiblesse, qui n'a pas échappé aux stratèges de l'Administration Trump. Intérieurement, la jeunesse iranienne, fort instruite des mœurs occidentales grâce à Internet, ne supporte plus le carcan de la dictature religieuse. Extérieurement, le régime des mollahs vient d'être lâché par la Russie, au profit d'Israël. Depuis 2012, Moscou et Téhéran ont entretenu une alliance de circonstance pour sauver de la déroute le régime baasiste de Damas, vieil allié de l'un comme de l'autre. Mais, entre la Russie et Israël, il existe une alliance de cœur et de sang. Le 9 mai 2018, assistant au défilé de la victoire sur la place Rouge, Benyamin Nétanyahou arborait un ruban de Saint-Georges au revers de son veston. Ce mardi 24 juillet, le ministre des Affaires étrangères et le chef d'état-major russes sont en visite en Israël, pour discuter du dossier syrien avec leurs homologues juifs.
Au Moyen-Orient, les vues russes et israéliennes convergent. En mai 2018, l'aviation israélienne a détruit de très nombreuses implantations militaires iraniennes en Syrie. Les Russes n'ont pas bronché, ayant auparavant renoncé à livrer à l'Iran les missiles antiaériens S-400 qu'ils leur avaient pourtant promis. Moscou souhaite le rétablissement du statu quo ante en Syrie : un pays qui soit son allié, tout en renonçant à s'en prendre militairement à Israël - politique suivi par Hafez el-Assad dès 1982. La Russie, qui souhaite conserver de bonnes relations avec la communauté sunnite à travers la planète, n'a aucun intérêt aujourd'hui à favoriser la constitution d'un axe chiite allant de Téhéran jusqu'à la Méditerranée. Visant le Hezbollah libanais et les conseillers de la force spéciale iranienne al-Qods, le président Poutine a appelé "toutes les forces étrangères" à quitter le territoire syrien.
 
Le président iranien a menacé de répondre à l'agression commerciale américaine par la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel passent 30 % des exportations mondiales de pétrole. Fermer un détroit international est un acte de guerre tout court. Rohani a commis là une double erreur stratégique : il a affaibli l'autorité de son pays car chacun sait que sa marine n'est pas de taille face à l'US Navy ; il a donné un prétexte en or à Trump pour nourrir son escalade.
Trump ne forge sa politique extérieure qu'en fonction des gains qu'il peut en retirer pour son image intérieure. Il dit ne pas vouloir la guerre avec l'Iran. Mais il sait aussi qu'un petit Trafalgar infligé aux mollahs renforcerait considérablement sa main avant les élections américaines législatives de mi-mandat. Il n'a pas oublié comment l'expédition navale aux Malouines de 1982 contre la dictature argentine avait renforcé, en Grande-Bretagne, l'autorité intérieure de Margaret Thatcher…
Paru dans Le Figaro, 24 juillet 2018
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De Bretton Woods à 1929
 
Ceci est la troisième note que j’écris sur les causes du déficit commercial des Etats-Unis – déficit auquel Donald Trump a décidé de s’attaquer. Dans la
première, j’ai expliqué comment les Américains avaient abusé du système qu’ils avaient eux-mêmes créé en 1944. Dans la seconde, j’ai montré que ce déficit tenait essentiellement à la politique économique des Etats-Unis. Dans cette troisième, je note que les règles du système international des échanges ayant été bafoués, une crise économique mondiale est inévitable si Donald Trump met à exécution ses menaces à l’égard de la Chine.  
 
Le 15 juin, Donald Trump a imposé un tarif douanier de 25 % sur les importations d’acier et d’aluminium. Le 10 juillet, il a décidé de soumettre une liste de produits en provenance de Chine à des taxes punitives. La Chine a immédiatement pris des mesures de rétorsion sur les importations américaines de porc et de soja. De son côté, l’Union européenne, soumise au tarif douanier sur l’acier et l’aluminium, a aussi riposté. Pugnace, comme à son habitude, Donald Trump a récemment déclaré qu’il était prêt à soumettre 500 milliards de dollars de produits chinois à de nouveaux tarifs douaniers Cette guerre commerciale qu’il initie est illégale. Tout désaccord doit être soumis à l’Organisation mondiale du commerce. Elle est aussi irréfléchie et dangereuse. Irréfléchie, car elle se retournera pour partie contre les Américains par l’inflation et le chômage qu’elle créera. Dangereuse, car elle contient en germe le risque d’une escalade, comme celle que connut le monde dans les années 1930, à cette différence près que son effet sera plus dévastateur, quasi-apocalyptique, en raison des liens économiques et financiers qui unissent désormais toutes les nations par le biais de la mondialisation et des chaînes de valeur.
 
La marmite qui reproche au chaudron d’avoir le derrière noir
Nul doute que la politique de la Chine est mercantile. Américains et Européens lui en font grief régulièrement (vol de propriété industrielle, transferts technologiques imposées, barrières non tarifaires, etc.). Inutile d’y revenir. Mais avant de reprocher aux autorités chinoises de dévaluer le yuan ce qui fut vrai un temps mais ne l’est plus aujourd’hui, Donald Trump devrait regarder l’évolution du dollar. Sa valeur effective réelle n’a cessé de se déprécier depuis 1964. Sa remontée récente tient à son statut de valeur de réserve et à la politique de la Réserve fédérale qui relève son taux directeur depuis décembre 2015. Donald Trump ne peut donc reprocher aux Chinois d’abaisser leur propre taux pour affaiblir le yuan et soutenir leur économie. A ce sujet, rappelons que la valeur d’une monnaie est relative puisqu’elle s’exprime en une autre monnaie, en général le dollar, qui elle-même varie en fonction d’un nombre important de facteurs. Il n’y a pas de valeur prédéfinie d’une monnaie. Seul le temps permet de se faire une idée de ce que cette valeur devrait être.
 
Donald Trump oublie également que le déficit commercial américain est d’abord et avant tout dû à la politique économique américaine, comme nous l’avons rappelé
récemment
. Il oublie aussi que les Etats-Unis imposent souvent leurs normes par le biais de leurs grandes entreprises qui disposent d’un quasi-monopole mondial dans certains secteurs, lequel monopole tombe sous le coup du Sherman Act, du Clayton Act ou du Federal Trade Commission Act, si ces lois étaient appliquées. Pour justifier leur inaction, les Américains invoquent une distinction fumeuse entre monopoles verticaux et horizons, fruit du cerveau de Robert H. Bork, professeur de droit à l’université de Yale qui élabora cette théorie en 1978. Sur un autre registre, il semble que le président américain ne soit pas informé du formidable pillage de données techniques et économiques auquel se livrent ses services secrets, directement ou par le biais des géants de la toile. Enfin, les Etats-Unis disposent d’un arsenal juridique impressionnant pour imposer leur volonté aux autres nations. La France en a fait les frais. Rappelons aussi que les sanctions économiques imposées sans l’aval des Nations unies, sont des actes de guerre.
 
Le commerce international obéit à des règles
Le commerce international est source de richesse. La preuve en a été apportée tant en Europe qu’au Japon dans l’après-guerre, ainsi qu’en Asie, et plus particulièrement en Chine, avec l’avènement de la mondialisation. Cependant, pour être viable, c’est-à-dire pour tenir dans le long terme, il doit répondre à certaines règles. En tout premier lieu, il doit être équilibré ce qui signifie que les nations doivent en tenir compte dans la définition de leur politique économique pour éviter des surplus ou des déficits commerciaux permanents. Dans un monde rationnel, une chambre de compensation veillerait à l’équilibre des échanges avec une monnaie de réserve pour absorber les à-coups de la conjoncture. C’est le système que John Maynard Keynes proposa à Bretton Woods à l’été 1944. Il ne fut pas écouté. Harry Dexter White, son homologue américain, imposa au monde une nouvelle version du système britannique où le dollar remplaçait la livre sterling. Un fonds monétaire fut créé avec un double objectif : veiller au respect des règles définies dans ses statuts, et assister les états membres en difficulté par un crédit à long terme assorti de conditions pour revenir à l’équilibre.
 
Ce système fonctionna raisonnablement bien mais il souffrait d’un défaut congénital majeur : l’absence d’une monnaie de réserve international indépendante. Cette absence n’était pas rédhibitoire si les Américains avaient donné priorité au dollar et non à leur économie dans la définition de leur politique, comme les Britanniques le firent au 19ème siècle. Si la livre sterling était menacée, ils devaient choisir la récession, c’est-à-dire le chômage pour préserver sa valeur. Fort heureusement, ils disposaient d’un empire dont ils exploitèrent, voire pillèrent les ressources ce qui leur évita d’avoir à faire ce choix. La situation des Etats-Unis est différente. Le cœur de leur empire est l’Europe et le Japon qu’ils choisirent de relever et non d’exploiter à la fin de la Second Guerre mondiale pour éviter qu’une nouvelle crise économique ne conduise à une guerre dans laquelle ils devraient intervenir. Quand donc le dollar fut attaqué à la fin des années 1960 par l’Allemagne qui vendit ses dollars pour de l’or de Fort Knox, Richard Nixon fut placé devant un choix cornélien : sacrifier le dollar ou l’économie américaine. En août 1971, il choisit de lâcher le dollar ne souhaitant pas risquer une récession qui lui aurait coûté les prochaines élections. A partir du moment où le chef se permet des libertés, les membres de l’équipe ne se sentent plus tenus par les règles.
 
Cette licence que se sont autorisée les Américains, prit la forme d’un déficit commercial croissant pour atteindre des chiffres que personne n’aurait imaginé à l’origine du système, tant en valeur absolue qu’en valeur relative. Au plan comptable, le commerce international est un jeu à somme nulle. S’il y a déficit d’un côté, il y a surplus de l’autre. A la liberté que les Américains se sont accordés en matière de déficit correspond une égale liberté en matière de surplus que se sont octroyés l’Allemagne et la Chine. C’est là qu’intervient un effet pervers du défaut congénital de Bretton Woods. Les surplus des nations excédentaires servent à financer les déficits des Etats-Unis. Il suffit à la Réserve fédérale de créer la quantité de dollars nécessaire pour assurer l’équilibre comptable. La Réserve fédérale est la banque centrale mondiale de fait ce qui, soit dit en passant, invalide la critique de Trump à l’égard de la banque centrale chinoise puisque ses décisions sont en partie dictées par celles de la Réserve fédérale.
 
Le système international ne peut survivre sans règles. Les Etats-Unis ne respectent ni celles qu’ils ont édictées en 1944, ni celles de l’accord international de 1994 à Marrakech qui créa l’Organisation mondiale du commerce. Donald Trump mettra-t-il à exécution sa décision d’imposer de nouveaux tarifs sur 500 milliards de dollars d’importations chinoises ? S’il le fait, la Chine sera obligée de réagir pour maintenir son image et sa crédibilité sur la scène mondiale. Nous assisterons alors à une répétition de l’escalade que le monde a connue dans les années 1930. La guerre commerciale s’intensifiera entraînant l’économie mondiale dans son sillage. Il faut alors s’attendre à une crise de type 1929. Elle crise sera beaucoup plus sévère, non seulement parce que les échanges commerciaux ont pris une place plus importante dans l’économie mondiale mais aussi parce que toutes les nations seront peu ou prou touchées. Si à l’inverse, la raison prévaut et Donald Trump renonce à ses menaces, la crise sera évitée. 

22 juillet 2018, envoyé par l'auteur, 24 juillet 2018
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Ce que Benalla nous dit sur Emmanuel Macron !
 
L'affaire Benalla a pris un tour médiatique, politique, parlementaire et judiciaire - enquête, juge d'instruction saisi, mises en examen - qui, chaque jour, prend de l'ampleur, et d'abord à cause des révélations sur les agissements multiples de ce personnage - garde du corps mais bien plus - et en raison des privilèges pour le moins discutables qui lui ont été octroyés.
Un exemple parmi d'autres de cette effervescence qui ne retombe pas. Comme le président de la République se tait à l'exception de ce "la République est inaltérable" qui est suffisamment flou pour n'engager à rien, la commission d'enquête qui a été constituée n'exclut pas d'entendre Brigitte Macron qui a été à plusieurs reprises apparemment accompagnée par Alexandre Benalla.
Un processus est mis en branle et pour ses diverses facettes nous n'avons plus qu'à attendre avec curiosité et inquiétude ses développements. L'opposition se rue dans cette porte enfin ouverte pour prendre le gouvernement - non pas en déroute mais pour une fois dans les cordes - au piège de ses promesses de 2017. Un parfum de séisme aggravé par la suspension de l'examen de la révision constitutionnelle
On ne peut pas se contenter d'accabler Emmanuel Macron et, comme je le lis souvent sur mon blog et sur Twitter, d'en tirer prétexte pour rehausser Nicolas Sarkozy. Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de similitudes entre l'état de droit dévasté hier et les étranges libéralités, l'incroyable confiance que Emmanuel Macron a dépensées en faveur de Benalla dont le parcours maintenant est bien connu. Force est de reconnaître que le seul qui ait perçu le sulfureux et le dangereux derrière la compétence professionnelle prête à tout est Arnaud Montebourg qui n'a pas gardé Benalla plus de huit jours auprès de lui.

A l'origine je considérais qu'on donnait une enflure artificielle à des péripéties qui somme toute ne semblaient pas mériter l'intérêt passionné, voire scandalisé qu'on leur attachait. Au fil des jours j'ai bien été obligé de relever que l'Elysée, Emmanuel Macron et Benalla formaient une configuration qui n'empêchera pas le président d'agir sur le plan politique mais qui pour la première fois mettait gravement en cause sa légitimité de créateur et d'inspirateur d'un univers irréprochable. C'était pourtant l'une de ses forces les plus remarquables que d'avoir su trancher avec le monde d'avant et de s'être efforcé longtemps avec succès de renvoyer aux oubliettes les transgressions des pouvoirs dont il cherchait avec talent et obstinément à être le contre-modèle.
L'embellie démocratique apportée dans les premiers mois à ce lieu de pouvoir qu'est au propre et au figuré l'Elysée a été tout à fait éclatante. Discrétion, réserve, organisation, tenue, exemplarité des comportements, parole rare, cohérence, solidarité - un chef indiscuté entourée par une équipe de haut niveau acharnée à sa tâche et inconditionnelle. Même les adversaires les moins objectifs de la présidence Macron n'avaient pas pu ne pas remarquer le gouffre qui séparait cette maîtrise à tous points de vue du désordre guère créateur d'avant, surtout sous l'ère de François Hollande.

Insensiblement, peut-être, cette excellence, la certitude de cette excellence se sont-elles transformées en un sentiment de supériorité, presque d'arrogance. L'exigence du secret est devenue volonté de dissimulation et l'obsession d'une autarcie protectrice et trop sûre de son fait s'est probablement substituée au souci légitime de sauvegarde d'une indépendance nécessaire au bon fonctionnement de l'Etat. Ce n'était plus : nous voulons devenir les meilleurs mais nous sommes les meilleurs et tant que nous serons entre nous, rien de négatif ne pourra advenir. Une équipe s'est muée en bande avec ses avantages et son intensité mais aussi avec une forme de démesure qui excluait de moins en moins un zeste de mépris pour le profane qui ignorait tout et n'était pas digne d'appréhender même de loin ce qui n'était réservé qu'aux initiés.
Cette évolution a entraîné, de la part d'Emmanuel Macron qui est tout sauf "immature" ou "un gamin", l'envie de pouvoir compter absolument sur quelques-uns, quel que soit leur niveau et leur fonction dans le dispositif présidentiel, parce que leur fidélité lui était acquise à vie et que sans doute la faiblesse de notre président est d'être trop sensible à l'encens que de bonne foi on déverse sur lui parce que profondément il est persuadé qu'il le mérite. L'importance qu'il attache au lien indéfectible entre lui et ceux qui le servent a pour conséquence - et on retrouve peut-être là quelque chose de Nicolas Sarkozy - et pour rançon le fait que, sa confiance octroyée, ses collaborateurs peuvent tout se permettre. Non pas dans le registre technique où sa vigilance est extrême et ne supporterait pas les approximations mais dans les périphéries, dans cette zone qui n'est plus celle du pouvoir pur mais relève plutôt d'agissements et d'efficacité qu'il valide parce que rien de ce qui peut émaner par exemple d'un Benalla ne pouvait être mauvais et qu'à ce titre celui-ci avait droit à des avantages exorbitants comme notamment d'avoir un badge d'accès à l'Assemblée nationale comme collaborateur du président et auxiliaire de son chef de cabinet.

Il a ainsi donné à Benalla cette ivresse de toute-puissance qui conduit à tout se permettre, sans distinguer entre le licite et l'illicite, parce que l'aval du président abolit ces frontières et donne à chaque acte, quel qu'il soit, sa légitimité. Ce qui est accompli par Benalla est forcément irréprochable et comme on a traîné pour admettre le contraire ! Benalla a le droit de tout faire puisque le président lui a fait grâce du label de sa confiance.
On verra la suite des événements. Je continue à dénier que l'affaire Benalla soit une apocalypse, même un champ du cygne. Elle appelle une réaction, une remise en ordre, un peu de modestie. L'Elysée n'est plus un lieu magique mais un royaume comme les autres.
Car Benalla nous dit beaucoup sur Emmanuel Macron et ce n'est pas rien.

Paru sur www.philippebilger.com, 22 juillet 2018
Publié dans Du côté des élites
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Comment économiser sur les frais de gestion de la sécurité sociale ?
 
Une organisation de consommateurs, l’UFC-Que Choisir, vient de publier une intéressante étude sur les frais de gestion des complémentaires santé. Selon elle, ces dépenses ont atteint 7,2 Md€ en 2016, dont près de 40 % consacrés aux "frais d’acquisition" engagés pour convaincre les particuliers et les employeurs de s’adresser à l’institution A plutôt qu’à B, C ou D. Ces chiffres sont cohérents avec ceux, relatifs à l’année 2015, fournis par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques des ministères sociaux : la DREES estime à seulement 80 % la proportion des cotisations reversée aux assurés sous forme de prestations. Nous allons nous appuyer sur ces données de la DREES et sur les comptes de la sécurité sociale, dont l’édition 2018 vient de paraître, pour étudier la superposition des organismes complémentaires et de la sécurité sociale, pour évaluer la gabegie qu’elle engendre, et pour proposer des solutions permettant de rendre un meilleur service à un prix plus raisonnable.
 
L’organisation actuelle de la couverture maladie double inutilement les frais de gestion 
Selon le rapport de la Commission des comptes de la sécurité sociale (CCSS) de juin 2018, en 2015 les prestations maladie et maternité servies par la CNAM se sont élevées à 148 Md€ si l’on se limite aux dépenses relevant de l’ONDAM (Objectif national de dépenses d’assurance maladie), et à 159 Md€ pour l’ensemble des prestations versées par la CNAM. Les cotisations, impôts et taxes ayant abouti dans les caisses de la CNAM se montent à 160,5 Md€. Les charges, quant à elles, ont atteint 5,7 Md€ (et 6,7 Md€ pour l’année 2016, pour laquelle les prestations sont en progression également très importante, suite à un changement de comptabilisation). Elles représentent donc 3,85 % des dépenses au sens le plus restrictif, et 3,55 % des recettes. Face à 20 % de frais de gestion pour les complémentaires santé, la CNAM en est à un peu moins de 4 %.
La CNAM dépense donc un peu moins pour sa gestion que l’ensemble des mutuelles et autres organismes d’assurance santé complémentaire, alors qu'elle sert 4,5 fois plus de prestations. Ce double dispositif, dont l’un rembourse peu mais avec des frais élevés, en raison des faibles prestations qu’il verse, complique la vie des patients et pèse lourdement sur le budget des Français. Nous sommes donc en présence d’un gaspillage considérable, plusieurs milliards d’euros chaque année. Ne pourrait-on pas y remédier ?
 
Quels remèdes pour l’assurance maladie dans son ensemble ?
La première solution qui vient à l’esprit est : rendre inutile les complémentaires santé en augmentant suffisamment la prise en charge des soins par la sécurité sociale. La généralisation des complémentaires qui vient d’être réalisée, au prix d’un gros effort demandé aux entreprises, ayant été une décision très critiquée, et en effet stupide, ce retour en arrière radical, accompagné par une forte augmentation du taux de prise en charge par la sécu, serait concevable. Mais il y a mieux à faire.
En effet, l’assurance maladie n’est pas un modèle absolu d’accueil du public, de bonnes relations avec les établissements de soins et les professionnels de santé libéraux, ni même de gestion au moindre coût. Un peu de concurrence ne lui ferait probablement pas de mal. Ce qui est important pour le patient et ceux qui le soignent ou s’occupent de lui, c’est de ne pas avoir à faire deux fois les démarches pour la même opération ou le même traitement. Non seulement cela coûte cher en frais de gestion, mais cela est en sus désagréable et chronophage pour le patient ou la personne qui veille sur lui. Cherchons donc une organisation telle que le malade n’ait affaire qu’à un seul organisme, qui le couvrirait aussi bien que deux actuellement, et qui pourrait lui rendre aussi d’autres services dans tous les domaines des assurances sociales et de la prévoyance.
Dans une certaine mesure, cette solution existe déjà : quelques complémentaires gèrent les dossiers maladie pour le compte de la sécurité sociale comme pour leur propre compte. Quand un malade consulte, ou est hospitalisé, sa carte vitale sert alors à la fois, en une seule saisie, pour les deux remboursements, par la sécurité sociale et par la mutuelle ou autre complémentaire santé. Si la procédure n’est pas le tiers-payant, il y a un seul virement sur le compte de l’assuré social. Celui-ci peut n’être en rapport qu’avec l’organisme gestionnaire de sa complémentaire santé, ce qui est plus simple.
 
La solution d’organismes sociaux multiservices
Le particulier retire aussi un autre avantage de cette façon de faire : il peut souscrire auprès d’un organisme tel qu’une institution de prévoyance, qui est généralement équipée pour, une formule d’épargne en vue de la retraite, ou une assurance dépendance. Voyons encore plus loin : pourquoi ne pas ouvrir la possibilité de passer par une telle institution pour vendre en viager son domicile ou percevoir des prestations familiales ? Bref, il serait possible de renouer avec l’idée de la caisse unique qui avait été un objectif en 1945, objectif hélas rapidement abandonné en dépit de l’intérêt qu’il présente pour l’assuré social : être client d’un prestataire de services capable de lui offrir toute la gamme des produits de protection sociale, que leur usage soit imposé par la loi ou laissé au libre choix du client.

L’assurance chômage elle-même pourrait être traitée par un tel prestataire, qui connaîtrait bien ses clients et ne les abandonnerait donc pas dans un univers bureaucratique et même parfois kafkaïen. Au moment où les banques délaissent de plus en plus le service personnalisé, au nom d’une conception ridicule du tout-numérique érigé en panacée universelle, ces prestataires, comme les actuelles institutions de prévoyance, pourraient gérer des comptes d’épargne, notamment salariale, et peut-être même pratiquer le micro-crédit pour des entrepreneurs individuels ou le crédit à la consommation.
Pour ne pas voir disparaître leur fonds de commerce, les caisses de sécurité sociale pourraient elles-mêmes se transformer en organismes sociaux multiservices : telle caisse d’assurance maladie, telle caisse d’allocations familiales, diversifierait ses activités en devenant l’interlocuteur privilégié de certains de ses anciens "administrés" devenus clients. Les mentalités et les pratiques évolueraient ; la sécurité sociale nouvelle génération entrerait non pas dans la sphère marchande, qui n’est pas sa vocation, mais dans celle d’un véritable échange non marchand.
 
Et ces évolutions généreraient d’importantes économies dans de nombreux domaines
Non seulement les frais inhérents à la double gestion des dossiers d’assurance maladie s’évanouiraient, dégageant plusieurs milliards d’économies, mais les autres branches des assurances sociales, de l’assurance chômage, de la prévoyance et de la finance personnelle pourraient rendre davantage de services à moindre coût. Pourquoi se tourner vers le département pour obtenir l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ? Quant au soutien des personnes dépendantes, qui se situe à l’intersection de la maladie, de l’infirmité et de la vieillesse, il serait mieux organisé, au niveau pratique, par un organisme social multiservice, déjà en charge de gérer ou verser des prestations maladie et des pensions de vieillesse ou d’invalidité.

Les prestations familiales, radicalement simplifiées pour en finir avec un coût de gestion supérieur à 6 % des sommes distribuées, entreraient, elles aussi, dans le "portefeuille" de services sociaux composant le "fonds de commerce" des organismes sociaux multiservices. La "production des exclus", pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Hélène Thomas, serait diminuée, et donc aussi les coûts élevés de l’exclusion, par la capacité à orienter plus rapidement les personnes en voie de marginalisation vers des suivis et des aides réellement adaptées à chaque cas. Le RSA subirait probablement des mutations intéressantes dans ce cadre et dans cette optique assez voisine du care, et en tous cas très soucieuse de traitement personnalisé des problèmes rencontrés par chaque assuré social.
La massification bureaucratique mâtinée d’idéologie redistributive coûte cher, non seulement en frais de gestion, mais aussi par son manque d’efficacité. Agir massivement à partir d’une conception primaire de l’économique et du social est inefficace. En agissant localement à partir de concepts soigneusement construits, il sera possible de produire en même temps des économies de gestion et des services sociaux de meilleure qualité.

Envoyé par l'auteur, juillet 2018
Publié dans En France
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L’islam et l’histoire : un rapport ambigu (1)
 
Fondements scripturaires et caractéristiques diverses
 
Le Coran incréé
"Le Coran, tel qu’il est parvenu au Prophète, par l’intermédiaire de Gabriel, en une révélation éclatante du divin dans le monde sensible, est la copie projetée d’un archétype consigné sur une “table gardée” dans l’empyrée céleste", enseigne Ghaleb Bencheikh, responsable de l’émission "Questions d’islam" sur France-Culture, dans son livre Le Coran (Eyrolles, 2010, p. 34).
-
Il [le Coran]existe auprès de Nous [Allah], sublime et sage, dans la Mère du Livre (43, 4).
- Ceci est un Coran glorieux écrit sur une Table gardée (85, 21-22).
 
Nasr Abou Zeid (1943-2010), universitaire égyptien, en a tiré cette conclusion, sans la partager (cf. article prochain) :
"Puisque l’Essence divine est éternelle, Ses attributs et Ses actes doivent l’être aussi. Etant la Parole de Dieu, le Coran est un attribut divin et, par conséquent, il doit être, comme Dieu, intemporel. Quiconque prétendrait que le Coran est créé, c’est-à-dire qu’il n’a pas existé de toute éternité, qu’il est apparu dans le monde à un certain moment du temps, contredirait le dogme et mériterait d’être traité d’infidèle" (Critique du discours religieux, Sindbad, 1999, p. 36).

Ainsi, le Coran préexiste à l’histoire. "Selon cette logique, il se situerait à l’extérieur du temps. Il n’est donc pas influencé par les variations de celui-ci" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, Upblisher, 2017, p. 36).
De cette doctrine découle la théorie du Coran "incréé", qui s’est imposée comme dogme au IXème siècle (cf. A. Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 24-25).
L’islam est donc la religion qui convient à la nature humaine, telle qu’elle a d’ailleurs été acceptée avant la création du monde par les futurs fils d’Adam (7, 172) et par les futurs prophètes (3, 81-82), épisodes certifiant le "pacte primordial" ou "prééternel" (mîthâq). Cette "évidence" justifie "l’incompréhension [que l’islam] ne s’impose pas universellement" (Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, Cerf, 2018, p. 193).
 
Une histoire à rebours
Il ressort de la conception islamique que l’histoire ne se déroule pas selon un ordre ou une progression, comme c’est le cas de la Bible, mais selon un mode répétitif. Périodiquement, les hommes se sont détournés du monothéisme initial, associant au Dieu Un des divinités et des idoles.

Ô vous les hommes ! Servez votre Seigneur qui vous a créés, vous et ceux qui ont vécuavant vous. […] N’attribuez pas à Dieu de rivaux, alors que vous savez [cela]

Le Marocain Jean-Mohamed Abdeljalil, ancien musulman converti au christianisme au siècle dernier et devenu prêtre franciscain, explique ce verset dans l’un de ses livres : "Ce texte que le Coran met sur les lèvres du Prophète prêchant aux Arabes, exprime la substance de la prédication de tous les prophètes qui sont venus avant lui. En une série discontinue, Mahomet évoque ces avertisseurs envoyés par Allah aux peuples divers de l’histoire humaine, pour leur rappeler la vérité primordiale du Seigneur Unique […]. Le Coran revient assez souvent sur l’énumération de ces avertisseurs, sur le sort que leurs peuples leur ont réservé et sur le châtiment terrestre que Dieu a infligé aux incrédules, en attendant le jour où tous les hommes seront jugés solennellement" (Aspects intérieurs de l’Islam, éd. du Seuil, 1949, p. 40-41).

Et l’auteur précise en quoi ces reproches visent, entre autres, les juifs et les chrétiens, coupables d’avoir falsifié leurs Ecritures (Torah et Evangile) dont le contenu était l’anticipation du texte coranique (cf. aussi A. Laurent, L’Islam, op. cit., chap. VIII).
Mais ces accusations relèvent de l’arbitraire car elles ne reposent sur aucun indice ou preuve historique. En fait, pour les musulmans, seul le Livre dicté à Mahomet échappe à toute altération, par une disposition "divine" spéciale.

C’est Nous[Allah] qui avons révélé le Rappel [du Pacte primordial, ndlr] et c’est Nous qui en assurons la sauvegarde (15, 9).
 
La Bible islamisée
C’est pourquoi les personnages, y compris ceux qui sont empruntés à la Bible (tous qualifiés de "prophètes"), constituent "des modèles de musulmans" (Claude Gilliot, "À propos du Coran", in A. Laurent, Vivre avec l’islam ?, éd. Saint-Paul, 1996, p. 142). Leurs histoires sont déformées pour s’inscrire dans la perspective islamique. Ces récits sont des "leçons" destinées à édifier les musulmans, ce qui justifie leur aspect fragmentaire et discontinu (sauf pour le Joseph de l’Ancien Testament, cf. sourate 12), même pour des personnages aussi importants qu’Abraham (Ibrahim), Moïse (Moussa) et Jésus (Issa), dont l’histoire est en outre déformée, augmentée de faits inexistants dans la Bible ou amputée d’éléments essentiels.

Par exemple, Abraham a fondé le sanctuaire de la Kaaba à La Mecque avec l’aide de son fils Ismaël (2, 127 ; 5, 97) ; Moïse est la préfiguration de Mahomet en tant que chef religieux et politique (de très nombreux versets, cf. Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 558-563) ; la Passion, la crucifixion et la résurrection de Jésus sont niées (4, 157), ce dernier annonçant par ailleurs l’envoi d’un prophète après lui, sous le nom d’Ahmed, "le Loué" (61, 6), ce que fit auparavant la Torah, sous le titre de "Prophète des Gentils" (7, 157).

"C’est un fait indéniable qui a d’ailleurs un sens profond pour les musulmans, car ils voient dans le rappel (dhikr) du témoignage des personnages bibliques ainsi présentés des preuves justificatives de leur propre foi" (Roger Arnaldez, "Réflexion sur le Dieu du Coran du point de vue de la logique formelle", in A. Laurent, Vivre avec l’Islam ?, op. cit., p. 133).
 
Il n’est donc pas étonnant que le Coran ne tienne compte ni du temps ni de l’espace, ni même de la généalogie. Ainsi, le récit de l’annonce à Marie qu’elle serait mère en dehors de toute union avec un homme ne mentionne pas Nazareth (3, 45) ; le nom de son époux, Joseph, n’apparaît pas. De même, la naissance de Jésus (Issa) est située sous un palmier (19, 23), la ville de Bethléem n’étant pas signalée, ni le règne d’Hérode. Par ailleurs, Marie est présentée à la fois comme la fille d’Imrân (Amran en hébreu), sœur de Moïse et d’Aaron (3, 35 ; 18, 28), et comme la mère de Jésus (66, 12 ; 19, 28). Il y a donc confusion entre les deux Marie. Or, si l’on admet que la sortie d’Egypte eut lieu environ 1250 ans avant Jésus-Christ, 13 siècles, soit à peu près 40 générations, les séparent.

Des invraisemblances
De cette logique intemporelle relève le classement non chronologique (mais aussi non thématique) des 114 sourates et 6 236 versets qui composent le Coran. Ainsi, le début de la "descente" (tanzîl) est placé presque à la fin du texte.

Récite au nom de ton Seigneur qui a créé ! Il a créé l’homme d’un caillot de sang. Lis ! Car ton Seigneur est le Très-Généreux qui a instruit l’homme au moyen du calame [roseau des calligraphes, ndlr], et lui a enseigné ce qu’il ignorait (96, 1-5).
En outre, hormis la première sourate (la Fatiha = l’Ouverture, composée de 7 courts versets), les autres suivent un ordre de longueur décroissant.

D’autres étrangetés sont à signaler
1°/ La "descente" du Coran est présentée comme ayant eu lieu dans sa totalité en une seule nuit, pendant le mois de Ramadan, comme "une manifestation claire de la Direction et de la Loi "(2, 185). La tradition indique qu’il s’agit de la 27ème nuit de ce mois, appelée pour cela la "nuit du Destin" (ou du Décret, selon certaines traductions), qui est "meilleure que toute Nuit" car elle est destinée à "régler toute chose"(cf. 97, 1). En même temps, le déploiement de cette "descente" intervient au gré des aléas de la vie de Mahomet : son enfance est présentée de manière allusive en 93, 1-11 et les étapes de sa mission "prophétique" sont éparpillées, sans ordre.
Malgré le caractère anhistorique du Coran, les musulmans admettent donc que la "descente" du Coran s’est produite durant une période déterminée, allant de 610 à 632. La plupart des savants musulmans s’accordent à considérer que, dans le corpus officiel, fixé sous l’autorité du troisième calife, Othman (644-656), 86 sourates, soit 74 % du texte, ont été "dictées" à La Mecque, et 28 sourates, soit 26 %, à Médine (622-632), tout en reconnaissant l’existence d’interpolations de versets entre les deux groupes.
"La plupart des sourates du canon coranique actuels sont formées d’agrégats de révélations qui font d’elles des compositions hétérogènes" (Mondher Sfar, Le Coran est-il authentique ?, Sfar Éditions, 2000, p. 46).

2°/ Dans une étude approfondie des circonstances ayant conduit à l’élaboration de ce corpus, Mohamed Louizi pose de nombreuses questions quant à la fiabilité du contenu du texte définitif. Par exemple, comment un Mahomet, réputé illettré, a-t-il pu vérifier la conformité de ce qu’écrivaient ses scribes avec ce qu’il disait recevoir de la part de l’ange Gabriel, auteur de la dictée "divine" ?

Dis : “Qui est l’ennemi de Gabriel ?”… C’est lui qui a fait descendre sur ton cœur avec la permission de Dieu le Livre qui confirme ce qui était avant lui : Direction et bonne nouvelle pour les croyants (2, 97).
Pour Louizi, il s’agit d’un "douteux bricolage à mettre nécessairement au diapason du contexte politique très agité, très violent, du califat, depuis son instauration, le jour même de la mort du Prophète" (Plaidoyer pour unislam apolitique, Michalon, 2017, p. 113).

3°/ Une multitude d’auteurs
Dans une thèse de doctorat en islamologie soutenue à l’Institut catholique de Toulouse, le chercheur Jean-Jacques Walter montre "que le Coran assemble les textes de plus de 30 auteurs et certainement moins de 100, le nombre le plus probable étant auxalentours de 50". Il précise : "Leurs contributions ont été découpées en fragments, et ceux-ci délibérément mélangés. Le désordre du Coran a frappé tous ceux qui l’ont lu. De nombreuses conjectures ont tenté d’en rendre compte. L’analyse qui s’achève ici l’explique de façon simple et évidente : le désordre, délibérément choisi, masque la composition par un nombre élevé de contributeurs indépendants, au fil d’un temps long", probablement deux siècles (Le Coran révélé par la théorie des Codes, éd. de Paris, 2014, p. 221).

4°/ L’abrogation prévue par Allah

Dès que Nous abrogeons un verset ou dès que nous le faisons oublier, nous le remplaçons par un autre, meilleur ou semblable (2, 106).
"La mission de Mahomet ayant duré un quart de siècle, on constata des modifications dans certaines des stipulations contenues dans le Coran. Cela pouvait paraître difficilement compatible avec la transcendance divine non soumise au changement, mais le devenait dès lors que l’on considère qu’est bon ce que Dieu ordonne et mauvais ce qu’il interdit, sans que l’on puisse lui “demander des comptes”. La règle, dirions-nous, est “arbitraire”, dépendant de la seule volonté divine. Certains, de tendance plus rationaliste, se sont opposés, mais en vain, à cette théorie de l’abrogation qui s’est imposée finalement" (Claude Gilliot, "À propos du Coran", in Vivre avec l’islam ?,op. cit., p. 147).

5°/ L’arabe, langue "divine"
Comment un Livre intemporel, réputé "consubstantiel" à Allah et destiné à tous les hommes, peut-il avoir été composé et dicté dans une langue spécifique, alors parlée et comprise par un peuple particulier ?
-
Alif. Lam. Ra. Voici les versets du Livre clair : Nous les avons fait descendre sur toi en un Coran arabe (12, 1-2).
- Dis : “Ô vous, les hommes ! Je suis, en vérité, envoyé vers vous tous comme le Prophète de celui à qui appartient la royauté des cieux et de la terre” (7, 158).
Cela entraîne la vénération de la langue arabe, y compris par les musulmans non-arabophones et, corrélativement, la minorisation de toute autre langue ainsi que l’impossibilité de traduire littéralement le Coran "inimitable" (17, 88), sous peine de le travestir. Sur ce sujet et ses implications, cf. Dominique et Marie-Thérèse Urvoy, Enquête sur le miracle coranique, op. cit., p. 126 à 132.

La plupart des musulmans refusent de s’interroger sur ces invraisemblances qu’il leur faut recevoir telles quelles, puisque cela provient d’un Dieu souverainement libre. En fait, pour eux, le Coran est en lui-même un miracle. Cette certitude jouit encore d’une grande ferveur, notent D. et M.-Th. Urvoy, qui ont recensé pour la période 1980-2012 l’édition de 117 ouvrages ou études portant la mention "Le miracle du Coran" (op. cit., Enquête…, p. 112).

                                                                                         ***
 
Il résulte de tout ceci que, malgré la croyance à son anhistoricité et à son éternité, le Coran est inscrit concrètement dans l’histoire des hommes. Ce que contestent pourtant des intellectuels classés parmi les "réformistes", tel l’Égyptien Mohamed Abou (1849-1905), auteur d’un célèbre commentaire du Coran, le Tafsîr el-Mânar. "Les histoires rapportées dans le Coran visent des objectifs éthiques, spirituels et religieux et ne prétendent pas apporter une connaissance historique, même quand elles s’appuient sur des événements réels de l’histoire. Lorsqu’il s’agit de l’histoire de tel ou tel prophète, ou encore d’un adversaire [de Moïse, ndlr] comme Pharaon, beaucoup de détails sont négligés car l’important est l’enseignement que l’on veut tirer de ces histoires" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 154).

Commentaire du Père Abdeljalil : "Le Coran offre ainsi un abrégé d’histoire où les mêmes événements se répètent pour des peuples différents, avec une même idée centrale, celle de la reconnaissance de l’unicité divine […]. Ainsi donc, l’Islam se croit l’héritier des desseins de Dieu sur l’humanité. Après Mahomet, il n’y a plus de prophète […]. Désormais, les musulmans sont chargés de manifester le gouvernement divin des hommes […]. Il en résulte que l’homme, en définitive, n’a pas à chercher le sens de l’histoire" (Aspects intérieurs…, op. cit., p. 41-50).

C’est pourquoi "l’islam se veut la restauration de la “religion immuable”, par opposition à toutes les déviations – y compris dans la connaissance de l’histoire" (op. cit., D. et M.-Th. Urvoy, Enquête…, p.170). Ainsi, la période antéislamique est qualifiée d’ignorance (Jahiliya). Les croyances qui subsistent doivent être combattues et anéanties, ce qui explique l’acharnement des djihadistes à détruire les statues des divinités païennes (p. ex. en Afghanistan et au Mali), ainsi que les églises (p. ex. en Irak, au Nigéria et ailleurs). Ce qui explique aussi qu’en certains pays les manuels enseignés dans les écoles publiques font démarrer l’histoire avec l’apparition de l’islam, effaçant tout ce qui l’a précédé, y compris le christianisme. Tel est notamment le cas en Jordanie, malgré la bienveillance de la monarchie envers les chrétiens de ce Royaume.

Paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, juillet 2018
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L’affaire Benalla
 
L’affaire Benalla qui ébranle le cœur même du pouvoir n’a rien d’une surprise. Elle est naturelle, presque évidente. Elle se situe dans la continuité des affaires DSK, Cahuzac, des "sans dents" et autres scandales de l’ère Hollande. Elle fait suite au premier tour de l’élection présidentielle truqué de 2017. Après le grandiose spectacle des récupérations politiciennes de la coupe du monde, une nouvelle faille fait vaciller le régime. Il fallait s’y attendre. Nous vivons dans un système hors sol, qui repose entièrement sur la sublimation d’une image individuelle, déconnecté de toute réalité économique, sociale, politique, engagé dans une logique de fuite du monde réel. Ce mode de fonctionnement n’existe que par la communication, la polémique, l’adoration imbécile et son autre facette, le lynchage inévitable. La chute dans l’impopularité est vertigineuse. Elle fait partie d’un système et mène à l’abîme. Sur ce site, nous ne cessons de le répéter depuis 14 mois. Le rêve n’est que l’autre versant du cauchemar et le mouvement s’accélère le plus normalement du monde. Il faut refonder la politique française de A à Z en mettant fin à l’extrême personnalisation du pouvoir qui est la pire forme de la crétinerie en politique, l’aboutissement ultime de la chute dans la bêtise. Il est urgent de recentrer la politique sur le réel et uniquement le réel : la lutte contre le chômage et la pauvreté, l’ordre républicain, le respect des frontières, la sécurité, le renouveau de l’école et de l’intelligence collective, etc.  La question centrale n’est pas de remplacer un acteur élyséen par un autre. Elle est de restaurer la politique, la démocratie française, en la tirant du rêve pour la remplacer dans le réel.  Grande question : à force de scandales et d’échecs, la prise de conscience finira-t-elle par s’imposer ?

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 20 juillet 2018
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Peine de mort : questions iconoclastes
 
La loi abolissant la peine de mort en France fut promulguée le 9 octobre 1981. Le vote de cette loi fut l’un des actes symboliques accomplis par l’Union de la Gauche, après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République le 10 mai, et le second tour des législatives le 21 juin. Il existe cependant, dans une partie de la population française et de la Représentation nationale, le désir de la rétablir, puisque 27 propositions de loi allant dans ce sens ont été déposées au fil des ans.
Au niveau international, les pays abolitionnistes sont fortement majoritaires en nombre, mais rassemblent un peu moins de la moitié de la population du globe. Les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, et le plus puissant, les Etats-Unis, ont conservé cette institution. L’Union européenne, en revanche, l’interdit : Le Protocole n° 13 de la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme) stipule que "La peine de mort est abolie. Nul ne peut être condamné à une telle peine, ni exécuté." Et ce protocole emphatise en ajoutant : "Aucune dérogation n’est autorisée. Aucune réserve n’est admise". Pour sa part, la Commission a rappelé à diverses reprises que "l’abolition de la peine de mort est une condition et un préalable pour rejoindre l’Union européenne."
 
Cet absolutisme des bons sentiments offre un contraste frappant avec ce qui se passe en cas de guerre, en matière d’avortement, pour le recours à l’euthanasie, pour la mort de nombreuses personnes faute de budget et de structures permettant de les sauver (pensons notamment aux victimes de maladie rares), et dans de nombreuses circonstances de la vie civile. Beaucoup d’êtres humains sont de facto condamnés à mort parce que la guerre propre est impossible, ou parce que les budgets qui permettraient de sauver des vies menacées sont insuffisants. Un vif contraste existe entre les sommes colossales qui sont dépensées pour faire vivre un criminel derrière les barreaux au lieu de l’envoyer "dans un monde meilleur", et la parcimonie, pour ne pas dire la ladrerie, dont nous faisons preuve pour offrir à une femme enceinte en détresse une autre solution que l’IVG ou pour développer les traitements qui offriraient un espoir à des adolescents atteints d’une maladie neurologique actuellement incurable.
 
La question se pose donc de savoir si l’interdiction absolue de la peine de mort décidée par un tribunal (cette formulation est lourde, mais nécessaire, puisque mettre fin à une vie peut être décidé par bien d’autres instances ou acteurs) ne serait pas une mesure déraisonnable imposée par une mentalité irrationnelle ayant oublié la sagesse que reflète une phrase de Pascal dans ses Pensées : "L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut fait l’ange fait la bête".
La guerre, permis de tuer … y compris des civils innocents
Les hommes politiques et les chefs militaires qui donnent le feu vert pour mener telle ou telle opération, même s’il s’agit de frappes dites "chirurgicales", condamnent à mort des civils, les inévitables "victimes collatérales", qui n’ont pas de responsabilité directe dans le conflit ni dans les atrocités commises, par exemple, par des criminels tels que les djihadistes. Sur le terrain, on tue donc des innocents, ou même des victimes, qui ont la malchance de se trouver là, ou qui ont été pris pour servir de "bouclier humain" à des terroristes. Au niveau militaire, le droit existe donc de prononcer des peines capitales qui ne sont pas nominatives ni limitatives, mais qui sont tout-à-fait effectives et rapidement mises en œuvre. L’incarcération ne met pas un terme aux activités nuisibles
 
A cela certains rétorqueront qu’éliminer de dangereux ennemis n’est pas la même chose que d’envoyer à la guillotine ou à la chaise électrique une personne rendue inoffensive par son incarcération. Mais l’emprisonnement suffit-il à rendre inoffensifs les pires criminels ? L’expérience montre que non. A l’intérieur du "lieu de privation de liberté", ou par contact avec des complices toujours en liberté, certains continuent à nuire de façon très efficace. Les mieux organisés et les plus puissants peuvent en effet agir, par séides interposés, à l’extérieur : les exemples abondent de malfrats ou de terroristes qui donnent des instructions à leurs complices depuis leur cellule ou telle autre partie des locaux pénitentiaires.
Quant aux nuisances générées à l’intérieur de la centrale, elles sont nombreuses, et les médias s’en font d’ailleurs l’écho de temps à autre. Les violences sont quotidiennes dans les locaux où sont incarcérés des condamnés à de longues peines, et le travail des gardiens est extrêmement éprouvant du fait de certains de leurs "pensionnaires". De plus, les risques d’évasion ne sont pas négligeables, et certains prisonniers, criminels endurcis, excellent dans l’art d’entraîner à leur suite dans la voie de la délinquance dure ou du terrorisme certains de leurs compagnons de détention : le prosélytisme en faveur du mal peut fonctionner de façon particulièrement efficace dans cet espace confiné.
Les criminels endurcis doivent-ils faire l’objet d’attentions refusées aux enfants martyrs ?
 
Un article consacré à la maison centrale de Vendin-le-Vieil (Le Figaro du 14 mai 2018) expliquait que l’on avait mobilisé dans un des quartiers de cette prison 40 personnes pour voir s’il ne serait pas possible de ramener à de meilleurs sentiments une dizaine de terroristes. Pendant ce temps, des centaines d’enfants victimes de violences physiques ou sexuelles sont laissés entre les mains de leurs prédateurs parce que la justice et les services de prévention n’ont pas assez de personnel, ou ne sont pas suffisamment bien organisés, pour décider rapidement de les mettre en lieu sûr. Tout n’est pas possible, parce que les moyens sont limités : faut-il faire peser le poids de cette limitation sur de malheureuses victimes de façon à pouvoir dégager des moyens extraordinaires en faveur d’auteurs de crimes odieux ? Certes, dans l’Evangile, le bon pasteur laisse son troupeau se débrouiller pendant qu’il part à la recherche d’une brebis perdue, mais ce n’est pas pour aller sauver un loup tombé dans un précipice !
 
Dans une prison de long séjour (une "centrale") le coût hôtelier journalier, si l’on peut dire, est évalué entre 95 € et 138 € pour des établissements pénitentiaires ne nécessitant pas de mesures extraordinaires. Dans les quartiers de haute sécurité, il n’est probablement pas inférieur à 200 € par jour, sans compter le préjudice psychique et parfois physique subi par les gardiens, qui sont soumis à des pressions et à des brutalités difficilement imaginables. 200 € par jour, cela fait 73 000 € par an, soit presque 1,5 M€ au bout de 20 ans. Est-il raisonnable de consacrer des sommes pareilles à des criminels endurcis, alors que l’on manque dramatiquement de moyens pour prendre très vite (1) et très correctement en charge les enfants martyrs et leur donner une chance de vivre une vie "normale", au lieu de devenir des adultes déboussolés, voire des délinquants – risque très réel selon divers psychiatres ? Que dire d’une justice qui traite mieux les criminels que les innocents ?
 
Des inconnus sont condamnés à mort dans le civil sans que la justice s’en mêle. L’abaissement à 80 Km/h de la vitesse sur la plupart des routes françaises n’est pas la seule mesure susceptible d’éviter des accidents mortels. De nombreux "points noirs", fortement accidentogènes, restent à supprimer. Mais les travaux nécessaires à l’amélioration de la sécurité routière coûtent aux finances publiques. Ils ne sont donc réalisés que très progressivement, ce qui revient à condamner à mort un certain nombre de personnes pour des raisons budgétaires. Cela, comme bien d’autres choix mortifères, est admis pour trois raisons :
- La première est que réaliser en même temps tous les aménagements nécessaires pour sauver des vies serait matériellement impossible. Nécessité fait loi, bien sûr, mais il serait possible d’aller plus vite, et le choix d’une certaine lenteur provoque la mort de nombreuses personnes, sans compter les blessés.
- La seconde est que, dans une situation des finances publiques qui est tendue, qui exige de choisir entre diverses dépenses, la préférence est donnée à d’autres opérations. Utiliser l’argent des impôts pour organiser à l’Elysée un concert de rappeurs qui niquent la France, plutôt que pour moderniser un service hospitalier vétuste, c’est en quelque sorte condamner à mort un innocent inconnu. Au-delà de cet exemple caricatural, bien des gens meurent, y compris dans leur lit, parce qu’en haut lieu on n’a pas donné toute la priorité possible à l’efficacité du système médical. Notons que dans ce cas, il ne s’agit pas seulement de gros sous, mais du maintien dans leurs fonctions de personnes haut-placées qui ne font pas correctement leur travail d’organisation du service de santé. Dans certains cas, tolérer l’inefficacité équivaut à délivrer un permis de tuer.
- La troisième explication est que l’on ne sait pas qui décédera des suites de certaines décisions. Avant l’abolition de la peine de mort, une Cour d’assises désignait nommément la personne qui serait exécutée. En revanche, quand les décideurs publics laissent en l’état tel équipement accidentogène, ou tel mode de management qui débouche sur davantage de décès faute de soins adéquats, il n’y a pas de condamnation à mort nominative, seulement une décision inadéquate (ou une absence de décision) qui portera tort à des personnes que l’on ne saurait désigner à l’avance. Les décès de ces malheureux seront attribués à la fatalité, ou à l’insuffisance des budgets, mais en réalité il y a bien là une autorisation de tuer.
 
Ainsi donc, s’il est interdit aux magistrats et aux jurés d’assises d’envoyer à la mort une personne dont le crime est prouvé, et dont la dangerosité est avérée, il est permis à une multitude de personnes de prendre en toute quiétude des décisions qui auront pour conséquence la mort de citoyens totalement innocents. L’interdiction de la peine de mort met à l’abri de la grande faucheuse quasiment les seules personnes qui pourraient lui être livrées en bonne justice, alors que de parfaits innocents sont à la merci d’un manque tragique de respect de la vie d’autrui. Le meurtre judiciaire, entouré de très grandes précautions pour qu’il ne concerne que des prédateurs coupables et dangereux, est mis hors-la-loi, alors que le meurtre anonyme, statistique, de personnes innocentes, fait partie de la routine bureaucratique. Cela n’est-il pas anormal et, pour tout dire, immoral ?
(1) La trop fréquente lenteur des tribunaux quand il s’agit de retirer un enfant à des parents-bourreaux constitue, de l’avis des psychiatres, un obstacle majeur au sauvetage de ces personnes en péril. Que dirait-on d’un service de secours en haute montagne qui aurait un mois de délai pour répondre aux appels de détresse ?

Envoyé par l'auteur, 13 juillet 2018
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Après la crise qui vient : sur quoi fonder une nouvelle organisation financière internationale ?
 
 
Un titre récent d’un grand journal du matin n’était pas fait pour rassurer : "Faut-il craindre une nouvelle crise financière ?". Etats d’âme passagers comme les marchés en connaissant souvent ? Mais le titre du dernier livre de Jacques de Larosière n’est pas non plus réjouissant : Les lames de fond se rapprochent (1).
Jacques de Larosière n’est pas n’importe qui : président du FMI (1978-1987), gouverneur de la Banque de France (1987-1993), puis de la BERD (1996-1998), il est un des architectes de l’ordre économique et financier international qui prévaut depuis le tournant des années quatre-vingt, à l’instar des Trichet, Camdessus, Lamy, Attali. Les Français, faut-il vraiment s’en féliciter ? ont joué un rôle clef dans la mise en place de l’ordre qu’on qualifiera d’une formule un peu facile de néo-libéral.
De tous ceux-là, Larosière est à notre connaissance, et c’est tout à son honneur, le seul à exprimer des doutes sur les choix qui ont été imposés au monde depuis quarante ans. Dans ses conférences, il n’hésite pas à se demander même si la libre circulation généralisée des capitaux, instaurée vers 1987, était vraiment une bonne chose. Venant de tout autre, une telle opinion, aurait relégué son auteur dans les ténèbres de l’obscurantisme protectionnisme et de l’archaïsme. Venant de lui, elle mérite attention.
 
Le système néo-libéral de la fin du XXe siècle
Les choix en cause, devenus des dogmes depuis trente ans, sont, outre la libre circulation des capitaux, la libre circulation de marchandises, sous les auspices de l’OMC longtemps présidée par Pascal Lamy, et le choix fait par toutes les banques centrales de donner la priorité sur toute autre considération, à la stabilité des prix. On peut y ajouter, pour ce qui est des pays européens, le choix de l’euro dont la charte est exclusivement orientée vers la lutte contre l’inflation.
Pourquoi donc tant d’inquiétudes ? C’est que ces principes, établis pour maitriser entièrement la sphère financière, n’ont pas empêché le gonflement démesuré de la masse monétaire mondiale, estimée aujourd’hui par certains à 800 000 milliards de dollars, soit beaucoup plus que ce qui est nécessaire pour assurer la marche de l’économie modale (environ 200 000 milliards pour un PIB mondial de 80 000 milliards de dollars). L’inflation est un mot qui a deux significations : la hausse des prix et des salaires (la fameuse "spirale" où l’une entraine l’autre), le gonflement de la masse monétaire. Alors que depuis l’origine des temps, les deux allaient ensemble : la multiplication des signes et la hausse des prix, il n’en va plus de même dans le monde actuel : malgré une masse monétaire explosive, les prix (au moins ceux des biens de consommation) et les salaires restent stables.
 
Loans make deposits : les prêts font les dépôts, le crédit fait la monnaie. Si la masse monétaire mondiale s’est ainsi développée, c’est que les prêts ont été abondants : prêts aux Etats, prêts à des débiteurs insolvables (subprimes). L’inflation de la masse monétaire mondiale repose sur la multiplication des crédits un peu partout dans le monde mais singulièrement aux Etats-Unis et dans la zone euro où la Banque centrale européenne pratique depuis quelques années (à peine un peu moins depuis quelques mois), le quantitative easing, autre nom de l’inflation, destiné à maintenir, voire relancer l’économie.
C’est grâce à ce "QE" et à rien d’autre que l’économie européenne - et internationale - parait aujourd’hui sur la voie de la relance, ce qui profite à la popularité de Macron.
Cette immense pyramide de crédits, élevée au-delà de ce qui est nécessaire pour faire marcher l’économie mondiale, a toujours dans l'histoire pour effet de se terminer par une crise financière et économique. Il est commun de l’assimiler à une bulle : plus elle gonfle, plus elle risque d’éclater. C’est alors l’épreuve de vérité pour le tissu économique : les plus aventurés disparaissent, les plus solides résistent. La masse monétaire se réduit, l’économie se ralentit pour repartir plus tard sur de nouvelles bases, mais au prix d’immenses dégâts économiques et sociaux.
Ce qui s’est passé en 2008 était une première alerte qui aurait dû conduire à un assainissement. Mais le souci d’éviter un cataclysme mondial, de contrôler les possibles effets systémiques des faillites a amené les banques centrales à consolider un peu partout les actifs douteux, voire "pourris", lesquels sont en partie restés dans les bilans des banques.
Non seulement l’excès de liquidité n’aura pas été résorbé mais il a alimenté une nouvelle hausse de la bourse qui a atteint des records au cours des derniers mois, hausse dont la fragilité inquiète.
Il y a certes toujours eu des cycles dans l’économie mondiale mais depuis la grande dépression de 1929 jusqu’à 2008, ces crises avaient été contenues. Beaucoup doutent, au vu de l’envol de la masse monétaire auquel nous assistons, qu’il en sera toujours ainsi.
 
La conséquence : des dérives aujourd’hui incontrôlables
En quoi ces dérives sont-elles l’effet de l’ordre néo-libéral tel qu’il a été mis en place au cours des années 80 ?
D’abord, la stabilité des prix empêche d’éponger les liquidités supplémentaires injectées dans l’économie mondiale. Une inflation modérée (disons entre 4 et 15 %) avait permis durant les Trente Glorieuses d’éponger les liquidités en excès. Nul mécanisme de ce type n’existe aujourd’hui. L’abondance de l’épargne face à des occasions d’investissements réels limités tire vers le bas les taux d’intérêt. L’inflation des signes monétaires n’ayant plus de prise sur les prix et salaires, se répercute sur les biens d’investissement plus ou moins spéculatifs (actions, objets d’art, titres douteux) au risque d’en gonfler artificiellement la valeur et d’alimenter les bulles.
Ensuite, la multiplication des déséquilibres gonfle l’endettement d’une partie des agents et donc la croissance de la masse monétaire, le crédit appelant le crédit pour combler les déficits. Or un mécanisme comme l’euro est intrinsèquement générateur de déséquilibres de la balance des paiements des Etats membres et même des budgets publics. Dès lors que le rythme d‘inflation "naturel" et relatif des différents pays de la zone euro, du fait des différences historiques et sociologiques entre eux, est inégal, et cela quel que soit le volontarisme déployé, les uns seront de plus en plus créanciers (essentiellement l’Allemagne), les autres de plus en plus débiteurs (tous les autres dont la France). La zone euro est ainsi privée du moyen de rétablir les équilibres entre ses membres par des ajustements de parité, solution qui avait prévalu sans inconvénient majeur après la guerre.
 
L’autre grand facteur de déséquilibre est le couple Etats-Unis – Chine. Les Etats-Unis ont pris l’habitude, grâce au rôle international du dollar, d’être déficitaires ; la Chine qui veut rattraper le train des grands pays industriels fonde sa croissance sur l’exportation et se trouve donc excédentaire. Il a là des stratégies géopolitiques qui échappent aux autorités monétaires nationales ou internationales mais n’en sont pas moins, elles aussi, un facteur de déséquilibre. En faisant entrer la Chine à l’OMC en 2000, les Etats-Unis ont renoncé au seul moyen de la contraindre à un rééquilibrage (passant par une réévaluation du yuan) : la menace de droits de douanes. 
La liberté de circulation des capitaux jointe aux nouveaux moyens électroniques d’opérer des transactions ont abouti, à partir de ces déséquilibres de base, à une spéculation mondiale qui a eu un effet multiplicateur.   
 
Enfin le libre-échange généralisé a, comme l’avait bien vu Keynes, un effet dépressif en coupant le moteur keynésien de la plupart des pays (les plans de relance y stimulant surtout les importations !) et ne laissant d’autre voie de développement que le mercantilisme (Allemagne, Chine) que seuls les plus compétitifs peuvent choisir, avec des effets destructeurs sur les autres économies.
Le principal problème des économies modernes depuis le XIXe siècle est la difficulté d’ajuster l’offre et la demande, difficulté qui est la cause de crises périodiques (cycles Juglar) qui marquent l’histoire économique : il est clair que, plus grand est l’espace à gérer, plus difficile sera cet ajustement. L’intérêt du protectionnisme – ou à tout le moins d’une flexibilité monétaire assurant les rééquilibrages au jour le jour -, est de faciliter, au travers un certain cloisonnement, la constitution d’alvéoles où la réalisation des équilibres est plus facile. Comme dans un engin sous-marin, l’addition de caissons autonomes assure la stabilité de l’ensemble.
Déséquilibres grandissants, expansion du crédit et donc de la masse monétaire : le mécanisme de la crise à venir est en place.
Comment se déroulera-t-elle ? Quelle en sera la gravité ? Quels en seront les effets ? Il est difficile de le dire à ce jour. Ce qui est certain, c’est qu’un certain ordre financier international aura vécu. 
 
Quel système financier pour l’avenir ?  
Peut-on, à partir des considérations qui précèdent, esquisser les principes sur lesquels devra être fondée l’économie mondiale après la crise ? On peut le dire : en gros le contraire de ceux qui prévalent depuis quarante ans.
Le but étant de contrôler la masse monétaire, la première chose à faire pour cela est de ne pas se fixer comme un objectif absolu une inflation la plus basse possible. Une inflation modérée n’a rien à voir, quoi que prétendent certains idéologues, avec une inflation galopante ; elle doit permettre cependant d’éponger en continu les liquidités excessives, du simple fait de leur dépréciation par rapport à la valeur de la production. Ajoutons qu’elle peut faciliter les ajustements structurels que l’on cherche en vain depuis des années à réaliser à froid dans un pays comme la France.
Il importe ensuite de contrôler les sources de déséquilibre par un éclatement de la sphère économique internationale en "zones monétaires optimales" (ce que n’est manifestement pas la zone euro) régulées par le marché, c’est-à-dire par des changes flottants. Les dragons d’Asie montrent que l’on peut très bien affronter la compétition internationale avec de "petites monnaies". Le développement des marchés à terme et des transactions électroniques limite les inconvénients du pluralisme monétaire. L’euro est à cet égard, un archaïsme qui aura bientôt vécu. 
La flexibilité des changes devrait rendre inutile le retour du protectionnisme sauf pour protéger des secteurs stratégiques en nombre limité. La gestion de ces exceptions pourrait être l’objet d’une OMC libérée du dogme du libre-échangisme absolu.
Enfin la régulation internationale de la circulation des capitaux selon des modalités qui restent à définir, devrait limiter l’effet multiplicateur pour garder à la masse monétaire une taille raisonnable. Des milliards ne devaient pas pouvoir s’échanger en quelques nanosecondes.
Un tel schéma ne préjuge évidemment pas de l’évolution des politiques de ces deux grands acteurs mondiaux que sont les Etats-Unis et la Chine, dont on peut seulement espérer que l’égoïsme sacré qui en est le principe aura des effets en cohérence avec les exigences d’un ordre financier mondial minimal qui est aussi, bien évidemment, dans leur intérêt.
Roland HUREAUX, auteur de D’une crise à l’autre, Mondialisation, euro, France, Allemagne, Ed Libres, 2017
(1) Odile Jacob, mai 1917

Envoyé par l'auteur, publié dans la Revue politique et parlementaire n° 1087-1088, avril-septembre 2018
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Tendons la main à Theresa May !
 
CHRONIQUE - Le général de Gaulle l'avait compris avant les autres : la Grande-Bretagne ne sera jamais à l'aise au sein de l'Union européenne. Mais plutôt que de lui jeter la pierre, la France a tout intérêt à garder un lien privilégié avec elle.
 
Le vote référendaire du 23 juin 2016, où le peuple britannique a décidé de quitter l'Union européenne (UE), a créé beaucoup de confusion et de colère de part et d'autre de la Manche. Maintenant que les émotions sont retombées et que les Européens ont découvert que la stratégie de leur allié américain pouvait être encore plus erratique que celle de leur allié britannique, le moment est venu pour la France de réfléchir calmement au futur de ses relations avec la Grande-Bretagne, sans laisser les technocrates de la Commission européenne gérer seuls ce dossier politique important.
L'été est propice à la réflexion, puis à la négociation, puisque tous les éléments sont désormais en place. Le 12 juillet 2018, après deux ans d'atermoiements, le gouvernement britannique de Theresa May a enfin publié un livre blanc, contenant ses propositions pour le futur des relations entre le Royaume-Uni et l'UE. En désaccord avec ce texte qui fait des concessions à Bruxelles, ses ministres les plus eurosceptiques, Boris Johnson et David Davis, ont démissionné. Le nouveau cabinet May souhaiterait qu'un accord soit trouvé avec le Conseil européen dès le mois d'octobre 2018, afin de laisser du temps pour les ratifications parlementaires, avant l'entrée en vigueur du Brexit, prévu pour mars 2019.
 
Menu diététique ou gastronomique
Il est évident que le Royaume-Uni devra payer à l'UE le montant de toutes les dépenses auxquelles il s'était engagé comme membre de l'Union (cela fait un total de l'ordre de 40 milliards d'euros). Il est évident que la City ne pourra plus jouer le même rôle dans les affaires financières européennes et qu'elle perdra le privilège, unique au monde, de tenir des comptes en euros. Aujourd'hui, les banques britanniques n'ont pas l'obligation d'avoir "un compte de correspondant" en euros dans une banque de la zone, elles peuvent ouvrir directement un compte en euros auprès de la Banque centrale européenne de Francfort.
Mais les Français ne sauraient souscrire à une intransigeance excessive de la Commission face au Royaume-Uni, au risque de se pénaliser eux-mêmes. Les traités de l'UE ont créé quatre libertés de circulation : pour les biens, pour les personnes, pour les services, pour les capitaux. Le gouvernement de Sa Majesté souhaiterait ne pas toucher à la première mais reprendre sa souveraineté sur les trois autres. Theresa May a compris l'importance de ne pas entraver les échanges industriels (majeurs, par exemple, pour Airbus, qui produit en Angleterre la voilure de ses avions et qui y achète beaucoup de ses moteurs).
La Commission ne veut pas laisser le client britannique choisir à la carte, elle veut lui imposer soit le menu gastronomique, soit le menu diététique, mais rien entre les deux. Elle a peur du mauvais exemple que cela créerait envers d'autres membres de l'UE. Cette peur est excessive : le cas anglais est très particulier ; aucun autre membre ne songe sérieusement à partir.
 
Des alliés moins sûrs que les Maltais ?
La France a un excédent commercial de 6 milliards d'euros avec le Royaume-Uni. Elle n'a donc aucun intérêt à un changement des règles de commerce sur les biens avec lui. Dans le cas de figure où l'on accepterait la proposition de Theresa May, les Britanniques devraient bien sûr appliquer toutes les normes (de qualité, de santé, etc.) décidées par l'UE, sans pouvoir participer à leur élaboration. Si le maintien de la liberté de circulation des biens avec le Royaume-Uni ne coûte rien à l'Union européenne, pourquoi ne pas la maintenir ? Il est évident que tous les coûts administratifs de gestion de cette situation particulière devraient être pris en charge par les Britanniques.
En matière de sécurité, la coopération directe entre les polices devrait être maintenue. La Commission préconise le transfert des données par le biais d'officiers de liaison au sein d'Europol. C'est un détour superflu. La coopération franco-britannique directe en matière de lutte contre la criminalité organisée et contre le terrorisme fonctionne bien. Laissons-la en état. On ne change pas une équipe qui gagne. Tant pis si les fonctionnaires de la Commission n'y retrouvent pas le schéma logique auquel ils aspirent.
Ces technocrates prétendent aujourd'hui exclure la Grande-Bretagne du système satellitaire Galileo, qui donne à l'Europe une indépendance indispensable en matière d'accès au GPS. Considèrent-ils les Britanniques comme des alliés moins sûrs que les Maltais ou les Chypriotes ? Soyons clairs. La relation des Britanniques avec la construction européenne a été du grand n'importe quoi. Un jour, ils refusent d'y participer ; le lendemain, ils nous supplient d'intégrer le Marché commun ; le surlendemain, ils veulent en changer les règles, etc., etc.
 
Punir les Britanniques, nous punir nous-mêmes
Le général de Gaulle l'avait compris avant tout le monde, qui avait expliqué dans une conférence de presse prophétique de 1963 que la Grande-Bretagne ne se sentirait jamais à l'aise dans ce club (conçu pour être à terme un contrepoids amical à la puissance américaine). Cédant à la pression des Hollandais, le président Pompidou a commis l'erreur stratégique de la faire entrer.
Mais ce qui est fait est fait. Est-ce une raison pour punir la Grande-Bretagne ? Bien sûr que non. Nous, Français, devons accepter son caractère parfois fantasque et maintenir des liens d'excellence avec elle. Car nous devons prendre en compte des enjeux beaucoup plus importants. Historiquement, c'est une alliée depuis plus d'un siècle. C'est à elle que nous devons notre siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. C'est une démocratie parlementaire qui fonctionne admirablement (sauf quand elle commet l'erreur de recourir à l'instrument latin du référendum…).
Militairement, c'est notre seul partenaire efficace sur le continent européen (où aucun autre pays, à part la France, n'a démontré un tel "fighting spirit"). Culturellement, beaucoup d'Anglais gardent une passion pour la civilisation des Français et réciproquement. Punir les Britanniques serait nous punir nous-mêmes. Il nous faut au contraire aider Theresa May, actuellement en difficulté. Car elle a offert la pire des solutions, à l'exception de toutes les autres, pour paraphraser le mot célèbre de Churchill sur la démocratie…

Paru dans Le Figaro, 17 juillet 2018
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Quand les juges outrepassent leurs droits
 
CHRONIQUE - Le fameux "délit de solidarité" est inconstitutionnel, à la grande joie des associations de défense des droits de l'homme, et de leurs "amis" passeurs.
 
Apparemment, ça n'a rien à voir. En fin de semaine dernière, on apprenait que le Conseil constitutionnel avait estimé que le troisième terme de la devise de la République, la fraternité, était un principe constitutionnel ; qu'il était donc interdit à l'Etat de poursuivre ceux qui aident des étrangers clandestins. Le fameux "délit de solidarité" est donc inconstitutionnel, à la grande joie des associations de défense des droits de l'homme, et de leurs "amis" passeurs. La semaine n'était pas achevée qu'on apprenait que le juge chargé du dossier des "emplois fictifs" du FN avait confisqué la subvention publique accordée à ce parti, avant même d'avoir statué dans cette affaire.

Le rapport entre les deux affaires est plus étroit qu'on ne croit. En donnant une force juridique à un principe philosophique, le Conseil poursuit sa tâche commencée il y a soixante ans : donner une force juridique, à partir de ses interprétations, à chacun des principes énoncés dans la Déclaration des droits de l'homme. Ce travail est contraire à la volonté initiale du général de Gaulle. Elle est contraire à l'intention des révolutionnaires de 1789 qui n'ont jamais eu l'intention de faire de leur texte une source de droit positif. Elle transforme notre démocratie en une théocratie dont les grands prêtres sont ceux que les médias appellent avec emphase les Sages et leur religion des droits de l'homme.
C'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'Etat de droit, qui soumet chaque acte de l'Etat à une norme de droit. Contrairement à ce qu'on croit, cet Etat de droit n'est pas synonyme de démocratie. C'est l'instauration d'un pouvoir oligarchique, qui fait du Conseil constitutionnel, mais aussi du conseil d'Etat, les tuteurs de l'exécutif et du législatif. Dans la tradition juridique française, on appelle cela : "le gouvernement des juges".

Dans une démocratie, les partis politiques sont l'expression de la volonté du peuple. Dans une oligarchie, les juges considèrent qu'ils ont tous les droits vis-à-vis des partis politiques. Leur confisquer leur subvention, comme au FN, ou, comme lors de la dernière présidentielle, fausser le résultat en mettant le favori (François Fillon) en examen. Pas besoin de donner des leçons à Poutine ou à Erdogan…
Cette évolution nous rapproche des Etats-Unis où, comme on le voit avec les dernières nominations de Donald Trump, la Cour suprême est un enjeu "suprême" et assumé de politique partisane.
L'autre direction est indiquée par les pays d'Europe, comme la Hongrie ou la Pologne, qui rognent la toute-puissance des juges. Sous les cris d'orfraie des commissaires de Bruxelles et des médias occidentaux, cette démocratie "illibérale" chère au Hongrois Viktor Orbán n'est pas un déni de démocratie, mais un retour aux sources.

Paru dans Le Figaro Magazine, 13 juillet 2018
Publié dans Du côté des élites
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