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Immigration : ce que l’Union et les États membres peuvent et doivent faire
 
La question migratoire est, depuis des années, au cœur des préoccupations des Européens : 66 % des Italiens, 53 % des Français et 50 % des Allemands pensent qu’ "il y a trop d’immigrés" dans leur pays ; 63 % des Italiens, 56 % des Belges ou 54 % des Hongrois considèrent que "l’immigration force leur pays à apporter des changements qui lui déplaisent" (sondage Ipsos, juillet 2017). Devant cette préoccupation massive, les dirigeants européens sont obligés de se saisir de la question.
Favorables à une Union européenne intégrée, nombre d’entre eux sont tentés par une "communautarisation" accrue des politiques migratoires. C’est le cas d’Emmanuel Macron qui, dans une tribune du mois de mars dernier, appelle de ses vœux la création d’une "police des frontières commune", d’un "office européen de l’asile" et d’un "Conseil européen de sécurité intérieure".
Il faut prendre le contre-pied exact de cette tentation. La problématique migratoire, en ce qu’elle touche la question identitaire particulièrement sensible en Europe, réclame d’être traitée à l’échelon "politique" par excellence, celui des États nations. L’Union n’est pas un État et il est vain d’espérer qu’elle le devienne. La sensibilité du sujet pour les populations européennes exige que les responsables qui pilotent ces politiques soient facilement identifiables par le citoyen. Et il est permis de s’interroger sur l’efficacité sur le terrain d’une méga-agence comme Frontex, certes refondée en 2016 et dotée de moyens humains et financiers accrus, mais qui est une entité composite (27 nationalités et 24 langues), à la lourdeur logistique et administrative pesante.
Il apparaît donc nécessaire de redéfinir un cadre assurant aux États membres la marge de manœuvre nécessaire à la protection légitime de leurs intérêts nationaux. Cette restitution de souveraineté doit et peut se combiner avec l’action forte d’une Union concentrée sur les enjeux où son poids diplomatique et sa capacité d’entraînement apportent une authentique valeur ajoutée.
 
Trois axes d’action peuvent être envisagés.
D’abord, redonner l’ascendant aux États membres. Face aux carences de l’Union dans la protection des frontières extérieures de l’espace Schengen, ils doivent pouvoir renforcer le contrôle de leurs frontières intérieures, aujourd’hui trop limité et conditionné. Les projets visant à créer de nouveaux contingents de garde-frontières et de garde-côtes ne doivent être encouragés que dans la mesure où il s’agit d’agents nationaux financés par la solidarité européenne. Pour se prémunir d’un échec certain et de dissensions inutiles, il convient de s’opposer à tout règlement visant à instituer un système de répartition obligatoire des réfugiés à l’échelle de l’Union.
L’Union reste toutefois utile dans certains domaines ciblés. La multiplication des déplacements secondaires des migrants en situation illégale et des demandeurs d’asile à l’intérieur de l’Union nécessite une meilleure coordination entre autorités judiciaires et policières nationales. Adopter une liste commune de "pays tiers sûrs" et de "pays d’origine sûrs" constituerait une harmonisation bienvenue. Enfin, l’Union doit tirer profit de sa puissance économique et politique pour conclure davantage d’accords de réadmission avec les pays tiers.
 
Le droit d’asile et sa pratique, à l’échelon des États membres comme de l’Union, se révèlent particulièrement sensibles à des considérations humanistes - voire humanitaires. Poursuivant un objectif louable a priori, leur pénétration excessive dans les ordres juridictionnels conduit parfois à dévoyer l’esprit et à tordre la lettre de textes fondateurs (à commencer par la Convention de Genève de 1951), quand ils ne font pas obstacle à l’application de décisions de justice dont la légalité n’est pourtant pas remise en cause. Certains acteurs de l’asile (associations, ONG, cours européennes) instrumentalisent le droit et entravent de fait la lutte contre l’immigration illégale. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) complique les expulsions des déboutés des droits d’asile.
Aussi, il convient d’encourager le retour à un droit d’asile plus proche de son esprit originel, rompant avec une interprétation des critères de définition du réfugié toujours plus extensive sous l’impulsion de la CEDH et de la Cour de justice de l’Union européenne. Les États membres doivent user des leviers juridiques et politiques à leur disposition - ils existent, et David Cameron, en son temps, a envisagé d’y recourir - pour s’affranchir partiellement des garanties issues de la Convention européenne des droits de l’homme et du droit de l’Union lorsqu’elles empêchent de manière déraisonnable l’exécution des décisions d’éloignement. Enfin, il appartient à l’Union de subordonner davantage l’aide au développement octroyée aux pays de départ à la réalisation effective d'effort de gestion des flux migratoires.
 
Le mémorandum signé entre l’Italie et la Libye en février 2017 a fortement entravé les traversées par la route de la Méditerranée centrale. L’accord de mars 2016 entre l’Union et la Turquie a permis une baisse de 97 % des entrées illégales par la route orientale. L’une des priorités de l’UE devrait ainsi demeurer l’amélioration de la mise en œuvre de cet accord, qui reste perfectible, et la conclusion de partenariats analogues avec certains États tiers. Ces exemples montrent, en tout cas, que les États européens et l’Union ne sont nullement condamnés à la passivité et à l’impuissance.

Paru dans Le Figaro, 11 mai 2019
Publié dans Avec l'Europe
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L'administration française ou la machine à ne surtout rien faire
 
La France est en panne de réforme. L'administration a jeté un glacis paralysant sur tous les projets. Tous les rouages administratifs de notre pays mettent leur énergie à ce que rien ne bouge. Et Macron comme Edouard Philippe sont bien impuissants.
 
Les moulinets avec les micros, les incantations, les engueulades en conseil des ministres, la véhémence des promesses... tout cela n'y change rien. Les chefs d'entreprises regardent goguenards, les images du séminaire gouvernemental avec 80 intéressés au coude à coude, chacun drapé dans ses propositions, ses contre-propositions et son impuissance.
Pauvre premier ministre, il aimerait bien... pauvre Président de la République face à la machine à broyer qu'il alimente involontairement en créant séminaires, commissions, groupes de travail qui viendront tels de nouveaux grains de sable gripper le cours des choses, chacun voulant témoigner de son importance. Rien ne semble pouvoir entraver l'inéluctable rouleau compresseur du système administratif politico règlementaire et législatif. 
Les "arrêtés" portent bien leurs noms, ils arrêtent ! alors qu'ils devraient permettre. 
 
Tous ceux qui sont au contact des pouvoirs publics le savent et en témoignent. Au-delà de la mise en scène d'un volontarisme en bras de chemise et l'emploi d'un vocabulaire prometteur offensif et guerrier, la machine à ne rien faire a repris ses droits dans l'appareil d'État.
Le début du quinquennat avait marqué les esprits par sa détermination et une certaine avancée sur la capacité à réformer le code du travail. La SNCF attaquée au pas de charge nous a impressionnés, tout était dorénavant possible... Deux ans plus tard, la réalité reprend le dessus, le renoncement à faire baisser les dépenses de l'État donc à réduire les impôts, a déclenché la crise des gilets jaunes. Un point d'étape qui nous confronte à la réalité de la lenteur étatique et à la toute puissance fiscale qui tient lieu de réforme. La lenteur réformatrice et l'état de non avancement du "changement" est le résultat d'une impuissance à dénouer les rouages et les mille feuilles et à reprendre en mains les services de l'Etat (notons au passage le nombre croissant d'inspecteurs du travail). Une procrastination institutionnelle, une véritable méthode administrative pour ne pas faire est érigée en norme, le tout se traduisant par le spectacle d'un échec permanent à avoir prise sur le réel. Plus les actes sont absents, plus les discours sont déterminés, musclés et incantatoires. La méthode du maintien de l'inertie fait ses preuves, nous la vérifions inlassablement.
 
Les forces de l'immobilisme contre-attaquent
Prenons n'importe quelle réforme destinée à simplifier ou changer quelque chose dans la vie des entreprises, elle est nécessaire et décidée, arbitrée par le politique (pour cela il faut en moyenne 2 ans). Les annonces sont faites et il n'y a plus qu'à ... C'est là que commence le vrai parcours d'obstacles. Les administrations semblent avoir pour objectif premier de tenter de ralentir ou bloquer la réforme en question avec une implication qu'il faut saluer ! On lance d'abord "l'instruction de la décision" : un processus calculé, compliqué, juridique et technique. Les intéressés se battent, s'acharnent, négocient (merci aux lobbyistes, sans eux ce serait bien pire). Et puis un beau jour, il apparaît au détour d'un couloir que l'on s'approche de l'épilogue, encore 3 mois et promis on y sera...Voilà, on y est.
Nenni ! Nous sommes trop près du succès et cela génère une mobilisation générale, les forces de l'immobilisme contre-attaquent, quelqu'un de haut placé invoque alors la nécessité de "réunir une dernière commission" pour faire le point. Et c'est reparti : on relance une "mission" et on "re-procède à des consultations" auxquelles on s'arrange pour ne pas convier les acteurs de terrain concernés, trop pertinents et forts de propositions concrètes. Encore quelques mois de gagnés...
 
Quand toutes ces étapes ont été franchies avec rendez-vous manqués, reportés, dossiers renvoyés etc. on soupire de soulagement, cette fois c'est bon ? Non, ce serait sans compter la fertilité créative des administrations paralysantes qui ont plus d'un tour dans leur sac ... " Oh ! Combien de ministres, combien de capitaines qui sont partis joyeux ..." ont-ils vu passer ces fonctionnaires zélés ? Sans que les ministres transitoires des gouvernements ne soient parvenus à imprimer leur marque. Les administratifs eux demeurent en bons professionnels des arcanes de la machine à arrêter le temps.
Lorsque la réforme est sur le point d'aboutir, on découvre qu'en fait on n'a pas consulté tel autre ministère impacté (sic). Sitôt dit sitôt fait, le nouveau ministre consulté saisit alors son administration qui organise des consultations, réunit des commissions, etc. On fait alors remonter des obstacles nouveaux qu'il va falloir ré-instruire. Les acteurs économiques qui attendent la réforme sont éreintés, ils n'y croient plus. L'administration ricane en silence : qui a pu penser qu'elle obtempèrerait devant une réforme qu'elle ne souhaite pas ? On peut toujours dire que c'est la faute de Macron... mais est-il conscient du niveau de "l'empêchement" et de la confiscation du pouvoir par la fonction publique ? On rêve de lui faire vivre ce parcours des condamnés, ces obstructions inutiles, ces allers et retours, la jouissance du pouvoir de dire non des gardiens des prisons économiques ! Pire : y peut-il quelque chose ? Se poser la question donne la dimension du problème.

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 9 mai 2019
Publié dans Du côté des élites
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L’âge d’or de l’islam : mythe ou réalité ?
 
Le Père Henri Boulad, jésuite égyptien résidant au Caire, est persuadé que la crispation actuelle du monde musulman sur ses certitudes et son acharnement à vouloir islamiser l’humanité entière, plutôt que d’être les signes d’une vitalité réelle, reflètent en réalité le malaise profond qui atteint ces sociétés face au spectacle de la supériorité écrasante de l’Occident et du décollage foudroyant des nations qui lui ont emboîté le pas, notamment les nouveaux géants de l’Asie.
Il a exprimé cette conviction dans son analyse des révoltes arabes. "Les musulmans les plus lucides semblent vivre aujourd’hui une interrogation en profondeur sur leur religion : d’où vient notre retard à tous les niveaux ? Ne tiendrait-il pas à la nature même de notre religion et à ses textes fondateurs qui bloquent toute évolution, toute critique, toute remise en cause du système ? Ce doute est en train de gagner un nombre de plus en plus grand de musulmans, notamment parmi les plus cultivés, dont beaucoup mettent sérieusement en question cette excellence dont se prévaut l’islam" (La Nef, n° 224, mars 2011).
Les blocages structurels, reposant essentiellement sur le dogme du statut "incréé" du Coran et l’exemplarité de Mahomet, peuvent-ils être surmontés ? (cf. Annie Laurent, L’islam, pour tous ceux qui veulent en parler, Artège, 2017, p. 21-27).
Des personnalités et des épisodes historiques sont fréquemment cités pour attester que l’islam n’est pas irrémédiablement fermé à l’innovation et au progrès. Nous retiendrons ici les deux références à ce passé les plus connues : l’adoption des sciences ; la prise en compte de la raison en matière religieuse.
 
L’apport primordial des chrétiens
Selon une idée répandue, l’islam a connu un "âge d’or", que l’on situe entre le VIIIème siècle et la fin du XIIème siècle. Mais cette affirmation passe sous silence l’identité de ceux qui ont construit la "civilisation arabe". Or, ils n’étaient pas musulmans : pour l’essentiel, il s’agissait de chrétiens de diverses confessions et cultures orientales (nestoriens, jacobites, melkites), dépositaires de l’héritage grec antique. Devenus arabophones par suite de la conquête islamique qui imposa l’arabe comme langue officielle, leurs savants ont fait bénéficier le nouveau pouvoir de leur science, démontrent des spécialistes reconnus, tels que l’Egyptien Abdurrahman Badawi (La transmission de la philosophie grecque au monde arabe, cours donné à la Sorbonne en 1967, Vrin, 1987) ; Dominique Urvoy (Les penseurs libres dans l’Islam classique, Albin Michel, 1996) ; Rémi Brague (Au moyen du Moyen Âge, Ed. de la Transparence, 2006). Il convient donc de ne pas confondre arabe et musulman.
 
           Les innovations linguistiques
"Mais faire passer la pensée de Galien, d’Aristote et d’Euclide d’une langue indo-européenne comme le grec dans une langue sémitique comme l’arabe était une entreprise particulièrement difficile que seuls les chrétiens syriaques, rompus depuis des siècles à la traduction des livres de la Bible et des œuvres des pères, étaient capables de tenter et de réussir. […] Du fait que les systèmes linguistiques du grec et de l’arabe sont profondément différents, les traducteurs ont été amenés à innover dans les trois domaines que l’on distingue dans le fonctionnement de toute langue : le lexique, la morphologie et la syntaxe" (Gérard Troupeau, in Dominique Chevallier et André Miquel, dir., Les Arabes, du message à l’histoire, Fayard, 1995, p. 225).
C’est la méthode que suivit l’un des plus célèbres parmi ces traducteurs, Hunayn ibn Ishâq (808-873). Arabe nestorien né à Hira (nord de la péninsule arabe), auteur prolixe, appelé "Prince des traducteurs", il maîtrisait le grec, le syriaque et l’arabe ; il fonda à Bagdad, avec son fils Ishâq et son neveu Hubaych, une école vouée à ces transmissions ; refusant le mot à mot, il mit au point une terminologie scientifique arabe. Son poste de médecin chef de la cour sous le règne de neuf califes de la dynastie abbasside lui conférait en outre une réelle influence. (Cf. Raymond Le Coz, Les médecins nestoriens au Moyen Âge, L’Harmattan, 2004).
Les ouvrages traduits concernaient quatre disciplines : philosophie, médecine, mathématiques et astronomie. Les médecins chrétiens rédigèrent aussi des ouvrages directement en arabe. D’illustres savants musulmans eurent des maîtres chrétiens : le médecin Ibn Sînâ (Avicenne), chiite persan (980-1037) ; le philosophe arabe Yaqûb El-Kindî (800-870) ; le philosophe Nasr El-Farabi, d’origine turque (872-950).
 
L’apogée des traductions eut lieu sous les Abbassides, qui siégeaient à Bagdad (750-1258). Elle entama son déclin avec celui de la présence chrétienne après la prise de Bagdad par les Mongols en 1258.
"On peut conclure que les chrétiens du Proche-Orient ont joué un rôle déterminant dans la formation et le développement de la civilisation arabo-musulmane […]. Et force nous est de constater que la décadence de la langue arabe, et, partant, de la civilisation arabo-musulmane, coïncide avec le déclin du christianisme au Proche-Orient à partir du milieu du XIIIème siècle" (G. Troupeau, op. cit, p. 234).
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce n’est pas l’Islam qui a transmis la philosophie et les sciences profanes à l’Occident, même si des penseurs musulmans européens, comme Averroès (né à Cordoue en 1126, mort à Marrakech en 1198), qui ne connaissait que l’arabe, en ont bénéficié. (Cf. Jacques Heers, L’histoire assassinée, Editions de Paris, 2006 ; Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, 2008).
 
Le Moutazilisme
Les travaux des savants chrétiens de cette époque influencèrent certains intellectuels musulmans dans leur conception du rapport aux textes sacrés. Ainsi naquit le moutazilisme, école de pensée instituée au VIIIème siècle par Wassil ibn Ata (700-749) et Amr ibn Obaïd (mort en 761). Le premier, musulman sunnite natif de Médine puis établi à Bassorah (sud de la Mésopotamie), entendait dégager l’islam de son immobilisme politico-religieux. Bien que marginal, d’où le nom de moutazil ("celui qui s’isole") donné à son fondateur, ce mouvement, qui survenait dans une société dominée par les débats doctrinaux, reçut le soutien du septième calife de la dynastie abbasside, El-Mamoun, qui régna de 818 à 833. Ce dernier, séduit par une pensée novatrice suscitée par les œuvres grecques, encouragea la traduction de ces dernières (cf. supra), fondant dans ce but à Bagdad une académie-bibliothèque, la célèbre "Maison de la Sagesse".
 
          Pour une pensée rationnelle
Pour les moutazilites, le Coran, réalité matérielle composée de mots et de lettres, dont certains passages relatent des situations qui se sont déroulées à un moment donné dans l’Arabie du VIIème siècle, ne pouvait être compris comme faisant partie de l’essence divine (donc "incréé"). Un livre intemporel, écrit dans une langue particulière, ne peut pas être compris par les hommes de tous les lieux et de tous les temps.
 
Les moutazilites préconisaient une approche "rationalisante" de la religion, ce qui impliquait le libre-arbitre et la responsabilité de l’homme capable de saisir la sagesse de Dieu et de déterminer la valeur des actes humains plutôt que la soumission passive à l’arbitraire divin. C’est pourquoi ils refusaient la prédestination qui figure pourtant dans le Coran (96, 37 ; 54, 7). Pour eux, il n’était pas concevable d’attribuer à Dieu l’origine du mal et de Le considérer comme le seul Législateur.
"La pensée doit être, selon eux, à la fois rationnelle, afin qu’elle distingue le juste du faux dans le processus de la réflexion, créatrice et constamment en mouvement ; elle doit concevoir continuellement de nouvelles lois pour s’adapter à l’évolution des sociétés. Les deux points majeurs du moutazilisme sont raison et effort intellectuel" (Razika Adnani, Islam : quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 52).
En 817, El-Mamoun imposa cependant le dogme du Coran "créé" – œuvre en partie humaine – comme croyance officielle, recourant à la contrainte pour la faire observer, et ceci au moyen d’une inquisition, la Mihna ("Epreuve").
 
           L’échec
Dès 846, cette révision doctrinale, d’une extrême importance, suscita de vives protestations. Les écrits des moutazilites furent détruits "au point qu’il fallait deviner leurs idées à travers les ouvrages rédigés par leurs adversaires pour les critiquer", écrit le chercheur tunisien Mohamed Charfi (Islam et liberté. Le malentendu historique, Albin Michel, 1998, p. 134).
Pour les adversaires du moutazilisme, il s’agissait d’une doctrine blasphématoire. A leurs yeux, la raison ne peut s’appliquer à la religion, mais seulement à la philosophie puisque celle-ci est étrangère à l’islam. "Le terme moutazilite est alors devenu synonyme d’apostat" (R. Adnani, op. cit., p. 63). M. Charfi voit dans ce rejet "un signe de décadence" (op. cit., p. 134).
S’inclinant devant la résistance des courants littéralistes et traditionalistes (les écoles hanbalites et acharites) soutenus par la majorité du peuple, le calife El-Moutawakkil, qui régna de 848 à 861, rétablit en 850 l’orthodoxie doctrinale, fondée sur le pilier du Coran "incréé"

 
Cette décision fut complétée par une mesure du calife El-Qader (il régna de 992 à 1031), retenue par l’Histoire comme la fermeture de la "porte de l’ijtihâd ", au motif qu’étaient désormais résolus les principaux problèmes qui se posaient jusque-là. "Raisonnement indépendant" ou "effort de réflexion", l’ijtihâd s’oppose au taqlîd, "imitation" ou "acceptation de doctrines établies". Cette "fermeture" bloqua toute possibilité de recours à des méthodes scientifiques et historico-critiques sur les textes sacrés de l’islam. Aucune autorité reconnue de l’Islam n’a, à ce jour, pris l’initiative de rouvrir ladite "porte".
A la fin du XIIème siècle, le courant rationaliste et la philosophie disparurent complètement du champ de la pensée musulmane. Et c’est ainsi que, depuis lors, la pensée islamique est verrouillée.
 
Pour conclure
Abdelwahab Meddeb (1946-2014), Tunisien de nationalité française, intellectuel de grande érudition, voit dans la réanimation des thèses du moutazilisme le moyen apte à libérer la pensée en Islam. "Ce qui emprisonne le Coran dans sa particularité négative, ce n’est pas son sens, mais bien le statut qui le sanctifie en associant sa lettre à l’incarnation du verbe, en identifiant ses mots à la parole même de Dieu, incréée et éternelle. C’est ce tabou qu’il faut briser comme préalable à un libre examen, mobilisant aussi bien l’art de l’interprétation que l’investigation historique sur la constitution du texte" (Sortir de la malédiction. L’islam entre civilisation et barbarie, Seuil, 2008, p. 17).
 
Dans la prochaine Petite Feuille verte (n° 64), nous présenterons une autre étape historique, le réformisme, qui, au tournant des XIXème-XXème siècles, laissa entrevoir une réouverture de la "porte de l’ijtihâd ". Cette tentative n’aboutit pas, mais elle resurgit dans le débat actuel. Il nous restera à répondre à cette question : l’islam peut-il se renouveler et, dans l’affirmative, à quelles conditions ?
Envoyé par l'auteur, paru sur associationclarifier.fr, La Petite Feuille verte, 8 mai 2019
Publié dans Devant l'histoire
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Quand Lourdes fait foi
 
Lourdes, tout simplement. Ce titre sans fioritures indique l’esprit dans lequel
Thierry Demaizière et Alban Teurlai ont tourné leur documentaire sur les pèlerins de la cité mariale : la simplicité, la justesse. Ils en ont fait une œuvre d’une audacieuse beauté qui s’immerge, au sens littéral, dans le mystère humain de souffrance et de consolation déployé aux pieds de la Vierge, à la saison des pèlerinages. Des préparatifs du départ aux au revoir de la fin, les réalisateurs entretissent le cours de quelques vies singulières, de malades et d’hospitaliers, prises dans le grand flux vivant des processions, des offices, des brancardages vers les piscines, des soirées en ville, des campements de Gitans.
Et la mise en scène, parfois large et tonique, se fait douce comme une caresse pour approcher un corps douloureux, recueillir le murmure d’une prière. On revient de Lourdes les yeux et le cœur lavés. S’il n’y a pas de miracle, il y a la grâce, que les cinéastes ont su rendre sensible. Ni l’un ni l’autre ne sont croyants, pourtant. Alban Teurlay vient d’un milieu athée, "ce qui m’a donné une certaine fraîcheur: j’ignorais tout du cérémonial" ; Thierry Demaizière, élevé chez les jésuites, se dit agnostique : "Je crois à la force de l’esprit. Certains ont apprécié qu’on ne soit pas croyants, pour se libérer des discours que les cathos ont entre eux. Nous voulions des histoires assez universelles qui relèvent plus de l’anthropologie que de la foi. Nos copains athées nous ont dit : “C’est un film sur la condition humaine et sur les invisibles.”
 
"Aller au plus juste"
Dans leur tandem, Thierry Demaizière, journaliste, se qualifie comme «l’oreille» et Alban Teurlai, qui vient du montage, comme «l’œil». Depuis une quinzaine d’années qu’ils travaillent ensemble,
ils ont signé de nombreux portraits, de Karl Lagerfeld, Fabrice Luchini ou Vincent Lindon à Rocco Siffredi, la star du porno. Quel genre de portraitistes sont-ils? «Nous cherchons à aller au plus juste, au plus près, dit Thierry Demaizière. Et s’il y a une chose qu’on aime bien, c’est prendre des sujets sur lesquels il y a beaucoup d’a priori et d’idées toutes faites, pour changer le regard.» À cet égard, Lourdes était un excellent sujet.
"Lourdes est souvent traité à la télévision par le côté commercial, dans des reportages pas toujours soignés, observe Alban Teurlai. Il y a une sorte de condescendance : Lourdes, c’est la foi du charbonnier. Nous voulions apporter un souffle de cinéma, et aller au cœur. Comme on s’approchait de gens abîmés, il fallait mettre de la beauté. Il y a de la beauté par exemple dans ces multiples mains, vieilles ou jeunes, qui touchent la roche. Elles expriment à la fois un rapport au sacré et quelque chose de sensuel."

Avec eux, le folklore est tout de suite dépassé. Ils sont allés chercher des gens "qui étaient là pour de bonnes raisons". Et très vite la question du miracle a été oubliée. Très peu pensent qu’ils vont "repartir en courant". Seuls les Gitans sont des familiers du miracle, avec leur foi au goût de merveilleux. "Ils formulent quelque chose de particulier, dit Alban Teurlai. À Lourdes, ils retrouvent les bras maternels. “Je suis pris d’une envie de dormir, comme un enfant bercé dans les bras de sa mère”, dit l’un d’eux. La Vierge est vraiment pour eux la mère universelle, accessible même à ceux que le Christ intimide."
 
"S’attarder sur un détail"

Tous les pèlerins trouvent ici non la guérison, mais le réconfort et l’apaisement
. "Ils viennent pour être chéris, dorlotés, choyés, explique Thierry Demaizière. C’est comme une semaine de vacances où ils peuvent oublier leurs épreuves. Même la maladresse des soignants leur est douce, elle crée un dialogue, une complicité. Et tous ces hospitaliers venus pour laver, habiller, soigner, c’est scotchant dans un monde individualiste."
Et c’est très incarné. Filmer les corps disgraciés avec tant de respect et de naturel, peu de cinéastes sauraient. "La pudeur est affaire de regard, dit Alban Teurlai. Et de distance. Au lieu de nous éloigner, nous nous rapprochons jusqu’au très gros plan. S’attarder sur un détail permet de rester concret, charnel, et d’éviter l’indiscrétion. Une partie du corps représente le tout, par métonymie."
Durant les huit mois de tournage - et il fallait avoir le regard vif, le geste prompt, car une seule prise était possible -, les cinéastes ont gardé un axe : "L’idée centrale nous est venue d’une parole de Bernadette, raconte Thierry Demaizière. Quand elle a raconté sa vision de la Vierge, elle a dit : “Elle m’a regardée comme une personne.” " Ce principe cinématographique très sûr a guidé les réalisateurs dans leurs rencontres. Ils n’ont ajouté aucun commentaire "off". Les scènes parlent d’elles-mêmes. Comme Jean-Louis, avec son charme ironique, incapable de parler. On lui demande au début ce que Lourdes lui apporte. Réponse écrite : "Pas grand-chose." Si la foi rend sa vie plus facile : "Non." Mais quand on le retrouve à la fin, il prononce pour ceux qui l’ont entouré : "Je vous aime beaucoup !" C’est ce sourire lumineux, cette légèreté retrouvée que transmet le film. "On n’approche pas la foi mais la plénitude", confient ses réalisateurs.

Paru dans Le Figaro, 8 mai 2019
Publié dans A tout un chacun
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Vis, meurs et deviens

Dans une société qui fait tout pour esquiver et flouter la mort, Jean-Luc Jeener la réhabilite. "La mort est faite pour tous. Elle est utile et même essentielle à tous", écrit-il dans un bref essai percutant et salutaire Pour en finir avec la mort. Il la pose devant nous comme, dans la tradition picturale des vanités, ces crânes offerts à la méditation. Est-ce là le dernier mot de notre destinée, la dernière image de notre humanité ?
Comme il est homme de théâtre, donc d'action et d'incarnation, il ne reste pas immobile devant cette sombre figure. Il l'aborde librement, dialogue avec elle, entre dans ses raisons, la provoque parfois, bref l'envisage et la dévisage sous ses plus diverses facettes : le suicide, l'euthanasie, la peine capitale, les grandes croyances, le transhumanisme, l'eschatologie... Il creuse ce paradoxe : d'un côté on passe son temps à fuir toute rencontre avec la mort. Rituels funéraires furtifs, hypertrophie des lois sécuritaires... De l'autre on la propage, on la publie, on revendique le droit de supprimer la vie. "Entre la mort considérée comme inacceptable et abominable, et la mort totalement banalisée, il y a à retrouver du sens et de l'intelligence. Remettre la mort à sa juste place." Comme "une chose grave et belle", qui accompagne la vie de sa basse continue, dans une harmonie mystérieuse.

Une plume flexible et sensible
"Pour que la mort soit source de vie, il faut qu'elle soit acceptée comme une évidence. Vivre chacun de ses jours comme s'il devait être le dernier devrait être une règle." Étonnamment peut-être, Jean-Luc Jeener donne en effet envie d'apprivoiser la mort, de s'en faire une amie. Il aime la liberté, la lucidité, la responsabilité. C'est ce qui rend sa plume si tonique, si flexible aussi, sensible à toutes les nuances de la crainte, de l'affliction, de l'espoir.
Commençons par bannir la peur, cette mauvaise comparse "plus destructrice que la mort" parce qu'elle fige les oppositions. La mort serait le contraire de la vie, point. Alors qu'elles ont partie liée tout au long de l'existence. On traverse des épreuves et des pertes qui sont des morts intimes, capables de rejaillir en vie. Mais, à l'inverse, on peut aussi, pour se préserver de la mort extérieure, se condamner à une mort intérieure, une vie sans souffle, sans risque, sans élan périlleux vers l'inconnu.
Qu'est-ce que ce fantasme d'immortalité qui hante la psyché contemporaine, cette prolongation indéfinie de la durée ? Est-ce vraiment ce que nous désirons ? Chrétien ardent, Jean-Luc Jeener montre un autre paysage, radicalement nouveau, la vie éternelle ancrée dans la vie terrestre. Comme celui qui s'est aventuré dans les taillis obscurs et a découvert une clairière éblouissante, il indique le passage aux amis.
Pour en finir avec la mort, de Jean-Luc Jeener, Éditions Atlande, 153 p., 15 eur.

Paru dans Le Figaro,7 mai 2019
Publié dans Au delà
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Les Entreprises n’ont pas le choix : La carotte ou le bâton !
 
Le Mouvement ETHIC (Entreprises à Taille Humaine, Indépendantes et de Croissance) regrette l’entrée en application du décret concernant le principe du bonus/malus pour les entreprises recrutant en CDD. D’après le décret, le malus concernerait les entreprises qualifiées de "non vertueuses."
"En quoi avoir recours à un CDD serait-il non-éthique ? Pourquoi ériger un jugement moral sur un contrat légal qui répond à une situation factuelle ?
Quand cessera-t-on de se servir de l’impôt en punition ? Ce n’est pas une incitation aux contrats longs, c’est une pénalité sur les contrats courts."
 
Des questions qui en appellent d’autres pour les chefs d’entreprise d’ETHIC, au sujet de la prime de mobilité :
"Quand va-t-on arrêter de jouer avec la fiscalité qu’elle soit positive ou négative ? La prime de mobilité : pourquoi pas, mais la rendre obligatoire ? Quelle nouvelle contrainte va-t-on inventer pour l’imposer aux entreprises ? Et quelle nouvelle taxe pour la financer ?".
 
Complexification et effets de seuil à tous les étages ! Nos gouvernants doivent accepter que la règlementation s’adapte aux nouvelles manières de travailler et non l’inverse.

Envoyé par l'auteur, Communiqué de presse, 7 mai 2019
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Quel est ce pays ? (USA)
 
Quel est ce pays qui s’octroie le droit d’affamer les populations de l’Iran et du Venezuela au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Quel est ce pays qui après avoir détruit trois nations au Moyen-Orient (Irak, Libye et Syrie), participe à la destruction d’une quatrième (Yémen), avec l’aide de la France, créant la pire crise humanitaire de la planète ? Quel est ce pays qui au nom des valeurs de l’Occident, s’en prend aux nations riches en ressources naturelles (Iran, Iraq, et Libye pour leur pétrole, et Venezuela pour son pétrole et son or) ?
 
Quel est ce pays qui bafoue l’habeas corpus (Guantanamo), torture les prisonniers (Abu Ghraib), massacre les populations civiles (My Lai), et s’exonère des lois internationales ? Quel est ce pays qui ment effrontément au Conseil de sécurité avant d’envahir l’Irak ? Quel est ce pays qui estime que sa sécurité vaut bien la mort de 500.000 enfants ? Quel est ce pays qui se désengage unilatéralement de deux traités internationaux majeurs (traité sur les missiles nucléaires à court terme, et Accord de Vienne sur le nucléaire iranien), créant du même coup un accroissement de la tension dans les relations internationales ? Quel est ce pays qui impose ses lois extra-territorialement ?
 
Quel est ce pays qui donne des leçons de démocratie au monde alors que près de la moitié de ses électeurs se sont abstenus de voter aux élections présidentielles de ces trente dernières années ? Quel est ce pays dont la population carcérale est la plus importante au monde en nombre absolu et relatif ? Quel ce pays dont le taux d’inégalité est le plus élevé des économies avancées ? Quel est ce pays où 27 millions des habitants n’ont accès à aucune couverture sociale ? Quel est ce pays dont les dépenses militaires sont égales à celles des huit pays suivants ?
 
Ce pays n’est pas celui de Thomas Jefferson, de James Madison et d’Abraham Lincoln. Ils ont exprimé leur vision de l’Amérique dans trois documents fondateurs : la Déclaration d’indépendance, la Constitution des Etats-Unis et le discours de Gettysburg. Les dirigeants actuels les ont-ils oubliés ?

Envoyé par l'auteur, 7 mai 2019
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Le diable est dans les détails
 
Après le Louvre "crassepouille", voir
chronique du 9 avril, voici le musée en taulier bon chic bon genre. Pour fêter les 30 ans de sa pyramide, Le Louvre s’est-il associé avec le Musée du Caire, le British Museum, ou l’Ägyptisches Museum de Berlin ? Mais non, avec Airbnb pour organiser un concours mondial récompensé par un apéro face à la Joconde, suivi d’un dîner avec la Vénus de Milo et d’un concert dans les appartements de Napoléon III… La gagnante, Daniela, une Canadienne de 26 ans, est étudiante en restauration aux Beaux-Arts de Newcastle où elle a rencontré son compagnon. Les tourtereaux ont donc fini leur nuit au musée sous la couette, en dessous de la pyramide : on espère que, par décence, les caméras de surveillance avaient été débranchées… oui mais alors, et la sécurité ? Car le diable est dans les détails : la seule question posée était "Pourquoi seriez-vous le meilleur invité de la Joconde ?". Vous pensez que Daniela, étudiante en art, a gagné grâce à une réponse subtile, érudite ou spirituelle ? Elle a répondu "par une incitation à découvrir le Spritz, un cocktail branché, avec des chips". Waouh, c’est peu de dire que la prétendue démocratisation de la culture a été le faux nez du consumérisme ambiant !

Autre exemple. Mardi 30 avril, la plus vieille rue de Reims a vu une entreprise peindre ses pavés de couleurs différentes, à la demande de la Ville et des commerçants. Street art ou animation commerciale pour "dynamiser le secteur" sic ? La polémique enfle entre les partisans d’un cadre "authentique" et ceux qui veulent du "festif à tous les étages". La manifestation est éphémère, nous promet-on, mais l’important est ailleurs : une infirmière a été condamnée à 500 euros d'amende et à un stage de citoyenneté pour avoir dessiné des coquelicots sur les marches de l'Hôtel de Ville de Reims, à quelques mètres de cette rue, en signe de protestation contre les pesticides de synthèse. Les bobos extasiés comprendront-ils que si le festif, le rigolo, le déjanté ont acquis de tels droits, c’est pour mieux cacher combien l’expression populaire authentique, celle qui revendique et porte sens, est sévèrement condamnée !
 
Autre détail. M. Macron est allé fêter Léonard de Vinci et déjeuner au Clos-Lucé, propriété de la famille Saint-Bris, puisque l’artiste mourut en ce manoir le  2 mai 1519. Le chef de l’Etat n’a donc été nullement gêné d’être reçu par des amis sur qui pèsent un signalement pour "travaux sur monument historique sans autorisation" et "destruction de monument historique" suite à des transformations réalisées avant 2017. Un massacre suivant La Tribune de l’Art : trois salons entièrement détruits, des boiseries du XVIIIe et une cheminée d’époque arrachées, le niveau des sols changé, les plafonds modifiés, des fenêtres bouchées d’autres percées etc. " Ces trois pièces, parmi les rares éléments authentiques, avaient la malchance de dater du XVIIIe siècle. Elles furent sacrifiées pour "reconstituer" un atelier de Léonard de Vinci "totalement fantaisiste", bref "une problématique de parc d’attractions" ne laissant  aucune possibilité de remise en  état originel.
 
Ce "Clos-Lucé plus beau qu’avant" augure mal de la reconstruction de Notre-Dame avec un Président qui vient d’envoyer promener le code du Patrimoine. Pour ceux qui s’intéressent au sujet : j’ai commis un nouvel article, publié par le site de Causeur :  "Notre-Dame n’est pas perdue pour tout le monde"
cliquez. Pour comprendre pourquoi il faut défendre l’œuvre de Viollet-le-Duc, (qui a la malchance, lui, d’être du XIXe !) regardez la vidéo qui interroge l’écrivain Pierre Lamalattie (le propos est sérieux et argumenté, bien que la mise en scène soit distanciée) sur le site de Marcelline l’Aubergine cliquez.
Envoyé par l'auteur, paru sur www.sourgins.fr, 7 mai 2019
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États-Unis : les sanctions plutôt que la canonnière
 
En ce début de mois de mai 2019, l’Administration Trump a montré clairement qu’elle avait rompu avec le néoconservatisme des Administrations républicaines précédentes. Fille du théoricien américain Irving Kristol, et nourrie par son fils Bill Kristol au sein du think tank Project for the New American Century, l’idéologie néoconservatrice a profondément influencé les deux mandats du président George W. Bush (2001-2009). L’originalité du néoconservatisme est de vouloir davantage étendre la démocratie à l’américaine au monde entier que d’y maintenir la paix. C’est une idéologie qui permet à l’Amérique de faire la guerre dans des pays lointains, afin d’y changer le régime, tout en invoquant une bonne cause. À la conférence de Bonn de décembre 2001, l’Amérique, ivre du succès facile de la chute du pouvoir taliban à Kaboul trois semaines auparavant, décida d’installer ses soldats en Afghanistan, pour "reconstruire et démocratiser" le pays ; en mars 2003, elle envahit l’Irak de Saddam Hussein, en proclamant des objectifs similaires. Le fiasco - non encore réglé - de ces deux opérations militaires en terre d’islam a sensiblement réduit le prestige de la pensée néoconservatrice aux États-Unis.

Donald Trump ne l’a jamais partagée. Redonner sa grandeur à l’Amérique ne signifie nullement pour lui faire usage de sa force. Le 45e président des États-Unis n’est pas un belliciste. En politique étrangère, il n’est ni un isolationniste, ni un multilatéraliste. Comme l’a montré son implication personnelle dans le dossier nord-coréen, il veut peser sur les affaires du vaste monde. Mais, pour cela, il se méfie de la guerre, autant que des enceintes internationales pratiquant le multilatéralisme, qu’il juge inefficaces.
Il ne faut pas se méprendre sur la décision de Trump d’envoyer vers les eaux du Golfe persique le groupe naval du porte-avions nucléaire USS Abraham Lincoln, et de renforcer les capacités aériennes du Central Command, basé au Qatar. Les Américains n’ont aucunement l’intention de faire la guerre à l’Iran. Ils veulent simplement adresser un message clair de dissuasion au régime des mollahs: toute attaque contre les intérêts américains, même par milices vassales interposées, provoquera une réponse militaire immédiate. Pour faire plier l’Iran, à qui ils reprochent ses menaces contre Israël et son influence dans quatre capitales arabes (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa), les États-Unis ont choisi de recourir aux sanctions commerciales plutôt qu’aux débarquements de Marines.
Le recul américain au Venezuela montre clairement que Trump se méfie des opérations militaires outre-mer. Il lui aurait été facile, le 30 avril 2019, d’envoyer deux bataillons de Marines à Caracas épauler la tentative de l’opposant Juan Guaido de renverser le pouvoir chaotique du président Nicolas Maduro. Si Trump ne l’a pas fait, c’est qu’il redoute l’embourbement. Une chose est de chasser par les armes un dirigeant de son palais, une autre est de stabiliser politiquement un pays tout entier.

Au lieu d’opter pour la canonnière, Donald Trump a préféré, le 3 mai 2019, décrocher son téléphone. Il a appelé Vladimir Poutine et parlé plus d’une heure avec lui. Les deux dirigeants ont convenu qu’ils ne souhaitaient ni l’un ni l’autre être impliqués militairement au Venezuela - bien que le Kremlin dispose déjà sur le terrain de quelque deux cents mercenaires de la "division Wagner". Estimant passée la "chasse aux sorcières" démocrate l’accusant d’être un agent de la Russie, Donald Trump proclame désormais vouloir entretenir des relations de confiance avec Moscou.
Trump a deux collaborateurs beaucoup plus bellicistes que lui, qui sont le secrétaire d’État Pompeo et le conseiller national pour la Sécurité Bolton. Mais, en dernier ressort, c’est toujoursle président qui décide. Et Trump a pris l’habitude de décider seul.
La méfiance naturelle de Trump envers les guerres préventives a été renforcée par la conversation qu’il a eue, surla Chine, le 13 avril 2019, avec son prédécesseur à la Maison-Blanche de 1977 à 1981. Jimmy Carter estime que c’est parce qu’elle n’a pas fait la guerre depuis 1979, que la Chine est en train de dépasser économiquement une Amérique qui a dépensé sept trillions de dollars pour exporter par la force ses valeurs à l’étranger.
Trump est en revanche beaucoup plus à l’aise avec l’instrument des sanctions. Si Cuba continue à envoyer des armes et des "volontaires" à Maduro, il n’hésitera pas à lui en infliger. Tant que le dollar restera la monnaie d’échange mondiale, et tant que les banques redouteront la fureur du Trésor américain, les sanctions commerciales demeureront un instrument géopolitique crucial pour les États-Unis. Mais ce bonheur américain finira le jour où le dollar perdra sa puissance de référence…

Paru dans Le Figaro, 7 mai 2019
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Le paradoxe de Prométhée
 
Cassandre l’annonçait et nous la détestions. Cette fois, le cri d’alarme vient des experts les plus compétents. Sur les 8 millions d’espèces, plantes et bêtes que compte notre planète, 1 million sont menacées. Un million qui pourrait rejoindre le dinosaure et autres dodos au rayon des animaux devenus mythiques. Et cette fois non à cause de cataclysmes naturels et climatiques, mais par la seule faute de la Créature, qui s’avère pour la Création un dangereux apprenti sorcier.
L’homme vit le paradoxe de Prométhée : il a reçu le feu, synonyme de force, de vie et de progrès, et, avec ce même feu, il est en passe de détruire la Terre. Champs pollués, forêts mises à bas, mers appauvries… les pommes du jardin des Hespérides ont un goût amer. L’hubris fait des ravages.
Dans notre quotidien, des détails ont pu nous alerter. On voit moins de papillons, et on entend moins l’alouette des champs grisoller. Plus loin de nous, des amphibiens, des reptiles, des mammifères sont gravement menacés.
Nous assistons interdits et impuissants à un terrible spectacle : la nature se meurt, elle est désormais un chef-d’œuvre vivant en péril. Soyons francs, nous ne sommes pas à une contradiction près: nous voulons des pelouses impeccables, sans couleuvres ni taupes, nous aimons les abeilles pour le miel qu’elles produisent mais à condition qu’elles ne viennent pas bourdonner à nos oreilles.
Bien sûr, une prise de conscience est nécessaire. Des comportements individuels sont à amender pour que soit préservé ce que le poète résumait d’un vers : le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui. Mais le rapport est formel : les destructions ont pour cause l’activité humaine : surpêche, agriculture intensive, urbanisation.
Comment renchaîner Prométhée ? La croissance mondiale a pour effet de sortir une partie de l’humanité du sous-développement. À quel prix pour l’environnement ? De l’homme ou de la nature, qui sauver ? Surtout quand celui-là a impérativement besoin de celle-ci… Moderne dilemme que nous n’avons pas fini de méditer…

Paru dans Le Figaro, 7 mai 2019
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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