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Une France aux mains liées ?
 
Valls, toujours dans cet entretien à Libé : "Dès qu'on sort de l'explication économique et sociale, souvent la gauche est perdue. Elle est en difficulté sur les questions d'“identité” ". Cela fait belle lurette que ce constat a été fait ici, à force d'observer la lâcheté des belles âmes, y compris à droite, face aux exigences de visibilité des minorités immigrées, religieuses, sexuelles. Or le chef de l'État a, sans surprise, hérité du langage de la pensée lisse. C'est lui qui, encore candidat en janvier, remerciait Angela Merkel pour avoir "sauvé notre dignité collective en accueillant des réfugiés en détresse, en les logeant, en les formant". C'est lui qui a récemment déclaré lors d'une rupture de jeûne du ramadan : "Personne ne pouvait faire croire que l'islam n'était pas compatible avec la République". Lui encore qui, lors de la Gay Pride de dimanche, à Paris, a tweeté : "La France est arc-en-ciel. Nous sommes riches de nos diversités, soyons-en fiers ! #MarcheDesFiertés #LoveisLove". Autant de positions irréprochables pour un jury du politiquement correct, mais dangereuses dans leurs applications littérales.
Si Macron fait ce qu'il a dit, c'est une France aux mains liées toujours davantage qu'il va présider. En effet, le désastreux modèle Merkel lui interdit la moindre autorité face à la nouvelle vague annoncée de "migrants" d'Afrique subsaharienne, parmi lesquels les réfugiés économiques ne sont guère discernables des réfugiés politiques. En feignant d'ignorer que l'islam est moins une religion qu'une idéologie de droit divin fondamentalement incompatible avec une démocratie, le chef de l'État renonce à s'opposer aux élans de conquête de l'islamisme et de ses soldats, salafistes ou Frères musulmans. En se faisant le chantre de la "diversité", cet autre mot pour désigner le communautarisme (sexuel, ethnique, religieux) c'est un pays encore plus morcelé et conflictuel qu'il va persister à affaiblir. Face à ces risques potentiels, qui restent bien sûr à confirmer, la droite a le devoir de sortir de sa torpeur intellectuelle.

Paru dans Le Figaro, 30 juin 2017
Publié dans Du côté des élites
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"Ce couple franco-allemand qui fait rire toute l'Europe, et ailleurs…"
 
Bien qu'auréolé de son élection et de ses premiers pas diplomatiques réussis, Emmanuel Macron n'a rien obtenu de ce qu'il escomptait lors du Conseil européen des 22 et 23 juin.
 
C'est la nouvelle blague qui fait florès : surnommer "Napoléon Macron" le nouveau président de la République. Ce sarcasme du chanteur Jacques Dutronc, un soir de spectacle, a aussitôt été repris par les médias pour le colporter en guise d'éloge à peine déguisé. Il flotte un air de courtisanerie autour du nouvel hôte de l'Elysée. C'est l'esprit de la Ve République. De l'élection au suffrage universel en substitut de l'ancien sacre royal. On se souvient que Le Canard Enchaîné croquait chaque semaine de Gaulle grimé en Louis XIV, entouré de sa cour, dans un pastiche savoureux des Mémoires du duc de Saint-Simon.
Mais, depuis lors, la monarchie gaullienne s'est américanisée. Emmanuel Macron met la main sur le cœur en écoutant La Marseillaise le soir de son élection. Il s'apprête à se rendre devant le Congrès pour une intervention qui aura des airs de discours sur l'état de l'Union, prononcé annuellement par le président des Etats-Unis. Napoléon ne s'est jamais pris pour Washington mais nos présidents, depuis Giscard, se prennent tous pour Kennedy. Entre-temps, la puissance a franchi l'Atlantique.
Sarkozy fut lui aussi, en début de mandat, comparé à Bonaparte Premier consul. Lui aussi se prenait pour Kennedy, posant avec son fils sous son bureau ou mettant - déjà - la main sur le cœur en écoutant l'hymne national. C'était l'époque où les médias exaltaient "l'hyperprésident". Avant de le lui reprocher tandis que ses électeurs lui reprochaient, à l'inverse, de ne pas en faire assez, d'être un "hypoprésident"…
C'est toute la contradiction entre nos institutions et la construction européenne. La Ve République sacre un souverain absolu ; l'Europe le dépouille de l'essentiel de ses pouvoirs. L'oligarchie financière, juridique, technocratique de l'Union européenne corsète notre souverain qui ne peut protester puisqu'il est idéologiquement un fédéraliste européen. Comme tous ses prédécesseurs depuis Giscard.
L'hégémonie économique de l'Allemagne fait le reste et transforme la France en "junior partner", selon une de ces expressions américaines que les "helpers" d'En marche ! affectionnent. On a encore pu s'en apercevoir lors du premier Conseil européen des 22 et 23 juin, auquel Macron président assistait. Bien qu'auréolé de son élection et de ses premiers pas diplomatiques réussis, Macron n'a rien obtenu de ce qu'il escomptait : l'Europe n'a pas tenu compte de ses exigences sur les emplois détachés ; a noyé ses critiques contre les investissements chinois en Europe sous un jargon technocratique et la référence aux lois suprêmes de l'OMC. Il a dû faire ostensiblement allégeance à Merkel en avouant que la France ne prendrait aucune position sans obtenir l'accord préalable de l'Allemagne et a affirmé qu'il accueillerait à bras ouverts les migrants alors même que, sur le terrain, son ministre de l'Intérieur tente de les chasser. Le couple franco-allemand, invention française qui fait rire toute l'Europe, est devenu l'arme de la soumission de la France à l'Allemagne.
Il ne faut pas se prendre pour le président des Etats-Unis quand on est le gouverneur du Texas ; il ne faut pas se prendre pour l'empereur Napoléon quand on est le roi de Saxe.

Paru dans Le Figaro Magazine, 1er juillet 2017
Publié dans Avec l'Europe
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Peinture sans peinture
 
La technique vient de parachever la dématérialisation totale de l’art : on peut maintenant peindre directement dans l’espace et y convier le spectateur muni d’un casque adéquat.
Une application de dessin en réalité virtuelle, Tilt Brush, vendue 20 dollars, aurait atteint le chiffre de 190 000 utilisateurs, un an seulement après le début de sa commercialisation par Google : deux commandes manuelles remplacent crayons, pinceaux et burins. Portrait de l’artiste en pilote informatique ? En fait, cet outil fut créé pour le divertissement d’un public d’amateurs mais des artistes s’en sont emparés, séduits par son côté "immersif" si tendance : le spectateur n’est plus face à l’art mais dedans ! Peut-on en conclure que la technique réalise un des rêves ancestraux de l’artiste : "mettre le spectateur dans son propre monde" ? Assiste-t-on à une apothéose ou à une déconfiture totale des arts visuels ? Car dans l’art traditionnel, le spectateur n’est pas conquis d’avance, il faut manier ses instruments de manière pertinente pour attirer son attention, sinon le public se détourne. Dans le cas de la réalité virtuelle, le spectateur est captif d’avance, par définition. Reste que, lassé ou déçu par ce qu’il découvre, il peut toujours enlever le casque. Il semble que les premiers essais de peinture virtuelle soient répétitifs avec abus de couleurs criardes et multiplication d’effets faciles, néon, fluo ou paillettes. Bref, il ne faudrait pas confondre réussite technique et brio esthétique…
Les musées ont depuis longtemps compris l‘intérêt pédagogique de la réalité virtuelle qui permet, par exemple, de reconstituer des architectures ou des événements passés, de manière vivante pour les cervelles avides de sensations. Les artistes, eux, expérimentent et certains rêvent déjà de travailler à plusieurs sur un même espace virtuel : la peinture deviendrait-elle un jeu vidéo comme un autre ? Beaucoup se demandent comment en vivre : en étant rémunéré lors de performances comme pour un spectacle ? Les galeries ne savent pas encore comment exposer les œuvres de réalités virtuelles. Mais cet art participatif a-t-il encore besoin d’un intermédiaire en galerie ? Voilà une invention qui risque de fuser, les réseaux sociaux aidant, par-dessus la tête des marchands comme des experts.
La technique, elle, a déjà une longueur d’avance : Google a mis au point des pinceaux sensibles aux sons qui réagissent en temps réel à la musique. A quand l’œuvre d’art connectée qui fasse grille-pain et réservation auto ?

Paru sur www.sourgins.fr, 27 juin 2017
Publié dans A tout un chacun
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Japon : impermanence et refondation             
 
 
Les Japonais ont un grand sens de l'impermanence de toute vie ou œuvre humaine. C'est inscrit en eux,  très profondément, dans leur individualité et de manière collective. Ils vivent l'instant. Certes, ils environnent - tout comme les Occidentaux –  leur existence de rituels savants, de traces de pérennité. Mais dans cet effort le message nippon est différent : il s'apparente à la recherche d’une "meilleure vie de l'instant" afin de lui donner sens, tel l'émerveillement du sakura chaque printemps. Les lieux saints ne sont pas de robustes cathédrales, mais de simples Torii  faits de 3 morceaux de bois que la tempête emporte et qu'ils refabriquent inlassablement.
 
En quittant le confortable ventre de sa mère, le Japonais s’installe dans l'instabilité de toute sa vie. Deux origines : l’une climatique et géographique ; lorsque l'on vit sur une terre toujours frémissante et fumante, agitée de tremblotes incontrôlables, capable de s'engloutir dans la mer en un instant, cela donne dès l'enfance un grand sens de sa propre fragilité. Ensuite, un très long passé social, pétri de cassures radicales et de retournements sans rémission, rend tout projet humain infiniment friable. Toute tentative d'installation dans la durée est un leurre. Même si la proclamation d'un Empire immuable existe, elle est une projection vers le divin, non une construction terrestre. En renonçant, en 1946, sous la pression des Occidentaux d'Amérique, à son statut de dieu vivant, l'empereur a perdu son aura d'éternité, et par là même a consenti à fragiliser sa propre fonction.
 
Une des premières traces écrites d'un séisme remonte à l'An 684, suivi de 869 ou encore 1361 pour la fosse de Nankaï. A partir du moment où des Occidentaux ont pris pied au Japon, le catalogue est systématique et fourni. En 1703, le séisme de Genrokin dont l'épicentre est sur Edo fait plus de 100 000 victimes : première destruction connue, quasi totale de Tokyo. Cela recommence, à peu près tous les 30 ans, dans les différentes iles de l'incertain archipel. En 1923, le séisme du Kanto, de magnitude 8,3, détruira à nouveau Tokyo faisant 143 000 morts, principalement dus à l'incendie de la ville. Et encore, en 1933 avec le Sanriku, puis en 46 et 64 à Niigata, en 93 et 95 sur Kobé, et presque tous les ans, à partir de 2007 avec le ravage ultime de la province de Fukushima en septembre 2011, au nord de Tokyo avec les désastres nucléaires que l'on sait.
Pour les entreprises humaines ce n'est guère mieux : les différentes provinces ont été ravagées par des guerres féodales pendant des siècles, deux terrifiantes incursions chinoises (mais qui ont aussi apporté leurs bienfaits, telle l'écriture), l'irruption des Occidentaux longtemps refoulés et contenus aux ports du Sud, le passage du Shogunat jusqu'en 1867, l'ère Meiji puis les excès militaristes, 30 années de guerres, de folies et de privations, terminées par l'anéantissement d'un système jugé obsolète, l'imposition du pacifisme, la résurrection économique, le retour de la puissance. Le tout émaillé de famines, d'épidémies, de révoltes, séditions... Le Japon n'a rien à envier aux turbulences européennes.
 
Cette impermanence aurait pu conduire – au sein d'un grand isolement océanique – à l'inertie, la paresse, encourager à rester primitif : au contraire, la refondation et la recréation sociale sont permanentes. Le particularisme social et individuel de l'archipel est "l'oubli du passé", un inconscient ne retournant jamais versce qui a existé et qui n'est plus. Le culte des morts et l'étroite relation avec les forces divines, les superstitions, ne contrarient pas cet oubli ; elles y aident, au contraire, en neutralisant la haine et amenant la résilience.
C'est ce que le Japon, est en train de vivre – sans que l'Occident en prenne tout à fait conscience – au terme d'une longue maturation, avec lenteur et circonspection.
 
* D'abord au plan constitutionnel : n'étant plus un dieu, l'Empereur a le droit, à 84 ans d'en avoir assez : Akihito souhaite depuis plusieurs années, prendre sa retraite et que son fils ainé Naruhito – la cinquantaine – très bien préparé, lui succède. Cela malgré la forte opposition de Shinzo Abe, le conservateur et puissant Premier ministre. La Loi de 1947 réglant le sort de la Maison Impériale ne prévoit pas l'abdication. Mais la réforme s'impose désormais ; deux voies sont ouvertes : ou bien, l'autorisation de retrait est donnée à Akihito à titre personnel, ou bien une réforme de plus long terme autorise "pour l'avenir" l'éventuel retrait de l'Empereur (sur le modèle hollandais ou espagnol). Finalement le Parlement a tranché au terme de longs débats : le 2 Juin la Chambre, puis le 9 Juin le Sénat ont voté la Loi autorisant Akihito à abdiquer. Cette décision ne lui est que "personnelle". Donc Naruhito deviendra le 126ème Empereur de la dynastie Yamato en Janvier 2019.
Toutefois, la situation est plus complexe qu'il n'y paraît : Si Naruhito, prince héritier, devient empereur, sa propre succession est incertaine car il n'a qu'une fille unique –Aïko- actuellement âgée de 16 ans ; or, la tradition ne prévoit pas d'Impératrice sur le trône nippon. Et la propre succession de cette très jeune femme est pour l'instant inconnue. La position de repli peut alors être le fils cadet de l'Empereur : Akishino, qui lui a plusieurs enfants, dont un petit garçon et dont l’épouse est dévorée d'ambition. Par ailleurs, une fois Empereur, Naruhito pourrait de lui-même désigner son neveu pour héritier. La situation est donc délicate, sans doute proie de rudes conflits internes en partie dus à l'occidentalisation lente mais progressive de cette Maison Impériale, source de nouveautés inattendues. Déjà, Akihito, épousa en son temps une femme remarquable, mais n'appartenant pas au "sérail" impérial. Naruhito a fait de même, mais avec moins de succès. Et dernière extravagance, la fille ainée d’Akishino - Mako - a décidé de renoncer à son statut de princesse impériale en épousant un roturier. Tout cela peut paraitre futile, mais reste fondamental à la société japonaise car l'Empereur est le "lien"  de cohésion sociale. Il en va de la pérennité de la lignée d'autant que sur les 19 membres actuels de la famille impériale, 12 sont des femmes. Plusieurs sondages révèlent que plus de 60 % des Japonais sont d'accord pour accorder à Akihito, grand défenseur de la Paix mondiale, une retraite bien méritée, prenant le titre de Joko (empereur retiré). Rien ne se fera sans le vote des 2 chambres du Parlement, plutôt favorable à une réforme durable et une abdication prévue au Nouvel An 2019.
 
* La seconde réforme, encore plus importante aux yeux de Shinzo Abe et pour laquelle il milite avec force est l'effacement de la Constitution de 1946 rédigée et imposée par les Américains, de la disposition de l'Article 9 faisant du Japon un Etat "éternellement" pacifique dépourvu de défense, et sous le contrôle des Etats Unis.
Les termes "le peuple japonais renonce à jamais à la guerre" et "le droit à la belligérance de l’État ne sera pas reconnu "... soixante-dix (70) années après leur rédaction,  s'avèrent obsolètes, voire dangereux, devant le danger nord-coréen, les ambitions de la Chine et la déstabilisation du pourtour Pacifique. Par ailleurs il y a belle lurette que le Japon, avec ses multiples innovations techniques et technologiques, est en fait une "puissance", sans doute pas objectivement militaire dans les termes de 1946, mais dotée de moyens opérationnels effectifs. Toutefois, beaucoup - dont les Occidentaux – se méfient de ce retour à une possible militarisation, connaissant l'aptitude de la population très soumise aux autorités à se remilitariser aveuglément et à redevenir agressive. Une méfiance relative existe également à l'égard de Naruhito, dont on peut craindre qu'il ne soit pas apte à continuer l'Ere Heisi (gagner la paix) patiemment construite par son père.
 
* La vie économique et sociale est elle aussi en pleine mutation, d'ailleurs amorcée lentement depuis trois décennies, au fil des crises, des reconversions économiques, et de l'inéluctable (du latin eluctaris, surmonter en luttant)impermanence de tout groupe humain aussi bien aménagé soit-il : pays avec très peu de chômage, moins de 3 % (2,8 en février 2017) le taux le plus bas depuis 22 ans, le Japon joue le plein emploi, mais manque - ou plutôt ne va pas tarder à manquer - de main d'œuvre dans de nombreux domaines spécialisés, en raison du non renouvellement des générations et du vieillissement de la population.
La politique sociale consiste donc à organiser une société d'anciens, dotés de petits emplois, assistés de robots pour compenser le manque d'humains. Sous 10 ans le groupe le plus nombreux sera celui des 50-65 ans. Prestations, alimentation, habitat, tourisme, loisirs, environnements, contribuent à cet avenir. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de jeunesse mais elle est en nombre insuffisant, à raison d'à peine 1,4 enfant par japonaise en âge de procréer. Les Japonaises, urbanisées privilégient désormais carrière et loisirs contre famille et enfants. A ce rythme, d'ici à 30 ans la population aura diminué de 30 millions d'individus, passant sous la barre des 95 millions contre un peu plus des 120 actuels. Cela engendrera des conséquences énormes, notamment dans le domaine immobilier. Les personnes âgées en surnombre devront être gérées avec respect, efficacité, sans éviter les problèmes de la solitude, de la non autonomie, et des risques éventuels (tests obligatoires annuels pour la conduite automobile). L'archipel croule sous les centenaires (plus de 17 000 en 2015) et la  mise à la retraite est souvent conçue et célébrée comme un retour de calendrier  - shinto kanreki – offrant la possibilité d’une nouvelle vie, un retour au village natal. L'énorme épargne de ces prévoyants insulaires permet de financer toute entreprise, dans les domaines les plus variés.
La vie trépidante de la monstrueuse Tokyo, avec ses 43 millions d'habitants – toutes banlieues confondues – va sans doute se trouver profondément modifiée. Par ailleurs un mouvement récent mais de plus en plus visible, entraine les jeunes cadres tokoïtes surmenés à partir pour des villes plus modestes, ou retourner dans leur province d'origine, soit en adoptant le télétravail, soit pour se consacrer à des activités de services, de tourisme ou d'artisanat. La mode qui consistait, dans les grandes agglomérations, à consommer tout et n'importe quoi – c'était pratiquement un devoir patriotique dans les extravagantes années 70/80 – est passée : on achète désormais durable, écolo et techno.
Cette dépopulation n'est accompagnée d'aucun virage vers l'acception d'une immigration compensatrice : le Japon reste le Japon : c'est ce fameux Sentiment de l'île, attitude d'exclusion desgens du dehors, attachement introverti à l'identité fondamentale de l'archipel, au-delà de toute contingence, et bien au-delà d'un nationalisme ordinaire.
 
Le Japon récent est une sorte de laboratoire du futur, préfigurant ce que peut être une société moins nombreuse, mais hyper technologique. Les prudents Abenomics de Shinzo Abe, destinés au début à sortir de la crise des années 2008/10, installent peu à peu un profil financier, bancaire et économique  voué à pallier les manques et créer l'espoir d'un avenir différent sans regarder en arrière. Comme toujours.
 
* Enfin, l'aspect international est important : constamment 3ème ou 4ème puissance économique mondiale, le Japon fait partie du G7, de toutes les organisations de l'O.N.U. occupant par ses financements et son poids moral un rôle indispensable. Il fait partie du solide "Big Five" stratégique réunissant Etats Unis, Royaume Uni, Australie et Nouvelle Zélande, énergique gardien de la zone Pacifique. Toutefois, tout comme l'Allemagne, il ne siège pas en tant que "permanent" au Conseil de Sécurité dont la révision est sur la sellette depuis au moins 30 ans. Immobilisme nuisible à l'institution toute entière. Ce manque est compensé par des postes de consolation ou de prestige comme la direction de l'OMS ou du BIT. Le Japon entretient par ailleurs un réseau très important de relations diplomatiques tant avec l'Europe que les Etats Unis. Shinzo Abe a été le premier chef de gouvernement reçu par Donald Trump (sans doute en raison du danger nord-coréen) lequel a suspendu le fameux Trans Pacific Partnership, en vue de le renégocier. Il est également allié de la Corée du Sud, devenue son grand rival économique, notamment dans les domaines maritimes et technologiques. Au-delà des apparentes brouilles politiques, le Japon a de solides alliances et de gros projets d'investissements avec la Chine et surtout avec la Russie pour le développement de la Sibérie la plus orientale.
 
La refondation japonaise est donc une puissante réalité, un pion  décisif sur l'échiquier international dont il faudrait peut-être se soucier davantage, en tenant compte de son originalité. L'éternelle adaptabilité de l'archipel des kamis est bien visible : en 2019 (c'est demain !) le Japon accueillera la Coupe du Monde de Rugby, en 2020 les Jeux Olympiques d'été et en 2025 une nouvelle Exposition Universelle. Tout cela destiné à compenser fort heureusement l'aspect éventuellement négatif de son évolution.

29 juin 2017
Publié dans De par le monde
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Les vertus économiques de la vitamine mimi
 
Ce qui suit m’a été inspiré par le dernier ouvrage de Maurice Berger, De l’incivilité au terrorisme (Dunod, 2016), ainsi que par divers ouvrages de ce psychiatre et de plusieurs de ses collègues, que j’ai utilisés pour des travaux sur l’économie du crime et de la délinquance effectués à la demande de l’Institut pour la justice. J’espère n’avoir pas, en les lisant, commis de grosses erreurs d’interprétation.
L’expression "vitamine mimi" symbolise à mes yeux le climat éducatif et affectif favorable au développement d’une personnalité paisible, ouverte et constructive ; elle est utilisée ici en hommage à un homme, médecin et psychologue, que j’ai eu il y a des décennies comme professeur de sciences naturelles, et qui était – à temps très partiel – un excellent pédagogue. Sans disposer des IRM qui, comme le dit le docteur Berger, "permettent d’observer le fonctionnement du cerveau lorsqu’un sujet est mis dans des circonstances qui évoquent des traumatismes passés", il avait compris le rôle essentiel joué par les parents, lors de la petite enfance, dans la formation d’une personnalité équilibrée – ou déséquilibrée. Ce que nous autres économistes, un peu cuistres, interprétons en termes de formation ou de destruction de capital humain.
La destruction de capital humain qui résulte de violences physiques ou sexuelles ressort clairement d’ouvrages comme Enfants violés et violentés, de Gérard Lopez (Dunod, 2013), ou Le livre noir des violences sexuelles, de Muriel Salmona (Dunod, 2013). Ces violences engendrent des traumatismes qui peuvent rester cachés parce que le cerveau de la victime se défend dans bien des cas en faisant "disjoncter le circuit émotionnel", ce qui interdit la mémorisation classique de l’évènement traumatisant. Cette "mémoire traumatique" cachée peut se réveiller dans certaines occasions, comme une "bombe émotionnelle prête à exploser à tout moment", ce qui constitue un handicap considérable aussi bien pour l’activité professionnelle que pour la vie relationnelle.
 
Quelles sont les causes de ces agressions destructrices de capital humain ? Dans son ouvrage Voulons-nous des enfants barbares ? (Dunod, 2008 et 2013) Maurice Berger faisait déjà le diagnostic suivant : "La quasi-totalité des enfants et préadolescents auteurs de violences extrêmes ont été soumis tout petits, le plus souvent par leurs parents, à des relations particulièrement défectueuses entraînant des traumatismes relationnels précoces. Pour faire face, ces enfants ont, dès les premières années de leur vie, mis en place des processus de défense incluant la violence. Devenus adolescents ou adultes, beaucoup blesseront, voire même violeront ou tueront." Ce sont ces "relations particulièrement défectueuses", du fait de violences, de brimades ou tout simplement d’un manque d’attention et d’empathie, que je désigne par l’expression "carence en vitamine mimi".
 
Dans son livre le plus récent, le Docteur Berger indique comme " facteur déterminant de l’apparition de la violence chez un enfant le fonctionnement affectif et éducatif des parents." La violence peut survenir très tôt en réponse à une attitude parentale inadéquate, "dès l’âge de 16-17 mois, dès que l’acquisition de la marche libère leurs mains". Pourquoi donc ? Souvent en raison de violences qui se produisent au sein du couple parental. Il n’est pas nécessaire que l’enfant soit lui-même frappé : le spectacle des violences conjugales est à lui seul traumatisant car l’enfant ou le bébé s’inquiète de ce qui arrive à la personne dont dépend son bien-être, celle qui le protège et le rassure – le plus souvent, sa mère. L’auteur cite une étude montrant que la moitié des jeunes délinquants violents ont vécu eux-mêmes durant leur enfance dans un milieu familial violent. Il cite également l’exemple d’un garçon dont la mère était battue par son père : placé en pouponnière à l’âge de deux ans et demi, il y joue immédiatement à y étrangler les autres enfants. À cinq ans, transféré à l’hôpital de jour où travaille le Docteur Berger, "il continue à frapper et étrangler sans raison apparente et sans retenue". Il ressent son comportement comme induit par son père, disant : "c’est papa en moi qui me fait agir ainsi". Son père jouait avec lui en lui serrant le cou entre ses jambes.
 
La négligence parentale peut également être catastrophique. Pour son développement psychique, pour développer son schéma corporel ainsi que le sens de la différence entre le jeu et ce qui est réel, pour développer un sentiment de sécurité, le bébé a besoin d’un ensemble d’attentions et de stimulations : des sourires en réponse à ses sourires, des interventions rapides lorsqu’il avertit de l’inconfort de sa situation, des baisers consolateurs lorsqu’il a subi un désagrément, des jeux, etc. Tout cela constitue ce que j’appelle la "vitamine mimi", si l’on veut bien ranger sous l’étiquette "mimi" pas seulement de gros bisous et de tendres câlins, mais aussi l’ensemble des comportements qui montrent très concrètement au bébé qu’il est apprécié, protégé, écouté – en un mot aimé.
Le bébé, puis l’enfant, a besoin de s’attacher. Il lui faut disposer d’une personne protectrice, qui le rassure lorsqu’il est inquiet, et le réconforte lorsqu’il s’est produit quelque chose de désagréable, qui soit son port d’attache et sa référence, une personne en qui il sait pouvoir avoir confiance. Les cris, les pleurs, sont souvent des appels à l’aide – et le remède est fourni par la réponse d’une personne qu’il connaît, dont il est sûr. Comme l’écrit Maurice Berger, "la figure d’attachement principale est la personne qui a passé le plus de temps avec l’enfant pendant les premiers mois de sa vie, celle qui était présente quand il était inquiet, par exemple en se levant la nuit lorsqu’il pleurait, et qui répondait de manière optimale à ses besoins." La négligence parentale, et a fortiori la maltraitance, provoquent un "attachement insécurisant, désorganisé/désorienté", qui conduit à la violence. En effet, "la personne même qui devrait apporter la sécurité étant devenue source de danger, il n’y a plus de confiance possible".
 
Selon une étude d’un psychologue de l’Aide sociale à l’enfance cité par M. Berger (2016), le placement d’enfants soumis à une maltraitance parentale donne 85 % de bons résultats s’il a lieu avant le premier anniversaire, car un nouvel attachement, cette fois satisfaisant, est alors généralement possible ; en revanche, un placement plus tardif débouche une fois sur deux sur des troubles, et une fois sur cinq sur des pathologies graves, parce qu’il était trop tard pour enclencher un nouvel attachement, cette fois positif. La lenteur des décisions judiciaires – dont les causes sont le plus souvent multiples – peut donc provoquer des catastrophes. Leur absence également, comme dans ce cas, rapporté par le docteur Berger, d’une tentative d’assassinat commise à 30 ans sur sa mère par l’enfant qu’elle avait jadis maltraitée : ces maltraitances avaient été "décrites dans les rapports éducatifs transmis au juge qui avait protégé l’enfant", mais ce magistrat n’avait pas alerté le procureur (qui seul peut "instruire" en vue de déclencher une procédure pénale), et plus tard la victime a décidé "de se faire justice".
À la décharge des juges, le docteur Berger expose leur "désespoir" face aux multirécidivistes que deviennent souvent les enfants ayant un "trouble des conduites" : comportement agressif, menaces, bagarres, déprédations, vols, provocations, et de manière générale tendance à violer les règles établies. Voici l’explication qu’en donne Maurice Berger : "le trouble fondamental que présentent ces sujets est une absence d’empathie, un échec constant à penser ce que pense l’autre". Insensibles à ce que l’autre peut ressentir, ils n’ont pas de frein qui les retienne de frapper ou, a fortiori, de commettre des incivilités. Or l’empathie est une attitude qui s’apprend très tôt, au contact de parents aimants.
 
Ces handicaps psychologiques, ou déviances, se reproduisent d’une génération à l’autre. C’est pourquoi, comme l’écrit Maurice Berger, "certaines familles sont suivies par les services de protection de l’enfance depuis 53 ans, les enfants de chaque génération devant être placés". Heureusement, "d’autres parents parviennent à tirer bénéfice de l’aide que leur proposent différents services et à prendre en compte les besoins de leurs enfants." C’est la solution optimale, car les parents sont les producteurs naturels de la "vitamine mimi" nécessaire au développement psychique de leurs enfants. Remplacer certains d’entre eux dans cette fonction peut être indispensable, mais s’il est possible de les aider à reprendre la production de la précieuse vitamine, c’est mieux.
 
Le plus grave, dans les trop nombreux cas où un enfant passe en quelque sorte "du côté obscur de la force", est évidemment le gâchis humain, mais les évaluations économiques ne sont pas inutiles : elles montrent que l’argent consacré à éviter ou à réparer ces blessures psychiques n’est pas dépensé en vain, qu’il peut même s’agir d’un investissement très rentable. Surtout si l’accroissement des budgets (déjà non négligeables : en particulier plus de 7 milliards d’euros pour l’Aide sociale à l’enfance) était l’occasion de mieux les utiliser, ne peut s’empêcher de penser l’économiste, toujours féru d’efficacité. Par exemple, recruter et former des juges des enfants capables de statuer vite et bien dans ce domaine d’importance vitale coûterait beaucoup moins cher que de laisser se multiplier la délinquance de jeunes puis d’adultes déstructurés parce que les services publics se sont substitué trop tardivement à des parents défaillants.
 
Des enfants pris en charge rapidement, par exemple des bébés exposés à une négligence parentale qui risque fort d’en faire des "enfants barbares", peuvent être placés dans une famille d’accueil attentionnée et préparée, former un attachement convenable, apprendre l’empathie, et ainsi de suite, presque comme les enfants d’une famille disons "normale". Il faut pour cela consacrer des compétences et des budgets suffisants au dépistage de ces situations dramatiques, au fonctionnement des tribunaux, à celui des institutions capables de traiter les cas graves, etc. Employer efficacement des ressources à ces usages est un investissement rentable : il aboutit à remplacer des dizaines de milliers de délinquants qui coûtent cher à la société par autant de personnes équilibrées dont les impôts et cotisations paient les frais généraux du pays.

27 juin 2017
Publié dans A tout un chacun
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Islam et République : le décryptage du discours de Macron au CFCM
 
"Personne ne peut faire croire que l'islam n'est pas compatible avec la République", a déclaré Emmanuel Macron devant devant le Conseil français du culte musulman. Pour Annie Laurent, des contradictions entre l'islam et la République existent bel et bien.
 

Journaliste et docteur d'État en science politique, Annie LAURENT a été nommée experte par Benoît XVI, au synode spécial des évêques pour le Moyen-Orient, qui s'est tenu à Rome en octobre 2010. Elle a créé l'association Clarifierqui vise à éclairer les réalités de l'Islam, son dernier article traitant la question des imams. Elle vient de publier L'Islam pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (éd.Artège, 2017).
 
À l'occasion du repas de clôture du jeûne du Ramadan (Iftar), Emmanuel Macron a prononcé ce mardi un discours devant le CFCM (Conseil français du culte musulman), dix ans après Nicolas Sarkozy. Il a notamment affirmé que "personne ne pouvait faire croire que l'islam n'était pas compatible avec la République". Qu'en pensez-vous ?
Pour les musulmans, les principes d'organisation sociale et politique sont d‘ordre divin. Ils s'appuient sur deux sources principales : le Coran et la Sunna (la tradition mahométane). On voit bien la discordance avec le modèle démocratique lorsqu'on considère notre devise nationale : "Liberté, Égalité, Fraternité". Sur la question des libertés : pour nous, Français, la liberté est universelle et également partagée. Dans l'islam, il n'y a de libertés que restreintes : ainsi en est-il, par exemple, de la liberté de conscience, qui est inexistante. Par conséquent, un musulman ne peut être reconnu comme athée ou se convertir à une autre religion. À cet égard, il faut souligner que, tout en interdisant l'apostasie, le Coran ne prévoit aucune peine temporelle pour punir celui qui s'en rend coupable. Le droit islamique s'appuie donc sur une sentence attribuée à Mahomet : "Celui qui quitte la religion, tuez-le".
 
Dans ce registre, la Charia fait figure de Code pénal pour les musulmans. Dès lors, si une Constitution proclame la Charia comme source du droit, rien n'empêche un magistrat saisi d'une telle affaire de prononcer la peine de mort. Pour revenir au contexte français, lorsque dans les années 1990, alors que les négociations étaient entamées entre le gouvernement et des responsables musulmans en vue de l'organisation du culte islamique, le ministre de l'intérieur de l'époque, Jean-Pierre Chevènement, avait proposé à ces derniers une charte contenant notamment une clause par laquelle ils s'engageraient à respecter la liberté de conscience, y compris le droit de renoncer à l'islam. Or, sous la pression de certains mouvements, notamment les islamistes Frères musulmans, le ministère retira cette clause de la charte. Il justifia cette reculade en rappelant que la Constitution française garantit déjà la liberté religieuse. Ce faisant, il ignorait que pour les musulmans convaincus la Charia est supérieure à toute loi humaine, donc à celle de la République.
 
Cet exemple permet de prendre la mesure de l'incompatibilité entre nos principes respectifs. Concernant l'égalité, le Coran instaure la supériorité du musulman sur le non-musulman et l'homme sur la femme. Ces principes ne sont pas discutables puisqu'ils relèvent de l'arbitraire divin. Autrement dit, ils ne peuvent être sujets à modification. On perçoit immédiatement les problèmes que cela peut poser dans la vie sociale. Certes, l'islam reconnaît le principe de "fraternité", mais il ne s'applique qu'au sein de l'Oumma, la communauté des croyants musulmans. C'est pourquoi un musulman peut se sentir d'abord citoyen de l'Oumma avant d'être citoyen de son propre pays si celui-ci n'est pas régi par l'islam. Il en résulte une grande divergence avec les fondements démocratiques. Il faut ajouter que l'islam ignore le concept de "personne". D'origine biblique, celui-ci confère à tout être humain une dignité inviolable et inaliénable, puisque, selon la Genèse, Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance. Il s'agit là d'un fondement ontologique, qui est l'un des piliers structurants de notre société. Or, le Coran occulte cette mention, instaurant une distance infranchissable entre Dieu et ses créatures humaines. De tout cela résulte le fait que, dans l'islam, l'individu a des devoirs ; quant à ses droits, ils ne sont que ceux que Dieu veut bien lui donner. L'islam accorde donc la primauté au juridique, d'où la prépondérance, pour certains de nos compatriotes musulmans, de la Charia sur le droit français.
 
Le Président de la République a insisté à plusieurs reprises sur le rôle que doivent assumer les organisations musulmanes de France dans la lutte contre le terrorisme et les prédicateurs salafistes, qui prêchent "ce qui est contraire au cœur de l'islam". Les extrémismes auxquels la France est confrontée trahissent-ils le véritable islam ?
Il faut d'abord signaler qu'il existe mille et une interprétations des textes sacrés de l'islam. Cette religion, sans sa version sunnite, ultra-majoritaire et la seule concernée par les débats en France, ne possède pas d'autorité dotée d'un pouvoir d'interprétation revêtu du sceau de l'authenticité. Autrement dit, il n'y a pas de pape de l'islam habilité à trancher et à imposer sa lecture, ce qui permettrait, par la même occasion, aux non-musulmans de savoir ce qui est conforme à l'interprétation officielle. En outre, les Français musulmans ne sont pas unis, du fait de la variété de leurs origines et de leurs différences idéologiques. Ainsi l'islam des Turcs n'est pas celui des Maghrébins, le salafisme diffère des Frères musulmans, etc. C'est pourquoi je ne vois pas comment le président de la République ou un autre responsable politique peut dire de façon certaine ce qui constitue "le cœur de l'Islam". À quel titre la République peut-elle se prononcer sur une telle définition? Et comment concilier de tels propos avec la laïcité propre à l'État ? En réalité, l'unique moyen d'en finir avec l'extrémisme serait de supprimer les passages du Coran et de la Sunna justifiant la violence et les atteintes aux libertés. Car, qu'on l'admette ou pas, ces textes sacrés comportent bien des incitations à la haine. Or, pour les musulmans, le Coran est un livre incréé ayant Dieu pour seul auteur. Ce dogme prévaut depuis le IXè siècle. Aucune autorité humaine ne peut donc prétendre le modifier. Ce n'est pas le cas de la Bible puisqu'elle est inspirée, non dictée. Même les intellectuels musulmans engagés dans la promotion d'un islam adapté à la modernité ne reviennent pas sur ce dogme. L'absence de magistère et le caractère incréé du Coran sont deux obstacles structurels qui empêchent toute évolution dans le sens d'une interprétation unique et authentique.
 
Emmanuel Macron a aussi mentionné le rôle des imams et des organisations régionales, comme les CRCM. Pour lui, il est impropre de faire des analogies entre l'islam et les autres religions en ce qui concerne les ministres du culte. Dans quelle mesure l'islam est-elle une religion décentralisée, et quel est le rôle exact d'un imam ?
Emmanuel Macron a raison, l'imam ne peut être assimilé à un prêtre. L'islam ignorant le principe de médiation entre Dieu et l'homme, il n'a ni sacerdoce ni sacrements. Son rôle consiste à diriger la prière et d'assurer la prédication du vendredi. Celle-ci ne se limite pas au domaine religieux puisque dans l'islam le temporel et le spirituel sont mêlés, elle peut comporter des aspects relatifs par exemple à la politique, aux relations avec les non-musulmans, aux rapports hommes-femmes… L'imam n'a pas pour mission d'assurer un accompagnement spirituel, c'est pourquoi son rôle se limite souvent à veiller à l'observance des rites ou des interdits alimentaires. Ainsi, l'imam ne peut être tenu responsable des actions de ses fidèles. La difficulté est accrue si l'on sait qu'une partie des imams officiant en France ne parle pas français.
 
Dans son discours, Emmanuel Macron a vanté la création par l'État d'une aumônerie musulmane. Il s'agissait de montrer que l'État français accorde le même traitement à toutes les religions présentes chez nous. Or, l'aumônier n'existe pas dans la tradition islamique. Je pense qu'il s'agit là d'une erreur puisque, comme je l'ai souligné, il n'y a pas de médiation entre Dieu et l'homme dans l'islam. Bien sûr, les responsables musulmans peuvent faire preuve de bonne volonté. Ainsi, en mars dernier, le CFCM a produit une "charte de l'imam" qui comporte des mesures bienvenues tels que l'attachement à la laïcité, à la liberté, au dialogue interreligieux et le rejet de toute justification de la violence au nom de Dieu. Le CFCM a demandé à toutes les instances représentatives de l'islam en France et aux mosquées d'adhérer à cette charte… mais celle-ci a immédiatement été rejetée par la majorité d'entre elles. Encore une fois ces initiatives ont trouvé leurs limites face à l'absence d'autorité réellement représentative de l'islam.
 
Le Président de la République souhaite que l'État puisse participer à la formation des imams. Est-ce possible, selon vous ?
La demande est légitime mais sa réalisation pose d'importantes questions. En effet, comment la République laïque envisage-t-elle d'intervenir dans ce domaine ? Qui va trancher les difficultés liées à l'interprétation des dogmes et des textes sacrés ? Comment gérer les divergences idéologiques ? En fait, qui va contrôler l'enseignement dispensé dans les instituts de formation d'imams ? Je ne vois pas de réponse pertinente à ces questions. Imagine-t-on voir un jour la République laïque s'immiscer dans les programmes des séminaires de l'Église catholique, interdire l'enseignement de la loi naturelle (je pense notamment au mariage et à la filiation) ?
 
Concernant l'islam, il existe déjà des Instituts de formation d'imams, dont certains sont gérés par l'UOIF, association qui, à bien des égards, ne transmet pas des valeurs compatibles avec la démocratie. Mais il est vrai que la question de la formation des imams est pertinente si l'on considère les préoccupations liées à la sécurité publique. Il me semble que l'État devrait mettre fermement les représentants officiels de l'islam face à leurs responsabilités. En cas de violences ou de discours haineux prononcés dans les mosquées en référence au Coran et à la Sunna, ceux-ci devraient pouvoir être poursuivis pour complicité avec les imams dangereux. L'État devrait aussi imposer la langue française lors de prêches et interdire tous financements étrangers des mosquées et associations. Il faut être d'une intransigeance absolue quand il s'agit de sécurité publique et ne pas hésiter à aller jusqu'à des mesures d'expulsions. Enfin, en se mêlant de l'organisation de l'islam en France, je crains que l'État ne contribue, sans doute malgré lui et tout en dénonçant le communautarisme, à confessionnaliser les musulmans, alors que, selon la Constitution de notre pays, ceux-ci sont d'abord des citoyens avant d'être chrétiens, musulmans, juifs ou autres. On risque donner à l'islam le statut de religion d'État comme le regrettait feu le cardinal Lustiger.

Publié le 23 juin 2017, paru sur Figarovox, 27 juin 2017
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"Les dangers de l'incohérence américaine"
 
Depuis cinq mois, la diplomatie américaine est devenue à la fois illisible et imprévisible. La réconciliation avec la Russie apparaît désormais très compromise.
 
Entre les tweets nocturnes du président Donald Trump, les communiqués diurnes des "trois adultes" (le secrétaire d'État Rex Tillerson, le secrétaire à la Défense James Mattis, le conseiller à la sécurité nationale Herbert McMaster) et les résolutions du Congrès, on est un peu perdu quand on essaie de se figurer quelle est exactement la politique étrangère des États-Unis.
On n'est pas trop inquiet car l'Amérique dispose d'un système efficace de contre-pouvoirs ("checks and balances"), qui empêche un homme seul, aussi puissant soit-il, de faire n'importe quoi. Il est arrivé aux Américains de faire des folies, mais elles ont toujours été collectives. Comme l'engagement militaire massif au Vietnam à partir de 1964, ou comme l'invasion de l'Irak en 2003.
Il reste que, dans les relations internationales, il est toujours désarçonnant de ne pas pouvoir bien saisir la politique étrangère de la première puissance financière, économique et militaire de la planète. Or force est de constater que, depuis cinq mois, la diplomatie américaine est devenue à la fois illisible et imprévisible.
Quand il est arrivé aux affaires, le 20 janvier 2017, Donald Trump nous a expliqué que l'Amérique n'avait qu'un seul ennemi - l'État islamique - et qu'il allait concentrer sa politique étrangère sur l'objectif de son élimination. Pour cela, il allait notamment s'allier avec la Russie de Vladimir Poutine.
Aujourd'hui les relations entre Moscou et Washington sont au plus bas. Comme Donald Trump est soupçonné par les médias et les démocrates du Congrès d'avoir tenté de freiner une enquête du FBI sur une supposée ingérence russe dans les élections présidentielles américaines, le président se sent obligé, dans l'espoir vain de se dédouaner, de prendre des sanctions supplémentaires contre la Russie. À l'occasion de la visite à Washington, le 20 juin 2017, du président ukrainien Porochenko, le département du Trésor a annoncé des sanctions contre 38 individus ou organisations russes opérant en Crimée ou dans les territoires séparatistes du Donbass. Il s'agit de "maintenir la pression sur la Russie pour trouver une solution diplomatique", a expliqué le secrétaire au Trésor. Il n'est pas sûr que ce soit cette manière forte qui amène Poutine à reprendre les négociations de bonne foi…
"Les sanctions américaines liées à la Crimée ne seront pas levées jusqu'à ce que la Russie termine l'occupation de la péninsule", a ajouté le Trésor. On reste confondu devant un langage aussi peu diplomatique. Croire que la Russie va un jour rendre la Crimée à l'Ukraine est aussi irréaliste que penser que l'Otan redonnera un jour le Kosovo à la Serbie. En prononçant de telles phrases définitives, l'Administration américaine se prive de toute marge de manœuvre. Car, à long terme, le seul deal international possible sur l'Ukraine est le suivant: en échange du retrait des Russes du Donbass et de leur reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, les Occidentaux reconnaissent le rattachement de la Crimée à la Russie (ce qui n'est pas un scandale car Sébastopol est assurément, depuis Catherine II, un port russe).

La réconciliation avec la Russie devait être la grande chose de la présidence Trump. Elle apparaît désormais très compromise. C'est dommage, car l'on perd ici une occasion en or de réduire drastiquement les arsenaux nucléaires.
Au Moyen-Orient, l'Oncle Sam avance comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ; il ne contrôle plus ses vassaux. En ayant encouragé la mégalomanie de l'Arabie saoudite, Washington a joué avec le feu. Riyad a renforcé al-Qaida en Syrie, détruit inutilement le Yémen, et envoyé un ultimatum inacceptable au Qatar (avec lequel l'Amérique a signé, le 15 juin 2017, un contrat de vente de 36 chasseurs-bombardiers F-15 !). Quel intérêt l'Amérique a-t-elle à laisser les Saoudiens, les Emiratiens et les Égyptiens jeter le Qatar dans les bras de la Turquie et de l'Iran? Cela dépasse l'entendement de tout esprit rationnel. Cette zizanie entre puissances musulmanes n'est-elle pas une aubaine pour les djihadistes, toujours prompts à se nicher dans les failles du système international?
À l'égard de la Chine, à la politique commerciale si agressive, Donald Trump avait promis qu'il serait ferme. Il a invité le président Xi Jinping à dîner chez lui en Floride, ce qui était une bonne idée. Il est toujours important que les leaders se parlent les yeux dans les yeux. Mais en se retirant unilatéralement du partenariat transpacifique qu'elle avait signé avec onze autres puissances en février 2016 à Auckland, l'Amérique s'est privé d'une arme essentielle face à Pékin.
L'Amérique étant notre plus vieille alliée, nous ne saurions nous réjouir de sa diplomatie incohérente. Mais nous n'avons pas d'autre choix que nous y préparer.

Paru dans Le Figaro, 27 juin 2017
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Lettre ouverte à notre nouveau Président
 
Monsieur le Président,
Je n’ai pas été l’un de vos électeurs, mais comme vous, j’aime mon pays. Je vais donc dans cette petite missive énoncer quelques réalités d’expérience, mon seul but étant de vous aider dans la lourde tâche qui vous attend. Mon but est d’expliquer pourquoi l’économie française stagne depuis fort longtemps. Pour ce faire, je vais comparer les évolutions des économies françaises et anglaises sur le long terme et  je commence par une constatation. De 1955 à 1980, l’économie française a connu une croissance plus forte que celle de l’économie Britannique. L’inversé est vrai aujourd’hui et le déclin relatif de la France  vis-à-vis de la Grande-Bretagne a commencé aux alentours des années 1980-1985 comme en fait foi le graphique ci-dessous




Que s’est il  donc passé au milieu des années 80? Le poids de l’Etat s’est envolé en France.




De 1960 à 1978, la part de l’Etat dans l’économie  a été supérieure en Grande-Bretagne à ce qu’elle était en France. Depuis 1978, la dépense étatique s’est envolée en France et a été contrôlée  en Grande Bretagne. La France a décidé que l’Etat était la solution, et la Grande-Bretagne que l’Etat était le problème. (Mitterrand contre Thatcher).
A ce point du raisonnement, un esprit logique peut tout à fait penser qu’il s’agit la d’une coïncidence fortuite : comparaison n’est pas raison, comme chacun le sait.
Pour essayer de prouver le lien de causalité entre les deux phénomènes, je vais diviser le poids de l’état de chaque pays l’un par l’autre et comparer ce ratio à la différence des taux de croissance moyens sur  7 ans de chacun des deux PIB.
L’idée ici est simple : quand le poids de l’Etat dans l’économie augmente de façon structurelle, la croissance de cette économie ralentit de façon tout aussi structurelle,
A ce point de l’analyse, je dois fournir une explication théorique cette relation inverse (poids de l’Etat, croissance économique), que je vais emprunter à Schumpeter. La croissance économique provient de ce qu’il a appelé la "destruction créatrice" qui est un processus parfaitement Darwinien. Cette destruction créatrice ne peut pas avoir lieu dans le secteur public, puisqu’il ne peut pas y avoir de faillite. Et donc toute augmentation du secteur public réduit la part de l’économie où la croissance peut se passer, ce qui amène à une baisse du taux de croissance général.
Si cette analyse est la bonne, plus la part de l’Etat dans l’économie augmente, plus la rentabilité des entreprises devrait baisser puisque ce sont elles qui en définitive financent l’Etat.
Vérifions.





Et comme ce sont les sociétés qui créent l’emploi, quand leur rentabilité baisse, le chômage augmente, ce qui veut dire qu’embaucher des fonctionnaires  c’est créer du chômage.
 
Conclusion
Shakespeare dans l’une de ses pièces, explique que le Roi d’Angleterre n’a pas à récompenser les partisans du Prince de Galles, c’est à dire ceux qui l’ont soutenu lorsqu’il n’était pas encore Roi. Vous devriez vous inspirer de cet adage, c’est-à-dire ne pas chercher à favoriser ceux qui vous ont porté au pouvoir, ni écouter leurs conseils, puisque vous êtes roi.
Le moment de trahir vos amis pour servir votre pays est arrivé.
En d’autres termes, si vous ne faites pas baisser la dépense étatique dans les années qui viennent, c’est-à-dire si vous ne trahissez pas la classe technocratique dont vous êtes issu, vous échouerez comme tous vos prédécesseurs.
Trahir vos amis ou réussir en tant que Président tel est votre dilemme.
Je vous souhaite de réussir.

Paru sur institutdeslibertes.org, 12 juin 2017
Publié dans Du côté des élites
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Civilisation contre barbarie
 
L’histoire de l’humanité se caractérise souvent par un combat entre de grands empires civilisateurs et la barbarie. Que ce soit l’empire romain ou les empires coloniaux qui ont propagé dans le monde entier la civilisation chrétienne occidentale, tous les empires ont eu à combattre diverses formes de barbaries. L’empire romain a fini par s’effondrer sous les coups de boutoirs des barbares. Parmi les empires coloniaux, certains ont donné naissance à des nations pérennes de type occidental, aux Amériques et en Océanie par exemple. Cela représente une grande partie du globe et marque une réussite indéniable de ces empires, fut-ce au prix de guerres d’indépendance entre colonisateurs eux-mêmes, ou plus exactement entre métropolitains et colons. En dehors de ça, peu d’anciennes colonies sont devenues des états modernes civilisés. Constat d’échec. Beaucoup ont acquis leurs indépendances dans la barbarie et la destruction de tous les progrès apportés par le colonisateur. Du massacre des métis de la cité Héraud à Saigon en 1945 aux massacres des pieds noirs d’Oran et des harkis d’Algérie en 1962, en passant par le massacre de Melouza en 1957, tout ce qui pouvait ressembler à une possibilité de coopération entre le colonisateur et le colonisé a souvent été livré à la folie meurtrière des égorgeurs. C’était le triomphe de la barbarie.
 
Il est devenu courant de plaisanter aujourd’hui sur la mission civilisatrice de la France. Les exactions commises pendant les conquêtes coloniales et les guerres de décolonisation ne facilitent pas le travail de ceux qui cherchent à rétablir une vérité un peu plus complexe que la doxa anticolonialiste omniprésente, omnipotente et quasi obligatoire. Pourtant, il faut bien oser le dire, quitte à essuyer railleries, quolibets et procès en sorcellerie : la France a porté haut les couleurs de la civilisation occidentale et chrétienne. Les progrès scientifiques, techniques, médicaux, agricoles, industriels, culturels, philosophiques et religieux dont elle a fait bénéficier ses colonies sont incommensurables. Par quoi cela a-t-il été remplacé lors des indépendances ? Le plus souvent par des régressions sans précédents, par des guerres atroces, par des génocides, par une misère endémique malgré des milliards d’assistanat versés en pure perte ou détournés à des fins personnelles par les nouveaux potentats locaux.
 
Certains ont cru naïvement qu’en se repliant sur notre petit "pré carré" hexagonal, nous échapperions aux difficultés que la tâche civilisationnelle dont l’ampleur semblait dépasser nos moyens au lendemain de la Seconde guerre mondiale. C’est avec un "ouf" de soulagement que la majorité de nos compatriotes a fini par accepter le lâchage de l’Indochine, puis de l’Afrique du Nord, puis de l’Afrique. C’était compter sans une règle immuable de l’histoire qui veut que, généralement, l’on soit conquérant ou que l’on soit conquis. Il n’y a pas toujours de moyen terme. Comme disait De Lattre en 1951, "si nous lâchons en Indochine, le jeu infernal continuera en Algérie et jusqu’en Métropole… " Nous y sommes. Longtemps nous avons combattu la barbarie dans nos dernières colonies au prix du sang des meilleurs de nos soldats. Puis est venu le temps du repli hexagonal, où les plus suspects d’extrême-droitisme ont cru pouvoir cantonner la barbarie à l’extérieur de nos frontières. Aujourd’hui, on n’en est même plus là : la barbarie n’est plus à nos portes mais bien au cœur de la maison. Le drame, c’est que cette invasion barbare se réalise avec la bénédiction des élites dirigeantes, et particulièrement du nouveau pouvoir politique fraichement élu. Les dernières élections ont même marqué une avancée spectaculaire dans cette décadence. Pour la première fois, la bourgeoisie d’argent à rejoint dans le même suffrage la gauche libertaire la plus destructrice des valeurs civilisationnelles françaises. On assiste donc aujourd’hui à une recomposition de ce que fut en 1789 (et surtout en 1793) le mouvement révolutionnaire antimonarchiste et anticatholique. L’illusion d’une droite bourgeoise porteuse de convictions traditionnelles et conservatrices vient de voler en éclats dans les bureaux de vote. Elle aura tenu plus de deux cents ans, avec des hauts et des bas, mais c’est fini. Les bourgeois ont enfin compris que le libéralisme économique (dont ils tirent leur fortune) et le libéralisme moral, devant lequel ils ont toujours fait semblant de se boucher le nez, ne sont que les deux faces du même matérialisme qui garantira leur prospérité. C’est le triomphe électoral du libéral-libertarisme. Pour avoir la paix économique et financière, ils sont donc disposés à toutes les concessions morales. À eux la liberté économique sans frein, où l’homme n’est plus qu’une variable d’ajustement des bénéfices financiers. Au "petit peuple" l’illusion d’une liberté morale qui n’est en fait qu’une mise en esclavage par l’assouvissement de tous les instincts, de tous les désirs, une résurgence soixante-huitarde, "il est interdit d’interdire", et "sous les pavés, la plage". Et c’est là, dans cette rupture de notre colonne vertébrale, que la barbarie entre en scène.
 
Il suffit de voir et d’entendre ce qui se passe autour de nous. Il y a, bien sûr, des manifestations évidentes de la barbarie la plus abominable avec les attentats qui se multiplient n’importe où, n’importe comment, contre n’importe qui, mais toujours au nom de la même idéologie démente. Cette barbarie-là s’inscrit dans la lignée de celle du Vietminh et du FLN, pour ne citer qu’eux. Mêmes objectifs et mêmes méthodes. Il y a encore ce qu’il n’est plus convenable d’appeler des "zones de non droit", où règnent en maîtres la drogue et le crime, qui se répandent comme une lèpre et qui ont étrangement disparu des discours politiques comme des médias depuis quelques temps. Le nouveau souverain ne fait pas que guérir les écrouelles, il fait disparaître comme sous hypnose d’autres maux bien plus effrayants.
 
Il faut aussi regarder certains détails de plus près. On découvre avec stupéfaction des petites choses, apparemment sans gravité, mais qui sont les signes d’une acculturation tragique. Considérons seulement la question de ce qui était autrefois des mutilations rituelles chez certaines populations primitives comme les anthropophages d’Océanie (ou d’ailleurs), par exemple les tatouages et les "piercings". La récente canicule, et le minimum vestimentaire qu’elle induit chez certains, montre le nombre hallucinant de Français qui sont tatoués et/ou "piercés". Il ne s’agit pas seulement, comme cela a toujours existé, d’un petit cœur percé d’une flèche avec une légende du genre "À Lulu pour la vie", ou comme dans la chanson d’Edith Piaf "Pas vu, pas pris". Non, ce sont souvent des mutilations indélébiles qui couvrent de grandes parties du corps. Ce corps que la religion chrétienne nous a appris à respecter, au point que Dieu lui-même se soit incarné, est aujourd’hui moins considéré qu’un vieux mur que l’on tague impunément et irrémédiablement. L’auteur de ces lignes a longtemps travaillé sur les hauts-plateaux de l’ancienne Indochine parmi les populations montagnardes. Il a connu des personnes âgées qui portaient encore les traces de certaines mutilations comme le percement et l’écartèlement des lobes des oreilles, lesquels étaient tellement déformés qu’ils arrivaient à toucher les épaules. Eh bien, cette pratique épouvantable, totalement abandonnée là-bas grâce à notre apport civilisationnel, ressurgit à l’autre bout de la planète, chez nous. On voit de plus en plus de gens dont les lobes des oreilles sont déformés par des "piercings" dont le diamètre peut déjà atteindre un à deux centimètres. À quand les femmes-girafes dans nos banlieues ? On peut légitimement s’en inquiéter.
 
Cette coutume invasive des mutilations corporelles est extrêmement grave parce qu’elle témoigne d’une régression civilisationnelle sans précédent. Elle trouve un terrain favorable à son expansion dans une population acculturée et encouragée dans toutes ces dérives par un pouvoir politique libéral-libertaire au faîte de sa puissance. Il ne s’agit évidemment pas de placer sur le même plan les mutilations corporelles et les attentats meurtriers. Il y a entre les deux phénomènes une différence de degré, comme il y en a une entre une incivilité et un crime. Mais les deux sont des manifestations d’une barbarie qui gagne du terrain chez nous chaque jour. Reste à savoir maintenant qui relèvera le gant de la civilisation occidentale chrétienne qu’une bourgeoisie capitularde vient honteusement de laisser tomber. Qui aura le courage de sortir des petits cercles d’initiés pour porter la bonne parole aux plus déshérités de nos compatriotes, et au-delà ? À moins qu’avant un nouveau temps des cathédrales il faille passer par un temps des monastères-forteresses qui sauveront ce qui peut être sauvé.
Publié dans A tout un chacun
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Etre imam en France
 
En France, le Conseil Français du Culte musulman (CFCM) est considéré comme l’instance officielle par l’Etat, même si sa représentativité est contestée par une partie non négligeable des musulmans, si bien que, dans la pratique, elle ne peut ni parler en leur nom à tous ni les engager tous.
Le chiisme est extrêmement minoritaire en France. Il existe une Association des Musulmans chiites de France, mais elle n’est pas intégrée au Conseil Français du Culte musulman (CFCM), institution qui ne concerne donc que l’islam sunnite.

L'impossible unité
Les imams qui officient en France ne relèvent pas d’un statut unifié. Certains exercent cette fonction dans le cadre d’une responsabilité plus large. Tel est le cas des recteurs de mosquées dans les grandes villes ainsi que des aumôniers dans les prisons, l’armée et les hôpitaux, cette dernière fonction n’étant cependant pas coutumière en islam. D’autres conduisent la prière en plus de leur travail habituel ou parce qu’ils sont sans emploi, et enfin de manière occasionnelle.
Par ailleurs, l’absence de hiérarchie favorise l’éparpillement idéologique. Ainsi, l’Union des Organisations islamiques de France (UOIF, devenue Musulmans de France en avril 2017), s’inspire des Frères musulmans ; Foi et Pratique représente le Tablighi Jamaat (Association pour la prédication), mouvement prosélyte et littéraliste qui a beaucoup œuvré à la réislamisation des immigrés ; le salafisme se fonde sur le wahabisme, l’idéologie officielle de l’Arabie-Séoudite. Ces instances recrutent leurs propres imams et gèrent des dizaines de mosquées.
En outre, certaines mosquées et leurs imams dépendent de structures liées à leurs pays d’origine qui en assurent le financement : la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris est "algérienne" ; le Rassemblement des Musulmans de France est "marocain" ; la Turquie dispose de deux Confédérations, Milli Görüs et le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France.
Cette absence d’autonomie financière entretient la persistance d’une "gestion consulaire de l’islam" héritée de l’époque coloniale, constate Didier Leschi, ancien responsable du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, auteur d’un livre récent et très lucide, Misère (s) de l’islam de France (éd. du Cerf, 2017, p. 141).
Il faut enfin compter avec les imams étrangers détachés par l’Algérie, le Maroc et la Turquie, qui séjournent en France pour une durée limitée, notamment durant le Ramadan. Ils seraient environ 300. La plupart d’entre eux ne parlant pas français prêchent dans leur propre langue, ce qui est aussi le cas d’imams résidents permanents. "Une grande partie des 2 500 imams de France ne sont pas francophones, ou pas suffisamment pour prêcher en français", reconnaît Tarik Abou Nour, imam en Ile-de-France (cité par La Croix, 21 avril 2017). En fait, moins d’un tiers seulement des imams ont la nationalité française.
Leschi déplore également la défaillance des imams "qui donnent le sentiment de vivre de l’islam plutôt que pour l’islam", fuyant la réflexion doctrinale, se dérobant face à la violence, incapables de promouvoir un "islam social" et se réfugiant dans la victimisation ou le prétexte de "l’islamophobie" (op. cit., p. 73).
 
Quelle formation ?
Leschi écrit : Nous le savons, à de rares exceptions près, les imams ont une formation qui globalement laisse à désirer" (op. cit., p. 127).
Il existe pourtant en France des établissements de formation privés. Le plus connu, l’Institut Européen des Sciences humaines, a été fondé en 1992 par l’UOIF. Installé à Saint-Léger de Fougeret, près de Château-Chinon (Nièvre), il est doté d’un internat, accueille toutes sortes d’étudiants, y compris des filles, et donc pas seulement de futurs imams. Il ne délivre d’ailleurs pas de diplômes d’habilitation pour cette fonction. Et tout se déroule dans un cadre strictement islamique (prières, port du voile pour les étudiantes). Les cours comprennent l’étude des textes fondateurs de l’islam, les écrits d’auteurs ayant inspiré les théories de l’islamisme mais pas ceux des auteurs militant pour la modernisation de la pensée. En 2005, l’Institut a ouvert à Saint-Denis, près de Paris, un second établissement portant le même nom.
En 1992, s’ouvrait aussi une Université islamique de France (en 1993, elle prit le nom d’Institut d’Etudes islamiques de Paris) fondée par Didier Ali Bourg, un Français devenu musulman. Mais celle-ci est fréquentée de manière irrégulière par des étudiants désirant seulement acquérir des connaissances de base sur leur religion.
Ces trois instituts se sont fixé pour objectif l’arabisation et la réislamisation de la jeunesse musulmane de France. Leur financement provient essentiellement des pétro-monarchies du golfe Persique. Auteur d’une étude approfondie sur le sujet, le chercheur Franck Frégosi note que ces deux instituts, "dans l’ensemble, ne font pas une place suffisante à des enseignements, à des disciplines non islamiques ou à des données relatives à la société environnantes " ("Les filières nationales de formation des imams en France", in F. Frégosi, La formation des cadres religieux musulmans en France, L’Harmattan, 1998, p. 101-139).
Il faut également tenir compte des formations non déclarées dispensées par des mosquées salafistes, lesquelles seraient au nombre de 148 (Le Figaro, 3 février 2016).
Enfin, une partie des imams officiant en France sont formés à l’étranger, par exemple à l’Université d’El-Azhar, au Caire, où, malgré l’ouverture affichée par son chef, A. El-Tayyeb, l’enseignement ne favorise pas l’innovation ; dans des instituts d’Arabie-Séoudite, où l’enseignement repose sur le wahabisme ; à l’Institut Mohammed VI de Rabat (Maroc).

Vers des imams à la française ?
Didier Leschi souhaite "qu’apparaisse enfin en France une formation théologique de qualité plutôt que l’on continue à passer des accords diplomatiques pour s’en remettre à des institutions de l’étranger et omettre du même coup que, en la matière, le lieu est presque aussi important que le contenu. Comment ne pas saisir que le questionnement théologique est aussi tributaire de son inscription territoriale ? Qu’on ne se pose pas les mêmes questions quand on est formé à Rabat, Ankara ou Alger qu’à Paris ? […] Il s’agit tout autant que les imams soient instruits du culte qu’ils vont professer qu’imprégnés de la culture au sein de laquelle ils vont officier […]. Il y a urgence à mettre en place un centre de savoir musulman en France qui puisse être en relation aux savoirs universitaires et bénéficier d’eux et qui aurait vocation à délivrer à la fois des formations en sciences islamiques mais aussi en sciences humaines et sociales" (op. cit., p. 129-130). Sans cela, l’incertitude demeurera de savoir "quel est le missel de l’islam de France" (p. 147).
 
          La charte de l'imam
Selon le CFCM, la Charte de l’imam, promulguée en mars 2017 (cf. supra), "traduit la volonté des imams de France de proclamer avec solennité les principes et les valeurs qui les animent". Parmi les douze principes composant le texte, outre l’aptitude au dialogue interreligieux (art. 6) et l’amour de la patrie (art. 8), on trouve "l’attachement profond aux valeurs universelles qui fondent notre république ainsi que l’attachement au principe de laïcité garant de la liberté de conscience et du respect de la diversité des convictions et des pratiques religieuses" (art. 4), et l’impossibilité d’invoquer Dieu "pour justifier la haine et semer la terreur" (art. 7).
Il reste que plusieurs de ces principes sont contredits par l’enseignement du Coran et de la Sunna, lesquels ne peuvent être supprimés à cause de leur caution "divine" et "prophétique".

          L'islam du juste milieu
L’article 2 mérite une mise au point. Il stipule : "L’imam veille à porter et à prêcher un islam ouvert et tolérant, un islam du juste milieu". L’expression "islam du juste milieu" revient souvent dans le discours des responsables musulmans. Au Maroc, elle fait même partie du vocabulaire officiel. Cette formule est empruntée au Coran où Allah dit aux musulmans :  
"Aussi avons-nous fait de vous une Communauté de juste milieu"  (2, 143, traduction du cheikh Hamza Boubakeur, ancien recteur de la Mosquée de Paris). D’autres traducteurs écrivent : "une Communauté éloignéedes extrêmes" (Denise Masson et Régis Blachère) ou : "une Communauté de justes"(éd. El-Bouraq, Beyrouth).
A première vue, il s’agit là d’une invitation à la modération. Mais il convient de noter que ce verset se situe dans le contexte d’une polémique religieuse avec les juifs et les chrétiens, accusés d’exagérations dans leurs croyances. Ce qui justifie la position de Haoues Seniguer, professeur à Sciences-Po Lyon, critiquant son emploi dans la Charte de l’imam : "C’est une expression un peu fourre-tout, dont on ne sait quelles réalités elle recouvre, et dont tout le monde se réclame, même les milieux radicaux". Pour lui, ce document "est avant tout un signal envoyé à l’Etat et aux non-musulmans" (La Croix, 31 mars 2017).
Quoi qu’il en soit, plusieurs fédérations ont refusé d’adhérer à cette Charte : la Grande Mosquée de Paris, l’UOIF, Milli Görüs, le Comité de Coordination des Musulmans turcs de France, ainsi que l’association Foi et Pratique.
 
Le Conseil théologique
Réagissant à ces oppositions, Anouar Kbibech, président du CFCM, a reconnu les insuffisances de la situation actuelle concernant l’aptitude des imams à exercer leurs fonctions en France :
"Nous souhaitons être en mesure de vérifier leur formation théologique, mais aussi leur formation civile et civique, et ceci fait encore débat entre nous" (La Croix, 31 mars 2017).
Tel était l’un des objectifs du "Conseil théologique" dont il avait suscité la création sous le parrainage du CFCM, en mai 2016.
"Il est souhaitable d’élaborer une position collégiale et commune sur le plan théologique entre les différentes composantes de l’islam en France", indiquait le communiqué annonçant cette création (Le Figaro, 13 mai 2016).
Sa mission est "d’engager la réflexion et l’effort intellectuel sur la contextualisation de la pratique religieuse en France" et de préparer "un contre-discours basé sur un argumentaire théologique solide, en réponse aux discours véhiculés par certains et qui circulent sur les réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes". Ce "Conseil théologique", tout en disant vouloir respecter la diversité de l’islam de France, envisageait aussi l’instauration d’une "certification des imams" afin de remédier au fléau des imams auto-proclamés et de rassurer les pouvoirs publics.
Mais cette initiative a été rejetée par l’un des présidents d’honneur du CFCM, Mohammed Moussaoui, fondateur de l’Union des Mosquées de France, d’obédience marocaine. Cette dernière gèrera l’antenne de l’Institut Mohamed VI (Rabat) dont l’ouverture est annoncée pour 2018.
 
Quelle solution ?
Voici les conseils d’un juriste libanais sunnite, Mohamed Nokkari, qui enseigne à Beyrouth et à Strasbourg :
"Il est urgent de fermer tous les instituts salafistes présents en France ainsi que les mosquées abritant leurs partisans. Nous devons faire pression sur les pays qui abritent ces universités et interdire aux Européens de s’y rendre. D’un côté nous combattons le terrorisme mais de l’autre les jeunes sont influencés par leurs enseignements. Que seuls les imams diplômés de certaines universités soient autorisés à prêcher dans les mosquées de France ! L’Etat français doit dissoudre les organismes musulmans de France et les rassembler en un seul et unique organe religieux et nommer à sa tête quelqu’un de reconnu. Le Concordat qui a cours encore en Alsace et en Lorraine doit être étendu à l’ensemble du territoire. L’Etat doit intervenir et imposer ses structures car l’islam de France est trop divisé et ne peut plus s’organiser. Les musulmans de France peuvent accepter cela car c’est dans la mentalité musulmane que l’Etat puisse intervenir dans la sphère religieuse. Cela sera possible si l’Etat nomme quelqu’un de très ouvert et ayant fait de solides études religieuses. Cela a déjà été le cas au Liban à l’époque du mandat français » (Site Aleteia, 20 novembre 2015).
Un consistoire islamique pourrait répondre à ces exigences. Il devrait être dirigé par une personnalité musulmane de confiance, capable d’imposer l’adhésion de tous les cadres religieux aux principes communs fondateurs de la civilisation européenne ainsi que l’obligation de prêcher en français. Ce faisant, l’Etat s’autoriserait certes à contrôler le contenu d’enseignements doctrinaux, ce qui n’est pas conforme à la laïcité. Mais, à défaut, le problème des imams demeurera insoluble.
Seule une réelle volonté politique pourrait entreprendre ce chantier.
associationclarifier.fr, La Petite Feuille Verte n° 50
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