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OTAN : vers un nouveau pacte de sécurité ?

CHRONIQUE - Alors qu'aujourd'hui la plupart des traités sont caducs, la France serait bien avisée de proposer à ses partenaires de l'Otan le principe d'une nouvelle grande Conférence sur la sécurité en Europe.
 
Dans les relations internationales, il y a parfois des moments rares, qu'il faut savoir saisir.
Cet enchaînement particulier de la mi-juillet 2018 en est un. Les 11 et 12 juillet à Bruxelles se tiendra un sommet de l'Otan. Le 16 juillet un autre sommet, lui aussi en grande partie consacré à la sécurité en Europe, se tiendra à Helsinki entre les États-Unis et la Russie. Pourquoi ne pas préparer pendant le premier sommet un plan qui serait proposé lors du second ?
 
Le scénario attendu du sommet de l'Otan est connu : son secrétaire général va dresser un tableau alarmiste des menaces potentielles en provenance de l'Ours russe ; le président américain va exprimer sa lassitude de payer pour la défense de ses riches alliés européens ; et ces derniers vont promettre de faire davantage d'efforts budgétaires en faveur de leurs forces armées. Le "si vis pacem, para bellum" ayant fait ses preuves dans l'Histoire, cette approche classique n'est pas sans justification.
Mais la France pourrait utiliser sa position particulière dans l'Alliance atlantique, marquée par sa tradition d'indépendance, pour faire acte d'inventivité à ce sommet de l'Otan. Elle pourrait faire valoir à ses alliés que la sécurité ne se recherche pas que dans l'armement, qu'elle se recherche aussi dans les traités. Lors de la crise des missiles de Cuba (1962), le monde n'était pas passé loin de l'apocalypse atomique. S'ouvrit alors une seconde phase de la guerre froide, où les grandes puissances nucléaires mirent en place des arrangements (comme le téléphone rouge entre Moscou et Washington) et construisirent des traités, afin d'éviter les possibilités de dérapage, afin de réduire l'intensité de la course aux armements, afin de garantir la sécurité du continent européen. La plupart de ces traités sont aujourd'hui caducs. La France serait donc bien avisée de proposer à ses partenaires de l'Otan le principe d'une nouvelle grande Conférence sur la sécurité en Europe, qui aborderait tous les sujets qui fâchent : missiles nucléaires à portée intermédiaire théoriquement bannis (mais les Russes ont déployé dans l'enclave de Kaliningrad des missiles Iskander) ; "boucliers" antimissiles de l'Otan en Pologne (dont les rampes de lancement peuvent aussi servir pour des missiles à portée intermédiaire) ; déséquilibre des forces conventionnelles entre les différents pays ; manœuvres militaires ; cyberguerre, etc.
 
Le traité de Paris de réduction des forces conventionnelles de novembre 1990 a été suspendu, d'abord par la Russie, ensuite par les pays membres de l'Otan. Il n'est plus pertinent, car conçu bien avant l'élargissement de l'Otan aux anciens pays du Pacte de Varsovie, puis aux pays Baltes. Il a besoin d'être refait de fond en comble.
Le traité ABM de Moscou de 1972 limita à deux, puis à un, le nombre de sites de missiles antimissiles autorisé pour chacune des deux superpuissances. Il a été abandonné par George W. Bush au début de l'année 2002. Il mériterait d'être réactivé.
La cyberguerre est un nouveau type de conflit, très à la mode. C'est vraiment la "continuation de la politique par d'autres moyens" chère à Clausewitz, car, sans vacarme, elle permet d'avertir, d'intimider, de désorganiser, un adversaire qu'on a secrètement décidé de faire plier. Les Russes l'ont pratiqué contre les États baltes ou, plus récemment, contre l'Ukraine. À commencer par la Russie, les États parties à cette nouvelle Conférence pourraient adopter un code de conduite où ils renonceraient à s'attaquer les uns les autres sur les réseaux informatiques.
 
N'est-il pas absurde de tenir une telle Conférence de sécurité en Europe alors que la crise ukrainienne de 2014 n'est toujours pas résolue ? L'hostilité Kiev-Moscou ne se résorbera pas du jour au lendemain car le sang a coulé au Donbass et l'armée ukrainienne y a été humiliée à deux reprises. Mais il faut à tout prix éviter que cette crise en catalyse d'autres. La persistance de la guerre au Donbass milite justement pour l'utilité de cette Conférence. L'absurde est qu'une forme de guerre froide soit revenue à l'est de l'Europe, alors que l'intérêt des Occidentaux, face à la montée en puissance de la Chine, est qu'ils parviennent à ramener la Russie de leur côté.
Trump est affaibli car son secrétaire d'État s'est fait ridiculiser par la Corée du Nord. C'est donc le moment pour les Européens de lui tendre la main et de l'aider à obtenir un succès diplomatique. L'Otan doit montrer son unité, afin que Trump arrive en position de force face à Poutine. Mais une fois renforcé, le président américain doit aussi proposer une ouverture à son homologue russe. Face à une Russie qui a besoin de réduire son budget militaire, quoi de mieux que la perspective d'un nouveau traité de sécurité ? Les dirigeantes de Grande-Bretagne et d'Allemagne sont trop affaiblies chez elles pour prendre une telle initiative. À Macron donc de jouer !

Paru dans Le Figaro, 10 juillet 2018
Publié dans De par le monde
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La droite peut sortir de sa crise existentielle
 
La baisse des dépenses publiques est certes un impératif, mais ne fait pas une doctrine politique. La droite doit oser réfléchir, viser plus haut et se montrer plus exigeante envers elle-même, argumente l'historien*.
 
La droite a-t-elle surmonté la déroute des primaires ? Entendons par là non la procédure - on peut espérer que la leçon aura porté ses fruits -, mais le désastre de la pensée dont elle a fait étalage.
Si aucun candidat ne s'est imposé naturellement à la tête de l'opposition, c'était faute de toute vision ambitieuse, porteuse d'une réelle identité politique : pénible héritage de l'UMP, créée en 2002 par Jacques Chirac pour sceller l'ancrage centro-euro-libéral de la droite. Plus tard, le Front national s'emparait sans difficulté des oripeaux de ce qu'on appelait naguère l'État, la nation, le territoire… La droite, elle, n'avait plus en bouche que "les territoires" - cédant ainsi à cette manie de mettre au pluriel tout ce qui fait notre essence -, une incantation européenne de plus en plus décalée et un discours obsessionnel contre l'État et les fonctionnaires. "Cinq cent mille fonctionnaires de moins", tel devint le maître mot, martelé avec une étrange obstination au cœur de l'état d'urgence. Et voici, pour finir, qu'elle vient de se faire voler la belle idée du rassemblement qui avait porté les grands élans de conquête du gaullisme.
Le rassemblement qui n'est pas, comme certains semblent le croire, une addition de sensibilités ou un conglomérat de petites féodalités sans pensée et sans ressort, mais une capacité d'entraîner vers un objectif clair, cohérent et mobilisateur.
 
La droite plus désemparée que jamais
Au lendemain de l'élection d'Emmanuel Macron, on a cru à un nettoyage par le vide. La défection d'une partie des dirigeants LR, attirés par des orientations qui leur semblaient conformes aux canons de l'école chiraquo-juppéenne, avait pourtant laissé la droite dans un isolement providentiel. Providentiel car la solution paraissait simple : reprendre possession du patrimoine idéologique qu'on avait laissé piller au fil des ans, reconstruire une identité politique, restaurer une vision et une ambition de grande ampleur pour le pays. Les choses se sont compliquées dans la mesure où le nouveau chef de l'État n'a pas seulement repris le composé chimique dont l'UMP était porteuse, il a eu aussi l'habileté, ou l'instinct, de l'habiller d'une posture gaullienne offensive et d'une revitalisation affichée de la fonction présidentielle.
Du coup, malgré les efforts accomplis pour redonner couleurs et convictions au parti LR, la droite se trouve plus désemparée que jamais, et la moindre nouvelle défection qui surgit crée l'émoi - même si l'on peut gager que l'évolution des sondages viendra temporairement refroidir quelques ardeurs. Un refrain revient souvent, à propos du pouvoir : "Il fait la politique que nous n'avons pas eu le courage de conduire." Toute embardée vers des questions pourtant fort lourdes - la sécurité, le terrorisme, la pression migratoire - est aussitôt dénoncée comme une danse de séduction en direction de l'extrême droite. Les seuls reproches adressés au gouvernement semblent désormais la pression fiscale et qu' "ils" ne vont pas assez loin dans la mise en œuvre de réformes "libérales".
 
Dépasser les querelles de chiffres et adopter une vision du monde
Il n'existe donc pas, aujourd'hui, d'opposition vraiment organisée. Imputer cette situation à la disparition présumée du clivage droite-gauche est une grave erreur de diagnostic et ne fait que repousser les électeurs de conviction vers l'abstention ou vers les extrêmes, dans un contexte de cohésion sociale gravement menacée et de tensions communautaristes aiguës.
En 2018, le désarroi de la droite de filiation gaulliste repose clairement sur l'ignorance persistante des fondamentaux de notre régime - qui fête, cette année, ses 60 ans : la question de l'efficacité et de la cohérence des institutions, le devenir réel de la décentralisation - dont le moins qu'on puisse dire est qu'il pose question -, les exigences du régalien. N'y aurait-il donc rien à dire d'un peu construit, dans un pays plongé depuis des années dans des difficultés si grandes que les limites mêmes du régalien classiquement entendu sont dépassées par les impératifs du salut public ? Le maintien de la cohésion sociale, territoriale, culturelle même, exige une action volontaire de l'État dans la situation présente : qui ne le voit ?
Mais non : sur l'État et sur le social, comme sur le reste, la droite se laisse imposer et le terrain, et les armes. Elle achète sans barguigner, sans une once de discernement ou d'examen approfondi, les attaques sans nuances portées contre les services publics, le dénigrement systématique des agents de l'Etat dans leur ensemble (qui exercent des métiers bien réels, tels les policiers, les militaires, bien sûr jamais contestés en tant que tels, mais aussi les magistrats, ou même les professeurs dont on oublie qu'ils sont directement placés au bord du gouffre) qui seraient responsables à eux seuls de tous les déficits, de tout le déséquilibre de nos retraites présentes et à venir.
Nul ne semble en outre penser que face à la mondialisation et aux nouvelles formes de révolution industrielle qui s'accomplissent, il serait peut-être temps de réfléchir aux conditions d'un nouveau pacte social, d'un nouveau statut du travailleur, certes plus exigeant, mais aussi plus moderne. On sait depuis toujours qu'un capitalisme déshumanisé conduit inéluctablement les sociétés développées à leur perte.
 
L'opposition ne doit pas limiter sa pensée tout entière à la baisse des dépenses publiques. Si celle-ci est un impératif, elle n'est pas un objectif en soi. Elle ne pourra être qu'étalée dans le temps, car elle exige des réformes considérables et réellement courageuses, mises en œuvre par étapes selon une ligne strictement dessinée : réforme profonde de la décentralisation, dont le fameux millefeuille institutionnel est resté intact - la baisse très forte des dotations étrangle parfois sans discernement les collectivités de toute nature, alors que la superposition des structures et l'enchevêtrement des compétences restent sources des surcoûts les plus lourds ; baisse significative de la fiscalité du travail propre à relancer la consommation et l'activité ; réforme profonde de l'assurance chômage ; maîtrise résolue de l'immigration économique. Car sur le court terme, il faut bien faire face à la réalité démographique (la population française s'est accrue de sept millions en moins de vingt ans) et à des besoins écrasants dans le domaine social et éducatif. On ne peut sacrifier l'État dans sa substance, ni la cohésion de notre société aux flux exponentiels de dépenses territoriales et sociales que les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n'ont pas eu le courage d'affronter ni de maîtriser.
 
Emporter l'adhésion du peuple
Pour l'heure, dans un pays où l'unité nationale est indissociable de l'État, attaquer celui-ci dans sa substance, soutenir qu'il est en lui-même la source du mal, c'est mettre en péril le cœur même de notre aventure démocratique. Le régime actuel veut mettre fin à la société des "statuts", jugée coupable de tout, mais au fond ne dit rien de celle qu'il veut faire émerger, la fameuse "start-up nation".
Dès lors, l'opposition de droite, en revenant à l'essentiel - l'unité du pays - a peut-être mieux à faire que d'émettre, ici, un silence approbateur ou, là, des grognements sur des enjeux de second ordre. Il lui faut reconstruire une vision d'ensemble ambitieuse, courageuse et réaliste, inscrite dans la durée, où chacun des fondamentaux qui ont fait la vigueur de la Ve République aura sa place : l'État - oui, l'État -, comme garant de l'intérêt général et de la cohésion sociale et territoriale ; l'affirmation de la France en Europe, fondée non sur une vision bavarde et éthérée, mais sur les réalités - des réalités si fortes d'ailleurs qu'elles sont en train de détruire sous nos yeux l'unité du continent, notamment sur la question décisive des flux migratoires ; les systèmes sociaux, qui sont à rebâtir avec énergie, mais où les exigences gestionnaires doivent être subordonnées à une nouvelle définition du travail et de la protection des travailleurs.
 
En clair, reconstruire un système qui emporte l'adhésion d'un peuple, qui ouvre un avenir pour la France et qui permette ainsi, s'il en est temps encore, d'intégrer des communautés qui, jusqu'ici, n'auront vu en nous que les témoins honteux de notre propre histoire et de notre propre culture. Si la Ve République a fait preuve d'une telle longévité, ce n'est pas seulement par la qualité de ses institutions. C'est aussi parce qu'elle porte une vision de la société et du destin commun.
En somme, il faut cesser d'être "des hommes à demi-mot, qui ne prennent jamais la vie à plein, parce qu'ils ne sont ni assez forts ni assez vrais" - belle phrase de Renan que de Gaulle avait copiée un jour dans ses carnets. Le même Renan écrivait, dans "La Réforme intellectuelle et morale" (1871), que privée de son principe d'unité, la France s'en retournerait prestement vers un système féodal remis au goût du jour : "une société d'actionnaires". Il ajoutait : "cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes ; mais les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation".
Si tel est le destin qui nous est promis, il serait temps de s'en émouvoir. Et pas à demi-mot.

Paru dans Le Figaro, 9 juillet 2018
 
* Ancien élève de l'École normale supérieure, Arnaud Teyssier est l'auteur de plusieurs biographies - sur Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy, Lyautey - saluées par la critique. Son dernier ouvrage, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017, 350 p., 24 €) a fait événement.
Publié dans Du côté des élites
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Le favori d’ETHIC élu à la présidence du MEDEF !
 
Rappelons que le Mouvement ETHIC (Entreprises de Taille Humaine Indépendantes et de Croissance), qui n’était pas habilité à participer au vote, avait toutefois d’après un sondage auprès de ses membres plébiscité Geoffroy Roux de Bézieux à 74,7 %.
"L’image et l’efficacité du Medef dépendent fortement des gouvernements en place"
C’est l’idéologie du pouvoir qui a finalement déterminé l’attitude des derniers présidents du MEDEF depuis deux décennies ; MEDEF de combat pour lutter contre les 35 heures et les avanies économiques créées, MEDEF participatif lorsque l’on veut bien le consulter sur les mesures à mettre en place et que l’on accepte un droit à l’expérimentation...
Geoffroy Roux de Bézieux saura faire œuvre de pédagogie pour faire cesser l’archaïsme d’une fausse lutte des classes transposée à l’entreprise. Pédagogie de la création d’entreprise puisqu’il a fait ses preuves en la matière. Il donne un nouveau souffle d’indépendance au MEDEF. Il a une conviction ancrée de la place de l’Etat et de ses missions régaliennes comptant sur l’entreprise comme pilier de l’avenir économique mondial.
Geoffroy Roux de Bézieux est une personnalité bouillonnante dans "l’esprit Macron". Le défi est lancé : le Président de la République et le Président du MEDEF permettront-ils que souffle sur la France un vent national d’entrepreunalisme ? Malgré un "paritarisme au bout du rouleau !"
Mais Geoffroy Roux de Bézieux croit fermement dans le paritarisme…

ETHIC, Communiqué de presse, 3 juillet 2018
Publié dans En France
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La politique migratoire et la démocratie
 
FIGAROVOX/CHRONIQUE - La chancelière allemande Angela Merkel a pris seule la décision d'ouvrir grand ses frontières. N'aurait-il pas fallu consulter le peuple allemand avant de transformer l'Allemagne en société multiculturelle ?
 
La fracture qui s'accroît actuellement en Allemagne entre les chrétiens-démocrates et les chrétiens-sociaux de Bavière (partis de centre droit continûment alliés depuis la création de la République fédérale) pose la question de la décision des politiques migratoires dans les démocraties occidentales. La CSU (Union chrétienne-sociale) reproche à la chancelière chrétienne-démocrate d'avoir pris seule une décision stratégique, aux conséquences immenses pour l'Allemagne, et accessoirement pour l'Europe. Sous le coup d'une juste émotion, Angela Merkel a déclaré publiquement en 2015 que l'Allemagne offrait chez elle 800 000 places de réfugiés et décidé de mettre les lois allemandes de côté, afin d'ouvrir grand ses frontières. Elle a ainsi mis en branle des millions de miséreux du Moyen-Orient, d'Asie centrale et d'Afrique, pour qui un État de droit riche, tempéré, stable, bien organisé, sans violence, offrant logement, nourriture, instruction et soins gratuits aux familles, incarnait un extraordinaire eldorado.
C'est une décision que la chancelière a prise seule, sans consulter ni ses ministres, ni ses parlementaires, ni ses partenaires de l'Union européenne. Elle n'a pas non plus sollicité ses hauts fonctionnaires, ses universitaires, ses chercheurs - politologues, géopoliticiens, anthropologues, sociologues, spécialistes des religions. Elle ne leur a pas demandé de lui dessiner les conséquences prévisibles de son tournant stratégique, qu'elles fussent politiques, sociales ou internationales. Il est vrai qu'elle croulait sous les fleurs des médias, qui virent en elle la vestale de l'honneur européen. Le Quatrième Pouvoir, à qui il arrive parfois d'avoir la mémoire courte, avait oublié que Mme Merkel avait expliqué, quelques mois auparavant, que le multiculturalisme, cela ne fonctionnait pas en Europe.
De nombreux commentateurs voulurent ajouter des considérations économiques à leurs jugements moraux : l'Allemagne, si faible démographiquement, avait un besoin vital de nouveaux bras pour son industrie. Tout cela est peut-être vrai. Mais n'aurait-il pas fallu consulter le peuple allemand avant de transformer l'Allemagne en société multiculturelle ? La démocratie ne consiste-t-elle pas à interroger les populations sur les choses les plus importantes ? La démocratie ne sert-elle pas à ce que les peuples puissent décider librement de leurs destins ?
 
En France, la décision d'État la plus importante du dernier demi-siècle porte aussi sur la question migratoire. C'est le regroupement familial. Il a changé le visage de la société française. Il est fascinant qu'une décision aussi cruciale ait été prise sans le moindre débat démocratique préalable. Il s'agit d'un décret simple d'avril 1976, signé par Jacques Chirac et contresigné par Paul Dijoud. Cette mesure a provoqué immédiatement un afflux très important de jeunes personnes en provenance de nos anciennes colonies d'Afrique du Nord, à la mesure de la déception qu'avaient suscité quinze ans de piètre gestion et de confiscation du pouvoir par les vaillants héros des indépendances. Ce décret Chirac voit son application suspendue pour trois ans par le premier ministre suivant, mais le Conseil d'État (institution non élue) annule cette prudente décision de Raymond Barre, expliquant que le regroupement familial faisait dorénavant partie des "principes généraux du droit français".
En 1977, une aide au retour est instaurée par le secrétaire d'État Stoléru, versée aux immigrés acceptant de rentrer dans leur pays d'origine. En 1980, une loi Bonnet accroît les possibilités d'expulsion et de refoulement des étrangers (un étranger commettant un crime ou un délit est expulsable immédiatement). Mais, à l'été 1981, sans l'avoir explicitement annoncé dans son "programme commun de la gauche", le nouveau gouvernement d'alternance change à 180 degrés de politique : il régularise 130 000 étrangers en situation irrégulière, facilite le regroupement familial, supprime la loi Bonnet et l'aide au retour.
Consultés par référendum par le général de Gaulle - qui ne voulait pas d'un Colombey-les-deux-Mosquées -, les Français ont accepté, en 1962, de se séparer de leurs départements d'Algérie, où une insurrection arabe brandissant le drapeau de l'islam avait surgi huit ans auparavant. Cinquante-six ans plus tard, ils voient les titres inquiets de leurs journaux : "450 islamistes vont être libérés de prison !" Ils s'aperçoivent alors qu'on leur a imposé en France une société multiculturelle, sans qu'ils l'aient réellement choisie.
La situation est comparable en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Hollande, en Belgique, etc. On peut fort bien soutenir que le brassage culturel enrichit les sociétés modernes. Mais, dans une démocratie qui fonctionne, le minimum est que la population soit consultée sur l'ampleur du multiculturalisme qu'elle aura ensuite à gérer.

Paru dans Le Figaro, 2 juillet 2018
Publié dans A tout un chacun
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Accord sur les migrants : l'Italie et l'Autriche, nouveaux chefs de file de l'Europe ?
 
FIGAROVOX/ENTRETIEN - Pour Jean-Thomas Lesueur (Délégué général de l'Institut Thomas More), les leaders des pays d'Europe centrale et d'Italie sont désormais les hérauts d'une opinion européenne de plus en plus favorable à un durcissement de la politique migratoire. C'est cette voix qu'ils ont fait entendre au Conseil européen.
 
FIGAROVOX - Cette nuit, le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte semble être parvenu à imposer ses conditions lors des négociations sur les migrants. L'Italie est-elle en train de prendre un rôle de leader en Europe ?
Sur cette question, en effet. À la lecture du communiqué du Conseil européen, on trouve une inflexion, qu'on peut trouver trop lente bien sûr, dans le sens d'un durcissement de la réponse à la question migratoire. Dans le vocabulaire employé, on relève des euphémismes, des prudences, tout un champ lexical de pondération, mais il est notamment question du rôle des ONG, ce qui est nouveau. On assiste à une prise de conscience des peurs que suscite en Europe la question migratoire, et de la volonté de juguler les flux de la part des dirigeants européens. Et c'est assurément par l'Italie et l'Autriche que ces changements adviennent. On a beaucoup dit, hier soir, que le processus bloquait parce que l'Italie avait des revendications particulières qu'elle voulait voir prises en compte. Or c'est justement grâce au rôle de l'Italie que ce conseil a lieu et que la stratégie européenne de contrôle des flux commence à changer.

L'accord signé est-il significatif ? On voit que beaucoup de décisions reposent sur le volontariat des pays, notamment pour établir des postes de contrôle en dehors de l'Union européenne. Que va-t-il sortir de concret ?
Je pense que l'Italie va se sentir confortée dans sa stratégie de refus d'accueillir les navires de migrants. Concrètement, tout conduit à une décomplexion par rapport aux mesures de restriction de l'immigration et d'interdiction d'accès aux ports nationaux. Malte en profitera peut-être aussi pour durcir d'accueil des navires de migrants.
Quant aux décisions prises, elles reposent effectivement sur le volontariat. Lorsque l'on suit cela de près, rien de très neuf n'émerge de cet accord. Il s'agissait d'abord, pour les dirigeants européens, que ce sommet ne tourne pas au psychodrame : ça aurait pu bien mal finir ! Les partisans d'une politique migratoire ferme prennent la main, mais Bruxelles et pas mal d'États membres restent dans l'optique d'une politique européenne concertée. Toute la culture européenne est une culture de consensus et de compromis. Et cette recherche d'équilibre est fragile. Il n'y a plus que Macron, à la sortie du conseil, pour mettre en avant l'idée d'un "dialogue européen". Les autres chefs d'État ou de gouvernement ont plutôt insisté sur la nécessité de tarir les flux migratoires.
 
La position de la France est-elle hypocrite ?
Oui, c'est le triomphe du "en même temps". Cela dit, Emmanuel Macron n'invente rien : François Hollande faisait la même chose, à savoir accueillir beaucoup moins de migrants que prévu sans l'assumer publiquement. Sur le fond, Macron est soulagé de ne pas avoir à assumer l'accueil de nouveaux migrants auprès de sa population, et publiquement il se targue de respecter les droits de l'homme et de bousculer l'Europe sur cette question.

Pourquoi les récalcitrants, comme l'Autriche ou la Hongrie, ont-ils signé l'accord, si ce n'est pour sa flexibilité et le flou qui entoure les décisions prises ?
Le fond de l'accord est assez peu contraignant, voilà le fond de l'affaire. L'Italie va par exemple pouvoir continuer sa politique de fermeté migratoire avec ce qui apparaît comme une forme de blanc-seing de la part du conseil européen. Politiquement, c'est une vraie victoire pour elle. Les Autrichiens ou les Italiens se rendent d'ailleurs compte que leur position est exactement celle attendue par les populations d'Europe occidentale. Cela constitue une situation politique inédite : la convergence d'un message porté par les dirigeants d'Europe centrale et italiens et des attentes d'une large partie de l'opinion des pays de l'Ouest. Politiquement, les résultats sont encore difficiles à cerner. Il reste que, sociologiquement et culturellement, les pays d'Europe de l'Est ont une influence considérable et portent une parole influente dans toute l'Europe. Ce qu'Angela Merkel et Emmanuel Macron sont obligés de prendre en compte.
 
Comment va-t-on "trier" entre les migrants économiques et les réfugiés qui demandent l'asile ? Quels moyens seront mis en œuvre ?
Le "laboratoire" de cette mesure sera l'Italie. Il faudra installer de vrais moyens, des hommes, du matériel et des procédures, notamment à la frontière entre la Libye et le Niger. Et l'enjeu portera sur la durée des procédures, qui doit passer de plusieurs mois à seulement quelques semaines. Mais il va sans dire que les migrants n'iront pas s'arrêter volontairement à ces postes de tri… Un Sénégalais de vingt ans, par exemple, qui tente d'atteindre l'Europe ne fuit ni la guerre, ni aucune persécution, ni même la famine, il n'a donc pas de moyens légitimes d'obtenir l'asile : il ne s'y présentera pas de lui-même.
Il faut ainsi mettre les moyens pour obtenir une vraie politique migratoire européenne et renforcer le mécanisme de garde-frontières européens. Ce qui demanderait un coût de plusieurs milliards : l'Union européenne sera de toute façon amenée à dépenser beaucoup d'argent pour mettre au point cette politique réclamée par les peuples… Car raccompagner un clandestin à la frontière coûte cher.
 
Et que deviendront les migrants des navires de sauvetage en mer affrétés par les ONG ?
C'est la première fois que le sujet est évoqué dans les conclusions d'un Conseil européen. Je pense que, pour un pays comme l'Italie, cela ouvre la possibilité de mieux contrôler ses eaux, voire d'aller intervenir au plus près des ports libyens pour bloquer les passeurs ou les ONG en mettant ensuite ses partenaires devant le fait accompli. L'Italie aurait d'ailleurs l'aval des populations européennes en recourant à ce genre de démarche. Cet accord européen pourra créer un socle d'action pour que l'Italie monte d'un cran dans sa politique migratoire. Le climat européen et les mentalités changent énormément : nous sommes à un moment de rupture, notamment par rapport au renvoi des migrants. Il y a donc aussi un problème de droit qui doit être posé…

Paru sur Figarovox, 29 juin 2018
Publié dans Avec l'Europe
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Simone Veil : une impossible contagion...
 
La cérémonie du Panthéon pour Simone Veil et son époux Antoine aura lieu dans la matinée du 1er juillet et la veille la France aura rencontré l'Argentine en huitième de finale.
D'abord une ferveur nationale pour le ballon rond puis la consécration grandiose mêlée d'émotion populaire d'une grande dame de France.
Pour ceux nombreux qui regarderont à la télévision ces deux événements réunis par l'actualité mais incomparables, il y aura un télescopage entre l'admiration officielle et l'espérance sportive, entre la reconnaissance due à une personnalité exceptionnelle et l'impatience imprégnée d'inquiétude à l'égard d'une équipe de France jusque-là décevante.
Le passé en majesté. L'avenir ludique. La France dans tous ses états.

Pour Simone Veil un événement dérisoire mais rarissime m'a marqué lors du débat animé par Patrick Chêne sur LCI. Je me suis retrouvé en accord avec Christiane Taubira ! Elle a en effet, comme moi, dans une déclaration enregistrée, souligné que personne véritablement ne pourrait s'inspirer de Simone Veil et suivre ses traces.
Si elle avait parfois un mauvais caractère et était, selon son fils Jean, une "rebelle", ce ne sont pas ces caractéristiques qui la définissaient et suscitaient la forte adhésion des Français. Sa personnalité apparemment n'était pas de celles qui créent naturellement un consensus.
Elle ne sera pas contagieuse et personne ne pourra prétendre parasiter son aura parce que, si elle est devenue Simone Veil, c'est à cause de tragédies inouïes et singulières, d'un parcours aussi bien judiciaire que politique, d'actions emblématiques et d'une certaine manière d'exercer le pouvoir. Il me semble qu'elle n'a pas été un ministre comme les autres dans la mesure où, sachant faire preuve d'autorité, elle était étrangère au narcissisme viril et à la passion des apparences, attachée au fond bien plus qu'à la forme.

Ses combats, aussi bien dans le domaine judiciaire que pour l'interruption volontaire de grossesse et, plus tard, comme présidente respectée de l'Europe avaient un point commun : la défense de causes avec pour finalité l'humanité, l'unité et le rassemblement.
La cause des femmes aussi bien que la cause de l'Europe. Même ses adversaires les plus constants - cette femme de caractère en avait, heureusement, même si certains, dans les débats parlementaires ont parfois dépassé les bornes de la décence - lui ont toujours reconnu une vraie passion européenne d'autant plus exemplaire et sans doute durement conquise à partir d'un destin précoce qui l'avait confrontée avec sa mère et sa soeur à l'horreur nazie.
J'ai apprécié qu'à l'horizon de toutes ses initiatives, avec le volontarisme qui ne lui a jamais été dénié, se trouvaient exclusivement le souci de sauvegarder et l'obsession de rassembler, l'aspiration à l'unité et le rêve de la paix universelle. Ces exigences fondamentales, elle ne les formulait pas ni ne les traitait avec naïveté mais en pleine conscience de la dureté du chemin. Un chemin qu'elle avait décidé d'emprunter et pour lequel - c'est notable - aussi bien Valéry Giscard d'Estaing que Jacques Chirac lui ont constamment apporté un ferme soutien en dépit des divergences européennes qui l'ont opposée à ce dernier lors des élections européennes. Elle était tête de liste et j'avais l'insigne honneur d'être 55ème sur celle-ci - à l'abri donc de tout succès pour ce qui me concernait.

Même la cause des femmes était en définitive une cause d'humanité. Comme l'avait lumineusement expliqué son époux Antoine, la loi dont elle avait permis le vote n'était pas une loi en faveur de l'avortement. Mais une loi qui face à la multitude des avortements sauvages et aux dévastations qui en résultaient, visait à favoriser des avortements qui ne mettaient plus en péril la vie et la santé des femmes.
Personne ne pourra, après elle, devenir Simone Veil. Tant de malheurs, de douleurs et de chagrins, tant de courage et tant de force, tant d'oubli de soi pour la cause du monde et de l'Europe, un tel refus du ressentiment mais sans oublier l'Holocauste et le respect dû aux disparus, tant de conscience et tant de sagesse, un humanisme lucide, un pessimisme actif, un exemple.
 
Elle ne sera pas contagieuse parce que, pour être elle, il aurait fallu endurer l'atroce et s'en sortir, se souvenir mais ne pas sombrer dans la haine, agir mais pour servir, honorer le passé en se battant pour un avenir de réconciliation.
Les êtres exceptionnels dont la France est fière ont accompli. Mais l'essentiel n'est pas là : au-delà des actes qui peuvent être diversement appréciés, il y a ce qu'ils ont été et qui appellent une admiration détachée de la politique, d'une pureté absolue.
Le Panthéon va l'accueillir comme elle le mérite.

Paru sur philippebilger.com, 30 juin 2018
Publié dans A tout un chacun
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Commerce international : la poutre dans l’œil de Donald
 
"Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans le tien ?" Évangile de Luc, 6, 41
 
Le déficit commercial d’une nation peut avoir de nombreuses causes. Dans le cas des Etats-Unis, la politique économique amorcée par Ronald Reagan en est la raison principale. Avec le temps, cette politique se transforme en néolibéralisme aux effets dévastateurs. Les tarifs douaniers de Donald Trump n’élimineront pas le déficit commercial, ni ne feront revenir les emplois aux Etats-Unis. Plus grave, ils se révèleront contreproductifs tant pour les Américains que pour l’économie mondiale. Face à cette politique insolite, les marchés financiers s’interrogent, donnant des signaux contradictoires. Wall Street interrompt sa progression alors que le dollar s’apprécie.
 
Le retour à l’équilibre de la balance commerciale américaine exige une inversion de la politique actuelle – inversion qui ne peut se faire que dans le cadre d’un accord international car si la Chine est l’usine du monde, les Etats-Unis en sont le moteur – une réduction de leur déficit commercial entraînera nécessairement une réduction de leurs importations et une augmentation de leurs exportations. Les nations fortement exportatrices, comme la Chine et l’Allemagne, en subiront le contrecoup, et devront modifier leur politique économique en conséquence.  
 
Le déficit commercial des Etats-Unis a deux causes principales : un déficit budgétaire chronique et un taux d’épargne insuffisant. Le déficit budgétaire tient à un écart croissant entre des revenus stables et des dépenses en augmentation. Contrairement à une idée reçue, le budget de la défense n’est pas la raison principale du déficit budgétaire. Ce sont les dépenses sociales qui l’expliquent. Elles s’élèvent à 58,5% du budget en 2017 contre 15,4% pour la défense. Leur taux de croissance est quasi exponentiel (9 % par an). Comment se fait-il alors que 39 millions d’Américains soient dépourvus de protection sociale ? L’industrie pharmaceutique, connue à Wall Street sous le pseudonyme de ‘Big Pharma’, serait la grande bénéficiaire des programmes sociaux, selon certains analystes.
 
La seconde cause du déficit commercial est l’insuffisance d’épargne. Le taux d’épargne des Américains ne cesse de baisser. Il est passé de 13,3 % en 1971 à 3,4 % en 2017. C’est le résultat d’une paupérisation croissante de la population. En pourcentage du produit intérieur brut, le revenu moyen des salariés est tombé de 51.5 % en 1969 à 43 % en 2017. Les revenus les plus faibles sont les plus touchés. La part du revenu des personnes dont la rémunération est inférieure à la moyenne nationale s’élevait à 21 % en 1970. Elle est tombée à 12,5 % en 2014. Dans le même temps, la part des revenus les plus élevés doublent pratiquement, passant de 11,1 % à 20,2 %.
Pour maintenir leur train de vie, les ménages s’endettent chaque jour davantage. En janvier 2018, le niveau d’endettement des ménages excède celui de d’octobre 2008, considéré comme un sommet (13,2 milliards de dollars contre 12,7 milliards). Il est égal à 78.5 % du revenu disponible.
 
Pour sortir de la Grande Dépression, Franklin Roosevelt lança une politique de grands travaux, assortis de mesures sociales rééquilibrant la répartition des revenus. Lyndon Johnson lui emboita le pas avec son projet de Great Society, sensé éradiqué la pauvreté. Cette politique prit le nom de keynésianisme. Mais, Johnson commit une tragique erreur en intensifiant la guerre au Vietnam. Les Etats-Unis ne pouvaient s’offrir cette politique du beurre et des canons. Richard Nixon en prit acte en août 1971. Alors que les Accords de Bretton Woods lui enjoignaient de réduire le déficit budgétaire pour maintenir la parité du dollar avec l’or, il choisit de sacrifier la monnaie américaine pour éviter la récession et assurer sa réélection. Le keynésianisme fut rendu responsable de l’inflation qui en résultat. Dès lors, ses jours étaient comptés. Apparue alors l’économie de l’offre que Jean-Sébastien Say théorisa jadis. Promu par Paul Craig Roberts, secrétaire d’état au Trésor de Ronald Reagan, elle se traduisit par un déficit budgétaire accru et une politique monétaire restrictive. Le déficit était en partie dû à une réduction des tranches d’impôt les plus élevés qui par un effet de ‘ruissellement’, selon son promoteur Jack Kemp, devait se propager jusqu’aux classes défavorisées. Cette politique fut un succès en termes de croissance et d’emplois. Mais, elle accrut le déficit de la balance commerciale et ne fit rien pour les faibles revenus.
 
Les thèses défendues par Paul Craig Roberts, et les économistes Jack Kemp et John Williamson (père du Consensus de Washington), firent leur chemin, et se traduisirent dans le temps par la déréglementation de nombreux secteurs de l’économie. La réforme emblématique de cette nouvelle politique dite néolibérale, est la loi de modernisation des services financiers de 1999, plus connue sous le nom de Gramm-Leach-Bliley Act, du nom de ses parrains au Congrès. Elle remplace le Glass-Steagall Act de 1933 et ouvre la voie à une spéculation financière effrénée et frauduleuse qui conduira, avec l’aide de la politique monétaire laxiste du gouverneur de la Réserve fédérale, à la crise financière de 2008. Confrontés à cette crise qu’ils n’avaient pas anticipée et dont l’ampleur les surprit, les dirigeants politiques et le gouverneur de Réserve fédérale choisirent de secourir les grandes banques alors qu’il eut fallu congédier leurs dirigeants, déclarer un moratoire, et venir en aide aux débiteurs naïfs et aux épargnants floués.
Sous l’effet de cette crise, le déficit du budget battu un nouveau record en s’élevant à 1.412 milliards de dollars en 2009, soit 9,8 % du produit intérieur brut. La réduction du déficit de la balance commerciale de 762 milliards en 2006 à 384 milliards ne doit pas faire illusion. Elle est due à la récession qui suivit la crise. La récession passée, le déficit de la balance commerciale reparti à la hausse pour atteindre 552 milliards en 2017. Le néolibéralisme qui a remplacé le keynésianisme n’a pas donné les résultats escomptés par ses adeptes – loin s’en faut.
 
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la situation économique actuelle conduit inévitablement à une nouvelle crise dont l’intensité sera plus forte que celle de 2008. Les autorités, ayant dilapidé les munitions nécessaires pour y faire face dans une maîtrise imparfaite de la crise de 2008, seront démunies.
Dans cette affaire, les Américains n’ont cessé de reporter la responsabilité de leurs erreurs sur les autres. Donald Trump ne fait pas exception.

Envoyé par l'auteur, 2 juillet 2018
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Retraites : comment réformer la réversion ?
 
Le passage à un régime unique où les droits sont représentés par des points va évidemment remplacer par quelque chose de nouveau les différentes formules de réversion aujourd’hui en vigueur. En 2015, les "droits dérivés" se sont élevés à 36,1 Md€, soit 13,5 % des droits "directs", pourcentage qui a beaucoup diminué au fil des ans : il s’élevait à 22,6 % en 1990. Les bénéficiaires étaient au nombre de 4,4 millions en 2015, dont 89 % de femmes. Après avoir constaté que ce qui existe actuellement est loin d’être parfait, ce papier examine des remplacements possibles de la réversion dans deux scénarios : une réforme systémique complète, qui mettrait nos retraites par répartition juridiquement en accord avec la réalité économique ; et une réforme systémique partielle, unifiant le système et opérant le passage aux points tout en conservant le double rôle actuel des cotisations vieillesse, qui fait de nos retraites par répartition un système de Ponzi rendu obligatoire par les pouvoirs publics.
 
Des formules de réversion actuellement divergentes
A défaut de pouvoir passer ici en revue les dispositions spécifiques à chaque régime (il en existe plus de trois douzaines), examinons le cas des salariés du secteur privé et celui des fonctionnaires.
Supposons d’abord que le défunt ait été retraité du régime général et de l’ARRCO (plus l’AGIRC le cas échéant). La CNAV ne verse une pension de réversion au survivant que sous conditions de ressources : son montant diminue proportionnellement au dépassement d’un premier plafond, et s’annule au-delà d’un second plafond. En revanche, l’ARRCO et l’AGIRC versent une réversion indépendante des ressources du conjoint survivant. A la CNAV la pension de réversion plafonne à 54 % de la pension du défunt, tandis que le pourcentage est uniformément 60 % à l’ARRCO-AGIRC. Si le défunt a eu plusieurs conjoints, le partage du droit dérivé s’effectue entre eux, dans chacun de ces régimes, de façon proportionnelle à la durée de chaque mariage. En cas de remariage, la pension de réversion est supprimée à l’ARRCO-AGIRC, tandis que la CNAV la recalcule en fonction des revenus du nouveau couple.
 
Pour les fonctionnaires, la réversion, versée sans condition de ressources, a un taux moins généreux (50 %) et elle est supprimée non seulement en cas de remariage, mais aussi (en théorie ?) si le survivant reprend une vie de couple. Pour y avoir droit, il faut 4 années de vie commune, ou qu’un enfant soit né de l’union.
L’avènement d’un régime unique rendra obligatoire un choix du législateur entre le principe mis en œuvre par le régime général, qui considère la pension de réversion comme une aide en cas de ressources insuffisantes, et le principe retenu par l’Etat employeur et par les partenaires sociaux (pour les régimes complémentaires de salariés), qui en fait un droit indépendant des ressources propres du conjoint survivant.
 
Proposer aux couples un système de rente sur deux têtes
Difficilement concevable dans un régime par annuités et dans un patchwork de régimes, une logique patrimoniale et actuarielle peut être mise en place dans un régime unique où les droits à pension prennent la forme de points, qui sont en somme des actifs financiers (des parts de rente viagère).
Rien n’empêche en effet de mettre en commun, dans un régime matrimonial comportant la "communauté des acquêts", les points acquis par chacun des époux durant leur mariage, et de traiter ces points communs selon les techniques actuarielles des rentes sur deux têtes. Cela sera possible même si le régime unique conserve la formule économiquement absurde qui attribue les points au prorata des cotisations vieillesse, formule qui sera mis en place si E. Macron ne se rend pas compte qu’il est très dommage de perpétuer un système de Ponzi.

          En cas de réforme complète
Supposons un instant que, grâce à un effort de réflexion et d’ingénierie supplémentaire, les points du nouveau régime soient attribués au prorata des investissements dans la jeunesse (éducation des enfants par leurs parents et cotisations finançant l’entretien et la formation des enfants et des jeunes, seules contributions réelles à la préparation des futures pensions).
Dans un tel système, la mise en commun des points acquis par les époux durant leur mariage du fait de la mise au monde et de l’éducation des enfants coulerait de source, car les apports éducatifs de chaque parent ne peuvent guère être calculés séparément. Il s’y ajouterait un certain pourcentage des points acquis par les cotisations versées en vue de l’investissement dans la jeunesse (cotisations qui financeraient notamment la formation initiale, les prestations familiales, l’assurance maladie des enfants et des jeunes, l’assurance maternité, la Protection maternelle et infantile et l’Aide sociale à l’enfance).
Les conjoints pourraient naturellement, à leur initiative, aller plus loin dans la mise en commun, de façon à ce que la faiblesse des cotisations versées par l’un d’eux, davantage accaparé par les travaux domestiques, ne le désavantage pas.

          En cas de réforme a minima
Si l’on en reste à l’absurde attribution des points au prorata des cotisations vieillesse, la solution est une obligation de mise en commun d’une fraction assez importante des points acquis par chacun des deux époux au titre de la cotisation vieillesse.

          Dispositif temporaire durant la période de transition
Dans ce cas comme dans l’autre, la réversion stricto sensu entrera en extinction, au profit de la formule des rentes viagères sur deux têtes. Les pensions de réversion en cours seront conservées, comme les autres pensions en cours. Probablement faudra-t-il conserver aussi une formule aménagée de pension de réversion pour la période transitoire, le temps de mettre en place la rente sur deux têtes, et à cet égard l’adoption d’une formule proche de celle en vigueur à l’ARRCO-AGIRC parait souhaitable, puisqu’elle est cohérente avec le système des points qui aura définitivement remplacé celui des annuités.
 
Annexe : les rentes viagères sur deux têtes
On distingue les rentes "réductibles" et les rentes "réversibles". Les premières constituent en fait un assemblage de 2 rentes distinctes, donc dans le cas des pensions de retraite deux pensions totalement distinctes, une pour chacun des conjoints. Les secondes sont versées sans modification jusqu’au décès du conjoint survivant (en somme, réversion à 100 %).
Si le couple souhaite que le survivant ait simplement 50 % de la rente, il suffit d’une rente réductible. Si le but est d’obtenir davantage, par exemple 60 % (pourcentage de la réversion à l’AGIRC-ARRCO), on opèrera une combinaison de rente réductible et de rente simple. Pour cet exemple, il convient d’utiliser 80 % des points en rente réductible et 20 % en rente réversible. Chaque couple pourra choisir "à la carte" la proportion de rente réductible et de rente réversible qui lui convient, le cas échéant dans une fourchette définie par la réglementation, de façon à éviter le choix de solutions nettement spoliatrices pour l’un des époux.
Envoyé par l'auteur, 30 juin 2018
Publié dans En France
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Lecture : l’Etrange défaite, Marc Bloch, Gallimard 1990
 
Voici un grand classique que tout Français devrait avoir lu. Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce que je viens juste de combler, la nuit dernière, une grave lacune à ma culture générale…
Marc Bloch est né en 1886, dans une famille de confession juive. Ancien élève de l’école normale supérieure, il est agrégé d’histoire, fondateur, avec Lucien Febvre, des Annales d’histoire économique et sociale. Ancien combattant de 1914-1918, mobilisé volontaire en 1940, bien que père de six enfants, il a été le témoin direct de la débâcle. Grand résistant, il a été arrêté par la Gestapo et fusillé le 16 juin 1944. Son manuscrit a été sauvé de justesse par des proches à qui il l’avait confié.
Marc Bloch pointe la responsabilité directe des généraux dans l’étrange défaite : "Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe fut l’incapacité du commandement". Pour lui, le désastre fut avant tout celui de l’intelligence : les militaires français n’ont pas su penser, anticiper, concevoir, les conditions de la guerre moderne : "En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, de nature intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave." Les stratèges de l’armée française en sont restés, sur le modèle de batailles front contre front, 1914-1918, alors que les Allemands misaient sur les offensives éclairs, le mouvement. "Les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui, sous le signe de la vitesse […] Nous n’avons pas su ou pas voulu comprendre le rythme, accordé aux vibrations accélérées, d’une ère nouvelle". Selon Marc Bloch : "Ils croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait."
 
Pourtant, l’auteur ne limite pas les causes de la catastrophe aux carences de la pensée des stratèges de l’armée. Il met en cause le déclin intellectuel de la société française dans son ensemble dont celui des stratèges militaires n’est que le reflet. "Les états-majors ont travaillé avec les instruments que le pays leur avait fournis […] Ils ont vécu dans une ambiance psychologique qu’ils n’avaient pas toute entière créée." Marc Bloch porte une accusation générale sur le pays dans son ensemble, dans les années 1920 et 1930. A vrai dire, nul ne trouve grâce à ses yeux : la presse, les fonctionnaires, les chefs d’entreprise, les  industriels, les syndicats de salariés, les politiques de droite et de gauche – à équivalence -, le peuple lui-même, sont à ses yeux, tous à leur niveau, responsables du désastre. Le pays tout entier n’a pas voulu regarder la réalité en face, il s’est enfoncé dans le pacifisme et dans le déni. Il s’est enseveli la tête dans le sable.
 
Le point le plus fascinant de cet ouvrage : au cœur du désastre se trouve le déclin intellectuel de la France et notamment l’affaiblissement de l’enseignement de l’histoire (déjà!). L’histoire donne la vision en perspective qui permet de disposer du recul nécessaire face aux événements en cours et par là même d’en lire mécanisme, de les interpréter et d’anticiper : "Le passé a beau ne pas commander le présent tout entier, sans lui, le présent demeure inintelligible. Pis encore peut-être : se privant délibérément, d’un champ de vision et de comparaison assez large, notre pédagogie historique ne réussit plus à donner, aux esprits qu’elle prétend former, le sens du différent ni celui du changement." Bien au-delà de la seule étrange défaite de 1940, ce petit ouvrage est une sublime source de réflexion générale sur notre époque… Honte à moi de ne pas l’avoir lu plus tôt…

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 28 juin 2018
Publié dans Devant l'histoire
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L’anéantissement de la politique française est-il inéluctable ?
 
L’anecdotique prend chaque jour une place croissante dans l’actualité intérieure française. A chaque jour sa petite phrase ou son micro-scandale : le tennis de la Lanterne, la piscine de Bregançon, le vol de 110 km du chef de l’Etat, sa leçon de politesse à un adolescent, ses petites phrases sur "la lèpre" ou le "pognon fou", les comptes de campagne, la nomination comme "chanoine", la fête de la musique à l’Elysée. Et quand l’attention médiatique s’éloigne de son obsession élyséenne, c’est pour replonger, ailleurs, dans le futile et l’accessoire : un tract qui ose formuler le nom "France" fait scandale, les cartons de Mme Calmels, les dédicaces de M. Hollande, … De fait, la provocation rythme la vie politico-médiatique. La polémique est banalisée au point de devenir la normalité. La politique française n’est même plus dans une logique de communication, qui suppose un message, mais dans une réalité virtuelle, un grand spectacle nihiliste.
 
L’insulte et la caricature y prennent une place grandissante. La France du bien, supposée jeune, moderne, accueillante et généreuse s’oppose à la "vieille France, raciste et homophobe" comme dit un chanteur, dans une guerre sans merci. La bonne conscience se déchaîne contre l’Italie et son gouvernement paria, qui a rejoint les autres maudits, le Royaume-Uni, la Pologne et la Hongrie, dans le camp du mal. Bientôt l’Allemagne ? L’idée même de songer à maîtriser sa frontière – comme l’ont fait toutes les nations de la planète à toutes les époques de l’histoire – aux yeux des bonnes consciences françaises, est devenue insoutenable. La pureté généreuse, d’une part, et le mal réactionnaire, d’autre part, c’est-à-dire l’ange et la bête, se livrent quotidiennement à une guerre haineuse en toutes les occasions : l’Aquarius, la "fête de la musique" à l’Elysée, le projet de concert de Medine au Bataclan. Souvent, "qui veut faire l’ange fait la bête" : mais qui est encore capable d’entendre la fameuse pensée ?
 
Le culte de la personnalité écrase tout sur son passage. La seule question qui compte : adorer ou détester l’occupant de l’Elysée. En dehors de ce sujet, plus rien n’existe. Quatre ans à l’avance, l’obsession présidentialiste bat déjà son plein, ronge les esprits. La sondagite se déchaîne. La vie politico-médiatique se réduit inexorablement à une question : la future élection présidentielle en 2022. Quel sera le prochain "sauveur providentiel" du pays à l’horizon de quatre ans ? Une question qui déjà, écrase tout le reste. Le culte du chef n’a jamais été aussi puissant dans une France "d’en haut" qui, paradoxalement, vomit l’autorité. Il n’est rien d’autre que le masque du néant politique.
La vérité n’intéresse plus personne. Une partie de l’opinion publique s’extasie devant la "transformation de la France". Au-delà des coups de menton, qu’est-ce qui a authentiquement changé, quelles sont les améliorations, réelles, concrètes intervenues dans le champ économique et social ? Par-delà l’intoxication quotidienne, qui aurait l’idée, simplement, de se poser la question ? Le chômage de masse, la croissance en berne, l’endettement public, le déficit commercial. Voilà les sujets dont nul ne parle plus. Où en est la société française, ses problèmes d’exclusion, de violence, de pauvreté, de communautarisme ? Où en est le niveau intellectuel du pays après des décennies de saccage de l’enseignement du français, de l’histoire et de la philosophie ? Qui oserait, aujourd’hui, se hasarder à poser de telles questions ?
 
Jamais peut-être dans l’histoire moderne la coupure entre les élites dirigeantes, politiques, médiatiques, judiciaires, économiques, et la majorité silencieuse, n’avait été aussi profonde. Le thème de la France unie et indivisible a disparu, tant il sonne faux dans le contexte actuel. Un couvercle de mépris s’est abattu sur le pays. Il s’exprime dans les termes qu’utilisent ceux "d’en haut" pour parler de ceux "d’en bas" : les terreux, les populistes ou les sans-dents…
 
Mais le plus nouveau, le plus étrange, c’est l’absence de toute espérance d’une relève, d’une alternance possible. L’apathie et l’indifférence ont gagné les esprits. Le parti socialiste a quasiment disparu, pour l’essentiel reconverti en LREM, les Républicains se noient dans leur guerre des chefs, et plus personne ne croit sérieusement en l’avenir du lepénisme. Peut-on mettre fin à l’anéantissement de la politique française, restaurer le débat d’idée, la notion de démocratie et la conscience d’un destin commun ? Dans les circonstances de désarroi collectif, 1794, 1870, 1940 et la Résistance, 1958 autour de de Gaulle, le salut vient d’un groupe de personnes qui choisissent de faire prévaloir l’intérêt général sur la maladie de l’ego et de s’unir pour lancer un signe d’espoir au pays. Mais nous n’en sommes pas là…

Paru sur Figarovox, 25 juin 2018 - publié sur maximetandonnet.wordpress.com, 28 juin 2018
Publié dans Du côté des élites
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