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Ne surfons plus sur la vague !
 
Premier de la classe, le ministre de l’Education nationale a fort à faire avec une fronde virtuelle mais bien réelle sur Twitter. Depuis plus de 72 heures en effet, les profs se rebiffent à l’appui d’un hashtag #PasDeVague, pour décrire le délitement de l’autorité à l’école. Derrière cette vague d’indignation, le spectre bifrons de la récupération politique et du laissez-faire. Pour arrêter la déferlante ?
Mais qui a eu cette idée folle d’enflammer l’école ? On rejettera la faute sur la révolution sociale ou bien sur le retour de l’autoritarisme dans la classe… Pourquoi pas dénoncer une fois encore le manque de moyens, et même, les écoles indépendantes ?
Notre société a perdu la foi dans l’autorité, parce qu’elle est dépourvue de convictions partagées sur ce que pourraient être les sources de sa légitimité. L’école s’en trouve profondément déstabilisée, désinstitutionnalisée. Dès lors, elle n’arrive plus concilier les impératifs contraires que sont l’ordre et la liberté. Sachons donc extraire de la vague ce qu’elle emporte d’enseignements positifs, pour favoriser la nécessaire sérénité à l’école, au lieu de nous complaire dans des oppositions qui n’apportent plus de solutions constructives.
 
L’évidence est là.Sur Twitter, sur Facebook, les enseignants crient leur ras-le-bol face à la violence des élèves et à la plus grande violence, encore, d’une hiérarchie qui organise trop souvent son retrait pour éviter la vague. Dans certains lycées en effet, certainement pas dans tous, la parole libérée ne circule que d’un côté de l’estrade. Un professeur qui envoie un élève en étude, pour tenir sa classe et réussir à faire cours est bien souvent accusé de manquer d’autorité par sa hiérarchie. Comment l’accepter ?
 
La crise de l’autorité à l’école révèle trois grands maux, qui gangrènent non seulement le monde éducatif, mais aussi la société française dans son ensemble.
 
En premier lieu, le manque de légitimité dont l’autorité n’est pas ou plus revêtue.
Il faut trouver les voies d’une meilleure entente entre les professeurs et leur hiérarchie, d’abord, pour renforcer le prestige des professeurs dans la classe. Les élèves doivent être à même d’envisager les conséquences d’un manquement au règlement dans le cadre d’une chaîne hiérarchique claire et efficace. Le manque de perception des modalités, du sens et de l’organisation de la contrainte, affaiblissent l’autorité des enseignants. Surtout quand ils font face à des élèves en situation d’échec. Il ne peut y avoir d’autorité légitime que lorsqu’elle s’exprime par des règlements clairs et compris par tous.
 
Deuxième mal, l’absence d’implication de trop nombreuses familles dans le quotidien scolaire de leurs enfants.
Avant d’envisager de nouvelles contraintes financières sur ces familles, analysons les manques dont celles-ci souffrent. Non pas pour excuser les contraventions au règlement, mais bien pour attaquer le mal à la racine. La pauvreté aggrave évidemment l’exclusion, dont les formes sont multiples et insaisissables. L’élève qui braque son professeur se place, de facto, dans une situation désespérante. Il révèle une situation d’abandon total par sa famille et par l’Education nationale.
Face à ces deux défections, l’adolescent est livré à lui-même et s’autorise toutes les transgressions, sans même avoir conscience de faire quelque chose d’inadmissible. Il faut donc réhabiliter des initiatives pensées pour pallier le défaut d’autorité des familles quand l’école ne suffit plus. Souhaitons que la mise en place d’un Service national universel ouvre des perspectives, au-delà de celles qui sont exploitées de manière sous-optimale aujourd’hui.
 
Troisièmement, la crise ouverte par l’agression du lycée Branly révèle le manque criant de valorisation du métier d’enseignant.
Là encore, les écoles indépendantes veulent faire figure de modèle et engendrer une dynamique d’entraînement favorable dans les établissements publics. Les professeurs choisissent d’y exercer librement, parce qu’ils se sentent en accord avec la vision éducative portée par l’école, vision mise en œuvre de manière solidaire par le corps professoral (qui fait corps justement) emmené par le directeur de l’établissement. Ces professeurs incarnent non seulement l’autorité, mais aussi et d’abord la confiance qui sont également nécessaires au service du développement de l’esprit de responsabilité et de cohésion qui devraient animer l’ensemble de nos établissements et, partant, chaque élève dans sa relation avec les professeurs.
 
La revalorisation du métier d’enseignant n’est pas seulement une question de salaire. Elle passe nécessairement par le regard que la société porte sur la connaissance et les modalités de sa transmission.  Dans notre société connectée, il importe justement de repenser et réassoir cette autorité de la transmission en tenant compte de la fin apparente de la rareté du savoir…
 
La Fondation pour l’école encourage les professeurs à se former tout au long de la vie, mais aussi à reprendre confiance en la centralité de leur rôle dans la motivation de leurs élèves et leurs apprentissages. L’extrême variété des publics qu’accueillent les écoles indépendantes conduisent à envisager des actions de formation audacieuses et innovantes, jamais passives, toujours attachées à l’idée qu’il n’y a pas de bienveillance sans respect, pas de respect sans autorité, enfin, pas d’autorité sans écoute.
Anne COFFINIER, Directrice  générale de la Fondation pour l’école
Paru sur le blog de la Liberté scolaire de la Fondation pour l'école, INFOLETTRE n° 20, novembre 2018
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Quel recours dans l’hypothèse d’une déstabilisation et du chaos ?
 
La France est entrée dans une grave crise politique dont le mouvement des gilets jaunes est un symptôme. La rupture entre la classe dirigeante ou influente et la France profonde atteint en ce moment son paroxysme. Elle ne date évidemment pas de l’ère Macron mais elle a franchi aujourd’hui un point de non-retour. Pour la première fois, une équipe dirigeante a fait depuis 18 mois le choix de s’identifier à la France des élites en opposition frontale avec la France profonde, méprisée en tant que "populiste". Elle en paie aujourd’hui le prix fort.

Les spécialistes de la vie politique française se félicitent de la supposée stabilité du régime politique français, permettant au pouvoir de garder indéfiniment le cap sans être menacé par les troubles. Ils confondent solidité et rigidité. Un système qui met à l’abri le pouvoir politique de toute responsabilité et de sanction des fautes commises, favorise une rupture dramatique entre les dirigeants et l’opinion. La négation des crises au sommet de l’Etat se traduit par une profonde crise de société et l’émergence de tensions violentes qui rendent la France ingouvernable et la menace à tout moment d’une explosion tragique.
Le système politique français, dangereusement fondé sur une personnalisation à outrance, vacille sur ses bases. Entièrement adossé à l’exaltation de l’image hors sol d’un personnage élu avec la bénédiction de la sphère médiatique, annihilant toute autre source d’autorité et d’enracinement du pouvoir dans la réalité du pays – un gouvernement, des ministres, le Parlement, les partis, les élus locaux – il se révèle d’une fragilité extrême. Dès lors que cette image bascule, inévitablement, de l’adoration aveugle à la défiance puis au rejet viscéral, toute la belle construction s’effondre comme un château de cartes. Et la France entre en turbulence…

Quels sont les recours possibles pour le pays, en cas d’effondrement ? La particularité de la situation actuelle est qu’elle n’offre aucune solution politique alternative crédible dans le contexte d’un éparpillement des forces politiques : ni le PS, ni les Insoumis, ni les Républicains, ni le RN, intrinsèquement isolé, ne fournissent la perspective d’une majorité susceptible (en cas de dissolution de l’Assemblée) de former les bases d’un gouvernement. Dans une telle situation, quelles peuvent être les solutions de recours ?

L’histoire offre des exemples de recours autour d’une personnalité susceptible de ressusciter la confiance et l’unité d’un pays sombré dans l’abîme, avec des succès inégaux et parfois de retentissants fiascos. Dans les temps modernes, depuis la IIIe république, le critère essentiel est celui de l’expérience. La France dans la tourmente se rassure toujours en s’en remettant à un personnage qui a fait ses preuves d’une manière ou d’une autre.
A la suite de l’invasion prussienne et de la chute de l’Empire en 1870, la France se donne à Thiers. Cette figure dominante de la politique française tout au long du XIXe siècle, s’est alors imposée en deux ans et demi comme le fondateur d’une République et "Libérateur du territoire". En 1926, face à la violence de la crise financière, le pays rappelle avec succès Poincaré, déjà deux fois président du Conseil et ex-président de la République. Puis le retour comme chef de gouvernement d’un autre ancien président de la République, Gaston Doumergue, à la suite des émeutes du 6 février 1934 qui firent des dizaines de morts à Paris ne permit qu’un éphémère apaisement. En juin 1940, à l’issue de la débâcle militaire, la classe politique confie le pouvoir au prestigieux "vainqueur de Verdun", ouvrant l’une des pages les plus sombres de l’histoire… En mai-juin 1958, tandis que la guerre d’Algérie plonge la France dans les ténèbres, le recours au général de Gaulle s’impose dans la douleur. En mai 1968, le recours s’appelle Georges Pompidou, même s’il a la particularité d’être déjà en place…

L’élection présidentielle ne se prête pas à l’avènement d’un "sauveur" : l’émergence d’un recours est aléatoire et imprévisible, conditionnée par l’événement, sans rapport avec la régularité d’une échéance quinquennale. En revanche, en cas d’effondrement, d’un chaos généralisé et d’une disparition de l’autorité, l’Elysée n’aurait d’autre choix que de s’effacer et de s’en remettre à un chef de gouvernement – Premier ministre – puissant et capable de ramener l’ordre et la confiance. Les noms d’hommes d’Etat expérimentés, susceptibles d’être rappelés avec les pleins pouvoirs, dans des circonstances d’une exceptionnelle gravité, ne sont pas légion. (…)
La parole est à l’Histoire…

Paru sur Figarovox, 21 novembre 2018
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Overdose fiscale
 
L'appui que rencontrent les "gilets jaunes" auprès de l'opinion, en dépit du recours archaïque aux barrages routiers, dépasse la seule sympathie pour une révolte d'anciens timides. La dénonciation de l'overdose fiscale pourrait amener les métropoles à entrer dans la danse. La France est le pays le plus fiscalisé au monde. Quand
une des égéries du mouvement, Jacline Mouraud, déclare dans une vidéo "Vous faites quoi de notre pognon ?", elle pose avec ses mots un problème de fond : pourquoi les Français, qui payent de plus en plus d'impôts et de taxes, ont-ils des services publics de plus en plus défaillants, surtout dans la France périphérique ? La question invite à envisager une réduction du périmètre des solidarités, soumises à la préférence étrangère. La défiance vis-à-vis d'un État centralisateur et normatif est un autre thème qui s'invite dans le débat. La défense d'un peuple autochtone et de son mode de vie n'est pas le plus anodin des sujets, également glissé sur la table. Les "gilets jaunes" ont réveillé, et pour longtemps, la France silencieuse.
Paru dans Le Figaro, 23 novembre 2018
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Les femmes, fer de lance des gilets jaunes
 
Elles s’appellent Pricilla Ludosky, Jacline Mouraud, Laetitia Dewalle, Mélodie Mirandella : alors que le gouvernement caricature les gilets jaunes en beaufs alcooliques, homophobes, racistes, violents, ce sont les femmes qui sont en première ligne dans les mobilisations de la France oubliée. Chantal Mazet, 63 ans, a été la première victime du mouvement de protestation lancé le 17 novembre. La retraitée a été écrasée samedi en Savoie par une automobiliste qui tentait de forcer un barrage. Sa fille, Alexandrine, a repris le combat. Cette réalité vient corriger l’image grossière que l’Etat cherche à diffuser, de gilets jaunes fascistoïdes manipulés par les extrêmes. A ce jeu, la Macronie prend le risque de s’enfermer irrémédiablement dans l’entre-soi des gagnants de la mondialisation, incapables de s’ouvrir à la France d’en bas. Quand le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, alerte hier sur une "dérive totale" du mouvement, il insulte tous ceux - toutes celles - qui expriment l’exaspération de la classe moyenne, reléguée loin des métropoles et des regards. Cette France qui manifeste est éminemment respectable : c’est celle qui bosse et se lève tôt, et qui ne voit pas où passe ses impôts. Quand Jacline Mouraud, grande gueule des réseaux sociaux, interpelle le gouvernement : "Vous faites quoi de notre pognon ?", elle rappelle derrière sa gouaille que la France est le pays au monde qui paye le plus d’impôts alors que ses services publics se détériorent.

Le nouveau monde est plus surement du côté des gilets jaunes que des "progressistes" macroniens. Ceux-ci ne réalisent pas qu’ils se sont mis eux-mêmes, par leur suffisance, sur la trajectoire du "dégagisme" initié par Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat est, pour sa part, à la remorque d’une société civile dont il se prétendait le produit. En réalité, Macron se révèle le vieux jeune homme du monde ancien, centralisé et vertical, qu’il disait vouloir enterrer. Son raidissement solitaire le place en position de vulnérabilité, face à une dynamique populaire que rien ne semble devoir entraver dans la durée. Pour avoir contribué à affaiblir les corps intermédiaires, le voilà démuni face à un peuple qu’il croyait moribond et qu’il ne comprend pas. Reste que les gilets jaunes devraient eux-mêmes prendre garde à ne pas tomber dans l’archaïsme des luttes sociales. La décision du syndicat FO Transports de rejoindre le mouvement fait voir le risque de la dénaturation d’une révolte originale. L’ubérisation du mouvement social devrait plutôt être l’occasion pour les syndicats d’engager leur refondation. L’émergence des réseaux sociaux, qui fédèrent les initiatives, pourrait aussi être l’occasion pour les gilets jaunes de s’affranchir des antiques méthodes de contestation (blocages) afin d’explorer les autres possibilités, plus novatrices, d’une révolution 2.0.

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 21 novembre 2018
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Macron rêve de défense européenne, les Européens préfèrent se fier à l'Otan
 
CHRONIQUE - Nos voisins privilégient l'imperium lointain des États-Unis à la protection rapprochée de la France.
 
On s'aime. On se sourit, on se touche, on s'esclaffe, le regard complice. Entre Français et Belges, entre Emmanuel Macron et Charles Michel, le premier ministre du royaume, entre leurs épouses même, le courant passe. Les voisins sont aussi des amis, presque des frères. Il est vrai que la frontière n'en a pas toujours été une, et qu'elle ne l'est plus guère. On est si proche qu'on oublie de se rendre les honneurs : la dernière visite d'État d'un de nos présidents remonte à 1971 : c'était Georges Pompidou !
Son lointain successeur, en balade outre-Quiévrain en début de cette semaine, n'a cessé de vanter la complicité des Français et des Belges en "matière artistique, intellectuelle, scientifique, économique, sécuritaire". Pour bien montrer que même les pires souvenirs nous rapprochent, il est allé faire un tour à Molenbeek, ce faubourg bruxellois d'où étaient partis les auteurs de l'attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015.
 
Pourtant, il faut aller au-delà des cartes postales et des embrassades pour la photo. La France et la Belgique sont voisines, amies, alliées, sœurs, mais lorsque Bruxelles doit renouveler sa flotte d'avions de guerre, elle n'achète pas des Rafale français, mais des F-16 américains. Quand Emmanuel Macron parle de défense européenne, les Belges applaudissent chaleureusement. Et regardent ailleurs. Les Belges ne sont pas les seuls. Il y a plusieurs mois, les Polonais ont fait le même choix made in USA. Et, lorsque les Allemands signent pour un futur avion de guerre avec les Français, la mise en œuvre est laborieuse.
 
La défense européenne, Macron en parle, mais nos voisins traduisent Otan. C'est le même problème depuis le général de Gaulle. De Gaulle rêvait d'une "Europe indépendante" ; mais ce que le Général appelait "protectorat américain" ne pèse pas à nos voisins. Ils préfèrent l'imperium lointain de Washington à la protection rapprochée de leur voisin français, le seul pourtant à posséder la dernière armée européenne digne de ce nom et la bombe atomique !
Même si Angela Merkel ne supporte pas le style rustique de Trump, ayant la nostalgie de la classe d'Obama, elle demeure convaincue que le modèle allemand d'après-guerre, qui fait reposer la prospérité allemande sur l'ultime garantie de l'armée américaine, doit être préservé. C'est déjà ce qu'avaient répondu les parlementaires allemands au général de Gaulle, tuant dans l'œuf le fameux traité de réconciliation entre les deux pays de 1963. C'est bien un point d'accord entre nos voisins et Trump : quand le "Donald" réclame que les Européens accroissent leur participation au financement de l'alliance commune, il se moque bien des bataillons que pourraient envoyer les Européens ; mais il exige que ces derniers achètent du matériel made in USA.
C'est pour cette raison que Donald Trump a réagi aussi vivement à la sortie de son "ami Emmanuel" sur la défense européenne indépendante de tous, y compris des États-Unis. Tandis que nos voisins faisaient semblant, comme les trois fameux singes de la fable, de ne rien voir, ni rien entendre, ni rien dire.

Paru dans Le Figaro Magazine, 23 novembre 2018
Publié dans Avec l'Europe
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Gilets jaunes : la trahison des élites
 
Lors de son interview sur le Charles-de-Gaulle, Emmanuel Macron a reconnu ne pas avoir "réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants". Revient alors à l’esprit le livre de Christopher Lasch : "La révolte des élites et la trahison de la démocratie". Livre prémonitoire. Publié en 1996 aux Etats-Unis, il décrit une société américaine où les élites se sont détachées du peuple avec pour résultat le Tea Party, l’élection de Donald Trump, et un pays au bord de l’implosion. Après le Brexit et le vote italien, c’est au tour des Français de manifester contre ces élites qui les ignorent. Comment cela finira-t-il ?
 
Après coup, il est facile de dire "on vous avait prévenu" ou "il était évident que le peuple se révolterait un jour". Mais en vérité, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne ou en Italie, personne n’a vu le coup venir bien qu’il y eut des signes annonciateurs. Cette révolte a trois causes principales : la mondialisation, les nouvelles technologies, et l’immigration. Les deux premières ont privé de nombreux salariés de leur emploi, soit parce qu’il a été externalisé ou remplacé par des robots. La troisième a renforcé leur sentiment de déchéance par la crainte de voir le peu d’emplois non-qualifiés restant captés par les immigrés, réveillant un racisme latent chez tous les peuples.
 
Les élites, portés par la vague mondialiste et technologique, ont embrassé cette postmodernité qui leur ouvrait les portes d’un nouveau monde illimité en apparence par les possibilités qu’il offrait tout en augmentant leur bien-être matériel. La césure était inévitable. Elle l’était d’autant plus qu’elle s’accompagnait d’une révolution économique par l’adoption du néolibéralisme qui associe déréglementation, austérité et réduction de la pression fiscale sur les capitaux. Le néolibéralisme fut présenté aux salariés comme une nouvelle voie, une troisième voie qui se traduit dans les faits par une baisse du pouvoir d’achat, accompagnée d’une réduction des services publics dans les pays anglo-saxons, augmentant d’autant l’inégalité entre les classes sociales. Au bout du compte, ce mouvement des classes populaires délaissées par les élites est une condamnation de la démocratie telle qu’elle est pratiquée de nos jours. Le rôle des élites – des philosophes, aurait dit Platon – est d’administrer la cité équitablement, non pour leur propre compte.
 
Aux Etats-Unis, ce mouvement conduit à l’élection d’un électron libre narcissique. En Grande-Bretagne, il plonge la nation dans une crise dont il est difficile de prévoir l’issue. En Italie, il annonce un blocage politique inextricable tant il est profond. En France, il est trop tôt pour se prononcer sur les gilets jaunes, mais il serait dangereux de les ignorer. Reconnaître son erreur, comme le fit le président français, est méritoire, mais ne suffit pas. Il faut reprendre le problème à la base, c’est-à-dire en comprendre les motivations profondes, et proposer des solutions justes à un horizon proche.
 
La marge de manœuvre des pays concernés est étroite en raison de leur situation économique. A défaut de solutions, la révolte s’amplifiera et se cristallisera pour déboucher in fine sur l’autoritarisme. 

Envoyé par l'auteur, paru dans Le Cercle Les Echos, 19 novembre 2018
Publié dans Du côté des élites
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Du “dégagisme” dans l’Art dit contemporain
 
Cet automne contestataire ébranle même les gloires de l’AC.
Sa majesté Koons vient d’être détrôné : l’œuvre d’un artiste vivant la plus chère n’est plus son "Balloon Dog" vendu 58,4 millions de dollars en 2013, chez Christie’s à New York mais une toile du peintre britannique David Hockney, "Portrait of an Artist" plus connu comme "Piscine avec deux figures" : dire que les officiels français croient morte la peinture ! Or, si le chien de Jeff a coulé à pic dans cette piscine très pop à 90,3 millions de dollars, pas un sou n’ira au peintre qui n’avait retiré de ce tableau que 20.000 dollars en 1972 : le monde anglo-saxon ne connait guère le droit de suite…
Comme un malheur n’arrive jamais seul, Koons a été condamné le 8 novembre, pour la contrefaçon d’une publicité (pour voir les débuts de l’affaire
cliquez) : l’artiste, sa société, le Centre Pompidou exposant de l’œuvre en 2014, et l’éditeur Flammarion ont été condamnés à verser 148 000 euros au plaignant. Cependant, rien de catastrophique : la justice française n’ordonne pas la confiscation de l’œuvre et inflige une amende dérisoire relativement aux profits faramineux de l’Art financier. Jeff a reçu en outre le renfort du Monde et de Philippe Dagen critiquant cette décision de justice qui s’approcherait dangereusement de la censure et menacerait tous les artistes "appropriationnistes". Or l’appropriation est un des ressorts de la financiarisation du monde. Pour que les grandes multinationales puissent s’approprier les ressources ou le savoir-faire de populations démunies, il est important de légitimer ce "concept" en lui donnant un vernis culturel.
 
Autre grande pointure en difficulté, Jean de Loisy, un de ces hommes orchestres qui sont commissaires d’expo, critiques, directeurs de grandes institutions publiques ou privées, animateur radio etc. Depuis trente-cinq ans la vie culturelle française est dominée par ce carrousel qui prend les mêmes et recommence. Qu’on en juge : Loisy figura à 26 ans, en 1983, dans la promotion Lang, qui, en une journée, créa les responsables des Fracs. Il fut en poste au ministère de la Culture, chargé de la création contemporaine dans les monuments historiques. Puis responsable des expositions au Carré d’Art de Nîmes, conservateur à la fondation Cartier, puis au Centre Pompidou avant d’être président du Palais de Tokyo depuis 2011. Le commissariat de la prochaine Biennale de Lyon lui était promis en 2019 mais voilà qu’il briguerait aussi le poste de directeur de Beaux-arts, puisque Bustamante, empêtré dans des affaires de harcèlements, n’a pas été reconduit. A quand Jean de Loisy à l’Académie, où Othoniel vient d’être élu ?
Certes, il est de tradition qu’un fonctionnaire bouge, change de poste pour éviter la création de baronnies, de collusions qui sclérosent un milieu en vase clos. Hélas, ce principe est contreproductif dans le domaine de l’AC : bouger permet d’élargir son carnet d’adresse et de mailler son réseau plus serré. Mais les temps seraient-ils en train de changer ? Dans une
lettre ouverte
publiée le 8 novembre sur un blog lié à Mediapart, des artistes et personnalités du monde de l’art, parmi lesquels Dominique Gonzalez-Foerster, ou Bruno Serralongue ou encore Françoise Vergès ou Elisabeth Lebovici (longtemps critique d’art et journaliste à Libé) appellent Jean de Loisy à renoncer. Ils ne voient pas en lui "une personnalité représentative (…) de la diversité", porteuse d’un "projet émancipateur". Les signataires s’inquiètent de l’opacité des recrutements dans les institutions artistiques et culturelles publiques, ainsi que de la "concentration des pouvoirs dans les mains des mêmes"...
Envoyé par l'auteur, paru sur www.sourgins.fr, 20 novembre 2018
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Iran, les mollahs à l'heure des choix
 
CHRONIQUE - Il faut que le régime iranien s'adapte rapidement à ce que réclame sa société civile s'il ne veut pas bientôt connaître le sort de feu le communisme soviétique.
 
La population iranienne n'a pas de chance. Aux élections présidentielles de 2013, puis à celles de 2017, elle s'était prononcée pour l'ouverture du pays. Dans le maigre choix que lui offrait le système théocratique conservateur en place, elle avait choisi le candidat le plus décidé à réintégrer la Perse dans l'arène internationale. Dans son premier mandat, le président Hassan Rohani avait obtenu une levée des sanctions internationales, en échange d'un encadrement étroit de son programme nucléaire par l'AIEA (Agence international pour l'énergie atomique de Vienne) et d'une renonciation à la bombe atomique (que le régime islamique prétend n'avoir jamais voulue). Washington et Téhéran n'avaient pas repris leurs relations diplomatiques (rompues en 1980 pendant la Révolution islamique), mais le secrétaire d'État Kerry et le ministre des Affaires étrangères Zarif avaient établi des liens de grande confiance.
Rohani souhaitait consacrer son second mandat à la désétatisation de l'économie et à la lutte contre la corruption - qui ronge l'élite au pouvoir, à commencer par le corps des pasdarans (gardiens de la révolution), et certaines des grandes fondations religieuses chiites. Mais, patatras, tout ce beau programme s'est effondré après la décision de Trump de se retirer de l'accord nucléaire du 14 juillet 2015 (pourtant sanctuarisé par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l'ONU), de rétablir toutes les sanctions, de menacer de représailles toutes les entreprises qui continueraient à commercer avec l'Iran (hormis les secteurs agroalimentaire et pharmaceutique).
 
Depuis novembre 2018, la République islamique d'Iran vit à nouveau sous un régime de sanctions. Sa monnaie a perdu les deux tiers de sa valeur en un an. Ses exportations de pétrole sont déjà passées de 2,5 millions de barils/jour à moins d'un million et demi. Confrontées aux menaces américaines, les sociétés françaises Total, Peugeot et Renault se sont retirées d'Iran. Les perspectives ne sont pas gaies pour ce pays de 80 millions d'habitants, dont les deux tiers n'étaient pas nés lorsque le shah fut renversé en faveur de l'ayatollah Khomeyni.
Lors de la dernière Assemblée générale de l'ONU, Rohani s'est montré un ardent défenseur du multilatéralisme. Mais le soutien iranien à la légalité internationale arrive trop tard. Téhéran se retrouve face à une Amérique intraitable, inspirée autant par les Saoudiens que par les Israéliens. Pour les Iraniens, il a déjà été très douloureux de renoncer à l'arme nucléaire, que détiennent quatre puissances dans leur voisinage immédiat : Russie, Israël, Pakistan et États-Unis (la Cinquième Flotte est basée à Bahreïn). Mais Trump réclame davantage : il veut que Téhéran renonce à perfectionner ses armes balistiques et à exercer une influence militaire régionale (présence armée en Syrie, fournitures d'armements au Hamas, au Hezbollah libanais et aux houthistes yéménites). L'Amérique se plaint plus discrètement de la présence militaire iranienne en Irak, car Washington et Téhéran y poursuivent un objectif commun : l'élimination de l'État islamique.
 
Le problème des mollahs est qu'ils ne parviennent pas à choisir entre deux stratégies très différentes : retrouver une position commerciale prééminente au Moyen-Orient et en Asie centrale ou conserver, par la force des armes et des milices, une politique hégémonique sur les territoires qui les séparent de la Méditerranée.
Lassée de l'anémie économique, la jeunesse iranienne a déjà fait son choix. Au début de janvier 2018, dans des manifestations anti-régime qui se sont propagées dans la plupart des villes du pays, elle défilait en hurlant : "Pas Gaza ! Pas la Syrie ! Occupez-vous de l'Iran !" Les étudiants que vous rencontrez dans la rue à Téhéran vous confient tous qu'ils n'ont rien contre Israël et qu'ils ne partagent pas l'obsession antisioniste du régime. Connectés au monde extérieur grâce à Internet, ils adorent la culture occidentale.
Lorsque les manifestants de l'hiver dernier ont commencé à crier dans la rue "Mort au dictateur !", visant l'ayatollah Khamenei, le guide suprême de la révolution (dont le pouvoir est bien supérieur à celui du président), le régime a vraiment pris peur. La répression fut sévère (25 morts), et on ferma le réseau Telegram, utilisé par les manifestants. Depuis, Rohani l'a rouvert, passant outre l'autorité judiciaire, plus conservatrice que lui.
 
Il y a une schizophrénie iranienne : le régime est islamique, sa jeunesse ne l'est plus. Les mosquées sont quasi vides à la grande prière du vendredi. L'Iran est devenu le moins pratiquant des pays musulmans. Plus personne ne croit à la pertinence du principe khomeyniste du Velayat-e faqih (le gouvernement du savant en religion). S'il ne s'adapte pas rapidement à ce que réclame sa société civile, le régime des mollahs risque de connaître bientôt le sort de feu le communisme soviétique.

Paru dans Le Figaro, 20 novembre 2018
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Le politiquement correct frappe l’armée : une promotion de Saint-Cyr "débaptisée"
 
La promotion de Saint-Cyr qui quittera la lande bretonne en juillet 2019 va être débaptisée. L’état-major précise "qu’il sera engagé avec les élèves de la promotion concernée “un parcours de mémoire” au terme duquel un nouveau nom de parrain sera choisi". Cette promotion porte le nom du général Loustaunau-Lacau (1894-1955).
C’est une première qu’une promotion de Saint-Cyr soit ainsi "débaptisée" !
Le nom de promotion n’est pas choisi par hasard dans nos écoles d’officiers. Il est le fruit d’un processus long et complexe initié par le choix des élèves-officiers eux-mêmes, validé par les autorités militaires et politiques.
Voir sa promotion "débaptisée", c’est un traumatisme pour les cyrards qui ont choisi leur parrain.
Quant à ce fameux "parcours de mémoire", cela évoque la "rééducation des camps vietminhs", ainsi que me l’écrit un amiral (2S) de mes amis. Il y a donc de quoi être inquiet.
 
Mais qui est Loustaunau-Lacau ?
Saint-cyrien de la promotion de Montmirail (1912 -1914), Georges Loustaunau-Lacau fait la Grande Guerre dans l’infanterie, qu’il terminera comme capitaine, Légion d’honneur et croix de guerre avec trois palmes et une étoile. Entre les deux guerres, campagne du Maroc après l’École de guerre en 1924, dont il sort major. Puis il est chef de corps du 24ème bataillon de chasseurs alpins. Il succède ensuite à Charles de Gaulle comme "plume" du maréchal Pétain. Dès 1936, il fonde les réseaux Corvignolles, qui ont pour objet de démasquer les cellules communistes dans l’armée.
À nouveau la guerre : dans la Résistance dès 1941, il fonde le réseau Alliance. Son activisme anti-allemand le fait emprisonner par Vichy, puis il est livré aux Allemands et déporté à Mauthausen en 1943. Après la guerre, il a néanmoins affaire à la Justice pour ses activités d’avant-guerre, suspecté d’avoir appartenu à la Cagoule.
Blanchi par ses juges, il a été effacé de la mémoire collective des Français par les historiens officiels" selon l’expression du résistant Alain Griotteray.
Nommé général par Vincent Auriol en 1954, il décède alors qu’il est député des Basses-Pyrénées.
 
Que reproche-t-on donc tardivement à Loustaunau-Lacau ?
D’avoir été "antisémite", paraît-il ! Certes, il a pu, comme beaucoup avant-guerre, être critique à l’égard des différents lobbys qu’il considérait avoir joué un rôle néfaste dans le désarmement de la France. Mais en faire un "antisémite", sous-entendu un "nazi" ou un "fasciste", est tout à fait faux et injuste. En réalité, ce qu’on lui reproche aujourd’hui, c’est d’avoir été "un Français rebelle", mais surtout "un supposé cagoulard et un résistant d’extrême droite".
C’est évidemment pour ce motif que, cédant au politiquement correct, les autorités ont aujourd’hui décidé de débaptiser cette promotion !
 
Ces gens-là devraient relire ces mots de Simon Epstein :
"Nombre d’antifascistes de 1936, basculés dans la collaboration dès 1940 mais experts à se faire pardonner en 1944, auront connu une Libération plus paisible que celle qui s’acharnera sur ce résistant de la première heure, rescapé de Mauthausen et des marches de la mort."
Comme l’écrit le colonel Groussard, autre grand résistant, "toute sa vie, Georges Loustaunau-Lacau s’est lancé dans la bataille sans jamais tenir compte des conséquences dramatiques que cela pouvait avoir pour lui". Et pour Alain Griotteray, "Georges Loustaunau-Lacau a sacrifié à ses convictions, au service de la patrie, sa carrière, sa liberté, son honneur et sa réputation".
 
On ne débaptise pas une promotion de Saint-Cyr, une promotion d’officiers, quelle qu’elle soit et quel qu’en soit le motif. Aucun prétexte tardif ne saurait le justifier alors même que l’officier ayant donné son nom à cette promotion a prouvé par ses actes à tout moment la haute conception qu’il se faisait du métier des armes et du patriotisme.
Vive la promotion Général Georges Loustaunau-Lacau !

Envoyé par l'auteur, paru sur Boulevard Voltaire, 19 novembre 2018
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De la chine (2)                                                              
[suite de l'article "De la Chine" (1) publié le 14 août 2018]

Le constant sourire de l'aimable président Xi JinPing pâlit un peu – très peu - en dépit de l'ouverture en grande pompe et trompettes de la gigantesque Foire Internationale de Shanghaï, qui réunit plus de 2 700 entreprises étrangères. La conjoncture planétaire n'est pas très engageante, et les beaux Plans à 50 années, assortis des pharaoniques projets de l'OBOR marquent le pas. Le jeu dévastateur du "je te taxe- tu me taxes- taxons nous tous ensemble" enclenché par la stratégie nord-américaine déstabilise les marchés, exclue nombre de partenaires d'un marché libéralisé, et condamne intervenants directs ou institutionnels à la prudence, cela sans perspective de long terme. Or une économie planétaire globalisée ne peut être solide si elle ne sait pas où elle va et n'a pas de réelle ambition de moyen ou long terme : "L'usine du monde" a donc quelques soucis, même si elle reste largement bénéficiaire.
Par ailleurs, les rouages internes de la République Chinoise, sont en difficulté en raison d'une société laborieuse mieux informée, malgré les censures médiatiques, du décalage croissant entre la nouvelle classe moyenne des grandes villes et la persistante pauvreté des régions agricoles traditionnelles ; enfin, le fossé entre le discours officiel et la réalité vécue reste prégnant : "les beaux discours ne consolent pas le peuple, ils l'abrutissent et le fâchent" (Proud'hon).
 
Dans ce contexte un peu gris – mais sans doute passager – il est possible de revoir quelques aspects de la stratégie Xi JinPing à la lueur de la tradition et du nouveau monde en train de s'ouvrir, en dépit de l'apparent chaos :
 
* La politique dispense un bon éclairage : les Chinois ont toujours souri des obsessions démocratiques des Occidentaux, de leurs manies électoralistes et de la constante remise en cause de leurs résultats. La disjonction expliquée dans les Livres Blancs entre un pouvoir fort et continu, lequel se conduit en "père de famille" et l'indispensable ouverture libérale de l'économie est confirmée : l'annonce, le 4 novembre, d'une ouverture plus large de la Chine aux importations de tous pays (hors les USA), et la perspective d'un ré-équilibrage, notamment avec les partenaires européens, serait pour ces derniers un véritable ballon d'oxygène, et pourrait commander un regard plus attentif vers le Grand Est.
Mais ce qui agace les Chinois, et leur souriant président, est la discontinuité des responsables occidentaux, l'obligation de s'adapter en permanence aux nouvelles têtes, à des politiques errantes et parfois contradictoires. Le désordre européen est un obstacle où les répétitifs scrutins envahissent le paysage. Xi JinPing et son puissant Parti aussi monolithique qu'unique, ont résolu, comme leurs prédécesseurs, impériaux ou communistes, la question de la continuité du pouvoir politique, en choisissant pratiquement le contrat à vie : Monsieur Xi durera aussi longtemps que Mao, que la Reine d'Angleterre ou l'Empereur du Japon (encore que ?) puisqu'il est bienfaisant, assurant ainsi la stabilité de la nation, indispensable à tout épanouissement économique.
 
A cet égard, le message des Livres Blancs de 2017-18 est clair, d'une grande lucidité sur la nécessité d'écarter les erreurs de l'instabilité et des "jeux de Cour". Seul un pouvoir central, non oppressif mais constant et ferme dans sa continuité, pourra développer l'économie, assurer à l'immense Chine la certitude du progrès. C'est (comme il a été déjà écrit) la version chinoise du système "control and confort " pratiqué avec succès à Singapour ou en Corée du Sud, dans lequel en exigeant de la population dans son ensemble un comportement raisonnable et "conforme", l'Etat bienveillant et paternel assure le bien-être social et un "vivre ensemble" à peu près satisfaisant. Le côté "Chine éternelle" ressurgit aussi, appuyé sur quelques principes confucéens des plus rassurants. Encore faut-il que le contrat soit rempli par le pouvoir ; or dans un contexte international aussi remuant et incertain, ce n'est pas chose facile.
 
Au surplus, on ne saurait négliger deux écueils incontournables :
D'une part, le plus grand ennemi de l'avenir de la Chine, est sa corruption endémique. Et à tous les niveaux, des plus hautes sphères au village le plus pouilleux du système. Que penser des nombreux potentats régionaux, vivant et prospérant à des milliers de li de Beijing dans la parfaite impunité que confèrent la distance de l'autorité centrale et la "camaraderie" au sein de la cellule locale du Parti ? Certes, il y a bien quelques limogeages emblématiques au plus haut niveau, comme celui de Wu Xiaohui (patron du tentaculaire groupe d'assurances Anbang) ou bien les doutes sur la fortune de Guo Guangchang (patron du groupe Fosun, racheteur en France du Club Med), mais cela reste parcellaire et sans réel effet tant l'argent est dilué dans toutes sortes de combinaisons nationales et internationales. D'ailleurs ces interventions gouvernementales dévoilent le second écueil du système : la manie "d'effacer" brutalement les gêneurs, ou ceux considérés comme "déviants" ; les prétextes sont multiples : dérives financières, mauvaises fréquentations, propos imprudents, risques d'ambitions inacceptables, la liste est longue… C'est ce qui est arrivé à Meng Hongwei, le directeur de l'Interpol (basé à Lyon) carrément "kidnappé" et disparu, au grand étonnement des Occidentaux. Ce n'est pas nouveau : tous les empereurs de toutes les dynasties ont toujours fait disparaître derrière un mur de silence ceux dont ils ne voulaient plus voir la face, et qu'ils considéraient comme dangereux ; les différents chefs révolutionnaires puis communistes ont fait de même. Ce qui conduit au plus grand danger pour un gouvernant : l'isolement, la surdité et le repli du pouvoir dans une spirale soit d'inertie soit de violence... laquelle finit toujours par générer une opposition. Cette violence soudain dévoilée à l'international laisse perplexe sur bien d'inavouables aspects du paradis asiatique.
 
* Le second risque du Contrat à 50 années est la difficulté à créer une cohésion sociale dynamique et durable : l'opposition entre villes et campagnes reste vive, même si d'appréciables progrès ont été accomplis pour certaines régions. Parfois le décalage s'amplifie au gré de grands chantiers innovants dont l'apport aux plus déshérités est fort douteux, détruisant de manière autoritaire l'environnement rural, les habitats, les emplois anciens. La condition des femmes en milieu rural reste très difficile, de même qu'en ville "le peuple des rats", ces ouvriers (et surtout ouvrières) sous-payés, logés en dortoirs ou entassés dans des sous-sols, reste une réalité. (1)
Autre souci, lequel a la particularité de juxtaposer une erreur tenace et une incontournable vérité : le mélange de la stratégie de l'enfant unique, qui fut en son temps une idée (et une contrainte) raisonnable afin de contourner une démographie galopante et le retour des famines, est assortie du vieillissement de la population dû, comme partout, aux progrès des soins médicaux et de l'alimentation ; sous peu, la République Populaire de Chine va se retrouver avec un déficit aggravé d'adultes – notamment de femmes capables à la fois de travailler et de procréer – et un poids considérable de personnes âgées.  Dans les villes, notamment, les jeunes femmes désormais "instruites", veulent "une carrière" et pas d'enfants. Par ailleurs, la stratégie de l'enfant unique est tellement ancrée dans les mœurs que la famille "élargie" tend à disparaître. L'abandon de la vie rurale par les jeunes générations produit également les effets pervers de la dislocation socio-familiale.
 
On ne réforme pas une société en quelques lustres...Surtout dans l 'espace chinois où territoires immenses et populations sont tellement divers. La mosaïque des groupes sociaux est infinie, tant par leurs mœurs que leurs croyances. Ne jamais oublier que certains groupes se détestent les uns les autres, et seraient facilement prêts à en découdre. Les Empires du Nord n'ont jamais oublié leur puissance perdue. L'évolution ne peut être que lente... même si Monsieur Xi aimerait plus de rapidité, mais on ne peut rien contre la mémoire et le temps. D'autant que la Chine est "lente" : son temps de réactivité est long, dû justement à la diversité et à l'immensité ; ce peut être aussi un atout. En Chinela vie est une longue patience. Monsieur Xi en est conscient, obtenant de ses pairs le plus long contrat possible, sa propre vie... afin de contrecarrer l'inexorable succession des Lunes.
Depuis le 11 mars 2018, celui que l'on surnomme désormais l'Empereur rouge a obtenu – à 65 ans et à la quasi-unanimité -  des représentants du peuple (2 contre, 3 abstentions sur 2 960 votes ) de conserver le pouvoir aussi longtemps qu'il lui plaira ; il est aussi Secrétaire général du Parti et chef des armées. Nous sommes donc dans un schéma connu, lequel mène parfois à la paranoïa et au rejet de toute dissidence si ténue soit-elle. Il apparaît en outre vis à vis de l'opinion comme un chevalier blanc exempt de tout soupçon, ne voulant que "le bien du peuple et d'une Chine qui a enfin sa place dans le contexte international". Pour l'instant, tout en inspirant une certaine crainte, le président Xi est fort populaire.
 
* Le grand absent du paysage idyllique proposé par le président Xi est l'environnement. Que la planète soit en train de mourir sous le poids d'une modernité saccageuse n'est pas son problème. Mais vu la place de la Chine dans le concert des nations polluantes, une réflexion honnête sur le côté dangereux de cette croissance à n'importe quel prix rendrait le message plus pertinent.
Le monde entier connaît la pollution aérienne des mégapoles chinoise, les ravages de l'énergie produite avec le charbon, le détournement des cours d'eau, la construction de barrages géants au détriment des habitants des vallées, des cultures et des forêts…
La liste est longue et s'allonge : on ne peut qu'adhérer au superbe programme OBOR "One Belt One Road " qui va désenclaver l'Asie centrale et contribuer au développement de la Chine et de la Russie intérieures. Mais à quel prix ?... Le premier axe (du nord de Beijing à Duisbourg en RFA) sera opérationnel dans sa totalité en 2023. Il l'est déjà partiellement. L'autoroute deux fois deux voies est accompagnée d'installations photovoltaïques gigantesques, de villes nouvelles préfabriquées, de dépôts de carburants et d'entrepôts de transit. Une voie de chemin de fer parallèle à la route est prévue, ainsi que des terminaux d'aéroports nouveaux. Les bretelles additionnelles vers le Pakistan, l'Inde, l'Iran, Moscou et la Baltique, sont programmées, voire commencées. La nouvelle route de la soie intrigue, inquiète ou enchante, on ne sait… Mais, sur place, ce ruban de béton à travers les vastes plaines centrales, apporte avec ses chantiers destructeurs, son matériel envahissant, sa pollution, bien des craintes. Les habitants locaux n'en profitent pas, au contraire, et sont peu associés. Là aussi la corruption bat son plein. La quasi-totalité de la main d'oeuvre est "importée" et chinoise. Que vont devenir la légendaire steppe de Dersou Ouzala (2) et le mystère du lac Baïkal, si cher à Sylvain Tesson, dont l'eau est encore la plus pure du monde ? Deviendront-ils des lieux de déchèteries industrielles, ravagés de résidus bitumineux ?
 
Que dire aussi, des "villes nouvelles" destinées à enrayer la croissance désordonnée des mégapoles, telle Xiong'an (dite "ville intelligente") au sud de Beijing, ou des zones économiques spéciales des districts de Rongcheng ou de Tianjin ? Cette démarche n'est pas nouvelle : déjà en 1980 Deng Xiaoping a créé la zone spéciale de Shenzhen près de Hong Kong, et en 1992 Jiang Zemin lança la zone nouvelle de Pudong à Shanghaï sur l'autre rive du fleuve, afin de désenclaver la ville asphyxiée. Mais le gigantisme des nouveaux projets effare, d'autant que leur mise en œuvre se fait de manière très autoritaire, avec l'objectif annoncé de "remodeler la vie des gens", et profite surtout aux géants des hautes technologies chinoises tels Alibaba ouTencent et Baidu, en y déployant l'intelligence du futur sensée transformer radicalement le tissu social et la vie urbaine.. Les requins de l'immobilier ne sont pas en reste, qu'il s'agisse du taux des loyers ou des possibilités d'acquisition d'un logement. Toutefois... certains chantiers sont en panne, et certains projets retardés ou simplement abandonnés. Le "peuple" est peut-être moins malléable qu'espéré, d'autant que la perspective de l'arrivée massive de grandes entreprises a fait flamber les prix. Des millions de gens ont été ainsi délocalisés et contraints, faute de moyens, de partir dans des districts voisins.
 
Heureusement, les Chinois ont la bonne habitude de ne vivre que dans le présent. Leur histoire lointaine ou contemporaine le leur a appris. Il y a aussi des bienfaits (peut-être n'en parle-t-on pas assez). La République vient tardivement à la protection de la nature : si le Parc National a été inventé aux Etats Unis en 1872 pour freiner les désastres des déboisements sauvages, les Chinois découvrent leurs propres richesses naturelles et tentent désormais de les protéger des exploitations abusives ou du béton. Ainsi, le premier Parc national de Chine a été ouvert dans la Province nord-ouest du Yunnan en 2006, à l'initiative d'une organisation non gouvernementale et des autorités locales. Mais sa portée est également politique puisque cette belle zone agricole traditionnelle est peuplée en fait d'agriculteurs et d'éleveurs tibétains.
 
L'angoisse alimentaire est omni présente dans la mentalité et le pouvoir de la Chine. Ses peuples ont eu tellement faim... toujours... La perspective de nourrir deux milliards d'individus reste la préoccupation majeure, souvent non exprimée. Elle peut expliquer en partie la main mise sur l'immensité d'Asie centrale dont les possibilités de développement ne sont pas exclusivement industrielles et commerciales, ainsi que l'achat de terres agricoles dans le monde entier, qu'il s'agisse de l'Europe, de l'Amérique latine et surtout de l'Afrique.
Les aventures environnementales de la République chinoise se prolongent en mer, avec ses ambitions de conquêtes des espaces côtiers, ce qui génère de constants conflits avec ses voisins les plus proches (surtout le Japon). L'édification de plateformes et d'iles artificielles le long de ses côtes inquiète, à la fois sur un plan écologique et politique. Son ambitieuse stratégie portuaire essaime tout au long de ses rivages, crée d'implacables zones destructrices des espaces naturels pour laisser place aux silos de carburant et au béton. Attendons la suite….
 
Sur le plan international, par l'ambition de ses projets, l'adoucissement de ses attitudes, l'apparente occidentalisation de ses stratégies et de ses manières diplomatiques, la République Populaire de Chine s'est hissée au tout premier rang des "puissances" de manière visible sous deux angles : d'une part dans le cercle de l'ONU et de la diplomatie multilatérale, elle tend à occuper les terrains récemment abandonnés par les Etats Unis, et se pose - elle aussi – en "arbitre du monde". Son rôle dans l'épineux problème nord-coréen est évident. Au Conseil de sécurité, elle ne pratique plus le veto systématique dans la foulée de la Russie, mais exprime souvent des choix modérés, conciliant ses propres intérêts et ceux de la communauté occidentale. En second lieu, la Chine se dégage progressivement de son étiquette "d'atelier du monde", uniquement manufacturier et marchand, pour accéder à une considération financière et diplomatique généralisée. Désormais au cœur des stratégies financières de rachats de dettes, d'avoirs bancaires et d'orientations de long terme dans les pays dits "émergents", son arbitrage est écouté. Ses alliances avec l'Inde ou le Pakistan étaient inimaginables il y a quelques années, de même que l'extension de ses influences en Afrique ou dans le pourtour de la zone Pacifique.
Aucune idéologie précise n'est imposée, le souci étant l'expression de perspectives d'avenir commun sous son impulsion. Par contre, le désir d'intégrer peu à peu Hong Kong dans le système de Chine continentale, de récupérer Taïwan et - pourquoi pas ? - d'ajouter Singapour à sa panoplie, est clairement exprimé. Si l'expérience réussit, les tentacules de l'OBOR se déploieront dans toutes les directions, aboutissant à tous les rivages océaniques, modifiant considérablement la géographie du commerce international et ses flux financiers. Cela peut se prolonger jusqu'en Méditerranée où la Chine est déjà partenaire du Pirée, de Gênes, de Valence. L'OBOR est prévu jusqu'à Brest et Santander vers 2030/35.
 
Qu'il s'agisse de l’État ou d'initiatives privées, la Chine est désormais sur tous les fronts de la finance, de la culture, du commerce et de l'innovation ; en témoigne la 5ème édition, en Juin 2018, du World Cities Culture Symposium à Chengdu, capitale provinciale du Sechuan, attirant pour la première fois en Chine, les représentants des 38 Cités membres de cette organisation créée en 2012, afin d'élaborer et de promouvoir des politiques culturelles communes dans le monde entier. Ou bien la 4ème Foire Internationale du Tourisme à Lhassa au Tibet qui met somptueusement en scène les atouts de la Région Autonome ; une façon de démontrer aussi que 50 ans de "colonisation" forcée n'ont, au bout du compte, apporté que des bienfaits. Le domaine de la science et de la recherche n'est pas oublié, puisque plus de 800 conventions de tous ordres sont conclues avec les Centres de recherche les plus innovants de la planète. (3) Le TOP 20 des meilleurs Universités mondiales comprend désormais pas moins de cinq Centres chinois, etc...
Le président Xi et ses proches font le pari du temps long, tout en exigeant un rythme accéléré de réformes et d'innovations. Même s'ils savent que les USA "tiennent" le monde par le billet vert et leurs réseaux d'information et de renseignements, ils misent sur l'affaiblissement du règne américain. Pour leur plus grand profit : puisque la stratégie yankee est "un repli sur soi et la haine de l'autre, laissons l'Amérique aux Américains, elle est bien assez vaste (…) la Chine offre l'ouverture au monde, sans imposer sa loi, ni mélanger cette démarche avec sa politique intérieure" (4) ... Sans commentaire.
 
Pour les Européens "l'éveil" chinois est une opportunité sans doute exceptionnelle, qui consistera à ne pas se laisser dévorer, mais à nouer des liens eurasiens de Brest à Shanghaï et du Cercle Polaire au Sechuan. Les relations sont déjà très avancées, mais se font davantage pays par pays, plutôt qu'avec l'entité Europe. A force de s'enliser dans leurs stériles chamailleries, les Européens - quels qu'ils soient – n'ont toujours pas intégré la formule de Paul Valéry : "l'Europe n'est qu'une péninsule avancée de l'Asie". Le regard rivé sur le turbulent "Ami" atlantique – qui sauve et lamine tout à la fois – ne suffit plus. L'Eurasie est une réalité qui couvre 12 fuseaux horaires et va de l'Arctique au Tropique du Cancer. Le président Xi en a, lui, parfaitement conscience et se donne les cartes pour s'approprier indirectement le plus gros marché économique du monde. Lors de la Réunion Asie-Pacific, de ce Novembre, il ne manque pas de fustiger amplement la politique "de très court terme" de la Maison Blanche et de présenter OBOR et les autres projets "comme une main tendue et non une menace". De ce point de vue l'alliance faite avec la Russie de Vladimir Poutine pour l'OBOR, renverse les perspectives. L'Europe occidentale a toujours considéré la Russie comme "un parent pauvre" : elle risque de se tromper maintenant. Alors qu'elle est alourdie de souvenirs affreux, bloquée dans ses contradictions, empêtrée dans la discorde, elle ferait bien de regarder vers l'Est nouveau qui se profile. Même si tout est loin d'être parfait, cela donnerait quelque espoir à sa jeunesse, comme le proposent les slogans affichés à l'entrée des villes et villages des provinces chinoises : "Notre jeunesse est notre richesse".

(1) Voir "le peuple des rats", Patrick Saint-Paul, Grasset, 2016
(2) Dersou Ouzala, légendaire chasseur de la taïga, aida en 1902 le capitaine Arseniev dans sa découverte de l'Asie centrale. Akira Kurosawa réalisa un film magnifique sur cet épisode, en 1974. 
(3) Soit dit en passant, une plateforme formidable pour les copies, les contrefaçons, etc...
(4) Transcription d'une chronique hong kongaise dans  Courrier International N°1445 juillet 2018

Envoyé par l'auteur, 17 novembre 2018
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