Magistro Beta

Switch to desktop Register Login

Assistanat : le prix de la gratuité ne fait que s'accroître
 
Il semble que l'objectif des gouvernements successifs, évidemment appuyés par leurs électeurs, est d'instaurer la gratuité partout où c'est possible, et dans tous les domaines. Ce "droit" à la gratuité est accrédité par les politiques. Au pays du "droit à" qui a un peu oublié le "devoir de", on se donne bonne conscience à peu de frais puisque personne n'a le sentiment de payer... 
Le vrai problème de la France est qu'elle est écartelée entre la révolte devant des 
impôts trop élevés et l'exigence de la gratuité. Certes notre niveau de culture économique est un des plus faibles d'Europe mais le bon sens pourrait combler cette lacune : il y a forcément quelqu'un qui paie ! Et nous souhaitons que ce soit les riches (que nous faisons tout pour rendre moins riches) qui paient : cherchez l’erreur.
 
Cette gratuité rend les bénéficiaires de plus en plus exigeants et leur laisse croire que tout est possible, et surtout que lorsqu'il n'y a plus d’argent, il y en a encore. La dette est là pour être creusée... Pourtant en outre on le sait : “Tout ce qui est gratuit n'a pas de valeur". C’est ainsi que nous assistons à une surconsommation médicale hors normes. Cela ne suffit pas, et tout est fait pour que nous puissions bientôt bénéficier du "tiers payant intégral pour tous", sous la forme d'une plateforme permettant aux patients de ne pas payer la consultation. Dispense de frais générale ! Le corps médical est vent debout, pour de bonnes raisons : nombreux sont les praticiens dans tous les domaines qui ont le sentiment que les patients bénéficiaires de la CMU-C, par exemple, sont ceux qui ne respectent pas le rendez-vous, ne prennent pas la peine d'annuler et oublient le traitement... Tant et si bien que 12 % des gynécos, chirurgiens-dentistes et psychiatres refusent de recevoir ces patients, 
selon un rapport du Défenseur des droits. On trouvera cela inadmissible mais au nom de quoi demande-t-on à un praticien de travailler à perte ? C’est probablement une des définitions de la gratuité à la française.
Pour certains la santé est un objet de consommation comme un autre : on fait ses courses à la pharmacie ! Et les médecins ne sont pas rares qui terminent leur consultation stylo levé en rédigeant l'ordonnance demandant "qu'est-ce que je vous mets", comme chez l'épicier. Rien ne devrait être totalement gratuit, faire payer ne serait-ce qu'un euro redonnerait une prise de conscience salutaire.
 
Assistanat
Notre rapport gratuit à l’Etat nourricier (c'est le cas de le dire) prospère : de plus en plus
de petits-déjeuners gratuits décidés par les collectivités locales dans certaines écoles,certaines cantines gratuites, etc. Qui oserait s'élever contre le fait de nourrir des enfants ? Il semblerait que les parents français en soient incapables ? Si c'est hélas le cas, très rarement, en tout état de cause la solution est ailleurs même et surtout si l'on doit aider à éradiquer l'extrême pauvreté de certains. En cela l'exemple des Restos du Cœur est admirable.
Faut-il persister à vouloir généraliser la gratuité des transports en région parisienne ? Pour l'instant elle concerne les seniors (qui aimeraient mieux qu'on ne diminue pas leur retraite et payer eux-mêmes leur transport !), transports gratuits aussi pour les bénéficiaires du 
RSA, ceux-là mêmes qui, à force de gratuités, n'ont pas intérêt à retrouver du travail car tous ces avantages cesseraient. Alors, pour compenser ces pertes, on a recours à une prime à la reprise de l'emploi, nous marchons sur la tête.
Non pas qu'il ne faille pas aider les plus nécessiteux, mais c'est tout le système qu'il convient de revoir car au nom d'une pseudo générosité de l'Etat puisée dans les ressources des faux "nantis" nous avons versé dans l'assistanat : inefficace, coûteux et de plus dissuasif pour certains et trop attractif pour d'autres. Tous ces étrangers et on les comprend, qui viennent se faire soigner en France, c'est tout à l'honneur de nos médecins de ne jamais refuser de soigner un malade... même si 
l’hôpital, notre fierté est en train de sombrer dans le paupérisme.
 
Générosité sans frontières
C'est ainsi que nous allons d'allocations en aides diverses et variées : génial, c’est gratuit ! En fait rien n'est gratuit et on reprend d'une main ce qu'on donne de l'autre le plus souvent aux mêmes, cela coûte très cher à chacun d'entre nous et plus encore à ceux qui paient des impôts.
L'école est gratuite, parfait, mais on s'inquiète des résultats : pourquoi cela a-t-il eu comme résultat de pousser les parents à inscrire de plus en plus leurs enfants dans le privé ? Signalons
 l'allocation de rentrée scolaire
 dont on doute qu'elle serve à son objectif. Gratuité des facultés ? On se souvient de la révolte de généreux étudiants français parce qu’on voulait augmenter un peu le prix y compris pour les étudiants étrangers, générosité sans frontières c'est notre spécialité ! Une générosité dont nous n'avons pas les moyens et qui coûte en qualité des études ; tout cela sans réciprocité car beaucoup de jeunes français ne peuvent aller à l'étranger tant le coût des études y est élevé.  
La gratuité partielle des musées fait que la foule qui s'y presse met les collections en danger...  Oui, la culture devrait être gratuite, qui peut être contre ? Une exception toutefois : l’Opéra de Paris dont le prix des places demeure inaccessible sauf pour les 10 premiers rangs auxquels se pressent les hauts fonctionnaires des ministères (voilà une gratuité à supprimer tout de suite !). La gratuité est un mirage tout comme celui de Google qui gratuitement compte quand même 850 milliards de capitalisation boursière !
On nous ment sur le prix de la gratuité qui ne fait que s'accroître, une exception française qui abaisse le niveau de notre pays et encourage peu à l'effort et à la responsabilité individuelle.

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, le 31 octobre 2019
Publié dans A tout un chacun
Écrit par
En savoir plus... 0
La gauche française, ferment du sectarisme
 
La nouvelle Terreur française a trouvé ses petits bras. Ils ont la violence, la haine, le sectarisme de leurs vieux ancêtres. Certes, ces héritiers ne coupent pas de têtes. Mais ils déshonorent à leur tour l’esprit français et son goût du débat. La journaliste Zineb El RHAZOUI, qui combat l’obscurantisme comme une lionne, est constamment menacée de mort par les fanatiques de l’islam, protégés par les "antiracistes". Jeudi dernier, la philosophe Sylviane AGACINSKI n’a pu tenir sa conférence à l’université Montaigne de Bordeaux : des minorités LGBT entendaient perturber la prestation d’une "homophobe notoire". Dans le même temps, la Sorbonne suspendait un cycle de formation continue de l’essayiste Mohamed SIFAOUI, sous la pression de mouvements islamistes. Sifaoui dénonce avec raison la censure dont il est victime. Mais il la justifie à son tour en se joignant au boycott de la chaîne CNews qui accueille, avec un succès d’audience, Éric ZEMMOUR, indésirable aux yeux des épurateurs éthiques. Voltaire, reviens !
 
Le politiquement correct se déchaîne contre les sonneurs de tocsin, laissant en paix les incendiaires. Mardi, Marlène SCHIAPPA a élégamment dit son soutien au conseiller régional d’Occitanie Yoann GILLET, du RN, victime d’un tabassage à Nîmes par des "antifas" (antifascistes). "Si l’on commence à excuser les violences contre les élus sous prétexte qu’ils sont RN, demain tous les autres motifs de violence seront légitimes", a expliqué la secrétaire d’État. Pour autant, le silence a accueilli le saccage, le 4 octobre dans le Quartier latin à Paris, de La Nouvelle Librairie, dans laquelle Jean-Marie LE PEN a maintenu la signature de son livre. Les menaces verbales contre Renaud CAMUS puis Gabriel MATZNEFF, peu après dans le même Saint-Germain-des-Prés littéraire, ont laissé de marbre les grandes consciences. "La bêtise au front de taureau évoquée par Baudelaire n’a jamais été aussi bruyante, gesticulante, vociférante", commente MATZNEFF. Lui a choisi de rejoindre la plus libre Italie.
 
Hormis une poignée de nazillons, cette intolérance est majoritairement celle de la gauche, de l’extrême gauche et des militants de l’islam : ils sont les inquisiteurs, les nouveaux staliniens. Les "antifas", black blocs et autres gauchistes ont recours aux agressions contre ceux qu’ils jugent d’"extrême droite" quand ils ne pensent pas comme eux. Les minorités sexuelles organisées développent une dialectique victimaire qui aboutit à les rendre hostiles à la confrontation intellectuelle. Les islamistes adoptent la même rhétorique totalitaire et menaçante qui exonère l’islam de la critique. À ce marigot puant s’ajoutent ceux qui, se réclamant de la République et de la diversité, décrètent qui sont les journalistes fréquentables. Ainsi s’insurgent-ils que le chef de l’État ait donné cette semaine un entretien au magazine conservateur Valeurs actuelles. Ne voient-ils pas dans quel camp repoussant ils tombent ?
 
La France ne peut se reconnaître dans les flics de la pensée, ni dans les nervis de l’anticapitalisme et de l’islam politique qui pactisent entre eux. Leur sort est de dégager. Pour l’instant, ils prospèrent sur le terreau fertile de la macronie manichéenne. C’est le chef de l’État qui a accéléré la décrépitude de la démocratie en se présentant comme l’incarnation de la perfection. Son combat sans nuance contre le "populisme" l’a poussé à marginaliser les Français en insécurité culturelle. Aujourd’hui, 61 % des sondés (Ifop, JDD) jugent l’islam"incompatible avec les valeurs de la société française". Faut-il les traiter d’extrémistes, de racistes, d’islamophobes, leur intimer de se taire ? Quand Bernard-Henri LEVY déclare le 25 mars 2019 (L’Écho), à propos du peuple protestataire : "Quand cette population-là vote pour le pire, le racisme, l’antisémitisme, la haine, qu’ils sont encore minoritaires, je pense qu’il faut leur dire : on ne tiendra pas compte de ce que vous dites", l’ami de Macron autorise le coup de force contre des dissidents. Les antifascistes d’aujourd’hui parlent comme les fascistes d’hier.

Paru dans Le Figaro, 1er novembre 2019
Publié dans En France
Écrit par
En savoir plus... 0
C'est confirmé...

C’est confirmé : Christo va bien emballer l’Arc de triomphe entre le 6 et le 19 avril 2020 avec 25 000 mètres carrés de tissu recyclable en propylène bleu argenté et 7 000 mètres de corde rouge (on aimerait quand même connaître l’empreinte carbone totale). En 2018 des manifestations avaient saccagé ce symbole de la Nation, notre élite culturelle va donc l’occulter comme si les bâches couvrant Notre-Dame, autre lieu emblématique de la Capitale, ne suffisaient pas.
 
C’est confirmé, l’auto-découpage d’une œuvre du street-artiste Banksy en pleine vente chez Sotheby’s en 2018 a bien été, non pas une contestation de l’hégémonie de l’argent dans l’Art mais un coup de maître de l’Art Financier préparant des cotes vertigineuses. Seuls les naïfs crûrent à une rébellion contre les ventes aux enchères. Son tableau représentant le parlement britannique peuplé de singes, estimé entre 1,68 et 2,24 millions d’euros s’est envolé en 13 minutes à 11,13 millions, toujours chez Sotheby’s et toujours à Londres : cqfd ! Officiellement (sans rire) c’est la faute au Brexit !
 
C’est confirmé, le vent tourne dans le discours des grandes institutions culturelles qui prennent leurs distances, au moins en paroles, avec la mondialisation. Serge LAVIGNES président du Centre Pompidou a rappelé : "la nécessité de l’ancrage", "le besoin de se retrouver face à un territoire, un terroir" (1). Alors que le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, lui, vient de réorganiser la présentation de ses salles, Fabrice HERGOTT, qui le préside, veut mettre en valeur le rôle de Paris dans l’histoire récente des arts : "une collection très majoritairement française, au sens de "fait en France" et non évidemment de par la nationalité de naissance des artistes" (2). Au point que l’identité visuelle du musée est maintenant fondée sur la Tour Eiffel peinte par Robert DELAUNAY. Comme son jumeau le Palais de Tokyo géré par l’Etat, ce musée de la Ville de Paris est né en 1937 du constat de l’absence d’un musée d’art contemporain. D’où venait ce retard par rapport à New-York ? Pour Le Monde (et Philippe DAGEN) l’explication officielle et la faute, impardonnable, vient de "l’ignorance en matière d’avant-garde et (du) nationalisme traditionaliste de la plupart des conservateurs français depuis la fin du XIXème siècle". C’est un peu court. Car New-York, pour ravir la première place à Paris dans les arts, a eu besoin moins d’une politique culturelle brillante que d’une judicieuse politique fiscale (3). Or les fonctionnaires français n’étaient pas tous de vieilles ganaches, certains étaient mus par un idéal républicain (le "traditionalisme" du Monde) où l’Etat ne se mêle pas de création, reste impartial, refuse de favoriser par ses achats ou expositions tel artiste plutôt que tel autre : on laissait la spéculation à la porte du musée. Un des premiers à avoir flairé le problème est Emile ZOLA. Il est sollicité le 22 juillet 1889 par MONET qui organise une souscription pour faire entrer la célèbre Olympia de MANET (mort en 1883) au musée du Luxembourg (le musée "contemporain" de l’époque, antichambre du Louvre). Dès le 23, ZOLA, qui a tant écrit sur le rôle de l’argent dans la société, refuse violemment : "cette forme détournée de cadeau sentira la coterie et la réclame". En dépit de tout l’intérêt esthétique qu’il a pu porter à MANET, la manœuvre de la donation ne lui a pas échappé : une générosité (5) rentable puisque c’est un "placement de produit", le prestige d’appartenance à une collection nationale rejaillissant sur toutes les autres œuvres détenues par les collectionneurs privés. Aujourd’hui, "réseaux" ou "lobby" ont remplacé "coterie" et la "réclame" s’est transformée en Art financier. On rêve au "J’accuse !" qu’aurait écrit ZOLA suite à la donation d’un certain bouquet de tulipes …
 
C’est confirmé, les grands médias français sont toujours empêtrés dans le politiquement correct !

(1) "Pompidou doit affirmer son originalité", Le Monde, 1er octobre 2019, p.26.
(2) Cahier Le Monde, 11 octobre 2019, p.2.
(3) Voir la démonstration : Aude de Kerros, “Nouvelle géopolitique de l’Art contemporain”, Eyrolles, 2019, p. 171
(5) Les partisans de la souscription répandirent le bruit que l’achat du tableau à la veuve de l’artiste permettrait d’aider discrètement celle-ci. Le procédé déplut à Suzanne Manet qui fit officiellement savoir qu’elle n’avait nul besoin d’aide… via le Figaro.

Envoyé par l'auteur, paru sur www.sourgins.fr, 29 octobre 2019
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0
Retraites : l’échec des incompétents
 
Il y a deux semaines, j’écrivais "Retraite : la réforme en péril". Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’un simple péril : l’échec est avéré, s’il est vrai que, comme l’annonce Le Figaro, "l’exécutif semble réfléchir à la piste d’un étalement de la réforme, dont l’effet ne concernerait plus que les futurs entrants sur le marché du travail." Les Echos, eux, présentent cette déroute comme un repli astucieux sur des positions inexpugnables préservant l’essentiel : "les régimes spéciaux eux-mêmes vont bel et bien disparaître pour les nouveaux entrants". Mais ce média annonce des "transitions longues" pour quantité de métiers : électriciens-gaziers, SNCF, RATP, gendarmes, policiers, fonctionnaires hospitaliers. En clair, au lieu de percer l’abcès, nos dirigeants actuels se proposent de le recouvrir d’un emplâtre et de laisser à leurs successeurs le soin de se débrouiller avec ce qu’il adviendra. Qui voudrait empoisonner le climat social en France durant les 3 ou 4 prochaines décennies pourrait difficilement trouver mieux.
 
Le recours à la capitalisation permettrait de résoudre les problèmes
Dans un ouvrage publié en 2017, parrainé par l’association Sauvegarde retraites, et dans un bon nombre d’articles publiés dans des revues telles que Futuribles ou la RDSS (Revue de droit sanitaire et social), j’ai exposé une méthode qui permettrait de procéder très rapidement à une réforme systémique conservant pour certaines professions des avantages particuliers, tout en unifiant le système de retraites par répartition. Il s’agit tout simplement de compléter la retraite de base, dite par répartition, par des fonds de pension propres à chaque profession désireuse de conserver ou d’obtenir pour ses membres (ou certains d’entre eux) des conditions plus avantageuses, en raison par exemple de sujétions professionnelles spécifiques (travail pénible, dangereux, exigeant une limitation du droit de grève, etc.).
Prenons le cas des cheminots et des agents de la RATP, prompts à perturber les transports publics pour obtenir satisfaction. S’ils veulent absolument pouvoir prendre leur pension à un âge précoce, qu’est-ce qui empêche de le leur permettre en les rémunérant pour partie sous forme d’une cotisation à un fonds ? L’agent désireux de cesser son activité à 55 ans, par exemple, pourrait obtenir de ses placements une rente à durée déterminée, durée librement choisie, disons par exemple dix ans, de façon à ne liquider ses points du régime par répartition qu’à un âge, 65 ans dans cet exemple, où la valeur de service du point serait bien plus forte qu’à 55 ans.
Les fonds de pension peuvent procurer sous une forme très souple, totalement individualisable, tous les avantages qui sont accordés aujourd’hui sous une forme rigide, uniforme et bureaucratique. Le cheminot désireux de travailler jusqu’à 70 ans pour faire ensuite quelques voyages extraordinaires et coûteux en aurait la possibilité, d’autant plus qu’un fonds de pension n’est pas assujetti au versement d’une rente mensuelle quasiment constante : dans le cas de nos grands amateurs de voyages, le fonds pourrait parfaitement leur donner à 70 ans une forte somme, suffisante pour réaliser leur projet, en contrepartie d’une diminution (calculée par les actuaires) de la rente mensuelle ultérieure.
 
La capitalisation est nécessaire pour respecter le principe constitutionnel de sincérité des comptes publics
L’article 47-2 de la Constitution dispose : "Les comptes des administrations publiques sont réguliers et sincères. Ils donnent une image fidèle du résultat de leur gestion, de leur patrimoine et de leur situation financière". Cet article est sans cesse violé, et la gravité de ces infractions est particulièrement élevée dans le cas des retraites. Les avantages spécifiques accordés en raison de la pénibilité du travail, de sa dangerosité, ou du pouvoir de nuisance de certaines corporations, sont la cause d’une catégorie particulièrement importante d’infractions à l’article 47-2.
 
En effet, la retraite par répartition est, en réalité, une forme de capitalisation : elle est basée sur l’accumulation de "capital humain", c’est-à-dire sur la mise au monde, l’entretien et la formation des nouvelles générations. Il n’existe aucune raison, si ce n’est l’incompréhension par le législateur du fonctionnement réel des retraites par répartition, pour attribuer dans un tel système des rémunérations différées sous forme de départs précoces à la retraite. Le travail nocturne, ou dangereux, ou présentant des inconvénients sanitaires, et ainsi de suite, fait actuellement l’objet d’une rémunération différée, sous forme de pensions versées avant l’âge "normal". Or la régularité et la sincérité des comptes implique de provisionner ces versements, de façon que la dette contractée envers, par exemple, les cheminots ou le personnel hospitalier, soit dûment enregistrée dans les comptes de l’année où elle a pris naissance.
Concrètement, la solution consiste à majorer le salaire ou traitement des travailleurs concernés, et à opérer sur cette rémunération une ponction destinée à alimenter un fonds de pensions. Nous vivons actuellement, et ce depuis des décennies, dans un mensonge comptable de grande envergure, constituant une infraction répétée aux dispositions de l’article 47-2 de la Constitution. La mise en place de fonds de pension est la solution qui s’impose pour sortir de cette situation délictueuse dans laquelle sont empêtrés les membres de nos Assemblées et de nos Gouvernements.
 
Ce délit fait porter par notre jeunesse un fardeau inique à seule fin de camoufler le prix réel de certaines activités professionnelles. Il se trouve fort heureusement qu’en faisant le nécessaire pour respecter en matière de retraites précoces le principe constitutionnel de régularité des comptes publics, les autorités françaises s’engageraient dans une démarche qui les conduirait à enfin comprendre le théorème de Sauvy, base de l’économie des retraites dites par répartition.
Ce théorème, aussi simple qu’irréfutable, tient en une courte phrase : "en répartition, nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants". L’attribution des droits à pension, qu’ils soient calculés en points ou par des méthodes plus archaïques, s’effectue en raison et en fonction des cotisations versées au profit des retraités : cela constitue la violation la plus massive de l’article 47-2. Une énorme dette publique, composée des droits à pension, est ignorée par les pouvoirs publics. L’incompétence d’une bonne partie des éminences qui nous gouvernent est probablement la cause principale de cette violation : tout simplement, ils ne savent pas ce qu’ils font.

Envoyé par l'auteur, 29 octobre 2019
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0
Les conséquences prévisibles du déshonneur
 
En septembre 1938, au Lendemain des accords de Munich, par lesquels la Grande-Bretagne et la France abandonnèrent la Tchécoslovaquie à la botte hitlérienne, Winston Churchill – alors chef de l’Opposition – prononça à l’adresse du Premier ministre Neville Chamberlain une phrase restée célèbre : "Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre." Les faits donnèrent raison à l’homme qui, ensuite, eut à mener le combat dans des conditions encore plus difficiles.
 
Ce qui vient de se passer à propos de la zone nord de la Syrie tenue en grande partie grâce aux Kurdes fait songer à ce douloureux épisode de notre histoire. Depuis des années, les Occidentaux comptent sur la Turquie pour retenir sur son territoire quelque 3 millions de réfugiés, principalement syriens et irakiens, qui se dirigeraient volontiers vers l’Europe pour y trouver des conditions de vie moins précaires. Une petite partie de nos impôts sert à rémunérer la Turquie pour ce service, mais à tout moment Erdogan peut ouvrir le robinet et laisser les Européens gérer le problème – un véritable casse-tête.

Tant que l’oncle Sam faisait la police, avec un gros bâton, aux confins de la Turquie, de l’Irak et de la Syrie, le président turc attendait son heure. La foucade de Trump, décidant brusquement de rappeler les "boys" et leurs joujoux sophistiqués, a totalement changé la donne. Les troupes spéciales européennes, et notamment françaises, ont beaucoup contribué à empêcher les extrémistes musulmans de créer une sorte d’émirat, mais elles ne sont pas en mesure de résister à une offensive massive menée par une armée nombreuse et bien équipée, qui opère relativement près de ses bases. Sans parler du fait que se taper dessus entre "alliés" membres de l’OTAN obligerait à reconnaître ce qui est : que la Turquie d’Erdogan n’a pas vraiment le profil OTAN.
Nous laissons donc Erdogan faire ce qu’il veut : installer les réfugiés qui l’embarrassent sur une enclave comprenant notamment les zones kurdes. Peu lui importe qu’à cette occasion de nombreux terroristes détenus par les Kurdes retrouvent leur liberté, et que certains, venus d’Europe, y reviennent – probablement pas pour y mener une vie parfaitement paisible.
Le problème est que le Président américain ayant, dans cette malheureuse histoire, joué le rôle de Chamberlain, malgré sa capacité à être tout et son contraire il ne se transformera probablement pas en un Churchill Yankee ! Et il est peu probable que son remplaçant démocrate, au cas où il ne serait pas réélu, mobilise l’US Army pour venir protéger ceux qui, dans cette affaire affreuse et compliquée, ont joué, mutatis mutandis, le rôle tenu jadis par les Harkis, si nombreux à avoir été lâchement abandonnés par la France lorsqu’elle se retira de l’Algérie.
 
Quant aux Syriens et Irakiens qui avaient fui les massacres de Daech et les bombardements des armées syrienne et irakienne, puis des Russes et des occidentaux, ils ont très bien compris par eux-mêmes ce qu’un article spécialisé indiquait récemment : dans une telle guerre, les morts de civils représentent environ dix fois celles de militaires. Donc, leur propension à regagner leurs villes ou villages dévastés, même si la paix semble revenir, ne sera pas très grande. La tentation d’émigrer vers l’Ouest sera très forte.
La pusillanimité occidentale, la faiblesse du sens de l’honneur, vont donc probablement, une fois de plus, se payer très cher. Pour les populations du Moyen Orient, si durement éprouvées depuis si longtemps, et pour les populations européennes, qui vont recevoir des millions d’immigrés dont l’intégration ne se réalisera globalement pas mieux, sauf miracle, que celle de ceux qui nous sont arrivés, plus ou moins au compte-goutte, depuis une dizaine d’années.

Envoyé par l'auteur, 29 octobre 2019
Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
La Syrie

Les contours de la Syrie et de la région confrontées à un réaménagement brutal par les puissances actives alors que certaines quittent la zone, d’autres observent avec intérêt ou inquiétude et enfin l’Europe qui fait montre d’une impuissance coupable et dangereuse sur le moyen terme
 
L’intervention récente, "source de paix", de la Turquie d’Erdogan dans le nord de la Syrie fait suite aux interventions militaires précédentes du 24 Août 2016 et du 20 janvier 2017. La plus récente s’inscrit cependant dans un contexte différent des précédentes car si les américains ont commis une erreur stratégique discutable en se retirant de la "partie" (et ce nonobstant le beau baroud d'honneur des forces spéciales US qui ont éliminé el baghdadi avec l'appui précieux de ceux qu'ils ont trahi, les Kurdes), le régime du président syrien Bachar al Assad a saisi l’occasion pour monter vers le nord avec le soutien des forces russes, coinçant un peu plus les kurdes syriens du YPG qui ont préféré s’allier pour la circonstance avec Damas pour résister à l’OPA de M. Erdogan sur cette zone d’environ 40 km sur 400. Les autres forces régionales : l’Iran au premier plan, les pays du Golfe, Israël et dans une moindre mesure  l’Egypte suivent attentivement les déroulements de la situation en espérant que celui qui (Erdogan) va devenir le "Sultan des temps modernes" des musulmans Sunnites (les Sunnites représentent entre 85 et 90 % des musulmans dans le monde, les Chiites environ 10 % et les Kharidjites moins de 5 %). Les ex-puissances coloniales, la France et Grande Bretagne sont présentes sur le terrain pour combattre l’Etat islamique mais sans la capacité de s’opposer réellement à l’aventure turque en terre syrienne et l’Union Européenne reste désespérément impotente. Quels sont les acteurs qui comptent aujourd’hui ? Quelles conséquences pour l’Europe, quelle est la position de la France et n’est-il pas venu le temps d’agir en changeant de méthode, d’alliances au coup par coup.
 
Un bref rappel de la Syrie contemporaine
Depuis l’Antiquité, la Syrie a pesé sur le cours de l'histoire quelle que soit la période, grecque, romaine ou islamique avec les Omeyyades. Certes, la Syrie n'a a pas toujours défendu avec succès son territoire comme l'ont fait les perses. La Syrie subira par exemple la domination ottomane pendant de longues décennie, domination à laquelle succédera le mandat français (1920-1946). La France effectuera quelques ajustements de territoire et de populations (en 1939 la ville d’Alexandrette est laissée aux turcs). Lors du "dépeçage" de l'Empire ottoman, la France avait en effet privilégié, dans ses négociations, le "Croissant fertile", le Liban, la Palestine et la Syrie tandis que les britanniques avaient jeté leur dévolu sur les pays du Golfe, prometteurs en ressources pétrolières et moins difficiles à administrer, tout en essayant de grappiller des territoires  et installer le pays crée de toutes pièces en 1920, la Jordanie pour y accommoder la dynastie Hachémite (anciens shérifs de la Mecque et délogée par les Wahabites) ce qui contraignit la France à céder non seulement la Palestine aux anglais mais aussi la ville de Mossoul en pays Kurde pour agrandir le royaume d'Irak. Dans cette Syrie sous mandat français les quatre minis Etats distincts, l'un à Damas, un autre à Alep, un autre à Lattaquié en zone Alaouite et le dernier en zone Druze furent unifiés en un seul Etat en 1930 dans cet "Orient compliqué" et où prédomine "une majorité de minorités".
C’est d'ailleurs sur la minorité Alaouite (10 % environ de la population) que la France cherchera à s’appuyer pour diriger le pays, une minorité qui est toujours au pouvoir aujourd’hui et dont la main mise sur le pays a été en partie des émeutes commencées il y a 7 ans et qui ont débouché sur la sanglante guerre civile qui s’en est suivi. Avec le temps le régime de Damas s’est trouvé renforcé et soutenu par l'Iran (pays à très forte majorité Chiite) et a essayé d’étendre son influence au Liban, caressant le rêve d’une "grande Syrie", un rêve longtemps contrarié par la France, défendant les Chrétiens au pays du Cèdre. Cependant, les jeux d'alliance traditionnels ont changé depuis que le ministre de la Défense américain de la défense, Donald Rumsfeld avait annoncé en décembre 2001 (interview chez Larry King) : "il n’y a pas une coalition, il y a différentes coalitions ... c’est la Mission qui doit déterminer la coalition". C’est ce quoi on assiste depuis quelque temps.
 
Les nouvelles alliances variables en fonction de la Mission
Si l'administration de Donald Trump a mis en pratique, à sa façon (qui n’est pas la meilleure, loin de là mais qui correspond au souhait de Donald Trump de sortir des guerres inutiles) la nouvelle approche des relations internationales de Donald Rumsfeld c'est surtout la Russie , l'Iran et la Turquie qui par le processus dit d'Astana, concurrence celui de Genève ; malgré le manque de sympathie évident existant entre les trois protagonistes principaux, ces derniers ont réussi à travers plusieurs rencontres multilatérales ou bilatérales à encadrer à leur manière le conflit syrien. La rencontre récente à Sochi entre Vladimir Poutine et T. Erdogan en est l'illustration : en effet cet accord a permis de concilier deux approches a priori peu compatibles : les turcs souhaitent s'implanter d'une façon ou d'une autre dans le nord de la Syrie en mettant dans le même panier "terroriste", le PKK des kurdes de Turquie et ceux du YPG de Syrie tandis que la Russie a non seulement accepté une représentation du YPG (via sa filiale du parti de l'Union Démocratique) mais a pour objectif d'aider le régime de Damas à reconquérir l'ensemble de son territoire y compris la zone à majorité Kurde. A l’opposé, l'OTAN et l'UE sont quasi inexistants dans les recompositions et repositionnements en cours. La Turquie, pourtant membre de l'OTAN, agit comme si, de facto, ce pays ne faisait plus partie du traité de l'Atlantique Nord, une Organisation dans laquelle la force d’entraînement des Etats-Unis semble émoussée tandis que l’UE reste focalisée sur la gestion des flux migratoires et dans la crainte que la Turquie ouvre ses vannes aux 3.5 millions de réfugiés vivant sur son sol malgré les 3 milliards d'euros consentis initialement à la Turquie afin que cette dernière contienne ces réfugiés. L'UE en particulier est restée appuyée d'un coté sur le concept du multilatéralisme tandis que plusieurs grands pays, (Etats-Unis, Russie, Turquie) délaissaient celui d'Astana et ont pris le relais. Et c’est parmi les pays qui ont choisi cette dernière option que l'on trouve ceux qui sont le plus "offensifs" dans le conflit syrien et son règlement au détriment de groupes ou de communautés dont l'engagement a été précieux à l'Occident, à l'UE et à la France pour combattre l'Etat Islamique.
 
Les pays actifs dans le conflit syrien
Si l’Iran reste incontestablement un acteur incontournable de par son influence dans la région grâce en partie à l'axe religieux (en dehors de la minorité Alaouite au pouvoir en Syrie) il y a l'Irak à majorité Chiite ainsi que l'île de Bahrein aussi à forte majorité Chiite mais gouvernée par des Sunnites et puis évidement, le puissant Hezbollah au Liban, sorte de gouvernement parallèle et aiguillon que l'Iran peut utiliser à tout moment pour des actions en Israël, sans compter la minorité Chiite installée dans l'est du Royaume saoudien ou encore la tragique situation Yéménite, le Yémen un pays de confrontation entre l'Arabie Saoudite et ses alliés du Golfe en particulier et l'Iran qui utilise les rebelles Houti, des Chiites Zaydites, ce pays est malgré tout obligé d'observer une certaine retenue tant il est observé, scruté par les américains et les israéliens, ces derniers n'attendant qu'un prétexte pour fondre sur ce pays avec des alliés de circonstance comme l'Arabie Saoudite ! Par contre la Russie et la Turquie se sont "affirmées" de plus en plus dans la région mettant à profit le retrait américain.

La Russie cherche depuis quelque temps déjà à ne pas perdre sa présence en Méditerranée, au contraire, comptant une présence navale établie depuis assez longtemps à Lattaquié. Vladimir Poutine a essayé, avec des succès partiels, de saisir l'occasion des crises financières de Chypre (et de ses ressources pétrolières et gazières importantes "offshore") et ensuite de la Grèce pour replacer la Russie comme partenaire clé dans cette région compliquée. A partir de la Syrie et du soutien sans faille qu'il a apporté au régime de Damas, il a permis à ce dernier de résister et d'éviter que la majorité Sunnite n’y prenne le pouvoir, voire les Islamistes. A présent, forts du retrait américain, les russes peuvent envisager de se redéployer progressivement dans toute la Syrie y compris dans la zone nord, riche en pétrole et ainsi soutenir un "arc Chiite" comprenant l'Iran, la Syrie, l'Irak, une partie du Liban jusqu'en Azerbaïdjan pays d’obédience Chiite et riche également en pétrole.

En ce qui concerne la Turquie, les gains à court terme semblent plus notoires mais ils restent fragiles d'autant plus que le président Erdogan semble ne pas être bien sûr de la marche qu’il veut suivre : détruire les YPG kurdes ? établir sous contrôle turc, une zone tampon en Syrie (les Forces démocratiques syriennes, les FDS soutenues par Ankara occupent une partie du nord de la Syrie depuis 2017) ? installer les 3,5 millions de réfugiés actuellement en Turquie ou simplement renforcer sa popularité dans son pays. Si le dernier objectif est atteint pour le moment, les autres sont loin de l'être et il est probable que si d'aventure les forces turques venaient à s'installer dans le nord de la Syrie ce ne serait sûrement pas acceptable par Damas et son allié russe sans compter le risque d'enlisement des forces turques d'un côté et une augmentation d'actions terroristes qui seraient menées par le YPG ou le PKK, y compris sur le sol turc. De surcroît, cet enlisement éventuel ne serait pas pour déplaire aux voisins du pays de la "grande porte ".
 
Pays voisins attentifs et l’UE absente
Les pays voisins guettent un faux pas de la Turquie pour des raisons qui leur sont propres : Israël parce que la Turquie aide, y compris financièrement le Hamas dans la bande de Gaza, l'Egypte parce que Ankara n'a cessé d'essayer de déstabiliser le régime en place ; avec l' Arabie Saoudite les relations ne sont pas au beau fixe (affaire de l'assassinat en Turquie du journaliste saoudien Kashogi et tentative qui s'en suivit de détruire la légitimité du prince héritier Ben Salman ; alliance avec l'Emirat du Qatar "ennemi, concurrent de l’Arabie Saoudite etc…) et évidemment conflit presqu'ouvert avec la Syrie de Bachar al Assad, une Syrie qui pourrait face à un corridor que l'Iran cherche à établir pourrait se trouver encore plus affaiblie face à la trop ambitieuse mais aussi fragile, Turquie. Il est certain que si la Turquie devait se trouver enlisée dans le nord de la Syrie, les pays de la région n'y verraient rien à dire au contraire. Certes, la Turquie peut se prévaloir du retrait militaire américain de la zone, de la coupable indifférence de l'administration Trump, du silence des Nations Unies, de l'OTAN (à laquelle la Turquie appartient sans en respecter les règles, ou bien un minimum de retenue : achat de missiles russes) ou de l'UE (à laquelle elle n'a plus ou presque, de chance d'appartenir un jour sauf à revoir la structure de l'UE et qu'elle ne cherche d'ailleurs pas, tout en opérant un chantage à la vague migratoire ou utilisant des propos discourtois à l'égard de plusieurs dirigeants européens. L'Europe continue à appeler à la retenue, suspend ses livraisons d'armes etc … mais "cela fait rire le crocodile", expression africaine, car les dirigeants turcs peuvent se procurer des armes en Russie ou en Chine, ils utilisent et utiliseront les réfugies sur leur sol comme moyen de chantage, sans parler des militants de l'Etat Islamique que la Turquie n'a jamais vraiment combattu, au contraire et de ceux qui libérés des prisons kurdes suite à l'intervention turque en Syrie constitueront autant de menaces potentielles pour les pays occidentaux.
 
Dommages collatéraux ; la France a-t-elle ou peut- elle jouer un rôle dans le conflit en cours et dans son dénouement éventuel ?
Les Kurdes semblent voués encore une fois à faire les frais des arrangements en cours : après un Etat qui leur fut promis en 1920 (traité de Sèvres) un espoir annihilé en 1923 (traité de Lausanne) sous la pression des turcs, souvent en rébellion active ou pas contre leur pays de tutelle (Iran, Irak, Syrie et surtout en Turquie) leurs milices ont été d'un soutien fort apprécié pour réduire et neutraliser les combattants de l'Etat Islamique, or, la combinaison du retrait américain, de la percée turque dans le nord de la Syrie et de la montée des troupes de Bachar al Assad soutenues par les russes va réduire le rêve d’autonomie des kurdes de Syrie.
La France peut- elle faire quelque chose dans ce contexte ? On rappellera ici que depuis 1974, la France a privilégié les rapports bilatéraux à l'approche globale qu'elle avait adoptée avec le monde arabe jusque-là. Elle s’est coupée du monde Chiite après la révolution islamique de 1979 en Iran et s'est engagée dans une coopération très forte avec l'Irak de Saddam Hussein (à l'époque la minorité Sunnite était au pouvoir) et avec les pays du Golfe (Sunnites) et ennemis de l'Iran. Les dirigeants français, ministres des Affaires Etrangères en tête (Laurent Fabius) n'ont eu de cesse de façon peu diplomatique d'exprimer publiquement que le Président Assad devait être chassé du pouvoir. Cette prise de position n'a pu qu'augmenter le capital de défiance de Damas vis à vis de Paris ; déjà au cours du mandat français, la ville d’Alexandrette, cédée en son temps aux turcs puis les plans contrariés de grande Syrie incluant le Liban, le soutien de la France à l'Irak, les mesures de rétorsion de la Syrie qui font sauter, avec l'accord de Téhéran, l'oléoduc irakien passant sur son territoire et ce faisant, privant l'Irak de ressources financières nécessaires pour rembourser sa dette envers la France, les attentats contre les forces françaises au Liban en 1983 etc … tout cela a constitué et constitue un lourd contentieux ! Dans ces conditions, une participation constructive de la France au dénouement de la crise, du drame syrien ne pourrait se concevoir qu’en appliquant la théorie de Donald Rumsfeld et comme l'écrit Fidor Loukianov "la Russie est mieux préparée que les puissances occidentales à évoluer dans un monde où la notion d'allié est devenue toute relative" dans Le Courrier International 8 au 14 novembre 2018. Forte de cette remarque, l'idéal serait que l'UE opère ce type d'aggiornamento dans sa politique extérieure ; à défaut serait-il envisageable que la France le fasse seule (à l’instar de ce que fait la Turquie au sein de l’OTAN) ? Sachant que les menaces, liées au non-contrôle de ce qui se passe au moyen Orient aura tôt ou tard, peu ou prou, un impact sur notre société. C’est ce que l'on est en droit d’attendre des politiques, puisque gouverner c'est prévoir.

Envoyé par l'auteur, 28 octobre 2019
Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
De défaite en défaite, l’islamisme progresse
 
CHRONIQUE - À s’en tenir aux grands-messes médiatiques orchestrées par l’exécutif américain, on a l’impression que les islamistes courent de défaite en défaite.
 
Pour donner un visage simple à des mouvances hostiles complexes, travaillées par une vision radicale de l’islam, les Américains ont eu besoin, au cours des trente dernières années, de se fabriquer des ennemis publics numéro un. Ils ont médiatiquement construit des petits Hitler - qui n’en avaient évidemment pas la puissance. Il y a d’abord eu Mohamed Farah Aïdid en Somalie, puis Oussama Ben Laden en Afghanistan, et enfin Abou Bakr al-Baghdadi en Mésopotamie. Ces trois musulmans sunnites avaient incontestablement du sang américain sur les mains. Ils sont aujourd’hui morts. Pour les deux derniers, la vengeance armée des États-Unis a donné lieu à tout un théâtre médiatique à la Maison-Blanche. La mise en scène de Trump du 27 octobre 2019 n’a fait qu’imiter celle d’Obama du 2 mai 2011.
La starification médiatique de l’ennemi se révèle être une double erreur : elle suscite des vocations dans une jeunesse musulmane politiquement frustrée ; elle laisse croire aux opinions publiques occidentales qu’il suffit de décapiter telle figure symbolique d’un mouvement pour le faire disparaître de la surface de la terre.
 
À s’en tenir aux grands-messes médiatiques orchestrées par l’exécutif américain, on a l’impression que les islamistes courent de défaite en défaite. Défaite que la chute de Kaboul et la fuite des talibans le 13 novembre 2001, défaite que la prise de Bagdad le 9 avril 2003, défaite que l’exécution de Ben Laden le 1er mai 2011, défaite que la libération de Mossoul le 9 juillet 2017, défaite que la mort du "calife Ibrahim" de l’État islamique, le 26 octobre 2019.
La réalité est bien différente. Malgré cette séquence de défaites médiatisées, les islamistes ne cessent de progresser dans le monde arabo-musulman. Motivées par la volonté de faire le bien de la population en lui apportant démocratie et justice, les coûteuses interventions militaires américaines en terre d’islam, en Somalie (janvier 1993), en Afghanistan (octobre 2001), en Irak (mars 2003), en Libye (mars 2011, en soutien à la France et au Royaume-Uni) n’ont pas réussi à y améliorer concrètement la situation de la population. Elles n’ont pas non plus réussi à y décourager les vocations au djihad d’une jeunesse qui, lasse du gouvernement des hommes, croit naïvement que l’application de la "loi de Dieu" (la charia) est de nature à résoudre tous les problèmes que se posent les sociétés orientales.

Dépourvus de savoir-faire colonial et n’acceptant de faire du "nation building" qu’à moindre coût, les Occidentaux sont aujourd’hui désemparés en terre d’islam. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont compris qu’il était vain de prétendre gouverner le monde entier et que l’heure était à la décolonisation. Ils ont donc décolonisé. Mais ils ont ensuite cru, à la suite du mouvement néo-conservateur américain, qu’ils avaient le devoir sacré d’apporter à ces peuples nouvellement indépendants les bienfaits des valeurs libérales occidentales.
Ils ont essayé de le faire sincèrement, en acceptant même de sacrifier leurs propres soldats dans la poursuite de cette noble cause. Mais ils ont gravement sous-estimé l’enracinement des sociétés qu’ils pénétraient dans un islam traditionnel, où le politique ne saurait être séparé du religieux. Comme ils jugeaient que leur système politique était le meilleur du monde, ils ont pensé que les peuples reconquis l’accueilleraient avec enthousiasme. Ils n’ont pas compris que rares sont les peuples qui acceptent sans broncher que des étrangers, fussent-ils armés des meilleures intentions du monde, débarquent et imposent leur système politique.
En Afghanistan, les talibans ont repris toutes les campagnes. En Mésopotamie, l’idéologie islamiste est loin d’être éradiquée, d’autant plus qu’elle n’est pas réellement pourchassée par le puissant voisin turc, dirigé par un Frère musulman. En Somalie, les "Chebab" islamistes refusent de s’avouer vaincus. En Libye et au Sahel, les katibas islamistes ne cessent de s’enrichir grâce au trafic des êtres humains.

La grande erreur des Occidentaux a été de croire naïvement qu’ils pouvaient jouer un rôle dans la nécessaire réforme de l’islam. Impatients, ils ont même usé de leur supériorité militaire pour ce faire, avant de tomber dans le piège des guerres asymétriques. Au lieu d’aller en Irak, Tony Blair aurait mieux fait de réduire son "Londonistan".
Les Occidentaux se trompent de croire qu’ils peuvent jouer le moindre rôle dans la réforme des sociétés musulmanes. Celle-ci ne pourra venir que des musulmans eux-mêmes, lorsqu’ils s’apercevront à quelles impasses aboutit le "gouvernement de Dieu" préféré à celui des hommes. En Iran, la jeunesse éduquée a déjà rejeté le velayat-e faqih (le gouvernement des savants en religion) instauré par l’ayatollah Khomeyni.

Paru dans Le Figaro, 29 octobre 2019
Publié dans De par le monde
Écrit par
En savoir plus... 0
"Super Mario" a-t-il vraiment "sauvé l’euro" ?
 
A l’issue de huit années passées à la tête de la BCE, Mario DRAGHI fait l’objet de louanges dithyrambiques : il aurait "sauvé l’euro", à en croire le titre de la pleine page que Le Figaro du 24 octobre lui consacre. Je n’en suis pas certain, et voici pourquoi.
 
L’analyse de Simone WAPLER il y a deux ans
Dans les colonnes d’Economie Matin, Simone WAPLER avait déjà très bien analysé ce que la politique de "quantitative easing" (QE) signifie concrètement. Demandant "où sont passés les milliards de Mario DRAGHI ?", elle répondait très justement : "Ils comblent les déficits publics qui financent des dépenses stériles".
A cette époque, le bilan de la BCE atteignait déjà 4 400 Md€. Depuis, il a augmenté de 300 Md€, atteignant 4 700 Md€, soit 41 % du PIB de la zone euro.
Le dollar américain, dont l’usage mondial dépasse de loin celui de l’euro, a pour banque centrale suprême le Federal Reserve System, qui regroupe les banques centrales des Etats composant les USA, comme la BCE regroupe la Bundesbank allemande, la Banque de France, et leurs consœurs des autres pays de la zone euro. Son bilan représente 18 % du PIB américain, pourcentage inférieur de moitié à son homologue européen. Certes, le bilan de la Bank of Japan atteint 102 % du PIB nippon, mais justement ce pays est atteint de la même maladie que les Etats-Unis et la France : un déficit public important et chronique.
Voilà qui illustre la première partie du propos de Simone WAPPLER : la BCE, comme certaines de ses semblables, sert à faciliter des comportements budgétaires aboutissant à d’énormes déficits publics. Quid du second point, à savoir que les dépenses correspondantes sont, du moins pour une part importante, "stériles" ? Car s’il s’agissait de construire les infrastructures dont les pays membres et leurs populations ont besoin, on comprendrait que les Etats s’endettent, et que la BCE leur facilite la tâche. Mais a-t-on remplacé en temps voulu, à Gênes, le viaduc qui s’est effondré il y a quelques mois ? A-t-on modernisé le système des urgences hospitalières, en France ? A-t-on mené à bien le tunnel Franco-Italien ?
 
La BCE a facilité le gaspillage de l’argent public par des hommes politiques peu compétents
Plus prosaïquement, qu’a-t-on fait pour améliorer l’efficacité du travail effectué par les quelques dizaines de millions de fonctionnaires et autres employés des administrations publiques de la zone euro ? Chacun peut le constater : si quelques pays européens, comme l’Allemagne, dont les finances publiques sont saines, disposent d’administrations dont le rapport efficacité/prix est satisfaisant, c’est loin d’être le cas de tous. En pratiquant le QE, la BCE a facilité le manque de professionnalisme des gestionnaires publics de nombreux pays membres, ainsi que la propension des hommes politiques à agir en "politiciens" au mauvais sens du terme, qui essayent de séduire les électeurs en distribuant toujours plus largement un argent que les trésors publics ne possèdent pas, et que les organismes de collecte des impôts et des cotisations sociales ne prélèvent pas.
 
Le rôle d’un Gouvernement, d’un Ministère, d’un Conseil régional, départemental ou municipal, c’est pour une large part d’organiser de bons services publics avec une bonne productivité. Une entreprise qui produits des biens ou des services de qualité médiocre avec des prix de revient élevés est, grâce à la concurrence, remplacée plus ou moins rapidement par une autre qui fait mieux pour moins cher. La gabegie existe dans le secteur privé, certes, mais elle mène en général à la faillite, si bien que la productivité moyenne progresse. Dans la fonction publique, l’aiguillon de la concurrence n’existe pas, et de plus les statuts du personnel, surtout dans des pays comme la France où il s’agit principalement de fonctionnaires dont le licenciement est quasiment exclu, ne facilitent pas les progrès de la productivité. Institutions scolaires et universitaires, hôpitaux publics, administrations territoriales, sont des lieux où, il faut le dire, certains se "défoncent" au service de leurs concitoyens, mais où, en moyenne, "on se la coule douce". Il suffit de lire quelques chapitres des rapports de la Cour des comptes pour réaliser à quel point, dans notre pays, le ver du laxisme et de l’inefficacité est à son affaire dans le fruit des services publics. Quant au système de protection sociale, en France et dans d’autres pays de la zone Euro, les politiciens s’en servent pour distribuer de l’argent qui n’existe pas – et qu’il faut donc créer – à des personnes parfaitement capables de le gagner en travaillant.
La Grèce, dont les facéties ont longuement défrayé la chronique, et qui a été sauvée du naufrage monétaire (la sortie de l’euro) à coups de prêts, est un cas extrême, mais en même temps typique. Le QE permet à des gabegies de s’instaurer sans que d’assourdissantes sonnettes d’alarme se déclenchent et hurlent jusqu’à ce qu’ait lieu une sérieuse remise en ordre.
 
Alors, oui, "Super Mario" a sauvé quelque chose, mais pas l’euro : cette unité monétaire aurait très probablement subsisté sans lui, et elle ne se serait pas portée plus mal si la Grèce, par exemple, était revenue à la drachme. Ce que la BCE et ses dirigeants (pas seulement son Président, bien entendu !) ont sauvé, c’est la conduite amateuriste et laxiste des affaires publiques.
Disons seulement à sa décharge que, notre classe politique étant ce qu’elle est, et les institutions européennes étant ce qu’elles sont, Mario DRAGHI nous a probablement évité une ou deux tragi-comédies du type de celles que vivent actuellement nos amis britanniques. Dans un contexte d’irresponsabilité et d’incompétence d’une grande partie de la classe politique, l’administration d’un remède de cheval aurait peut-être été vraiment traumatisante ; la pommade émolliente et anesthésiante dont le président de la BCE nous a enduit nous a du moins, au prix d’une médiocrité croissante, évité de rudes efforts.
Personnellement, j’aurais choisi la voie de l’effort. Mais, honnêtement, cher Mario, je ne peux vous en vouloir si vous avez jugé, en votre âme et conscience, que des Européens gavés de niaiseries à la sauce numérique seraient incapables de les accomplir. Charles de GAULLE disait "les Français sont des veaux" ; vous l’avez dit, à votre manière, en milliers de milliards d’euros, des Européens dans leur ensemble.

Envoyé par l'auteur, 26 octobre 2019
Publié dans Avec l'Europe
Écrit par
En savoir plus... 0
L’islam en crise
 
"C’est d’une sorte de révolution culturelle dont le monde musulman a besoin aujourd’hui pour stopper le déviationnisme destructeur enclenché au nom de la religion. À défaut, nul n’ose imaginer quelles pourraient être les retombées du cycle de violence démentielle qui va crescendo un peu partout dans le monde"  (Michel TOUMA, L’Orient-Le-Jour, 9 août 2016).
Ce constat, signé par un chrétien libanais, rédacteur en chef du quotidien francophone de Beyrouth, fait écho à la crise dans laquelle se débat l’Oumma (la Communauté mondiale des musulmans). Il invite à s’interroger sur l’état actuel de la réflexion intellectuelle et religieuse au sein des institutions et élites musulmanes.
 
L’islam au xxème siècle
L’émergence de l’islamisme, consécutive au mouvement réformiste du début du XXème siècle, s’est d’abord manifestée à travers les Frères Musulmans (FM) fondés en Egypte en 1928. Ceux-ci se sont vite imposés comme la matrice de l’islamisme. Dépassant les frontières arabes et turques, les FM se sont répandus dans le monde entier sous des dénominations variées. Dès le début, ils ont rivalisé avec des mouvements salafistes (quiétistes ou djihadistes) et takfiristes (de takfir = anathème) apparus depuis le XVIIIème siècle : wahabisme en Arabie, Deobandi en Inde. Puis sont venus le Tabligh (Prédication) et la Jamaat el-Islami (Association de l’Islam) en Inde, au Pakistan, au Bangladesh ; et enfin, plus récemment : El-Qaïda (La Base) en Afghanistan, Boko Haram (Le livre interdit) au Nigéria et Etat islamique (Daech) au Levant, etc. (cf. Annie Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 53-60).
Tout en étant inspirées des textes sacrés, ces idéologies se sont nourries à la fois des luttes anticoloniales, des humiliations dues au retard culturel des sociétés musulmanes par rapport à l’Occident et des secousses géopolitiques : 1948, création d’Israël, qualifiée de Nakba ("Catastrophe") ; 1967 et 1973, défaites face à cet Etat ; guerre de Suez (1956) ; 1979-1989 : occupation soviétique de l’Afghanistan ; 1991 et 2003 : interventions militaires occidentales en Irak, etc.
A partir du milieu du XXème siècle, la réislamisation des idées et des mœurs s’est ainsi propagée dans les sociétés islamiques de tous les continents. Ce "réveil" de l’Islam s’accompagne d’un djihad qui prend la forme du terrorisme et de guerres intestines au sein de l’Oumma, chaque mouvement prétendant représenter le véritable Islam et jetant l’anathème sur ses rivaux. Le Tabligh, essentiellement prosélyte, est aujourd’hui le plus important mouvement missionnaire musulman dans le monde. A tout cela s’ajoute la résurgence du conflit ancestral entre sunnisme et chiisme née de la révolution iranienne (1979), avec ses prolongements au Liban, en Syrie, en Irak, à Bahreïn et au Yémen.
L’essor de la réislamisation signe l’échec des tentatives amorcées il y a plus d’un siècle pour permettre à l’Islam de coexister pacifiquement avec le reste du monde et de relever le défi de la créativité. Cette évolution est le symptôme d’une très grave crise dont il faut avoir conscience dans toute analyse des situations islamiques.
 
Des constats lucides
Depuis quelques décennies, des intellectuels musulmans portent un diagnostic lucide sur la situation.
En voici quelques exemples récents.
 

Malik BEZOUH, physicien français d’origine algérienne. Dans un article intitulé "Crise de la conscience arabo-musulmane", il décrit les trois dimensions de cette crise : la fermeture théologique scellée au XIIIème siècle suite à la défaite du courant rationaliste appelé moutazilisme ; l’unité perdue avec la disparition du califat en 1924 ; enfin, le choc de la modernité.
"Le monde arabo-musulman, cordialement invité à endosser l’uniforme de la modernité qu’il peine à porter, faute de modèle adapté à ses mesures particulières, se trouve dans une sorte de répulsion-attraction vis-à-vis de cette modernité exogène qu’il doit subir. S’en approcher de trop près, c’est prendre le risque de se brûler, tout au moins de se perdre d’un point de vue identitaire ; s’en éloigner, c’est une fuite en avant vers un traditionalisme dépassé, sans issue, faisant fi de toute réalité". Ces trois crises "alimentent, en partie, l’extrémisme musulman contemporain" (Fondation pour l’innovation politique, septembre 2015).
 

Nadji SAFIR, sociologue algérien. Commentant un rapport sur la production scientifique dans le monde, publié par l’UNESCO en 2010, qui faisait ressortir le très grand déficit du monde musulman en ce domaine, il signait une tribune dans laquelle il constatait que "le défi pour toutes les sociétés musulmanes – en dernière analyse, de nature ontologique – est bien celui de démontrer leurs capacités effectives à se transformer en des espaces favorables à l’épanouissement de la créativité humaine, comme condition indispensable de toute production scientifique significative".
Pour lui, "les sociétés musulmanes devront nécessairement mener un immense et courageux effort collectif d’introspection afin de clairement établir les raisons, nécessairement internes – excluant donc les éternelles recherches de boucs émissaires – qui les ont conduites aux impasses actuelles". Cela exige "un effort totalement renouvelé de (re)lecture de tout le patrimoine intellectuel islamique " ("Les sociétés musulmanes face aux défis de la science", Le Monde, 18 novembre 2010).
 

Abdellah TOURABI, journaliste marocain. Pour lui, il n’est pas possible de nier le lien entre la violence et l’Islam. "Ces arguments sont souvent bien intentionnés et sincères, mais ils sont, hélas, faux et intellectuellement malhonnêtes. Ils n’aident ni à comprendre la réalité ni à avancer pour sortir de cette impasse historique dans laquelle le monde musulman s’est englué" (Réinformation hebdo, 3 février 2016).
 

Mustapha BENCHENANE, politologue français d’origine algérienne. "L’islamisme sous ses différentes formes est en fait le révélateur, le symptôme, d’un phénomène historique beaucoup plus profond qu’on ne le pense : le début d’un processus de dépérissement de la religion musulmane. L’excès d’islam, qui se traduit par l’islamisme, n’est pas un signe de vitalité et de dynamisme, mais celui de la crise d’un système de croyance en train de se décomposer en sectes de plus en plus nombreuses […]. Ce “toujours plus” de religion est aussi la marque de l’impuissance de ces peuples à résoudre les problèmes liés au développement dans toutes ses dimensions" (Le Figaro, 25 avril 2018).
 

Un dirigeant politique - Un fait unique est à signaler. Pour la première fois, à notre époque, un chef d’Etat en exercice s’est livré à une vive critique sur l’état de la pensée islamique. Il s’agit du président égyptien, AbdelfattahEL-SISSI. Dans un discours prononcé le 28 décembre 2014 devant les cadres de l’Université d’El-Azhar, au Caire, il déclara : "Il est inconcevable que la pensée que nous tenons pour sacrée puisse faire de l’entière communauté islamique une source d’anxiété, de danger, de meurtres et de destructions partout dans le monde […]. Il est inconcevable que cette idéologie – je ne parle pas de religion mais d’idéologie, le corpus d’idées et de textes que nous avons sacralisés au cours des siècles – soit rendue au point où il est devenu très difficile de la remettre en question […]. La nation islamique se déchire, se désintègre et va à sa perte, et cela de nos propres mains" (cité par A. Laurent, L’islam, op. cit., p. 241).
 
Les nouveaux penseurs de l’islam
Face à ce marasme, des intellectuels s’engagent à promouvoir des réformes en profondeur de la pensée islamique afin d’apporter des remèdes efficaces à la crise. Ils se distinguent des réformistes qui les ont précédés en ce qu’ils ne cherchent pas la solution dans un retour à l’Islam des origines et des "Pieux ancêtres".
Le plus souvent, ceux qui résident dans leurs pays de naissance assument leur identité religieuse, ce qui n’est pas toujours le cas de ceux qui s’expriment en Occident.
 
          En afrique
Trois figures illustres ayant marqué la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale ont payé un lourd tribut à leur engagement.
 
               Soudan-Egypte

Mahmoud TAHA (1908-1985).Dans son livre, La seconde mission de l’islam, publié en 1967, ce philosophe soudanais préconisait d’adapter au monde actuel la charia coranique. "Ce serait une faute horrible de penser que la charia islamique du VIIème siècle puisse s’adapter dans tous ses détails au XXème siècle, vu qu’il n’y a aucune comparaison possible entre le niveau de la société du VIIème et celle du XXème siècle". Pour lui, le véritable islam, le seul à avoir une vocation universelle, est celui de La Mecque (610-622), plus religieux et moral que celui de Médine (622-632). Taha fut condamné à mort pour apostasie et pendu à Khartoum en 1985.
Nasr ABOU ZEID (1943-2010). Egyptien diplômé en sciences arabes et islamiques, il publia en 1992 Critique du discours religieux (paru en français chez Sindbad-Actes Sud en 1999), dans lequel il s’élevait contre les empiètements du religieux sur le politique et préconisait une exégèse rationnelle et scientifique du Coran. Accusé d’apostasie pour ses écrits, il ne put être titularisé comme professeur à l’Université du Caire, son mariage fut dissous par la justice et il s’exila au Pays-Bas.
Farag FODA (1945-1992). Ecrivain égyptien. Dans son essai, La vérité absente (1986, en arabe), il démythifiait le romantisme de l’époque idéalisée des premiers califes et condamnait les injustices envers les coptes (la dhimmitude). Il fut pour cela accusé de blasphème par l’Université d’El-Azhar et assassiné au Caire par des Frères Musulmans.
               Maghreb
Cette région est celle où se manifeste aujourd’hui la plus grande vitalité intellectuelle. Des penseurs y revendiquent la nécessité du recours à la raison, le besoin d’en finir avec une charia figée et l’ouverture à la science. Réfutant la légitimation de la violence, ils militent aussi pour l’émancipation des femmes, l’adoption de la laïcité et la liberté de conscience. La plupart d’entre eux publient leurs ouvrages en français. Voici les plus connus.
                    Au Maroc

AbdouFILALI-ANSARY, Par souci de clarté (éd. Le Fennec, Casablanca, 2001) ; Mohammed ENNAJI, Le corps enchaîné. Comment l’islam contrôle la femme (éd. La Croisée des chemins, Casablanca, 2018).
                  En Tunisie

Mohamed TALBI, Plaidoyer pour un Islam moderne (DDB, 1998) et Penseur libre en Islam (Albin Michel, 2002) ; Mohamed CHARFI, ancien ministre de l’Education, Islam et liberté. Le malentendu historique (A. Michel, 1998) ; Abdelmajid CHARFI, L’islam entre le message et l’histoire (A. Michel, 2004) et La pensée islamique, rupture et fidélité (A. Michel, 2008) ; Hichem DJAÏT, La crise de la culture islamique (Fayard, 2004) ; Hamadi REDISSI, L’exception islamique (Seuil, 2004) et La tragédie de l’islam moderne (Seuil, 2011) ; Faouzia Farida CHARFI, La science voilée (Odile Jacob, 2013) et Sacrées questions… pour un islam d’aujourd’hui (O. Jacob, 2017) ; Yadh BEN ACHOUR, La deuxième Fâtiha. L’islam et la pensée des droits de l’homme (PUF, 2011).
Parmi les auteurs tunisiens,
Hela OUARDI, professeur de littérature française à l’Université de Tunis, se distingue par ses recherches audacieuses sur l’histoire des premiers temps de l’Islam, qu’elle revisite à partir de sources peu connues ou occultées. Elle a publié : Les derniers jours de Muhammad ; Les Califes maudits, en deux volumes : La déchirure et A l’ombre des sabres (A. Michel, 2016 et 2019). Elle y montre comment la violence sous des formes diverses marqua de son empreinte la naissance de l’Islam. Mais ses livres sont boycottés ou contestés au Maghreb, y compris dans les milieux universitaires de son pays.
 
          Asie
Dans Les nouveaux penseurs de l’islam (A. Michel, 2004),
Rachid BENZINE présente un universitaire iranien, Abdoul Karim SOROUSH. Né en 1945 à Téhéran, scientifique et philosophe, il vécut la révolution de 1979 avec espoir avant de s’opposer au gouvernement clérical qui jugeait les sciences humaines et sociales impures et corruptrices. Censuré par le ministère de la Guidance islamique, il s’est exilé aux Etats-Unis où il enseigne à l’Université d’Harvard. SOROUSH diagnostique les deux principaux maux qui affectent l’Islam : "l’idéologisation de la religion et l’accent excessif mis sur les aspects juridiques au détriment de l’éthique, de la théologie et de la vie spirituelle" (p. 76). Benzine résume ainsi sa réflexion : "En restant enfermée dans la rigidité et l’absolutisme, la pensée islamique se fige. Elle se coupe de l’ensemble des évolutions du monde et de nombreux apports nouveaux de la pensée humaine, puisqu’elle prétend que tout ce dont ont besoin aujourd’hui les musulmans pour résoudre leurs problèmes et gérer leur vie publique et privée est fourni par l’islam" (p. 78).
 
Pour conclure
Les prises de position des musulmans ici présentés permettent de percevoir ce qui est en jeu dans la situation actuelle. Il convient donc d’en tenir compte dans toute appréhension des faits islamiques.
La lucidité et le courage des "nouveaux penseurs de l’Islam" méritent d’être appréciés d’autant plus qu’ils s’exposent à l’accusation d’"innovation blâmable", voire d’apostasie. Leur influence reste très réduite, surtout lorsqu’ils écrivent dans des langues "étrangères" à celles de l’Oumma. Ainsi, au Maghreb, on ne prend au sérieux que ce qui est publié en arabe. L’Islam pensant ne pense ni en français ni en anglais. Cette règle vaut aussi largement en Europe où les institutions musulmanes officielles maintiennent une ligne traditionnelle, malgré des prises de position pouvant donner l’impression inverse par leur aspect rassurant.

Envoyé par l'auteur, paru dans La Petite Lettre verte de l'Association Clarifier, 25 octobre 2019
Publié dans Au delà
Écrit par
En savoir plus... 0
Réformes : pourquoi le gouvernement a déjà plié
 
Les Français sont décidément ingouvernables : ils réclament des réformes mais avant même qu'elles soient discutées, ils descendent dans la rue. En face, le gouvernement donne déjà des signes de faiblesse. Il a pourtant été nommé pour réformer le pays en profondeur. 
 
La lassitude et la déprime gagnent d'en bas jusqu'en haut tant les contradictions nous paralysent. Le changement, nous n'avons eu que cela à la bouche et nous sommes incapables d'en supporter ne serait-ce que l'ébauche.
Nous voulons la vérité et nous bâillonnons tous ceux qui s'expriment différemment du consensus officiel auquel d'ailleurs personne n'adhère vraiment. Nous sommes censurés, les journalistes eux-mêmes au pays de Voltaire et de la pseudo liberté d'expression lancent des alertes et des motions pour virer le chroniqueur qui ne leur plait pas et qui ne pense pas bien. Il n'y a pas que 
Zemmour, nombreux sont ceux qui ont été remerciés, sans remerciements, parce qu'ils n'étaient pas "dans la ligne éditoriale.
Nous vivons assommés par les délires et les interpellations moralisatrices entre autres des réseaux sociaux, repris par la presse. Les députés eux-mêmes twittent, et il ne faut pas rater ce tweet de la députée Danièle Obono, à propos du Premier ministre, ce qui mériterait au minimum un rappel à l'ordre de l'Assemblée Nationale ! Est-ce la nouvelle conception de la liberté d'expression ? "Le mec a tellement l'seum & les chocottes de la grève du 5/12 qu'il dégaine direct #fakenews & #lawfare. L'exercice légal du droit de retrait s'est fait pour la sécurité des usager-es dont vous n'avez cure. La grève se fera contre votre infâme politique".
Nous finissons par avoir honte de nous-mêmes, les Français. Ce qui manque à notre société c'est le goût de l'effort, une certaine dignité disparue, l'autorité, le temps de la réflexion pour ne pas être gouvernés en permanence par l'instantanéité, l'immédiat, et le marketing de l'émotion. On ne sait plus ce qu'est une concession, on est incapable d'accepter qu'une mesure mette 1 ou parfois 2 ans pour donner un résultat. Nous sommes plus que les autres naturellement résistants au changement. Pire, nous perdons notre bon sens au profit d'idéologies fugaces et passagères.
La répétition de la grève à la 
SNCF ces derniers jours, de celle à venir du 5 décembre, destinée à tester la résistance du gouvernement et à gêner le maximum d'usagers est réussie. Au passage on notera que des questions de sécurité non traitées en sont le prétexte, pourquoi pas...
 
Une posture d’adhésion "molle" à tout changement
On finit par ne plus en vouloir au gouvernement à part les forcenés qui veulent virer le président à tout prix parce qu'il n'est pas de leur camp. Réformer, oui mais qui a envie de revoir des casseurs ? Les happenings du samedi ? Ces blocages de partout ? Qui a envie de voir la France paralysée par ceux qui sont justement privilégiés en matière de retraites ? Quelles entreprises supporteront le manque à gagner de ces grèves attendues ? Combien de temps les "usagers" vont-ils galérer ? Comment faire évoluer cet 
"'Etat Profond"
 sous terrain, sous forme de mille-feuilles administratif qui perdure avec ses couches de crème et de feuilletée toujours plus épaisses pour amortir tout ce qui change ? Comment négocier avec certains syndicats qui reprennent un peu de vigueur avec chevillé au corps le désir inextinguible de s'opposer à tout et de ne pas en découdre ?
Les collectivités locales, qui au nom de la précédente réforme ont doublé les structures existantes ce qui crée des impôts pour compenser ceux qu'on a tenté d'alléger au niveau national, sont le parfait symbole de cette France qui sous prétexte de réformer en rajoute encore et encore.
"Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? Quand on l'approuve et qu'on y souscrit. " (citation complète de Boileau). Autrement dit par l'étude de l'IFOP sur les processus de changement, publiée dans le journal La Tribune du 26 juin 2010 qui mentionnait déjà que 53 % des personnes concernées par un changement optent pour une posture d'adhésion molle, 24 % résistent par principe, 12 % sont en situation de rejet et seulement 11 % développent une adhésion forte.
Toute cette ignorance, cette mollesse en demande d'assistanat, ces protestations, ces scandales d'une semaine, l'indignation médiatique qui gère l'information du drame du jour avant de passer au suivant, font que la situation parait désespérante dans un pays qui était heureux et qui se laisse glisser vers l'insécurité. Il parait que c'est dans le prochain programme du président de la République pour sa réélection (sic !).
C'est acté, on se le dit et qu'on se le dise, on le susurre dans les allées de pouvoir et on soupire : il ne se passera plus rien. La réforme avec un grand R est enterrée, celle des retraites concernera peut-être les nouveaux nés à venir... Mais rassurez-vous on aura quand même les grèves !

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 24 octobre 2019
Publié dans Du côté des élites
Écrit par
En savoir plus... 0

Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

Top Desktop version