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Sacré et tabou, l’art contemporain est incritiquable : la preuve par The Square 
 
The Square, Palme d’or à Cannes, est une date dans l’histoire de l’art.
En effet, c’est la première fois que, depuis son apparition au tournant des années 60, "l’art contemporain" essuie une critique hyper-visible, destinée à tous les publics. Ce courant, en rupture radicale avec la notion originelle d’art, a annexé les qualificatifs "d’art" et de "contemporain", excluant ainsi toutes les autres expressions artistiques. Son principe proclamé est de déconstruire, vider de sens et ruiner contextes, œuvres et références établies.
The squareest un film à la fois drôle, cruel et réaliste. Il décrit les pratiques de l’art contemporain, ses collectionneurs, institutions et médias créateurs, en cercle fermé, de sa valeur "bancable", défiscalisable et symbolique. Son impact immédiat a été de semer l’effroi dans la partie la plus en vue de la classe médiatique !
 
D’autres films ont déjà abordé le sujet. Parmi eux, Musée haut, musée bas, léger, drôle et poétique. Des films documentaires s’y sont aussi risqués : Le marchand, l’artiste le collectionneur, de Jean Luc Léon (1996), La ruée vers l’art, de Marianne Lamour (2013). Ils ont suscité, alors, l’intérêt du public désireux d’élucider le mystère de sa valeur, mais aussi le silence médiatique.
 
Par ailleurs, c’est un fait, peu connu mais réel : la critique cultivée de l’art contemporain est aujourd’hui accomplie.
Fruit de plusieurs décennies de recherches et de publications : des historiens d’art ont retracé son histoire, des sémiologues ont repéré les hold-up sémantiques du mot "art" et "contemporain", des philosophes ont identifié la nature de cette pratique, des sociologues ont élucidé son contexte institutionnel, des économistes connaissent le mécanisme de la formation de sa valeur.
Grâce au pouvoir instructif de la métaphore et du cinéma, Ruben Östlund en fait un sujet pour le grand public. Il va droit au nerf de la manipulation de l’art contemporain, en montrant le ressort de la confusion créatrice d’or : le sermon moral, les bons sentiments, l’humanitarisme et les engrenages obscurs de la culpabilisation. Malgré un jury unanime et une standing ovation inhabituelle du public, on observe dans commentaires et gros titres l’opposition convulsive d’une classe de critiques dans les grands médias. L’arme habituelle du silence pour ce qui déplaît est ici impossible : on ne plonge pas dans le silence un film palmé d’or.
 
Quels sont donc les arguments ? De façon générale, ce véritable clergé considère que la palme aurait dû être attribuée à un film légitime, dans l’ADN du Festival de Cannes, noir, désespéré et culpabilisateur : le film culte des martyrs LGBT : 120 battements par minute.
Ainsi, pour le correspondant de Télérama, The Square n’est pas un film sérieux ; c’est une "blague Carambar", "le jury a fait dans la facilité". Par ses mots, il nie l’extrême violence symbolique des procédures de l’art contemporain qui humilient, tournent en dérision, culpabilisent le regardeur, "pour son bien". L’art contemporain est, de fait, une religion au culte fondé sur la violence et la transgression. Toute critique à son égard est insensée, impossible, taboue. Il ne peut donc être qu’objet d’anathèmes.
Il est qualifié, dans 20 Minutes, de "violent", "vulgaire", "insupportable", "soulignant la culpabilité des riches", "un regard acide sur le monde". On observe curieusement là un effet miroir car ces caractéristiques sont précisément les buts et les méthodes de l’art contemporain. 
De même, le critique de L’Obs titre : "Le jury a favorisé le cynisme à l’humanisme." Il attribue donc le cynisme au cinéaste et non à la réalité qu’il décrit. Il ajoute : "Ruben Ôslund a explosé en plein vol", pour ne pas voir que cela pourrait bien être l’art contemporain qui a été exécuté, en raison de son dévoilement. Dans Libé, le critique proteste : "Pedro Almodovar a choisi le nihilisme." Curieux… puisque l’art contemporain s’affirme d’essence nihiliste et prône la vidange permanente du sens comme procédure bienfaitrice. Diffusé en septembre, l’anathème jeté sur ce film réussira-t-il à en détourner le public ? Il tranchera.

Paru sur Boulevard Voltaire, 10 juin 2017
Publié dans A tout un chacun
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"au-delà des apparences"
 
Le scrutin de dimanche dernier marque un événement dont il faut saisir l'enjeu, en allant au-delà des apparences : loin du renouveau politique qu'on nous décrit, il est un nouveau moment de la crise politique que traverse notre pays. Cet événement est absolument paradoxal : le nouveau président de la République obtient à la fois le plus faible résultat aux législatives de la Ve République et la majorité la plus écrasante. Il rassemble le plus petit nombre d'électeurs et le plus grand nombre d'élus. Contrairement aux apparences, il n'y a pas de dynamique en faveur d'En marche ! depuis les élections présidentielles : ce nouveau parti perd déjà des électeurs. Ce qui explique son triomphe, c'est seulement l'abstention massive qui a caractérisé ce scrutin. Nous sommes donc en passe d'avoir le Parlement le moins représentatif, celui qui exprimera le moins la réalité des sensibilités qui caractérisent la société et l'électorat français. Un pas de plus dans la crise.
 
On ne saurait en faire le reproche à Emmanuel Macron ; ainsi en ont voulu les électeurs abstentionnistes. Il est pourtant un point sur lequel son mouvement manque au véritable renouveau dont notre pays a besoin : c'est l'exigence de transparence. Notre vie démocratique ne se relèvera pas de cette crise sans un débat qui soit clair et qui permette à chaque Français de faire un vrai choix d'avenir. Pour qu'un vote soit vraiment libre, l'isoloir ne suffit pas : il faut encore que l'électeur ait été clairement informé de ce qui sera fait de sa voix. Or qui sait au juste aujourd'hui où nous emmène vraiment cette nouvelle majorité ? Vers la réforme du droit du travail, par exemple - mais laquelle exactement ? On nous répond qu'elle se discute directement avec les syndicats, comme si les Français n'avaient pas le droit de savoir, au moment où ils vont voter, ce qui sera contenu dans ces réformes qui pourtant les touchent si directement.
La stratégie de l'ambiguïté, qui a fait l'élection d'Emmanuel Macron, est recyclée avec succès dans le flou le plus total qui entoure ces législatives. Dans beaucoup de circonscriptions en France, comme c'est le cas dans la mienne, les candidats d'En marche ! refusent tout débat public, alors que l'échange des points de vue est la condition essentielle de l'exercice démocratique. Que craignent-ils d'assumer ? Quel cap poursuivront-ils à l'Assemblée, sinon les choix du président ? Que savent-ils eux-mêmes au juste des lois qu'ils voteront demain ?
 
Au fond, c'est de la nature même de la politique qu'il est question aujourd'hui. Bien sûr, les grands partis traditionnels, et notamment à droite, ont profondément déçu, en particulier par cette absence de transparence et de fidélité scrupuleuse au choix des citoyens. Maintenant, le rôle de la génération qui vient est de contribuer à donner à notre pays le renouveau dont il a tant besoin. Et ce renouveau commence par le dialogue, c'est-à-dire par la capacité de vivre la rencontre de points de vue différents, assumés, transparents, qui puissent offrir à la société la possibilité d'un vrai choix. Depuis que la Grèce antique a inventé la forme politique, elle est le cadre institué pour faire vivre le pluralisme. Car la politique, ce n'est pas que de l'économie, de la technique, de la gestion : c'est d'abord un effort pour dessiner la plus juste vision de l'homme et de la société, et cet effort passe nécessairement, en démocratie, par l'exercice du dialogue. Il est toujours préférable de rencontrer une proposition cohérente, claire, et par là prête à ce dialogue, plutôt qu'une suite d'ambivalences qui construisent un consensus factice en empêchant le débat. Le refus de dialoguer ne peut, comme nous l'avons vécu ces dernières années sur des questions pourtant essentielles, que produire de la tension. Tout ce qui affaiblit le pluralisme dans le champ des institutions prépare tôt ou tard la violence sur le terrain social. Si l'alternative n'existe plus dans le champ des institutions, l'aspiration des citoyens à choisir leur destin débordera un jour la forme politique, l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain.
 
C'est cet exercice politique qui est en jeu dans le second tour que nous allons vivre. Le renouveau que nous espérons commence dimanche, par le choix d'un clivage réactualisé autour des grandes questions qui feront le XXIe siècle. Les réflexes partisans étaient devenus caricaturaux, faute d'exprimer la complexité de ces nouveaux enjeux. Mais si nous prenons au sérieux le projet d'Emmanuel Macron dans ses moments de vérité, il apparaît clairement que la droite doit maintenant, à partir de son propre héritage intellectuel, lui apporter une réponse renouvelée, intelligente et claire, pour équilibrer au mieux la vie politique de demain. Oui, nous pensons qu'il y a une culture française et que, pour refaire l'unité de notre société aujourd'hui si fragilisée, il faut la partager à nouveau. Oui, contrairement au progressisme fasciné par la "société liquide", nous croyons aux permanences qui fondent une société et la rendent capable de se saisir des opportunités de l'avenir. Oui, nous devons retrouver le sens des solidarités concrètes que notre famille de pensée a toujours mis au-dessus de tout matérialisme. Oui, notre histoire intellectuelle sait la nécessité de la transmission, et donc aussi d'une écologie cohérente, qui laissera aux générations suivantes un monde vraiment vivable, mais aussi un homme vraiment humain et non amputé par les mirages du progrès technique. Sur tous ces sujets, malgré les ambiguïtés du nouveau pouvoir, il est au moins probable que nous aurons à apporter une vigilance indispensable. La clarté de l'engagement est la condition de toute convergence qui ne soit pas opportuniste et donc décevante pour le citoyen ; elle est aussi et surtout le principe d'un dialogue qui constitue à soi seul le plus sûr garde-fou que la démocratie apporte à l'exercice du pouvoir politique. C'est cela qui est en jeu dans le vote de dimanche prochain.
Auteur des "Déshérités ou l'urgence de transmettre" (Plon, 2014).

Paru sur Figarovox, 14 juin 2017
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La chance historique de l'Europe continentale
 
C'est la première fois depuis 1815 que l'Europe continentale a la chance de reprendre son destin en main. Si l'entente Paris-Berlin du 15 mai 2017 se poursuit, un nouveau leadership se créera, qui sera suivi par tous les autres pays de l'Union.
 
Que peut faire Emmanuel Macron de sa nouvelle victoire électorale et des pleins pouvoirs pour cinq ans que lui confiera très probablement le 18 juin 2017 le peuple français ? Sur le plan intérieur, les Français attendent de lui qu'il remette de la vitalité, de l'ordre et de l'efficacité dans un système politique et social perclus d'archaïsmes, de conservatismes et de corporatismes. Un système dont la dernière réforme en profondeur date du plan Rueff-Armand de 1960, que le président de Gaulle appliqua avec succès.
Quelles réformes réaliser en France ? Le président les a certainement identifiées, lui qui fut, tout jeune inspecteur des finances, le rapporteur de la "commission pour la libération de la croissance française" créée par Sarkozy en 2007. Les réformes urgentes sont au nombre de cinq : un État et des collectivités territoriales plus maigres, dont les dépenses de fonctionnement ne soient plus financées par la dette ; une Éducation nationale où le pédagogisme soit abandonné au profit de l'instruction ; un droit du travail lisible et souple qui ne dissuade plus les entreprises d'embaucher ; une fiscalité simplifiée et mesurée qui ramène les investisseurs en France ; une police et une justice qui fonctionnent en symbiose. Une fois que Macron aura dessiné ces grandes lignes à ses ministres, il pourra dégager du temps pour faire autre chose. Il a en effet déclaré durant sa campagne vouloir revenir à l'esprit et à la lettre de notre Constitution, qui dit, en son article 20 : "Le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation."
 
Bien que notre État ait été géré en dépit du bon sens depuis trente-six ans, les nations du monde conservent encore du respect pour la France. Une fois qu'il sera clair pour tout un chacun que le pays a bel et bien emprunté la voie de l'indispensable réforme, Paris retrouvera pleinement sa voix dans le concert des nations. C'est là qu'une chance historique s'ouvre pour le président français de bâtir, main dans la main avec la chancelière allemande, une politique étrangère innovante, qui refasse de l'Europe continentale une zone de bonne gouvernance enviée par le monde entier.
Rien ne sert de se lamenter sur les errances actuelles et sans doute provisoires de nos vieux amis anglo-saxons, ces deux thalassocraties auxquelles nous lient une communauté de valeurs et une alliance militaire que personne de sérieux ne conteste en France. Mais force est de constater l'absence de lisibilité et de cohérence des politiques suivies depuis 2016 à Washington et à Londres. Il n'est heureusement plus question pour Paris de s'aligner sur la politique étrangère des États-Unis. Dans le golfe Persique, le président Trump a laissé, par son incompétence, ses alliés saoudiens et émiratis détruire la précieuse organisation régionale du CCG (Conseil de coopération du Golfe, regroupant ses six monarchies arabes sunnites). Le blocus imposé au Qatar, sans la moindre raison valable, par les princes saoudiens, n'est pas leur première erreur stratégique. Il y a déjà eu, en mars 2015, l'idée de livrer une guerre, aussi cruelle que superflue, contre les rebelles chiites houthistes du Yémen. Si les Saoudiens et les Américains avaient voulu offrir sur un plateau d'argent la presqu'île du Qatar aux influences iranienne et turque, ils ne s'y seraient pas pris autrement. Aujourd'hui, la France ne peut que prendre un maximum de distance avec une politique étrangère américaine marquée par le retrait des accords de Paris sur le climat, la zizanie entre sunnites dans le Golfe, le réexamen des relations avec Cuba.
Quant au Royaume-Uni, il semble être paralysé pour longtemps par la lourde et pénible digestion de son référendum de Brexit.
 
C'est la première fois depuis 1815 que l'Europe continentale a la chance de reprendre son destin en main. Si l'entente Paris-Berlin du 15 mai 2017 se poursuit (au prix d'une vraie réforme en France), un nouveau leadership se créera, qui sera suivi par tous les autres pays de l'UE.
Pour quoi faire ? Pour construire une puissance capable d'imposer ses conditions commerciales et financières aux États-Unis et à la Chine. Pour créer une économie sociale de marché européenne capable de libérer les énergies entrepreneuriales, sans abandonner personne dans la misère. Pour forger une défense capable de tenir tête aux éventuelles intimidations militaires de la Russie (sans renoncer à vouloir ramener cette grande nation dans la famille européenne). Pour protéger les frontières de l'UE, afin que n'y entrent plus que les immigrés légaux.
Un travail de titan ? Peut-être. Mais pas plus difficile que ce que réalisèrent après la guerre les fondateurs de la CECA et du Marché commun…

Paru dans Le Figaro, 13 juin 2017
Publié dans Avec l'Europe
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Servir les armées de la France
 
Les armées sont dans un état critique. C’est avec soulagement qu’elles ont vu arriver leur nouveau ministre après cinq années de difficultés croissantes. Opportunément, la nouvelle appellation de "Ministère aux armées" indique clairement sa vocation : produire des armées équipées et entraînées, porteuses des capacités opérationnelles leur permettant de tenir toute leur place dans la politique de défense de la France. Les autres directions, délégations et secrétariats sont ainsi intelligemment replacées, au service des armées qui sont la raison d’être de ce ministère.
Les militaires attendent beaucoup de cette nouvelle mandature. En effet, depuis un quart de siècle, malgré l’évidence de la montée constante des menaces, malgré les mises en garde répétées des chefs d’état-major successifs, les armées ont terriblement souffert. Il a été trop demandé à leurs ressortissants, alors même que diminuaient les compensations de leurs immenses sujétions. Il a été facile de leur faire supporter l’essentiel des économies budgétaires et des diminutions d’emplois publics puisque l’obéissance des militaires, leur silence imposé, leur sens de l’abnégation et du devoir les a conduits à appliquer à la lettre, sans récrimination ni murmure, les coupes budgétaires franches, les déflations constantes d’effectifs, la dégradation de leurs conditions de travail, la disparition progressive des moyens indispensables à l’exercice de leur profession, à leur formation, à leur entraînement.
Pour des résultats bien faibles, le dernier quinquennat a terriblement accéléré cette dégradation. Cinq années de suremploi des armées, une addition d’engagements réactifs sans stratégie globale n’ont produit aucun résultat solide, ni en France, ni au Sahel, ni en Afrique noire, ni au Moyen Orient : dispersées sur de trop nombreuses missions, éparpillées sur de vastes espaces hors de mesure avec les moyens engagés, les armées n’ont jamais pu déployer les masses critiques suffisantes pendant un temps suffisant pour transformer leurs remarquables succès tactiques en succès stratégiques durables.
Des engagements largement supérieurs à ceux qui avaient été définis dans le dernier Livre Blanc ont entraîné les forces sur la pente dangereuse du déclassement. Les déploiements se sont multipliés sans qu’en soient mesurées les obligations budgétaires, sans qu’aux guerres que la France conduisait correspondent les indispensables moyens. Il aura fallu l’action ignominieuse de trois terroristes pour qu’enfin soient prises en 2015 quelques mesures ralentissant la dégradation des armées. Sur-engagements, sous-budgétisation : le résultat est terrible. La priorité sera de rétablir l’adéquation entre les moyens et les missions. La rupture est proche, mais la France peut encore l’éviter.
 
Lorsque la ministre se rendra dans les forces, elle y rencontrera des femmes et des hommes totalement investis dans leur engagement au service de la nation mais désabusés par le manque de considération concrète que la République leur porte. Elle verra des infrastructures militaires dans un état souvent désastreux faute de financements ; des personnels trop absents de leurs garnisons et de leurs familles (jusqu’à 240 jours par an pour certains, avec des taux de divorce en augmentation constante) ; des stocks de munitions parfois très en dessous des seuils acceptables en ce temps de menace ; dans les trois armées, des taux de disponibilité opérationnelle des équipements catastrophiques, un vieillissement accéléré des matériels, des niveaux d’entraînement tombés depuis longtemps sous les normes de l’OTAN alors même que l’armée française est la plus engagée au combat ; des organisations de soutien local aux forces souvent aberrantes parce que, à coup de mutualisation, externalisation, matricialisation, civilianisation, des réorganisations douloureuses ont été imposées au mépris de la réalité militaire ; des opérations extérieures sous-financées depuis bien longtemps, ce qui rend le succès opérationnel et stratégique beaucoup plus difficile et met en danger les soldats.
 
Le ministre découvrira une organisation malade de l’empilement rapide de réformes successives, de la LOLF à la RGPP jusqu’à la "nouvelle gouvernance" de son prédécesseur. Elle constatera d’elle-même qu’il n’est plus raisonnable de chercher encore "du gras", qu’il faut revenir sur certaines décisions prises par esprit de système. Elle comprendra qu’il est essentiel de "respecter les contraintes humaines et matérielles" comme s’y est engagé lui-même le Président Macron à Gao le 18 mai. Elle constatera la nécessité de reconstruire l’autonomie stratégique de la France profondément mise à mal par une succession de renoncements : la France ne peut conduire aujourd’hui aucune opération d’importance sans le soutien des armées américaines.
 
Forger une politique militaire à la hauteur des enjeux de défense, remonter en puissance, améliorer les conditions de vie et de travail des militaires : c’est à un réinvestissement massif dans les armées qui s’impose d’autant que l’indispensable crédibilisation de notre système de dissuasion et la reconstitution de nos capacités d’action conventionnelle sont, sans cet effort, strictement incompatibles. Réinvestissement massif… et rapide si la France veut éviter que ses armées, trop fortement sollicitées, trop chichement financées, ne s’effondrent littéralement.
Rompre avec le précédent quinquennat, lancer au plus vite les rectifications de trajectoire, forger d’emblée une nouvelle loi de programmation militaire : le chemin est tout tracé pour un ministre qui est bien davantage celui du futur que celui du présent. Le président de la République l’a affirmé haut et fort au soir de son élection : il veut se mettre au service de la France. Il faut que le nouveau ministère aux armées soit enfin, à son instar, au service de ses armées.

Général (2S) Vincent DESPORTES
Professeur des universités associé à Sciences Po, ancien directeur de l’Ecole de Guerre
Dernier ouvrage : La dernière bataille de France, Gallimard, Grand Prix 2016 de l’Académie Française
Publié dans En France
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La fracture démocratique
 
Au premier degré, c’est vrai, la chute des plusieurs personnalités socialistes, l’effondrement du PS comme du FN constituent de vrais sujets de satisfaction ou de jubilation intérieure. Mais au-delà, ces élections confirment la tragédie de la vie politique française. Une participation inférieure à 50 %, à l’occasion d’élections législatives témoigne de l’indifférence croissante des Français vis-à-vis de la chose publique. Ce taux d’abstention historique, pour des élections qui représentent la pierre angulaire de la démocratie française, est le signe de l’effondrement de cette démocratie, dans l’indifférence générale. En toute logique, avec moins de 50 % de participation, de telles élections devraient être considérées comme nulles. La victoire de LREM qui devrait remporter les quatre cinquièmes des sièges de députés, avec l’adhésion d’environ 16 % du corps électoral, souligne jusqu’à la caricature l’absurdité du système politique français.
Tel est le fruit de la personnalisation à outrance du pouvoir, du culte de la personnalité, d’un présidentialisme débilitant, de la destruction des débats d’idée et des projets, bref de la démocratie, à l’heure où celle-ci n’a jamais été aussi nécessaire dans le contexte du terrorisme, d’un chômage de 5,5 millions de personnes, de la crise migratoire, de la montée de la violence.
 
Il est soit mensonger, soit stupide de considérer que "la France" soutient LREM. La France, 84 % de la France, est profondément écœurée et vient de marquer son indifférence face à la chose publique. Ce n’est pas LREM qui triomphe, c’est la classe politique française dans son ensemble qui s’effondre tout autour, comme à travers un vieux plancher vermoulu. Le décalage entre d’une part l’euphorie et l’aveuglement médiatique et d’autre part, l’indifférence populaire est titanesque. Nous nous acheminons vers un pouvoir politique de plus en plus déconnecté du monde réel, privé de racines démocratiques, confiné dans une bulle de néant à la dérive, ballotée au gré du vent, toujours plus éloigné des préoccupations populaires. Le gouffre qui ne cesse de se creuser me paraît annonciateur d’une crise politique ou une crise de société dramatique et en train de couver derrière l’extase politico-médiatique en pleine déferlante.

maximetandonnet.wordpress.com, 12 juin 2017
Publié dans En France
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Faux dilemme, vrais martyrs et authentiques barbares
 
La shahâda, vous connaissez ? C’est la profession de foi musulmane, l’un des piliers de l’Islam. Elle tient en quelques mots : "j’atteste qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et je témoigne que Mohamed est son messager". La dire, c’est automatiquement devenir musulman. Quelques mots que des chrétiens coptes ont été récemment sommés de prononcer pendant un pèlerinage dans le Sinaï afin de garder la vie sauve, lors d’une embuscade tendue par Daesh. Pas un seul n’a cédé ; tous ont refusé et ont été abattus d’une balle dans la tête. Parmi ces nouveaux martyrs, de nombreux enfants, des familles entières, comme celle sur la photo plus bas (tous les quatre sont morts).
Sur les réseaux sociaux, les images, faites pour susciter l’effroi et la sidération, se succèdent sans discontinuer. Qui ne se souvient de celles des vingt et un coptes, tout d’orange vêtus, égorgés un à un sur une plage de Libye il y a déjà quelques années ? Qui n’a pas en mémoire les cris, les larmes et le sang provoqués par l’explosion de bombes dans deux églises du Caire, durant une messe des Rameaux ? A chaque fois, la lâcheté des barbares et le courage des victimes impressionnent.
 
La vie sauve pour un mot
Il aurait pourtant suffit de réagir comme saint Pierre au soir du Jeudi saint : "Jésus ? Je ne connais pas cet homme". Ou de proclamer la shahâda. Quelques mots, quelques secondes… qu’est-ce donc devant une vie ? Les premiers chrétiens ont connu ce terrible dilemme. "Brûlez quelques grains d’encens devant la statue de César"  leur disait-on. "Au pire, faites semblant, personne n’en saura rien. Et vous aurez la vie sauve !".
S’il suffit réellement d’un mot pour sauver la vie d’enfants, de ses propres enfants, n’est-il pas préférable de le prononcer, quitte à mentir ? Renier ses convictions les plus intimes pour la survie des siens, n’est-ce pas une forme de courage ? Ne pas le faire, n’est-ce pas, finalement, de l’obstination, du fanatisme, le même que celui qu’on reproche aux bourreaux ?
On est là au cœur même du sens du martyre : sans la foi, sans la vie éternelle, sans l’assurance de la fécondité de ce sacrifice à la suite du Christ, préférer mourir plutôt que renier est humainement incompréhensible. Seule la foi nous fait entrevoir qu’il y a un bien plus grand que cette vie sur terre, un bien éternel auquel cette vie sur terre nous prépare. Car une vie réussie n’est pas forcément une vie qui dure un peu plus longtemps, c’est une vie qui atteint le but, c’est un pèlerinage qui débouche sur la vraie terre promise, la cité céleste, la vie avec Dieu.
 
Martyrs et kamikazes
"Je ne crois qu’aux histoires dont les témoins se font égorger".Mal interprétée, cette affirmation de Pascal pourrait laisser croire que toute personne prête à donner sa vie pour une cause mérite du respect. Il fallait oser… mais France Info  l’a fait : tenter ce rapprochement invraisemblable entre les martyrs et les kamikazes islamistes. A propos du film Silence de Martin Scorsese, on peut en effet lire sous la plume d’un journaliste (voir le lien
ici) : "Les kamikazes islamistes d’aujourd’hui ressemblent fort, dans leur objectif, aux "bombes humaines" jésuites du XVIIème siècle, leur dénominateur commun étant la mort pour propager leur croyance".
Plus c’est gros, plus ça passe… Et c’est juste oublier qu’un kamikaze prend la vie des autres alors que le martyr offre la sienne. Le premier inflige une violence, le second la subit. L’un n’a qu’un objectif : tuer. L’autre est confronté à un choix ultime : mourir avec le Christ ou vivre sans lui. En somme, les kamikazes sont les instruments volontaires d’un totalitarisme inhumain. Les martyrs, eux, sont des victimes innocentes qui affirment leur suprême liberté : celle de croire.
Il faut affirmer avec force que, pour un chrétien, l’amour de la vérité ne consiste jamais à imposer celle-ci en faisant couler le sang des autres mais à donner sa vie, la sacrifier pour le Christ plutôt que de laisser violenter sa conscience. C’est ce que veut affirmer l’Eglise en revendiquant – toujours et partout – la liberté religieuse, c’est-à-dire le droit de changer de religion, librement et sans violence.
 
Que faire ?
Nous avons tenté de répondre à cette question
dans une vidéo
, au lendemain des attentats du Sinaï. Trois choses semblent essentielles.
D’abord, ne pas se taire. Parce qu’on s’habitue à tout, surtout au mal. Nous taire consisterait à tuer ces gens une seconde fois et d’être, d’une certaine façon, complices du sort terrible qu’ils subissent.
Les soutenir ensuite, durablement, par notre prière et nos dons. Des oeuvres existent, certaines depuis longtemps comme l’AED (Aide à l’Eglise en détresse). Nous ne pouvons pas en rester à un hashtag #jesuiscopte ou un simple "like" sur Facebook !
Rester fidèles, enfin. Car le martyre de nos frères d’Egypte, de Syrie, d’Irak, celui du père Hamel – à cent cinquante kilomètres de Paris – nous engage. Il doit réveiller nos âmes. Nous devons cela à tous ces témoins ! On ne peut pas non plus juger ceux qui auraient renié. Ils ont souvent existé dans l’histoire du christianisme. Et l’Eglise a bien sûr accordé son pardon à ceux qui avaient flanché devant la peur de la mort ou de la souffrance. Saint Pierre, en l’occurrence, en est le bon exemple !
Aurions-nous été fidèles à leur place ? Personne ne peut en être certain. Comment le savoir d’ailleurs… tout en l’espérant, avec la grâce de Dieu ! Mais nous pouvons déjà être fidèles maintenant dans ce que Dieu attend de nous, chacun dans ce que nous avons à vivre de plus ordinaire, parfois de plus répétitif. Une fidélité dans les petites choses d’aujourd’hui afin d’être fidèle, demain, dans les grandes. C’est ainsi qu’on apprend à être prêt.

Paru sur www.padreblog.fr, 7 juin 2017
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Rupture entre le monde Anglo-Saxon et le monde Européen
 
Les événements se suivent et semblent tous aller dans la même direction : le monde Anglo-Saxon en général et les Etats-Unis en particulier sont en train de larguer les voiles et de s’éloigner de l’Europe.
Le premier signe fût le Brexit, salué comme une libération par celui qui fut ensuite élu à la Présidence des Etats-Unis. Le deuxième signe fût bien sûr l’élection de monsieur Trump à la Présidence des Etats-Unis. Et le troisième signe, nous venons de l’avoir, c’est le voyage de monsieur Trump en Europe, marqué par les habituelles incartades verbales du Président US renforcées par sa décision de sortir du Traité de Paris une fois rentré à la maison.
On ne pouvait pas signifier de manière plus nette un divorce. Qu’a donc dit le Président Américain de si peu diplomatique ?
 
Pour répondre, il me faut traduire dans un langage compréhensible ce qu’a exprimé monsieur Trump. (Je parle le Trumpien couramment). En fait, il a dit deux choses que tout le monde sait, mais dont il est malséant de parler en public.
La première, c’était que le temps des passagers clandestins était fini.
Depuis cinquante ans, l’armée US protège l’Europe par l’intermédiaire de l’Otan. Les USA consacrent entre 4 % et 5 % de leur PIB par an à la défense, ce qui a permis à toute une série de pays et en particulier à l’Allemagne de… cesser d’avoir une défense.
Lors de son voyage qui s’est terminé au G7 et comme les USA ont des problèmes de fin de mois, Trump a présenté à madame Merkel la note que les USA payent pour l’Allemagne, ce qui a horrifié cette pauvre dame. Comment peut-on avoir de si mauvaises manières ? Parler d’argent entre amis, quelle horreur ! Et à la fille d’un Pasteur ! Pouah !
 
La réalité est pourtant toute simple : d’une façon ou d’une autre, la facture militaire/ordre public va grimper de façon considérable dans les années qui viennent pour le "vieux" continent.
Et donc, soit les USA continuent de payer et présentent la facture à la fin de chaque mois, ce qui s’apparente au paiement d’un tribut du féodal à son suzerain, soit l’Europe se défend toute seule. On reconnait là l’horrible pragmatisme du businessman demeuré qu’est monsieur Trump. Et pourtant… Un peu plus haut j’ai utilisé le terme "vieux" tout à fait sciemment. En effet, pour se défendre tout seul, il faut commencer par rebâtir une armée. Comment rebâtir une armée quand il n’y a plus que des vieux dans un pays, les taux de fécondité par femme dans un certain nombre de pays européens et non des moindres tels l’Italie, l’Espagne, ou l’Allemagne étant inferieurs à 1,5 enfants par femme depuis de lustres ?…
Certes, on voit bien que la grande idée de monsieur Macron est d’offrir l’armée française à l’Allemagne en remplacement de l’armée américaine puisque nous, nous avons des jeunes, l’Allemagne payant les soldes des militaires français et la France fournissant les hommes… Tel est bien entendu l’accord que l’on va nous annoncer comme une avancée prodigieuse de l’Europe.
Mais créer une armée faite de soldats français payés par les allemands est ce que cela constitue une armée "européenne" ou simplement un retour du STO ? En 1942, la France fournissait des travailleurs tandis que les allemands étaient soldats. Aujourd’hui, nous fournissons les soldats pendant que les allemands travaillent. Et quel soldat français va mourir pour défendre la patrie allemande ?
Qui plus est, est-il bien sûr qu’armer et former certains de ces "jeunes" Français soit une bonne idée ? Monsieur Macron devrait lire la chute de l’Empire romain de Gibbons …
Depuis les années cinquante et la CED, tout le monde s’est cassé la figure sur la notion de défense européenne. Abandonner le dernier symbole de la souveraineté nationale, l’armée, quand plus de la moitié de la population a voté contre les abandons de souveraineté à chaque élection présidentielle et à chaque referendum serait… osé. Mais comme le disait Audiard …
 
La deuxième idée que pousse monsieur Trump est toute aussi simple et toute aussi grosse de conséquences.
Les USA ne se sentent plus tenus de respecter des traités qui ne lient pas mais dont les résultats sont désastreux pour eux.
Je m’explique, en prenant deux exemples.
 
Commençons par la balance commerciale allemande dont tout le monde admet qu’elle est exagérément excédentaire (le plus important solde positif au monde en termes absolus). Ce à quoi les autorités allemandes rétorquent qu’elles n’y peuvent rien puisque les nations européennes ont décidé de se donner une monnaie commune. Fort bien, sur cette volonté, les Etats-Unis n’ont rien à dire. Mais il se trouve que le résultat ultime de cette expérience monétaire est qu’elle permet à l’Allemagne de bénéficier d’un taux de change très sous-évalué, ce qui nuit à l’équilibre du commerce entre les USA et l’Allemagne et à la croissance mondiale dans son ensemble.
Monsieur Trump ne porte pas de jugement sur l’Euro (en fait, si, il a dit plus d’une fois que c’était un désastre) mais constate la subvention de fait  dont bénéficient les producteurs allemands, et du coup se réserve le droit de prendre des mesures protectionnistes contre l’Allemagne, et seulement contre l’Allemagne.
Il y a là une certaine logique, chacun en conviendra. Que les Français acceptent que leur industrie soit détruite par les Allemands, voilà qui ne regarde que les électeurs français, attachés à l’euro comme un pendu l’est à sa corde.
Que l’industrie américaine en souffre et voilà une toute autre affaire…  Les Allemands disent : nous n’y pouvons rien, ce à quoi monsieur Trump répond : c’est bien embêtant, mais moi j’y peux quelque chose et donc je vais faire quelque chose, comme mettre des droits de douane sur les voitures allemandes pour compenser les imbécillités d’un système dont je ne suis pas responsable mais qui me nuit beaucoup.
 
Continuons avec le Traité de Paris, signé par monsieur Obama et non ratifié par le Congrès (ce qui était anti constitutionnel).
Il stipulait que les USA devaient réduire leurs émissions carbones de 25 % au cours des années qui viennent. Encore une fois, fort bien, mais le seul problème était que rien n’était demandé ni à la Chine, ni à la Russie, ni à l’Inde ni à bien d’autres avant le milieu des années trente. En fait, il s’agissait ni plus ni moins que de sanctions prononcées contre les USA au motif qu’étant les plus riches, ils avaient donc beaucoup pollué dans le passé et devaient donc se sacrifier pour le bien du reste de l’Humanité (avec un grand H).
Et du coup, monsieur Trump dénonce un Traité qui n’avait pour but que de réduire la compétitivité des Etats-Unis en les forçant à prendre quasiment seuls des mesures bridant leur économie, ce qui bien sûr avait été approuvé avec enthousiasme par la terre entière.
Et cette sortie du traité déclenche une fureur noire chez mes Oints du Seigneur et autres hommes de Davos puisque cette décision réaffirme la primauté de la souveraineté nationale sur le Droit international et jette le doute sur le sérieux scientifique de la nouvelle religion qui devait forcer tous les élus nationaux à s’incliner devant les prêtres du nouveau dogme consacrant la primauté de Gaia sur chaque individu. (A ce propos, il est troublant de voir le Pape soutenir ce qui est objectivement une hérésie).
 
En fait, tout cela met en lumière de façon éclatante quelque chose dont je parle depuis longtemps : nous avons au niveau mondial un conflit latent entre ceux que j’ai appelé dans une chronique précédente les hommes des arbres et de l’autre les hommes des bateaux.
Comme je l’avais expliqué il y a quelques temps, en Polynésie tout le monde sait qu’il y a deux sortes d’hommes : ceux des arbres, qui vivent heureux dans leur ile en s’occupant de leurs arbres et ceux des bateaux qui coupent les arbres pour en faire des pirogues et aller voir si l’ile d’à côté n’est pas plus verdoyante.
Et quasiment toutes les élections un peu partout depuis un certain temps se passent entre d’un côté les représentants des hommes des arbres (partisans de la souveraineté nationale) et de l’autre les représentants des hommes des bateaux (partisans de la prééminence du Droit international).
En Chine, en Inde, aux Philippines en Pologne, en Hongrie, en Grande-Bretagne, aux USA, pour l’instant les hommes des arbres  gagnent… Par contre en Hollande, en France, les hommes des bateaux l’ont emporté. L’Allemagne va certainement voter cet automne pour les hommes des bateaux. Restent pour l’Europe l’Italie et l’Autriche qui pourraient voter dès cet automne, c’est-à-dire six mois plus tôt que prévu.
Le rêve premier des hommes des bateaux fut de construire un "Etat Europe". Une fois contents des résultats, ils se mirent à pousser l’idée d’un "Etat Monde", avec par exemple le Traité de Paris. Devant le recul général de l’idée de globalisation, ils sont tous en train de revenir à toute allure à l’idée qu’il faut d’abord réussir en Europe où ils contrôlent encore le système politique. Il est donc quasiment certain que nous allons avoir une tentative très puissante d’accélérer l’intégration européenne dans les trimestres qui viennent.
 
Mais chacun voit fort bien qu’il s’agit là d’une distinction absolument essentielle : ou l’on est des arbres ou l’on est des bateaux et cette ligne de fracture traverse l’Europe et chaque pays en Europe de part en part. Les Polonais, les Hongrois, sont des arbres et non pas des bateaux, et n’obéiront jamais aux gens des arbres.
Et donc s’opposent partout deux conceptions du monde et ces deux conceptions sont complètement antinomiques.
Nous sommes en plein milieu d’une crise non pas de civilisation mais de compréhension entre deux parties des mêmes nations qui n’ont plus aucun langage commun. Et à ce point du raisonnement, je dois avouer l’incapacité conceptuelle dont je souffre à imaginer comment ce conflit va être résolu.
Si les systèmes électoraux ne servent qu’à entériner le triomphe d’une partie de la population sur l’autre et si la volonté de vivre ensemble et la mémoire commune ont disparu, alors je ne vois pas très bien ce qui nous attend.

Paru sur institutdeslibertes.org, 5 juin 2017
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La CJUE se moque-t-elle du monde ?
 
La Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) est incorrigible.
Elle avait considéré déjà, par deux arrêts en 2011 et 2012, que le séjour irrégulier d'un étranger n'était plus "un délit". Avec superbe et désinvolture elle avait ainsi mis à bas tout le système français "d'éloignement des étrangers" avant que par une loi du mois de décembre 2012, notre pays autorise "la retenue administrative" d'une durée de seize heures maximum.
Elle a récidivé avec un arrêt du 21 décembre 2016 dont l'objet "était de restreindre les conditions d'accès aux données conservées par les opérateurs de téléphonie ou les fournisseurs d'accès à Internet. Cette limitation du stockage des données personnelles - sauf en cas de menace grave - aura évidemment pour conséquence, de l'avis unanime de la Justice, de la police et du monde du renseignement, non seulement de ruiner une partie des enquêtes mais de rendre le caractère opératoire de celles-ci beaucoup plus malaisé (Le Monde).
 
Comment ne pas questionner la validité d'un tel arbitrage qui, au nom du droit européen, a conduit la CJUE à privilégier, si l'on veut, la pureté des principes et l'abstraction des concepts sans tenir le moindre compte des réalités nationales et des tragédies subies et douloureusement assumées par plusieurs des Etats membres ?
Ce n'est pas la première fois que l'on remarque que cette instance européenne semble vivre aisément les malheurs des nations qui la composent en portant sur elles un regard froid et distancié : celui d'un droit qui ne s'embarrasse d'aucun pragmatisme, même le plus honorable, pour s'installer dans un ciel des idées, dans une rectitude désincarnée. Pour des vivants qui n'auront jamais à mourir, jamais pour des morts dont la mémoire devrait interdire qu'on facilite la tâche des tueurs.
Je ne parviens pas à attacher une valeur supérieure de principe à cette approche qui se flatte, au-dessus des nations, de négliger les intérêts de chacune dans un dépassement d'autant plus commode que tout ce qui est humain lui semble étranger. Pourquoi respecter davantage ce qu'une conception sectaire et dogmatique du droit imposerait plutôt qu'une synthèse en même temps lucide et responsable qui viendrait énoncer les droits prioritaires au regard des dangers gravissimes qui menacent nos pays et les rares nécessaires limites ?
 
J'avoue que désarmer nos démocraties à cause des surprenantes analyses de la CJUE prenant un malin plaisir à entraver, à compliquer des processus jusque-là satisfaisants me semble la pire des mauvaises surprises. Le coup vient de là où au contraire la sauvegarde maximale devrait être prévue et assurée.
On ne peut qu'être lassé par ce détournement européen de débats qui structurent et divisent tous les pays. Liberté ou sécurité ? Ces déviations sont d'autant plus perverses que la CJUE n'a même pas pour ambition de tenir le moins mal possible les deux bouts de la chaîne mais au contraire d'en lâcher totalement un seul.
Cette décision de la CJUE ne va évidemment pas mobiliser la communauté nationale mais elle ne va pas favoriser, de la part de ceux qui s'intéressent à la justice européenne largement entendue, une appétence civique plus vive, plus intense pour l'Europe, ses absurdités, sa bureaucratie. Là où les nations se battent et affrontent, la CJUE, en surplomb, donne des leçons de surcroît hémiplégiques.
La CJUE se moque du monde qui n'est pas le sien, éthéré et tranquille dans la ouate du droit.

Paru sur www.philippebilger.com, 9 juin 2017
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L'Occident et la guerre au nom d'Allah
 
Déjà en 1996, Samuel Huntington annonçait le "choc des civilisations", un clash opposant la civilisation arabo-musulmane à la civilisation occidentale
 
Parce que, chez lui, les guerres de religion se sont arrêtées au XVIIe siècle, c'est-à-dire il y a très longtemps, l'Occident éprouve une grande difficulté à les appréhender. Il y a comme un malaise chez les clercs en Occident à voir, à entendre, à conceptualiser - et donc à bien nommer - ce nouvel ennemi qui vient, de l'intérieur, le frapper mortellement, au cœur de ses capitales. Le phénomène est certes très nouveau dans l'histoire de la polémologie. En 1939 en Grande-Bretagne, l'idéologie fasciste avait beau y compter nombre de sympathisants, jamais aucun nazi anglais n'est allé poignarder des compatriotes en face de Westminster…
 
Lorsqu'on lisait sur le site de la BBC, dimanche 4 juin 2017, les multiples articles consacrés par ce média de référence à l'attaque terroriste de la veille au soir sur le pont de Londres (7 morts, 50 blessés), il y avait un mot qui n'était jamais écrit : le mot "islam". Pourtant, les attaquants s'étaient jetés, le couteau à la main, sur leurs victimes en leur hurlant "C'est pour Allah !".
À entendre les discours officiels, un groupe, appelé "les terroristes", ferait la guerre à l'Occident. Mais le terrorisme n'est qu'un moyen d'inspirer la terreur à son ennemi. C'est une arme, comme le Stuka, le napalm, la bombe à fragmentation. Le plus intéressant à analyser dans ces attaques, ce n'est pas leur mode opératoire et les armes utilisées (cutter, voiture-bélier, kalachnikov, pain de plastic, etc.), mais plutôt leurs motivations. Au nom de quoi sont-elles donc commises ? Telle est la grande question à poser.
 
Comme l'avait expliqué Huntington dans un livre prophétique paru en 1996, nous sommes entrés, depuis la fin de la guerre froide et du monde bipolaire, dans une époque de "choc des civilisations". Le professeur à Harvard ne souhaitait bien sûr pas voir ses prophéties se réaliser ; il eut simplement le courage intellectuel de nous avertir, et de subir l'anathème des milieux bien-pensants. Le clash opposant la civilisation arabo-musulmane à la civilisation occidentale est devenu une réalité incontestable. Notre univers mental entretient beaucoup de divergences avec d'autres civilisations (la chinoise, l'hindoue, l'orthodoxe, etc.), mais elles ne suscitent aucun fanatique prêt à venir tuer chez nous au nom de Dieu.
Alors, il est temps de dire les choses telles qu'elles sont.
Y a-t-il un problème avec l'islam ? La réponse est oui. Un immense problème.
Est-ce à dire qu'il faut créer une responsabilité collective pour toutes les personnes de confession musulmane demeurant en Occident ou désirant y voyager ? La réponse est non. La preuve en est donnée par la réaction très professionnelle et mesurée qui fut par exemple celle du maire de Londres, qui est musulman.
 
Quel est donc le gigantesque problème que nous avons avec l'islam ? C'est que sa réforme s'est faite au XXe siècle - et continue de se faire aujourd'hui - sous le mode de la régression, et non du progrès. Elle s'appelle le salafisme. Mot que l'on pourrait traduire par le retour à la religion de nos pieux ancêtres (les Bédouins de la péninsule arabique du VIIe siècle). Un bon musulman aujourd'hui est donc quelqu'un qui considère, comme à Médine il y a treize siècles, que le témoignage d'une femme vaut la moitié de celui d'un homme, que la tolérance est inadmissible envers les libres-penseurs, que l'apostasie est un crime.
Le christianisme a connu l'humanisme de la Renaissance italienne, la Réforme dans les pays du Nord, et la Contre-Réforme (qui était un type de Réforme) dans l'univers resté catholique. Ce mouvement a été un progrès, car il lui a fait accepter les avancées de la science. Le culte de la science et de la technique, mélangé aux impératifs de la transformation du monde (la parabole des talents) et de la séparation du politique et du religieux ("Rendez à César ce qui appartient à César…"), a provoqué l'essor exceptionnel de la chrétienté. Face à elle s'est trouvé un islam, d'abord déclinant (depuis l'échec du siège de Vienne en 1688), puis régressif (depuis le rêve "anticolonialiste" des années 1930 d'un retour à l'islam des origines). Quelle frustration !
Au XIXe siècle, il y avait, au Caire ou à Tunis, un islam sunnite éclairé et tolérant. Pourquoi n'est-ce pas lui qui a gagné ? Parce que les dollars du pétrole sont venus enhardir les communautés les plus rétrogrades du monde musulman : les wahhabites du Golfe (qui se rejettent aujourd'hui la responsabilité, comme l'illustre la brouille entre l'Arabie saoudite et le Qatar). Les frustrations politiques, sociales et morales de l'islam contemporain nourrissent le rêve du salafisme, lequel se transforme, de plus en plus souvent, en passages à l'acte violents. Comprenons-le en profondeur, afin de nous en prémunir.

Paru dans Le Figaro, 6 juin 2017
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Non, nous ne sommes pas en 1958, mais en 1830 !
 
La République en marche, composée du ­centre droit et du centre gauche, ressemble au bloc bourgeois mis en place après la révolution de 1830. Louis-Philippe était alors le garant de la soumission française à l'ordre libéral imposé par l'Empire britannique.
Nous sommes en 1958. Comme le général de Gaulle, notre nouveau président a renversé la table. Il "joue au poker pendant que ses adversaires jouent à la belote". Le PS songe à vendre Solferino et Les Républicains ont sonné la retraite. Une nouvelle majorité parlementaire En Marche va émerger comme s'était imposé le bloc gaulliste de l'UNR. Avec des députés débutants, issus de la société civile comme leurs prédécesseurs sortaient de la Résistance. À la tête de l'État, une technocratie modernisatrice engage à marche forcée l'adaptation de l'économie française au monde dans la droite ligne du plan Rueff. Macron, auréolé de son sacre électoral, fait entendre la voix de la France aux grands de ce monde.
Voici la petite musique qu'on entend ici ou là. Petite musique qui n'a pas l'heur de déplaire aux communicants du Président. Petite musique qui a l'art de mettre en sourdine les fausses notes.
 
Si, contre toute attente, de Gaulle était resté dans l'Europe naissante, c'était pour servir "de levier d'Archimède" à la France. Pour lui permettre, adossée à la puissance économique recouvrée de l'Allemagne de l'Ouest (et de l'Italie, qu'on oublie toujours !), de diriger politiquement cet ensemble afin de retrouver son "rang perdu depuis Waterloo" !
Pour de Gaulle, la France était "le jockey et l'Allemagne le cheval". On imagine Macron expliquer cette métaphore équestre à Angela Merkel. Le déséquilibre entre les deux économies est devenu fossé. L'Union européenne est désormais aux mains d'une oligarchie financière et technocratique qui enserre la souveraineté des Etats dans ses rets juridiques. N'oublions pas que de Gaulle a mené la politique de la chaise vide dès qu'on a voulu renoncer au vote à la majorité ! Les soutiens et ministres de Macron sont des fédéralistes convaincus. Ils veulent toujours plus de souveraineté européenne quand de Gaulle voulait le retour de la souveraineté française.
Cette divergence existentielle se reflète dans des bases électorales à l'opposé. Les référendums gaulliens obtenaient près de 80 % des voix ; en 1965, contre Mitterrand, de Gaulle recueillait près de la moitié des suffrages ouvriers. Au contraire, l'électorat de Macron est un bloc bourgeois : conservateurs de droite et bobos de gauche. Les nouveaux députés seront à 90 % issus des fameuses CSP+. La parité hommes-femmes est l'arme secrète qui permet à la classe dominante d'éradiquer la présence populaire parmi la représentation nationale. Dans les cabinets ministériels, on constate la domination des technocrates de droite qui auraient, de toutes les manières, pris la tête de l'État en cas de victoire de Fillon, Juppé ou Sarkozy. C'était leur tour.
 
Ce bloc bourgeois, composé de l'alliance du centre droit et du centre gauche, ressemble bien plus à celui mis en place après la révolution de 1830. Autour de Louis-Philippe, des anciens révolutionnaires modérés comme La Fayette et des libéraux comme Guizot ou le banquier Laffitte rejetaient à la fois l'extrême gauche républicaine et l'extrême droite légitimiste. Louis-Philippe était le candidat des Anglais et le garant de la soumission française à l'ordre libéral mondial imposé par l'hégémonie de l'Empire britannique. Nous ne sommes pas en 1958 mais en 1830.
Paru dans Le Figaro Magazine, 9 juin 2017
Publié dans En France
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