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Pourquoi sommes-nous incapables de réagir vite ?
 
Les problèmes se bousculent, les dettes s'accumulent et pourtant nous sommes plutôt sur la bonne voie. Les ennemis de Macron ne pourront pas nier que les efforts faits n'avaient même pas été envisagés depuis 15 ans. On a tant bien que mal réformé la SNCF (d'accord on aurait peut-être pu faire mieux). On a touché au Code du Travail : la Loi Pacte, bien qu'imparfaite est une avancée. On fait sauter le numerus clausus (c'est déjà ça même si on ne peut accepter de n'en voir le résultat que dans plusieurs années) L'Education Nationale repart du B.A.BA et il le fallait bien. On a symboliquement supprimé l'ISF au grand dam des gilets de toutes les couleurs, mais c'est nécessaire, même si on se serait bien passé de 
l'IFI (impôt sur la fortune immobilière)qui va ralentir le secteur.
 
Ceux qui pleurent le deuil de François Fillon ont beau jeu de brandir son programme de rêve libéral dont il n'aurait probablement pas dépassé la 4e page. Actons quand même que ce sont les Français qui sont ingérables et il ne s'agit pas de montrer le voisin du doigt : la paille et la poutre... Donc, reconnaissons-le, 
Emmanuel Macron fait à peu près le boulot et ce qu'il peut, certes avec des gaffes, des erreurs, des fautes de communication et avec le personnel politique qu'il a (vous avez tellement mieux ?) et puis des contraintes immenses.
Tout manager dans l'âme comprend et a de la compassion pour le chef de l'Etat : la solitude du chef d'entreprise, ils connaissent. En l'occurrence, nous sommes tous des Jupiter en puissance ! Quel patron ne connaît pas la colère qui monte lorsque les instructions ne sont pas respectées, lorsqu'on nous répond que " ça ne va pas être possible " avant d'avoir essayé, lorsqu'il faut réduire le budget d'un service et vaincre la résistance au changement ; lorsque le refus d'une augmentation provoque un arrêt maladie (qui n'encombrera pas les urgences). Lorsqu'en réunion on demande les chiffres et qu'on vous donne des explications vaseuses parce que les objectifs ne sont pas atteints, etc. Ajoutez à cela, pour le président de la République, la multiplication des aléas en tous genres, les entraves, les grèves et à l'échelle d'un pays. Cela vaut bien un peu de bienveillance sans doute ?
 
 
La fin de la première partie libérale ?
Oui, mais ... le patronat est las de réclamer en gémissant dans le vide, la baisse des dépenses publiques qui reste le vieux démon intouchable de l'anti libéralisme. L'inquiétude monte dans le monde économique car le président apparaît comme de moins en moins libéral, depuis peu il s'est auto-proclamé en charge du placement des chômeurs alors que la fonction assurantielle du dispositif relevait jusqu'ici de la seule négociation paritaire entre salariés et employeurs. 
Emmanuel Macron et Edouard Philippe changent-ils de cap pour un virement politique vers une gauche étatiste, en imposant par exemple aux partenaires sociaux une révision brutale des critères d'indemnisation (la durée de cotisation minimale pour être indemnisée serait allongée de deux mois) ? On peut comprendre les soucis d'économie qui inspirent ce choix. Et qu'a voulu dire le Président en évoquant " l'ordre public social " ? Protection sociale pour tous d'ici à 2030, salaire minimum défendu au niveau européen, création au G7 d'un fonds à impact social et environnemental…. Pas besoin d'aller à Genève pour constater les dérives du capitalisme contre lesquelles Emmanuel Macron met en garde en faisant l'apologie des droits sociaux, alors que le paysage politique français peine à s'éclaircir… La fin de la première partie libérale ?
Nous sommes d'accord : il faut remettre l'humain au cœur du système et charité bien ordonnée commence par soi-même : les 
hôpitaux
 français sont un bon exemple d'incapacité dans l'action depuis des années, alors il faut agir ! Or, la gestion du pays en la matière est une parfaite illustration de cette gestion étatique, avec les mêmes méthodes, la même lenteur, les mêmes annonces et la même absence de résultats ! Nous restons englués par les forces d'inertie qui pèsent de toutes parts ; ce sont ces digues qu'il faut d'abord faire sauter. Il faut innover, passer par-dessus les faux interdits, bousculer, virer ceux qui s'opposent par paresse ou nonchalance, remplacer l'esprit de corps par l'esprit d'entreprise. Et puis ne plus accepter la relation politique au temps qui ralentit tout et désespère les Français.
 
C’est tout de suite qu'il faut des résultats
En matière de santé on ne peut pas jouer avec la vie des gens en rentrant dans des process infinis, des autorisations, des consultations, des objections administratives et pseudo juridiques. Pourquoi ce temps perdu ? Un train de sénateur de l'ancien monde alors que les entreprises sont de plus en plus réactives, rapides, et résolvent les problèmes les plus insolubles. Vite ! Il y a urgence et urgence vitale. Nous ne voulons plus entendre les descriptions de ces personnes âgées oubliées sur un brancard aux urgences, nous ne voulons plus ces heures d'attentes d'urgences encombrées...  Il faut s'y prendre autrement et immédiatement ! Faire sérieusement appel au privé, et à son efficacité, lancer des appels d'offre en nombre et sur tout le territoire pour des maisons de santé, des centres de soins, mettre d'urgence en place des plateformes téléphoniques médicales d'écoute et d'orientation (cela marche très bien ailleurs). Imposez des permanences 24h sur 24 à certains cabinets médicaux... Et puis pour une fois, une seule : desserrez les cordons de la bourse à Bercy ! C'est bien le seul secteur qui pourrait mériter que l'on creuse un peu la dette. Nous connaissons tous ces médecins hospitaliers qui prennent à peine un week-end sur deux, ces infirmières pour qui les RTT sont un fantasme, les internes en dépression parce qu'ils outrepassent leur niveau de compétence ... ce ne sont pas des fonctionnaires comme les autres, nous en sommes tous conscients.
C'est donc d'organisation et de management dont on a besoin et c'est maintenant et tout de suite qu'il faut des résultats. Il faut manager, challenger les directeurs d'hôpitaux, prendre des grands cabinets de consultants, donner des consignes immédiates et applicables dans le mois. Il faut que les Français voient et éprouvent la différence, qu'on les informe, qu'on leur donne des solutions alternatives, que l'on passe des accords avec des établissements privés pour renvoyer des urgences tous ceux qui n'ont rien à y faire. C'est un branle-bas de combat général qui est indispensable et que nous attendons, il faut tout se permettre, les syndicats râleront mais les Français suivront... Et ce sera le début du vrai changement.

Envoyé par l'auteur, paru dans Challenges, 13 juin 2019
Publié dans En France
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État du monde (1)
 
Le monde, "quo vadis" ?
Crises en tous genres, fragilité de l'ordre international, tentation des politiques de diriger "à l'émotionnel" aux dépens du rationnel, replis identitaires : les événements que nous traversons soulignent la nécessité pour les politiques de reprendre la main en se concentrant sur un "mix" anticipation des crises et gestion sélective des informations, de développer l'éducation des citoyens et de retrouver une "colonne vertébrale" dans les actions qu'ils mènent au sein de la cité au risque d'être emportés par des vagues de mécontentements en tous genres.
 
L'ordre international est fragile et en évolution constante ; au cours du seul XXe siècle, notre monde a été le théâtre :
- de deux guerres mondiales ;
- de la décolonisation d'un nombre important de territoires qui sont devenus des États nations issus des décombres de l'Empire ottoman (les traités de Sèvres de 1920 et celui de Lausanne de 1923 grâce auquel les Turcs obtiendront que la possibilité de création d'un État kurde mentionnée dans le traité de Sèvres soit annulée ;
- d'accords entre les puissances influentes de l'époque (accords Sykes-Picot de 1916 qui consacrent en grande partie le partage des territoires au Moyen-Orient actuel notamment le Liban et la Syrie pour la France, la Palestine, la Jordanie créée en 1920 etc.) ;
- du découpage géographique de territoires de l'Afrique noire, certains États changeant de mandataire en fonction des aléas des guerres mondiales (territoires administrés par les Allemands - Rwanda, Burundi, Tanganyika, Togo, etc. - et réalloués aux puissances déclarées victorieuses - Belgique, France, etc. -).
Toujours au cours de ce siècle un autre empire est né : l'Empire soviétique, ce qui allait progressivement nous conduire vers un monde bipolaire sur fond d'affrontements idéologique, militaire mais aussi économique ; l'exploration /exploitation du pétrole, des matières premières va devenir un enjeu de la concurrence acharnée entre ces deux nouveaux empires que constituent les États-Unis d'Amérique et l'URSS.
L'État d'Israël va aussi voir le jour et cherchera à trouver sa place dans un Orient compliqué, tandis que la crise de Suez de 1956 marquera le passage de témoins entre les anciennes puissances, la Grande-Bretagne et la France en intégrant la CEE qui deviendra l'UE au début de notre siècle actuel (traité de Lisbonne 2008), une structure originale souhaitant instaurer un espace irréversible de paix en Europe occidentale d'abord, puis en Europe tout court après la chute du mur de Berlin en 1989 et la décomposition de l'Empire soviétique qui s'en suivit. Au cours de ces années de confrontation sévère entre États-Unis et URSS, les pays nouvellement entrés dans le concert des nations et des nations dites unies (création de l'ONU en 1945/46 avec la kyrielle d'organisations satellites, FMI, BIRD) préfèrent former un groupe de pays "non alignés" (conférence de Bandung de 1955 avec 77 pays signataires) tandis que les accords d'Helsinki de 1975 visaient à éviter qu’un déluge de feu nucléaire suite à un conflit entre les deux empires du moment n'anéantisse notre planète.
 
Avec la fin de la Guerre froide et du communisme international, les États-Unis ont eu des difficultés à trouver un opposant de taille (coalition contre les forces du mal, guerres contre l'Irak, guerre en Afghanistan, etc.), l'Europe se cantonnant à son rôle de puissance commerciale et de défenseur pacifique du multilatéralisme, des droits de l'homme et des valeurs démocratiques.
La mondialisation à l'œuvre allait cependant faciliter l'arrivée d'un nouvel acteur au niveau mondial, la Chine, membre proéminent des
BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), mais aussi la "promotion" de facteurs de crises du national au niveau régional et mondial (crime organisé, climat, conflits religieux, etc.), sans parler des empires qui rêvent de renaître (Russie, Turquie, etc.) voire
du califat islamique.
Parmi ces crises, celle de la vague de migrants, vers l'Europe en particulier, soulève plusieurs problèmes dont celui de l'anticipation de crises à venir et ce, malgré une avalanche d'informations disponibles grâce aux systèmes modernes de communication. Ce phénomène pose le problème du traitement intelligent de ces informations, la tentation de facilité consistant pour les politiques à faire du "suivisme" de l'information en accordant la part belle à "l'émotionnel" (choc des images), ce qui est mortifère à terme. Cette approche s'appuie sur l'acculturation d'une partie croissante des populations, mais pas uniquement sur le continent européen, le risque étant double car au constat de replis identitaires ici et là (peur de la mondialisation et des risques collatéraux réels ou imaginaires prêtés à cette dernière : risques économiques mais risques de guerres atomique, cyber, etc.) s’ajoute celui d'une modification en cours du destin de tous les continents, celui de l’Europe en particulier. Face à ces crises d'un nouveau genre qui se superposent aux anciennes, le rôle du politique doit redevenir central y compris dans sa tâche d'éduquer au sens large (y compris développer l'esprit critique) au risque de laisser notre planète finir sa course prématurément.
 
La précarité de l'ordre international : est-ce vraiment nouveau ? Les changements
 
          Un ordre en mutation
Si l'ordre international a semblé être un acquis, c'est qu' il y avait une sorte de modus vivendi (la Guerre froide, un équilibre de la terreur "rassurant", la seule surprise pouvant être la destruction de la planète par un conflit nucléaire de grande envergure) et que l'Europe a longtemps eu la certitude, voire la prétention d’être dans le "siège du conducteur", avec les États-Unis dans certains domaines, de la maison monde se satisfaisant de la promotion de son "soft power" qu' elle cherchait à exporter à tout prix ; "faites de la démocratie", vous ne ferez pas la guerre. La chute du communisme, la montée en puissance de la Chine, la "renaissance" de la Russie de Poutine /Medvedev après l'épisode désastreux de Eltsine, les conflits du Moyen-Orient à alliances variables, les tensions en Asie du Sud-Est et en Corée, les aspirations du président turc Erdogan sont autant de sources de conflits, de tensions qui seraient restées contenues du temps des deux grandes super puissances (théorie du "Dual containment" de l'administration américaine appliquée au conflit Iran-Irak des années 80). On ajoutera à cela aussi bien la prudence excessive des gouvernements occidentaux par crainte d'un jugement négatif de leurs opinions nationales respectives en cas d'échec de l'intervention militaire (guerre d'Irak pour la France et plus récemment pour la Syrie) que des interventions militaires aux conséquences désastreuses mal évaluées (intervention franco-britannique en Libye).
 
          Besoin d’anticipation et de gestion intelligente des flux d’informations
Il est souvent entendu ici ou là "qu'on n'avait pas vu venir la crise" ! Pourtant ce n'est pas par manque d'envoyés spéciaux de toutes sortes1 ni de résolutions des Nations unies (l'une des plus célèbres restée lettre morte est la 242 par laquelle il était demandé à Israël de revenir sur les frontières de 1948). Les sanctions économiques ainsi que les autres qui furent appliquées n’ont que rarement empêché l’émergence de crises ; ou bien n’est-ce pas plutôt que les dirigeants de ces pays "leaders" du monde, noyés qu'ils sont par un flot continu d'informations en tous genres, n'opèrent pas le tri nécessaire de ce qui est important et consacrent plus de temps à suivre les sondages, préoccupés avant tout par la continuation de leur avenir politique. Il est vrai que la rupture de la séparation assez nette entre conflits /crises intérieures (dont la gestion relevait de la souveraineté de l'État concerné) et crises extérieures complique un peu plus les choses avec l’internationalisation des crises internes antérieurement (les membres de Daech revenus d'Irak et de Syrie qui considèrent la zone du Sahel comme leur nouveau territoire d'expansion ignorant les frontières existantes des pays concernés Mali, Niger, Mauritanie, Sénégal, Tchad entre autres).
 
          Crises classiques et déplacement du centre de gravité
Aux zones identifiées comme points chauds, à savoir l'Ukraine, le Moyen-Orient avec Israël, l'Iran, la Syrie, l'Arabie saoudite, la Chine, les Corées, il convient d'ajouter le déplacement du centre de gravité du monde de l'Europe vers l'Asie avec la mise en place d'une stratégie agressive de la Chine comme en témoigne ses plans One belt, one road (OBOR) visant à prendre à son compte les routes commerciales maritimes et terrestres de l'Asie vers l'Europe tout en effectuant son marché de matières premières en Afrique, les États-Unis tirant profit indirectement de ce glissement. Sauf que, ce faisant, les États-Unis participent plus encore à l'affaiblissement du système de démocratie à l'occidentale en favorisant plus ou moins de façon indirecte l'émergence de modèles alternatifs de pouvoir, y compris en confortant les régimes autoritaires (Turquie d’Erdogan, etc.) ; tout ceci dans un contexte de dérèglement climatique, de migrations incontrôlées, de cyberattaques en hausse constante, tous éléments qui contribuent à crisper plus encore les relations entre les politiques, les élites et les citoyens.

Paru dans l' ASAF, envoyé par l'auteur, 11 juin 2019
Publié dans De par le monde
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UNR, UDR, RPR, UMP, Les Républicains : qu'est-ce que la "droite" ?
 
Comment se retrouver aujourd’hui dans une droite incapable depuis des années d’anticiper le changement et de comprendre l’époque ? Il faudrait, pour la reconstruire, expliquer clairement dans les moindres détails ce que veut dire "être de droite".
 
Les critiques affluent, plus insignifiantes et factuelles les unes que les autres, les constats évidents se bousculent, les prévisions et les sondages ne nous apprennent rien et personne n'est capable de me donner une définition de la droite ! Lorsqu'on pose la question à des politiques, ils haussent les épaules méprisants, et de réponse : nenni ! La droite serait donc un mouvement historique qu'il est inutile de définir et dont tout le monde est supposé connaître et les valeurs et les projets et les objectifs. Aucun indice pour comprendre quelles sont aujourd'hui les caractéristiques de cette fameuse droite en faillite.
 
En revanche on comprend bien ce qu'est la gauche : elle prône le partage des richesses et la justice redistributive. La gauche est généreuse (avec l'argent des autres, qu'elle méprise), elle considère que les finances publiques sont extensibles et que "quand il n'y a plus d'argent il y en a encore", c'est traditionnellement le parti des ouvriers et des employés, les patrons sont sa bête noire. La gauche se revendique le modèle des principes d'égalité dans un élan permanent de générosité mondialisée. Une fois qu'on a dit ça, on sait où l'on va : dans le mur, mais avec fierté et certitudes. Il y a mieux : l'extrême-gauche qui déteste carrément tout ce qui peut ressembler à une élite ou un nanti, le tout en revendiquant une approche révolutionnaire de lutte des classes avec une France terre d'asile, ouverte à tous (quoique…). Quant aux verts, ils ont déteint partout et c'est bon signe. La gauche et les verts flirtent.
 
Le centre a toujours été au centre, parfaitement illustré par cet aphorisme d'Edgard Faure "si vous n'avez pas d'opinion rejoignez les miennes". Toujours qualifié de mou, il tempère l'ambiance parlementaire en force d'appoint et accueille en son sein des gens de bonne volonté qui ne savent pas très bien quoi penser : ni gauche ni droite ? Et depuis peu "et de gauche et de droite", c'est quand même mieux !
 
Quant à notre pauvre droite, on n'arrive même plus à la caricaturer en dehors du fait que depuis des dizaines d'années les Français considèrent gaiement qu'ils ont la droite "la plus bête du monde" et ce, même lorsqu'ils sont de droite.
Quelles sont les "valeurs" de droite ?
La droite, était le parti des bourgeois (lorsque le terme n'était pas encore une insulte), des commerçants qui travaillaient dur pour gagner plus, des notables, des professions libérales, de la classe moyenne qui voulait s'élever, du clergé. A droite, on veillait à être "bien élevé" en imposant un certain "savoir-vivre" que la gauche a transformé en "vivre ensemble", supprimant au passage tous les codes sociaux traditionnels et ringards qui maintenaient une certaine colonne vertébrale et poussaient le bourgeois à devenir gentilhomme, le paysan ouvrier, l'ouvrier instituteur... Bref : s'élever dans la société.
Puis, être de droite, c'était privilégier le libéralisme économique, favoriser le commerce en incitant à entreprendre, l'initiative individuelle, la responsabilité, le tout en limitant le poids et les dépenses de l'État. Respecter la tradition, considérer que la France était le pays des droits de l'Homme mais avec des règles dans l'accueil de ressortissants étrangers…
Être à droite, bien que laïque, c'était considérer la France comme la fille aînée de l'Église en estimant que tout cela faisait partie d'une culture bien à nous qu'il convenait de promouvoir et de préserver. Tout cela a explosé en vol.
La droite hésitante a vu monter en puissance une extrême-droite au départ plutôt raciste, refusant l'étranger et très attachée à ses frontières. Sur le plan économique, l'extrême-droite se cherchait. Elle 
ne se cherche plus : elle a épousé tout ce qu'il y avait de démagogique dans chaque parti et voue le libéralisme aux gémonies. L'extrême-droite n'est plus à droite ! Anti-libérale, dispendieuse des deniers publics, fustigeant élite et bourgeoisie… elle flirte avec les indignés.
 
Comment se retrouver aujourd'hui dans une droite incapable depuis des années d'anticiper le changement et de comprendre l'époque (d'accord, ce n'est pas si facile). Résultat : la mondialisation n'a pas bonne presse, le libéralisme n'est plus en odeur de sainteté, il faut travailler. Mais on s'est bien gardé de revenir sur les 35H. On a taxé les Français en ayant fermement maintenu l'
ISF et surtout sans réformer le Code du Travail en prétendant qu'on allait limiter les aides sociales "excessives". Une droite qui a beau jeu de clamer aujourd'hui qu'il faut baisser les impôts.
Sur le plan sociétal, la droite est entrée en guerre en ordre dispersé contre le mariage pour tous, la 
PMA, etc. des sujets transversaux qui ne peuvent pas la définir sauf à l'appauvrir gravement. A droite, en principe, on respecte l'autorité, on aime l'armée (mais on a supprimé le service militaire). On est pour l'ordre établi ... sauf lorsque l'ex-chef de ladite droite se promenait en portant un gilet jaune.
Quelles sont donc les valeurs de droite ? Sachant aussi qu'elle s'est construite en opposition à une gauche qui semble tout autant peiner à se remettre en marche (sans mauvais jeu de mots…).
Un parti rétréci qui se voudrait élargi.
Face à ce trouble existentiel et à cette vacuité conceptuelle, les querelles d'Hommes n'arrangent rien au contraire… Chercher De Gaulle désespérément est sans espoir (d'ailleurs était-il vraiment de droite ?). Le problème c'est que chacun aime "sa droite" et ne supporte pas celle des autres. Comment donc chacun d'entre nous peut-il se reconnaître dans ce que l'on persiste à appeler la droite ?
 
Je suis économiquement libérale, troublée mais acceptant l'inéluctable tendance d'évolution des mœurs, pour un état régalien et beaucoup moins omniprésent, je suis farouchement pour la liberté donc la responsabilité individuelle, pour une justice rapide… et juste ! Suis-je de Droite ?
Au point où nous en sommes, il faut déconstruire pour reconstruire, expliquer clairement dans les moindres détails ce que veut dire "être de droite", de cette droite-là qui s'est appelée successivement l'UNR, l'UDR, le RPR, l'UMP,
 Les Républicains
...
La définition et la place de l'Etat pourraient être le socle de reconstruction de la droite : moins d'État mais mieux d'État car c'est de cela que notre pays souffre et c'est ce point qui peut être différenciant et reconstructif. Définir clairement les missions régaliennes, avec les fonctionnaires qui auraient une raison d‘être dans certains corps, comme invitaient à le faire Smith et Ricardo en leur temps. Reconstruire une nouvelle égalité des Français salariés, libres et égaux entre eux face à leur statut, à la retraite et à une fiscalité progressive. Et, en même temps, en conséquence trouver la source des économies de l'État (ne nous mentons pas : personne ne sait où les trouver et le jeu de chaises musicales fiscales nuit gravement à la santé du pays).
Ce ne sont donc pas des promesses qui donneront un sens à ce parti rétréci qui se voudrait élargi, et à qui ? Et pourquoi ? Et sur la base de quel électorat ? Ce n'est certainement pas un nouveau grand débat qui fera jaillir la lumière, toutes les études existent, elles ont été faites, des livres sortent tous les jours traitant fort bien de ces sujets... Il faudrait peut-être aussi songer à travailler à autre chose qu'à compter les points dans les sondages, non ?

Paru dans Challenges, 6 juin 2019, envoyé par l'auteur, 10 juin 2019
Publié dans En France
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La discrimination positive à l’entrée de l’ENA et de l’X : un contresens total
 
TRIBUNE - Éminente personnalité à la croisée du monde intellectuel et de la haute fonction publique, Arnaud Teyssier* explique les raisons de sa très vive opposition à la création d’une discrimination positive à l’entrée de l’ENA, comme de Polytechnique et des autres grandes écoles publiques.
 
L’annonce faite récemment par le président de la République d’une "suppression" de l’ENA, qui prendra peut-être la forme d’une transformation plus globale des grandes écoles de service public, a fait resurgir une question lancinante dans le débat public français : la discrimination positive.
Comme souvent - c’est également le cas avec le "spoils system" (système des dépouilles) -, nous importons, dans une certaine confusion, des concepts ou des idées empruntés pour l’essentiel à la société américaine, mais qui, là-bas, ont une signification précise et s’inscrivent dans une culture différente. Techniquement, que signifie la discrimination positive ? Un universitaire, Baptiste Villenave dans la revue Vie sociale (2006/3), la définissait fort bien : "Il s’agit d’instituer des inégalités pour promouvoir l’égalité, en accordant à certains un traitement préférentiel. On espère de la sorte rétablir une égalité des chances compromise par deux phénomènes : la généralisation ou la persistance de pratiques racistes ou sexistes d’une part, une accentuation des inégalités socio-économiques d’autre part."
Cet auteur ajoutait que la mise en œuvre des politiques de discrimination positive obéit en réalité à deux logiques très différentes: s’il s’agit de réduire des pratiques racistes ou sexistes, il faudra définir une "population cible" à partir de "traits innés et indélébiles, appartenant à l’identité de l’individu (le sexe et la race aux États-Unis, le sexe et l’origine étrangère en France)" ; en revanche, s’il s’agit de résorber des inégalités plus matérielles, "la définition des bénéficiaires passera par le critère de leur situation socio-économique". En France, nous confondons les deux approches.

Il y a cinquante ans, la crise étudiante de Mai 68 n’avait pas suscité ce débat sur la discrimination positive - c’était un peu tôt -, mais avait déjà posé brutalement la question des inégalités car elle correspondait à un bouleversement de grande ampleur : l’explosion démographique de la génération d’après-guerre en âge de poursuivre des études supérieures, qui allait de pair avec un désir général d’ascension sociale par l’université. Il s’agissait d’un phénomène de masse que de Gaulle, dans ses Mémoires d’espoir, qualifiera de "gestation énorme".
À l’époque, le débat est déjà sous l’emprise du livre de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (1964), dont le propos de départ est si banal et évident qu’il est en lui-même difficilement réfutable - les jeunes gens des familles aisées ont plus de chance de faire et de réussir des études supérieures que ceux qui sont issus de milieux populaires ou défavorisés -, mais dont les prolongements sont contestés vigoureusement à l’époque : selon Bourdieu, loin de porter remède aux inégalités, le système méritocratique républicain les entretiendrait sous le paravent du système du concours, qui ne serait en réalité qu’un mode plus subtil et plus élaboré de reproduction sociale dans la mesure où il conforte les modes de transmission traditionnels.
La pensée bourdieusienne n’a cessé, depuis, d’exercer son empire - notamment au sujet de l’ENA, devenue le parangon de tous les vices attribués aux grandes écoles : parce que cette école est la plus visible, en raison de sa proximité inévitable avec les sphères du pouvoir ; et parce qu’elle est la source principale de recrutement de ces fameux grands corps de l’État qui ne cessent de défrayer une chronique toute parisienne.

Mais aujourd’hui, la société française est confrontée à une autre "gestation énorme", qui vient singulièrement compliquer le vieux débat de 68 et qui n’est autre que "l’intégration". La société française a évidemment beaucoup changé depuis trente ans, sous l’effet d’une immigration importante qui est devenue d’ailleurs - comment pourrait-il en être autrement ? - un objet fort encombrant du débat politique.
Les inégalités socio-économiques traditionnelles, qui recoupent cette réalité sans la résumer totalement, n’ont pas disparu pour autant - elles se sont même aggravées sous l’effet de la "fracture territoriale" et d’un phénomène désormais bien connu et fort bien identifié par le concept de France périphérique. La crise est donc majeure, et l’exigence démocratique qui s’impose à nous est à sa mesure.
Cette crise trouve ses racines dès l’école primaire, puis le collège, pour s’emparer ensuite de la chaîne tout entière. Pensons à la fuite systématique vers l’enseignement privé de nombreuses familles - même modestes -, dans le sentiment général que l’enseignement public est ici ou là livré à l’abandon.
On a cru régler le problème selon la méthode éprouvée jadis par l’excellent Edgar Faure et poursuivie avec constance depuis : on rend les armes intellectuellement, on adopte plus ou moins ouvertement le raisonnement à la Bourdieu, on gomme progressivement toutes les formes de sélection possibles jusqu’à faire du baccalauréat le symbole d’une méritocratie qui a renoncé au mérite… mais arrivé au point terminal qui est l’enseignement supérieur, on retombe sur le même problème, mille fois aggravé par la poursuite des "gestations énormes". Les grandes écoles, symboles du concours et de l’excellence française, sont donc plus que jamais désignées comme les responsables - donc la solution - d’une question qu’on s’est refusé à traiter en amont et dont l’État, étranglé budgétairement, se défausse de plus en plus.
 
C’est ici qu’intervient, au début des années 2000, la très habile démarche de Richard Descoings à Sciences Po - une institution qui souffrait tout particulièrement de son image supposée bourgeoise et parisienne : dénonçant dans la presse "la panne de l’ascenseur social", il fait le pari d’intégrer des jeunes issus d’établissements des zones d’éducation prioritaire (ZEP) par une procédure de sélection dérogatoire au concours, tout en maintenant, en parallèle, un système traditionnel coûteux et élitiste. Depuis, il est admis que la discrimination positive est possible en France au prix d’une entorse caractérisée au principe du concours, et Sciences Po, le vent en poupe, devient le modèle partout cité, relayé, soutenu.
L’ENA en revanche, qui, quelle que soit la majorité politique, ne s’est jamais vu accorder par l’État les mêmes moyens ni la même licence universelle, a fait le choix d’une politique d’égalité des chances moins bruyante, plus conforme au modèle républicain classique en créant sa classe préparatoire intégrée, qui permet, avec un succès croissant, de préparer aux grands concours administratifs des étudiants issus de milieux défavorisés.

Mais le système Sciences Po des "conventions ZEP" (baptisé conventions d’éducation prioritaire, CEP), en marge de la filière d’examen classique, rencontre tragiquement ses limites… Selon un constat récent (2017) fait par l’IEP lui-même, 40 % des élèves admis via les CEP sont issus de familles "catégories sociales supérieures" - contre 17 % en 2001. Les parents de ces élèves, très à l’aise dans cet univers de sigles, ont donc inscrit leurs enfants dans un lycée de réseau d’éducation prioritaire quand celui-ci a passé une convention avec Sciences Po.
La vérité est qu’une fois le système du concours contourné et le système du recrutement "sur dossier" consacré, le principe d’équité prend l’eau. Aussi doit-on revenir à l’idée, inévitable, que les inégalités et les discriminations, réelles ou supposées, ne peuvent se traiter vraiment qu’en amont du système, mais avec les moyens nécessaires et une lucidité implacable. Affaiblissez le concours, et la sélection par le milieu ou par l’argent, si difficile par nature à combattre, s’imposera chaque jour davantage.
Or nous empruntons une voie qui cumule les défauts de tous les systèmes : un peu de concours et de méritocratie républicaine - de moins en moins ; un peu de "recrutement sur dossier" et de discrimination positive - de plus en plus. Et en définitive un système qui dysfonctionne pour le plus grand profit de ceux qui, par leur position sociale ou simplement leur milieu professionnel, auront toujours les moyens et les réseaux pour se faufiler dans le grand désordre et pour tirer profit des effets de mode discutables comme l’importance aujourd’hui accordée aux activités extra-scolaires des candidats, facteur d’arbitraire.
 
Dans ce contexte, les grandes écoles publiques - ENA en tête - forment plus que jamais une cible de choix. Car voici une autre rengaine qui resurgit : celle des épreuves qui présenteraient par nature un caractère discriminatoire. Au premier rang des accusés : la culture générale. Dans les écoles publiques - les plus directement concernées -, le concours d’entrée comporte généralement une épreuve écrite qui n’a rien de littéraire, mais a pour objet d’évaluer la capacité d’analyser et de comprendre les grands phénomènes contemporains à l’aide de connaissances, de références, de concepts que le candidat tire à la fois de ses acquis personnels et de la formation spécifique qui lui a été délivrée pendant sa préparation. On estime qu’un candidat destiné aux carrières de la haute fonction publique doit avoir quelques références de fond pour comprendre - par exemple - les enjeux actuels de la laïcité et disposer des techniques élémentaires pour en faire l’analyse. Ce n’est pas un exercice de brio littéraire ou érudit, mais un travail demandant à tous - même à ceux que l’on croirait les mieux préparés par leur milieu d’origine - un effort d’application considérable, et la capacité à porter un regard analytique et critique sur les questions d’actualité.
Or l’administration a un besoin impérieux de ces qualités-là, qui s’enseignent et sont accessibles à tous avec le soutien adéquat : "La véritable école du commandement est la culture générale", écrivait exactement dans cet esprit le colonel de Gaulle en 1934… Vieillerie nostalgique ? Cette phrase a été placée par le sociologue des organisations, spécialiste du management, François Dupuy, en exergue de son livre récent La Faillite de la pensée managériale (qui a pour merveilleux sous-titre "Lost in management"). Tous ceux qui sont chargés de réfléchir aujourd’hui, dans la confusion générale des slogans politiques et des effets d’annonce, aux questions de réforme des grandes écoles devraient lire ce livre, qui rappelle que "l’évidence n’est pas toujours évidente." François Dupuy démonte avec humour les "affirmations vagues" et le "verbiage mou" qui "flottent dans le cloud managérial", nourrissent des "décisions paresseuses", provoquent confusion et démobilisation, au détriment du "sens commun" que seule favorise justement une certaine culture générale.
 
Au lieu d’admirer béatement le modèle managérial de l’entreprise, plus contrasté qu’on ne le rêve dans l’administration, il est temps de quitter le pays du "verbiage mou" et des trompeuses évidences pour ressaisir la substance même de "la grande promesse" faite au Tiers État il y a plus de deux siècles. La discrimination positive, surtout telle que nous l’entendons à la française, les quotas qu’on pourrait imaginer ici ou là, pour l’accès à tel ou tel corps, les voies d’accès dérogatoires, toutes ces cotes mal taillées ne sont qu’un vaste alibi pour l’inaction : mais un alibi avantageux pour les privilégiés et destructeur pour ceux qui n’ont plus que l’académisme - autrement dit les connaissances et l’effort personnel - pour se défendre.
"Les grandes écoles doivent ressembler à la société": ce mot d’ordre est bien paradoxal. Que dire, à cet égard, des partis et des majorités politiques d’hier et d’aujourd’hui… Les écoles doivent être ouvertes le plus largement possible, mais elles doivent aussi, pour la défense de l’intérêt général et le service du citoyen, continuer de garantir une irréprochable excellence. L’académisme est parfois la seule protection du faible, qui a, lui aussi, droit à l’excellence, loin de toute forme de ghettoïsation.
Sous la Révolution, Sieyès avait eu une très belle formule pour définir ce que nous appelons aujourd’hui l’égalité des chances : il avait parlé de "l’égalité d’espérance". Une telle ambition ne peut s’accomplir qu’au prix d’un grand effort collectif, lui-même nourri par un grand souci d’honnêteté intellectuelle. En récusant, selon une formule fort judicieuse de Lyautey jadis, cette vieille manie de la classe dirigeante française qui décidément se porte bien : "le mensonge des mots, le masque des grands sentiments, l’hypocrisie des déclarations théâtrales et des prises de Bastilles ouvertes."
 
Ancien président de l’association des anciens élèves de l’ENA. Arnaud Teyssier est l’auteur de nombreuses biographies saluées par la critique, consacrées à Richelieu, Louis-Philippe, Charles Péguy ou Lyautey. Ancien collaborateur de Philippe Séguin, à qui il a consacré un essai remarqué, "Philippe Séguin. Le Remords de la droite" (Perrin, 2017), Arnaud Teyssier vient de publier "De Gaulle, 1969. L’autre révolution" (Perrin, 2019, 380 p., 22 €).
Paru dans Le Figaro, 12 juin 2019
Publié dans Du côté des élites
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ROUGE – Art et Utopie au pays des soviets
 
Au Grand Palais, l’exposition ROUGE – Art et Utopie au pays des soviets nous montre pour la première fois l’Art soviétique entre 1917 et 1953. Cette exposition invite davantage à passer en revue toutes sortes de documents historiques, discours théoriques, manifestes, photos, films, maquettes, croquis, affiches, tracts, tableaux d‘histoire et de propagande, qu’à une contemplation de la peinture.
On y voit naître un art militant, engagé : "l’art de gauche", un art utile, en progrès, en changement sans fin, rejetant l’œuvre belle et accomplie de l’artiste de "l’ancien monde". L’amateur verra cependant quelques peintures et sculptures de qualité, et même deux peintures inspirées, hors du temps, au-delà du politique, de Petro Vodkine (1878-1939).
Cependant, avec le recul du temps, l’observateur d’aujourd’hui est saisi par la ressemblance frappante entre discours et formes de cet art bolchévique puis spécifiquement stalinien, et l’Art contemporain international actuel, AC (1) … deux faces d’une même utopie ?
 
À l’Est comme à l’Ouest même Credo
La première idée partagée est celle d’un art unique, progressiste et international, allant dans le "sens de l’Histoire".
La deuxième idée est la proclamation de la mort de l’art esthétique désigné comme rétrograde. En 1921 les constructivistes proclament la mort de la peinture dans un manifeste dont le monochrome rouge de Rodtchenko est censé être le dernier tableau. Cette mort est proclamée à l’Ouest par Marcel Duchamp dès 1917 mais aussi après 1960 avec le Manifeste des "Nouveaux Réalistes" de 1958  lancé par Pierre Restany à Milan : "La peinture est morte remplacée par la réalité !". En 1967 le groupe BMTP reprend la même formule, et tant d’autres !
Les agents d’influence américains ont appliqué la stratégie de récupérer et fusionner ces Credo artistiques : celui des bolchéviques trotskystes adeptes de la Révolution permanente avec celui des conceptualistes duchampiens. Ils ont ainsi coiffé sur leur gauche les staliniens "réalistes socialistes". Créer une confusion générale, dresser les gauchistes contre les communistes leur donna la victoire dès 1975. Mais c’est en 1964 que grâce à la victoire organisée de Rauschenberg à la Biennale de Venise fut consacré un art hybride, conceptuel, kitsch et POP. Celui-là même qui règne aujourd’hui, un demi-siècle après. "L’Art contemporain", "AC", s’affirme financièrement et médiatiquement seul art "international et contemporain". Jeff Koons, "l’artiste le plus cher du monde ", coté 91,1 millions de dollars, est le porte-drapeau de cet art à bout de souffle, quoiqu’encore dominant.
Ainsi perdure, cent ans plus tard, l’utopie, née en 1917, affirmée en 1934, de l’existence d’un seul courant progressiste, international et contemporain rendant toute autre création obsolète.
 
Matérialiste, utilitaire, sociétal et moralisant
La troisième idée commune est la croyance en un art de progrès et vertueux. Le discours sur l’art du bolchévisme trotskyste et stalinien et le discours libertaire du "libéralisme" extrême, se ressemblent étrangement ! Ils oscillent entre propagande glamour et transgression révolutionnaire. Ils ont les mêmes penchants pour la fabrication sérielle, industrielle, déclinant en produits dérivés les trophées des puissants destinés à la consommation de masse. On y intègre dans l’Art, mode et design.
On aime l’art photographique, pour sa saisie de l’immédiat et de l’actuel, on a le goût de l’imprimerie, graphisme, typographie, manipulation par les images, coupage, collage. L’AC de l’an 2000, porté par la technologie du numérique, a réactualisé ce goût en magnifiant une créativité de pillage. Les artistes bolchéviques se voulaient "ingénieurs", les artistes "contemporains" sont des "business men". Leur création est l’innovation sociale, leur atelier un "laboratoire d’idées, de l’Homme Nouveau". En 1917 comme aujourd’hui cette vertueuse utopie vit essentiellement des institutions car elles seules peuvent imposer un art fondé sur l’éphémère et sans valeur intrinsèque. L’artiste a ainsi perdu son essentielle autonomie.
L’exception, la beauté, l’œuvre unique, sont diabolisées. Le détournement, la rupture, la table rase, sont censés garantir une "société meilleure", au sens orwellien du terme ! Ces préceptes rendent l’Homme anonyme, de masse, influençable et permettent aux totalitarismes d’État, de finance ou de commerce d’y trouver leur compte. À une condition cependant : celle de créer une illusion de concurrence, de liberté et de création grâce au discours sur la "Révolution sociétale", grâce à la propagande pour les "valeurs" de la société sans classes ni nations, source de "paix et d’amour" qui camoufle efficacement la remise en cause de fait de la liberté de la personne.
 
Une doxa, deux modèles économiques
Cette idéologie commune a engendré deux systèmes économiques bien différents pour financer l’art : du côté soviétique, après 1929 notamment, c’est un art sans marché ou les artistes vivent des commandes d’État, travaillent dans le monde industriel à l’illustration, la mode, le design. Ils font partie de l’Union des artistes et sont à la disposition du pouvoir qui organise expositions et évènements artistiques.
Du coté Occidental l’imposition d’un art unique international, Pop, kitsch, conceptuel, s’est produit progressivement après 1960 par l’organisation d’un travail de construction artificielle de la valeur en vue de gagner la guerre froide culturelle. Cela a été possible grâce aux grands collectionneurs soutenant des "galeries amies", engageant leurs institutions muséales, fondations, universités. Ainsi s’est créé l’illusion d’un marché où ententes et trusts de fait ne pouvaient être visibles et encore moins régulés. Au début la motivation de ce subterfuge était patriotique pour devenir plus tardivement financière. Le support massif de la CIA a été essentiel pour commencer, puis l’AC a gagné sa vie et a rempli toutes sortes d’utilités. S’est ainsi construite une chaîne de production de la valeur faciale des œuvres mises sur le marché, alliant galeries, foires, biennales, salles des ventes, institutions muséales fortement connectées. Les artistes sont cooptés en amont, institutionnalisés, puis lancés sur un marché plus large.
Les deux systèmes extrêmes ont soumis pour un temps l’artiste et le public. De ces deux systèmes, l’un est tombé en un jour, l’autre vit encore en battant record sur record en salle des ventes. L’AC résiste mieux que d’autres valeurs parce qu’il est souvent défiscalisé, rend des services annexes. Il perdure malgré le fait qu’il ne soit qu’une illusion de valeur parce qu’il et moins régulé que les autres produits financiers et commerciaux. Il ne s’est pas effondré en 2008. Sa faiblesse demeure cependant : la structure de son marché est une pyramide de Ponzi. Tout s’arrêtera quand il n’y aura plus de nouveaux entrants. Cela fera un pendant historique à la chute du mur de Berlin : un effondrement fiduciaire !
Une utopie, mais deux modèles : l’un dirigiste, l’autre "liberal"… comment est-ce possible ? La clef du mystère réside sur leur dernier point commun :
L’un et l’autre système ont menti. L’un et l’autre ont camouflé leur mensonge par un beau discours. L’un a menti sur la liberté politique, l’autre sur la réalité de la concurrence dont le marché ne peut se passer.
 
"ROUGE. Art et utopie au pays des Soviets" - Grand Palais, Paris, jusqu’au 1er juillet 2019.
 
(1) Acronyme de "Art Contemporain" : l’appellation "AC " permet de ne pas confondre l’Art d’aujourd’hui aux courants si divers, avec l’expression "Art Contemporain" qui ne retient que le courant conceptuel, jugeant tous les autres obsolètes.

Envoyé par l'auteur, paru sur Contrepoints, 9 juin 2019
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L’Occident veut-il offrir la Russie aux Chinois ?
 
Célébrant, le 6 juin 2019, le 75
e anniversaire de leur débarquement en Normandie, les grandes puissances occidentales alliées avaient invité l’Allemagne aux festivités, mais n’avaient envoyé aucune invitation à Moscou. C’est pourtant l’armée russe qui a détruit 80 % des divisions hitlériennes au cours de la Seconde Guerre mondiale (avec l’appui des Occidentaux en équipements et en renseignement). Vladimir Poutine ne s’est pas offusqué publiquement de cette goujaterie diplomatique. Il avait en effet mieux à faire ce jour-là : il recevait le président chinois au Kremlin. Xi Jinping a salué le président russe comme un ami personnel et il a vanté la solidité du partenariat stratégique Chine-Russie, précisant qu’il n’avait jamais été aussi étroit dans l’histoire contemporaine. Les Russes ont annoncé qu’ils choisissaient la technologie Huawei pour équiper leurs futurs réseaux 5G. Accusé de dumping et d’espionnage, le géant chinois des télécommunications vient d’être mis sur une liste noire par le gouvernement des États-Unis, qui veut interdire aux entreprises américaines tout commerce avec lui.
 
Lorsqu’il était à la tête de la diplomatie américaine et qu’il négociait à la fois l’ouverture de relations diplomatiques avec la Chine populaire et le ralentissement de la course aux armements nucléaires avec la Russie soviétique, Henry Kissinger avait élaboré sa célèbre doctrine du triangle Washington-Pékin-Moscou. Il fallait, selon lui, que l’Amérique, dans sa politique étrangère, s’arrange toujours pour être politiquement plus proche de la Chine et de la Russie, que les deux puissances asiatiques entre elles. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui. En poursuivant des politiques punitives envers ces deux nations (sanctions personnelles et commerciales contre la Russie depuis 2014 ; droits de douane prohibitifs et boycott technologique contre la Chine depuis le printemps 2019), les États-Unis ont "réussi" à les jeter dans les bras l’une de l’autre.
 
Il y a cinquante ans, l’Amérique intervenait diplomatiquement auprès de la Russie pour qu’elle renonce à employer des missiles nucléaires tactiques dans sa confrontation frontalière avec la Chine sur le fleuve Oussouri. Aujourd’hui, on voit la Russie dépêcher vers le sud les navires de sa flotte du Pacifique, afin de soutenir la Chine. Comme l’a montré un incident de quasi-collision le 7 juin 2019, la marine russe va provoquer en haute mer les navires de la 7e flotte américaine, dont la mission est d’empêcher la Chine d’accaparer les eaux de la mer de Chine méridionale (grande comme la Méditerranée, longeant également les Philippines, Brunei, la Malaisie et le Vietnam). La flotte chinoise a commencé timidement à se montrer en Méditerranée. Mais c’est sans timidité aucune que la flotte russe vient soudain épauler son allié chinois dans le Pacifique.
La Chine est un rival stratégique pour les États-Unis. La Russie ne l’est plus, car son économie est sept fois inférieure à l’économie américaine. La Russie demeure néanmoins une grande puissance militaire ; les ressources naturelles de Sibérie sont gigantesques. Les Occidentaux commettent donc une faute stratégique cardinale à pousser dans les bras des Chinois cette nation qui, depuis Pierre le Grand, est de culture européenne.
 
On ne dira jamais assez le tort qu’ont fait les idéologues néoconservateurs américains aux intérêts de l’Occident. En sabotant les accords politiques intra-ukrainiens du 21 février 2014 (pourtant parrainés par la France, l’Allemagne et la Pologne), ils ont provoqué la réaction des Russes en Crimée. Poutine a-t-il eu raison, ensuite, d’intervenir au Donbass à l’été 2014 pour y soutenir le séparatisme anti-Kiev ? Certainement pas. Mais cette faute du Kremlin ne justifie pas pour autant l’ostracisme de la Russie par les Occidentaux, qui l’ont chassée en 2014 du G8. Kissinger savait négocier avec les Russes et les Chinois tout en se montrant ferme sur les désaccords qu’il entretenait avec eux. Les néoconservateurs sont des manichéens, qui voient tout en noir ou tout en blanc. Juchés sur leurs ergots moralisateurs, ils sont incapables de construire un dialogue pragmatique. Le boycott diplomatique de la Russie est une grave erreur des Occidentaux, qui ont besoin d’elle dans le Pacifique. Nous reproduisons l’erreur du traité de Rapallo, signé en avril 1922 entre les Allemands et les Russes, que nous boycottions diplomatiquement. Rathenau avait alors obtenu de Tchitchérine des camps secrets d’entraînement en Russie pour l’aviation et l’arme blindée des Allemands…
Tout en continuant à aider militairement ses alliés de l’Otan (notamment Baltes), Paris doit impérativement renouer des liens d’amitié avec la Russie. Pour, un jour, la ramener dans la famille européenne, qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
Paru dans Le Figaro, 11 juin 2019
Publié dans De par le monde
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Les Iles Eparses sont françaises
 
A l’occasion de sa première visite en France, le nouveau Président Malgache Andry Rajoelina a demandé la rétrocession des Iles Eparses du Canal du Mozambique à Madagascar. Pour le Président il s’agit d’une question d’identité pour retrouver la fierté nationale. Une commission mixte franco-malgache a été constituée. Une commission pour discuter de quoi ? A l’évidence ces îles appartiennent à la France.
Les Iles Eparses sont cinq ilots de 1 à 30 km2, un, Tromelin, à l’Est de Madagascar, les autres, Les Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Bassas da India qui ne découvre qu’à marée basse, dans le Canal du Mozambique.
La France les a trouvées inhabitées et en a pris possession en 1896. Depuis des tentatives d’exploitation, cocoteraie aux Glorieuses, guano à Juan de Nova, sisal à Europa ont été conduites par des Français et avant qu’elles ne soient automatisées la France entretenait une station météo sur chacune des îles.
 
La demande des Malgaches est basée sur le fait que pendant la colonisation, les Iles Eparses avaient été reliées administrativement à Madagascar : "Madagascar et dépendances". Les Comores étaient aussi des "dépendances de Madagascar" jusqu’en 1946, elles sont maintenant indépendantes.
En I960 quand la France donna à Madagascar son indépendance, les Iles Eparses furent détachées et rattachées à la Réunion. Elles relèvent maintenant de l’administrateur des Terres Australes.
Jamais donc les Malgaches ne furent en charge des Iles Eparses, trouvées inhabitées par la France quand elle en prit possession.
 
Cette revendication n’est pas récente : en 1973, époque où les relations entre les deux pays étaient tendues, le Commandant Supérieur, qui était à l’époque le Général Bigeard, dont l’Etat-Major était à Tananarive, fut averti que les Malgaches préparaient un coup de force pour s’emparer de ces îles. Le général décida immédiatement d’implanter sur chacune des trois îles un détachement militaire de 13 hommes et un gendarme ; 46 ans après, régulièrement relevés, ces détachements manifestent toujours l’appartenance de ces îles à la France.
 
Tromelin, l’île située à l’est de Madagascar a été l’objet d’une semblable revendication mais par Maurice, un traité de cogestion était même en cours de négociation, jusqu’à ce que l’Assemblée Nationale fasse capoter le projet.
Remarquons que ces îles n’ont en soi aucun intérêt, elles sont généralement d’un accès très difficile par la mer, entourées de coraux, on y a construit des pistes qui permettent la desserte par avion. La seule source d’eau est la pluie et on est souvent obligé de les ravitailler par bateau. Elles sont de plus classées "réserves naturelles intégrales" et toute activité y est interdite. Signalons à ce sujet que les écologistes souhaitent curieusement le maintien des militaires, ceux-ci assurant la protection des tortues marines qui nidifient sur les plages.
Seulement les Iles Eparses génèrent une Zone Economique Exclusive de 640 000 km2 couvrant la moitié du Canal du Mozambique, zone de pêche, et où l’espoir de trouver du pétrole est sérieux.
Les prétentions malgaches n’ont donc aucun fondement et on ne voit pas pourquoi on a créé une commission alors qu’il n’y a rien à négocier.
 
Selon l’article 5 de la Constitution le président de la République est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités, il lui appartient donc de maintenir la souveraineté sur ces îles, d’autant que si on cède pour les Iles Eparses, on va être amené à céder pour Clipperton revendiqué par le Mexique, les Terres Australes, et pourquoi pas pour St Pierre et Miquelon, et Wallis et Futuna si, comme on l’y pousse, la Nouvelle Calédonie accède à l’indépendance.



Envoyé par l'auteur, 7 juin 2019
Publié dans En France
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Incendie de Notre-Dame de Paris : le bois porte l’âme d’une cathédrale
 
Pour la reconstruction du toit de Notre-Dame, beaucoup sont indifférents aux matériaux utilisés, "pourvu que l’apparence visuelle soit sauve", taxant leurs contradicteurs de "fétichistes". S’il faut bien sûr tenir compte de la fragilité du monument sinistré, de nombreuses raisons, symboliques, culturelles, sociales, écologiques etc. montrent que le bois est préférable et doit être utilisé le plus possible. Une reconstruction à l’identique, outre qu’elle respecte l’histoire de l’Art, à savoir que Notre-Dame est une cathédrale médiévale et le dernier chef-d’œuvre de l’architecture romantique, permettrait de revaloriser tout un secteur économique.
 
Pas de cathédrale sans pierres et sans forêt de bois
Une cathédrale est une société de pierres polies, ajustées les unes aux autres, triomphant de la pesanteur grâce aux clés de voûte : des voûtes coulées en béton détruiraient cette leçon grandiose sur le "vivre ensemble". À l’intérieur, s’élancent des fûts de pierre qui s’épanouissent en chapiteaux, souvent floraux, prolongés de nervures. Ces futaies minérales sont protégées par l’armature d’une vraie forêt, c’était d’ailleurs le surnom de la charpente de Notre-Dame, chef d’œuvre de la charpenterie gothique. Car la cathédrale synthétise le parcours biblique de l’humanité qui commence aux arbres du jardin d’Eden, et finit en ville, dans la Jérusalem céleste. En plan, une cathédrale représente une croix, transposition architecturale de celle, en bois, du Christ, fils adoptif d’un charpentier…
Pas de cathédrale sans nef ou vaisseau non plus : l’Église n’est-elle pas la barque de Pierre ? Il n’est pas interdit de voir dans la charpente une carène renversée qui navigue ventre au ciel, sur une île de la Cité qui ressemble à un navire échoué dans la Seine pour reprendre les termes de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Ce roman multiplie les métaphores arborées. Opposant "la prodigieuse variété extérieure de ces édifices" à leur fond permanent, Hugo écrit : "Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse". Ces "puissantes bâtisses dont nous avons expliqué ailleurs le mode de formation et de végétation, n’avaient pas simplement des fondations, mais pour ainsi dire des racines qui s’allaient ramifiant dans le sol… " La cathédrale évolue-t-elle ? C’est sans rupture, sans grand geste architectural, pour Hugo : "la chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend".  Lorsque Quasimodo part à la recherche d’Esméralda "au détour de la galerie qui donne sur les toits des bas-côtés, il aperçut l’étroite logette […] tapie sous un grand arc-boutant comme un nid d’oiseau sous une branche… "
 
Le bois, ce sont aussi les artisans de France
La cathédrale est fille du Temple de Jérusalem dont on sait qu’on n’y entendit "ni marteaux, ni pics, ni aucun outil de fer" pendant sa construction ( I Roi 6,7). L’Éternel, en ses choix de matériaux serait-il "fétichiste" ? Ou peut-être visionnaire, s’étant avisé que le métal est lié à l’industrie et à ses méfaits dont notre génération ne peut nier qu’elle est en train de ravager la planète. Pour convoquer l’imaginaire du Seigneur des anneaux, plus familier à l’homme du XXIe siècle que l’univers biblique : là où règne le bois, introduire la suprématie du métal (avec ce que cela suppose d’hybris industriel), c’est comme ensemencer de l’avidité des Orques une œuvre née de la patience des Elfes. Des études ont bien montré que, dès l’origine, le fer avait été employé pour juguler les pressions s’exerçant sur les cathédrales et conforter leur stabilité : certes, mais il s’agissait d’un usage ponctuel et mesuré.
Car la manière d’incarner dans la matière n’est pas indifférente. C’est aussi un savoir-faire, un savoir être à taille humaine, qui doit s’incarner. Le bois que les compagnons travaillent toujours au corps à corps le permet. Évincer d’office tous les artisans qui descendent en droite ligne des constructeurs de cathédrales est une ignominie : c’est exactement comme si une partie de l’Amazonie ayant brûlé on en profitait pour bannir les derniers indigènes de la forêt afin de mieux exploiter la place. Là se joue la survie de ces corps d’artisanat, indispensables à la restauration de monuments historiques dont nous nous enorgueillissons… pour mieux les négliger.
C’est l’aveu caché du diktat "bannir le bois pour ne plus craindre les incendies" et qui signifie deux choses : d’abord que nous sommes devenus des minables, incapables de garder le trésor sur lequel ont veillé nos pères, ensuite que notre vénération du progrès technique est inconséquente. Car enfin, on nous promet des maisons écolos en bois, des buildings, des tours d’habitation et même ignifugés ! Et pour restaurer la cathédrale, on écarterait le bois, ce matériau ancestral, capable de conjuguer le sacro-saint progrès et le travail humain ? Et ceci alors que les charpentes récentes, (celle de la cathédrale de Chartres en métal ou celle de Reims en béton) sont loin d’avoir prouvé leur pérennité dans un pays qui dispose d’une des plus grandes forêts d’Europe, à une époque où l’écologie est à l’honneur ? On marche sur la tête.
Pascal Prunet, l’un des quatre architectes des monuments historiques chargés de la restauration de la cathédrale, vante la relative légèreté du matériau. Frédéric Epaud, chercheur au CNRS, a précisé que la fabrication du bateau L’Hermione a nécessité 2000 chênes, sans souci environnemental : soit deux fois plus que pour Notre-Dame. Que le temps de la mise en œuvre est plus rapide qu’on imagine : la construction de la charpente du XIIIe siècle de la cathédrale de Bourges aurait réclamé seulement 19 mois de travail pour une équipe de 15-20 charpentiers. Que les techniques traditionnelles sont économiquement viables et rentables pour les petites entreprises ; de plus "les bois équarris à la hache sont plus solides et de meilleure tenue que ceux sciés, ils se déforment bien moins au séchage, les bois courbes sont employés, les pertes sont minimes, l’ouvrage est plus beau". D’où le succès des chantiers traditionnels comme celui de Guédelon : un tel chantier-école sur le parvis de Notre-Dame, avec des dizaines de charpentiers équarrissant à la hache et travaillant selon les règles ancestrales serait spectaculaire, pédagogique  et prisé du grand public.
Quant à ceux qui veulent se montrer "créatifs", animés par un tout autre esprit, confondant une cathédrale avec une start-up ou un logiciel, qu’ils ouvrent un nouveau chantier mais ailleurs !  Sinon, ils prouveront qu’il y a bien un art dégénéré, qui n’est pas l’Art dit contemporain, alias l’Art financier, mais le Patrimoine, contraint sans cesse de se mettre au goût du jour, de s’actualiser, bref, de se "régénérer" à tout prix. Hugo en avait déjà jugé : "les modes ont fait plus de mal que les révolutions", ajustant "sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour"…

Envoyé par l'auteur,paru sur Contrepoints, 7 juin 2019
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Sur la question de l’avenir de la droite, Pasqua avait tout vu et tout prédit
 
C’était en 1986. Le RPR et l’UDF avaient gagné les législatives. De justesse. Profitant de l’instauration de la proportionnelle par François Mitterrand, le Front national avait obtenu, avec 10 % des voix, un groupe parlementaire d’une trentaine de députés. Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, proposa à Jacques Chirac, devenu premier ministre, une alliance avec Jean-Marie Le Pen, qui aurait alors accepté cette main tendue. Mais Chirac refusa. Pasqua lui prédit que ce FN dédaigné prendrait un jour la place du RPR qui lui préférait le soutien des centristes, et que le rapport de force serait alors inversé. La prédiction de Charles Pasqua a été réalisée le 26 mai dernier. La liste LR - qui, doit-on le rappeler avec cruauté, représente l’alliance RPR-UDF d’antan ! - fait moins de 10 % : le score que réalisa Jean-Marie Le Pen aux européennes de 1984. Si l’on ajoute au score du RN ceux des listes de Dupont-Aignan et des partisans du Frexit, on frôle les 30 %.
Il est temps de pleurer sur le lait renversé, pour parodier une formule que Chirac répétait en boucle. La stratégie chiraquienne, tant glorifiée par les médias, s’est avérée une catastrophe. Les héritiers des gaullistes se sont peu à peu, comme l’avait aussi prédit Pasqua, embourgeoisés, devenant des notables centristes. Leur destin est de rallier Macron, comme le prouve l’attitude des deux anciens premiers ministres de Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin, tandis que l’électorat populaire du RPR refaisait, lui, le chemin inverse, vers le Front national.
À deux reprises, le RPR, en 1990 dans le programme de Chirac, et en 2007 avec la campagne de Nicolas Sarkozy, a tenté d’écraser son concurrent en reprenant ses idées sur l’immigration et l’islam. À chaque fois, les électeurs ont été séduits ; à chaque fois, ils ont été désillusionnés. En 2012, ce sont ces électeurs de droite qui ont manqué à Sarkozy. Tous ceux qui se sentent trompés par la droite ne reviendront plus.
 
Aujourd’hui, il n’y a plus rien entre Macron et le Rassemblement national, entre les progressistes et les populistes. Une formule qui nous rappelle celle de Malraux qui disait, dans les années 1960 : "Entre les communistes et nous (les gaullistes), il n’y a rien."
À l’époque, Mitterrand agit à l’inverse de ce que fera plus tard Chirac. Il contracta une alliance avec le Parti communiste. Pourtant, le rapport de force était très déséquilibré : à la présidentielle de 1969, les socialistes avaient obtenu 5 % des voix ; le candidat communiste, plus de 20 %. L’Union de la gauche scellée en 1972 donna une coloration marxiste au programme de la gauche ; mais, au fur et à mesure que le pouvoir se rapprochait, les électeurs changèrent de cheval : au destrier communiste, bon pour la protestation, ils enfourchèrent le socialiste, qu’ils jugeaient meilleur pour l’exercice. Et Mitterrand, à son arrivée à l’Élysée en 1981, appliqua scrupuleusement ses promesses de campagne. La parabole de l’Union de la gauche est limpide. C’est sans doute pour cette raison que la droite à terre refusera farouchement de s’en inspirer.

Paru dans Le Figaro Magazine, 31 mai 2019
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Pourquoi Les Républicains ont perdu
 
À quoi ressemble la France ? À un pays durablement fracturé. Les habitants des métropoles mondialisées se désolidarisent des inquiétudes de ceux qui, au cœur des provinces, craignent la dilution de leur mode de vie. La bourgeoisie urbaine a déserté le combat civilisationnel des "réacs" d’en bas. Elle a préféré rejoindre la majorité présidentielle et son parti de l’Ordre, conforté par la mise au pas des "gilets jaunes". La photographie des européennes fait ressortir cette mésentente civile : le Rassemblement national domine les territoires en quête de protections sociales et culturelles ; La République en marche s’impose dans les grandes villes ouvertes et enrichies, ainsi que dans l’Ouest désenclavé et catholique. À Paris, le feutré XVIe arrondissement a préféré voter pour le "progressisme" plutôt que pour le conservatisme de François-Xavier Bellamy (LR). Même à Versailles, l’enfant de la ville et adjoint au maire n’est arrivé que deuxième. Cet abandon de la cause identitaire par la droite élitaire, pressée d’être de son temps, vaut à Bellamy son échec cuisant (8,48 %). Ce séisme annonce un basculement politique.
 
Dès lundi, Geoffroy Didier, ex-bras droit de Bellamy, a reproché au vaincu son "conservatisme sociétal" et son plaidoyer contre l’arrêt des soins de Vincent Lambert. Cette débandade dit la médiocrité de cette droite sans convictions. La trahison est chez elle une seconde nature. La voilà prête à imiter la macronie bêtasse quand celle-ci désignait la tête de liste LR comme un "passéiste", au prétexte que le jeune philosophe évoquait brillamment les racines gréco-latines et judéo-chrétiennes de l’Europe. Rien de durable ne peut être construit avec cette caste sans honneur ni vision. Elle est prête à larguer la nation et le peuple pour ne pas paraître, aux yeux de prétendus modernes, nationaliste ni populiste. Les électeurs soucieux de la préservation de leur pays ne peuvent plus faire confiance à de tels bradeurs. Bellamy n’a pas à s’excuser de sa déroute comme il l’a fait : elle vient des défaillances répétées de son camp mouvant. Les Républicains n’apportent plus rien à la politique, sinon, pour certains, la honte du reniement.
 
La nouvelle révolution, entamée avec le réveil des Oubliés, n’épargnera pas les équilibres politiques. Édouard Philippe a raison quand il dit, au vu des résultats de dimanche : «"es anciens clivages ne sont plus." Le tête-à-tête entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron balaie la vieille opposition droite-gauche, au profit de la confrontation mondialistes- souverainistes, avalisée par le chef de l’État. Toutefois, rien n’est moins évident que sa victoire, présentée comme acquise par le Système en dépit de sa deuxième place. Certes, moins de 1 % des voix sépare LREM (22,41 %) du RN (23,31 %). Mais ce score fait perdre au président son pari de battre Le Pen. RN gagne 600 000 voix par rapport à 2014 et arrive en tête dans 76 départements. Quant à Macron, s’il peut se féliciter d’avoir attiré 27 % des électeurs de François Fillon, il reste confronté à la défiance de 8 Français sur 10. Près de 50 % des inscrits se sont abstenus. Lorsque Loiseau dit de son bilan : "Ce n’est pas une défaite", resurgit l’incendiaire arrogance d’un pouvoir resté fragile.
 
Laurent Wauquiez, président des Républicains, propose des "états généraux" du parti, à la rentrée. Gérard Larcher, président du Sénat (LR), veut pour sa part susciter dès à présent un rassemblement de la droite et du centre, en partant des élus de terrain. Ces gesticulations resteront vaines tant que la droite n’aura pas choisi son camp, entre progressisme et populisme. Macron sera réélu en 2022 s’il se retrouve face à Le Pen, restée isolée politiquement. Or cette issue pourrait être détournée si les souverainistes décidaient enfin de s’allier contre les mondialistes, en passant outre les interdits d’un rapprochement avec le RN recentré. Dès dimanche soir, la gauche en déroute n’avait que le mot "union" à la bouche. Rien ne justifie que ce qui reste de la droite conservatrice, élaguée de ses faux frères, ne puisse tisser de semblables coalitions avec ceux qui lui ressemblent. Sur les questions sociétales, les différences entre LR et RN sont mineures. Les questions économiques et sociales peuvent s’ouvrir à des compromis. Pourquoi tergiverser ?

Paru dans Le Figaro, 1er juin 2019
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