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Prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu : abandonnons cette réforme nocive !
 
Prélever à la source les cotisations sociales est déjà une idée contestable, car elle aboutit à priver les salariés de la connaissance concrète, sensible, de ce qui leur est demandé au titre des assurances sociales. L’existence de cotisations dites "patronales", subsistance injustifiée de pratiques remontant au XIXème siècle, joue le même rôle néfaste : priver le citoyen d’un accès correct à la vérité économique. On ne le dira jamais assez : la dissimulation du prélèvement social supporté par les travailleurs, et donc du coût réel de la protection sociale, est inadmissible dans un pays qui se prétend démocratique.
Nous sommes donc déjà dans une situation grave, qui mériterait que soit entreprise une réforme importante pour accéder à une véritable citoyenneté économique et sociale. Or voici que, non contents de conserver cet épais écran obscurantiste, nos dirigeants voulaient en rajouter un autre, en alignant le prélèvement fiscal sur les pratiques antidémocratiques qui ont cours en matière de prélèvement social. "Voulaient" : il serait tellement souhaitable que cet usage de l’imparfait soit justifié ! Il serait tellement bon pour la France que soit exact le titre utilisé par Les Echos de ce 30 août 2018 : "Les doutes gagnent l’Elysée sur le prélèvement à la source".
Celui-ci serait mauvais pour l’impôt sur le revenu (IR) comme il l’est pour les cotisations sociales, parce que l’anesthésie de la douleur liée au paiement, quand elle est pratiquée pour pouvoir en accroître les causes encore et encore sans que le malade-contribuable-cotisant s’en rende trop compte, est intrinsèquement perverse.
 
Mais, s’agissant de l’IR, il existe des raisons supplémentaires pour refuser l’anesthésie. Certaines de ces raisons (complications pour les entreprises, particulièrement les TPE, et les autres employeurs, notamment les ménages) ont été largement développées dans les media, la cause est entendue, nous n’y reviendrons pas. En revanche, il faut insister sur le danger que présente le prélèvement à la source pour le caractère familial de l’IR.
Quand le système du quotient familial (QF) a été adopté, à l’unanimité du Parlement – fait rarissime – dans le cadre de la loi de finances pour 1946, ce fut en connaissance de cause : il s’agissait de reconnaître la cellule familiale comme une entité, le plus petit des corps intermédiaires. La représentation nationale a, dans ces circonstances oh combien difficiles, compris que la France ne se redresserait, comme l’avaient dit Charles de Gaulle et quelques autres, que si la natalité reprenait de la vigueur ; or les enfants ne naissent pas dans les choux ! La famille est le lieu naturel de leur venue au monde et de leur éducation durant de longues années. La famille est donc, au même titre que l’entreprise ou la commune, un corps intermédiaire que l’Etat doit traiter comme tel, en la respectant.
La formule de l’IR mise en place fin décembre 1945 était la traduction fiscale directe de ce respect de la cellule familiale. Le contribuable à l’IR n’est ni le père, ni la mère, ni l’enfant, mais la communauté qu’ils forment, liée non seulement par l’affection, mais aussi par la mise en commun des ressources et des efforts. Le gain professionnel d’un parent n’est pas son revenu à lui, mais une partie du revenu familial. En prélever une partie, c’est amputer aussi le niveau de vie de son conjoint et de ses enfants, qui ne se distinguent pas véritablement du sien – du moins dans une famille normalement unie.
 
Le fisc a longtemps respecté l’institution familiale. Mais les sirènes de l’individualisme, manœuvrées par ceux qui voient la société comme un ensemble d’atomes isolés (les individus) et non pas comme un tissu de cellules (les ménages), n’ont pas tardées à mugir. Ces manieurs de sirènes ont affirmé, sans démonstration, mais en le répétant inlassablement, que le système du quotient familial (QF) a pour effet et pour but de procurer des réductions d’impôt à certains individus titulaires de revenus.
Des organismes statistiques, y compris l’INSEE, se sont comportés comme des serviteurs de ce dogme, multipliant les calculs relatifs à cette imaginaire réduction d’impôt. Or, dès lors qu’un ectoplasme fait l’objet de statistiques, il est considéré comme existant : la magie du chiffre a donc accrédité l’idée saugrenue selon laquelle le QF serait un dispositif destiné à récompenser ou avantager les adultes ayant des enfants, et non pas une façon de réaliser l’objectif "à niveau de vie égal, taux d’imposition égal".
La retenue à la source de l’IR est un moyen puissant au service de cet individualisme fiscal. Prélever l’impôt sur les revenus de chacun des conjoints séparément est un excellent moyen pour séparer psychologiquement, pour les questions budgétaires, ceux que le maire a uni légalement. D’ailleurs, tout naturellement, une option est proposée : ne pas appliquer le même taux aux deux salaires, par exemple, qui rentrent dans les caisses du couple.
 
Que nos dirigeants renoncent donc à un projet de réforme qui contribuerait à promouvoir encore un individualisme antifamilial dont notre société ne souffre déjà que trop. Le mécanisme de l’IR est bien rôdé, c’est une des rares institutions françaises qui ne requiert pas d’être réformée en profondeur : laissons donc tomber cette réforme inutile, héritage du président de la République ayant atteint à juste titre le plus bas des niveaux de popularité au sein de la population française ! Il y a assez de pain sur la planche, notamment si l’on veut enfin passer du traficotage incessant et stérile de nos assurances sociales à une véritable réforme de ce Capharnaüm, pour ne pas abimer, sous prétexte de le réformer, notre IR. Les réformes inutiles, comme on le sait, empêchent de réaliser les réformes nécessaires : passons aux choses sérieuses !

Envoyé par l'auteur, 30 août 2018
Publié dans En France
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L'insoutenable légèreté des verts
 
CHRONIQUE - Alors qu'ils ont réussi à imposer nombre de leurs idées dans le débat public, les écologistes sont travaillés en permanence par des contradictions existentielles insolubles.
 
Le cimetière des éléphants écologistes est plein à craquer. Avant Nicolas Hulot, il y avait eu Cécile Duflot, Dominique Voynet, Antoine Waechter, Brice Lalonde. Et tant d'autres, dont les noms ont déjà été oubliés. Ministres démissionnaires ou virés, présidentiables lilliputiens, apparatchiks enfermés dans leurs combines de partis, ou idéalistes victimes de querelles picrocholines, les verts n'ont jamais réussi à s'imposer dans la vie politique française, alors même que leurs thématiques, au départ marginales, étaient reprises par tous.
Leurs habitudes groupusculaires font ressembler leur vie partisane à un dinosaure de la IVe République. Leur manie gauchiste et égalitariste coupe toutes les têtes qui dépassent. Leur millénarisme exalté de secte les rend inaptes aux compromis de la politique. Hulot n'a jamais réussi à trouver sa place sous Macron, comme Duflot n'avait pas réussi à s'entendre avec Valls, et comme Voynet avait passé sa vie gouvernementale à chouiner sous Jospin. Napoléon disait : "Je commande ou je me tais." Les verts disent : "Je commande ou je pleurniche."
Les écologistes français ne s'entendent pas avec le "monde du business", a expliqué Hulot. Mais ils ne s'entendent pas non plus avec la technostructure nucléaire d'EDF, ni avec les agriculteurs utilisateurs de pesticides, ni avec les automobilistes qui veulent aller travailler, ni avec
les amoureux des paysages qui refusent de les voir abîmés par les éoliennes.
 
Les écologistes ne sont ni de droite ni de gauche. Ils sont contre la mondialisation capitaliste, dénoncent les traités de libre-échange avec l'Amérique du Nord ou le Japon, mais interdisent la fermeture des frontières aux migrants. Ils sont partisans du local pour les salades et du global pour les hommes. Ils exaltent le droit des peuples indiens à défendre leur identité en se fermant aux autres, mais traitent de fascistes et de racistes le peuple français ou ses voisins européens qui ont le même désir. Ils sont affolés à juste titre par l'exploitation excessive des ressources naturelles, mais se refusent à voir que la première raison en est l'explosion démographique sur la planète. Ils rejettent avec véhémence les expériences sur les animaux, mais approuvent celles sur les humains à l'image de la GPA. Ils défendent la dignité animale, mais ne disent mot de l'abattage rituel sans étourdissement pour ne pas être accusés d'islamophobie. Ils prétendent lutter contre les émanations de CO2, et vitupèrent le nucléaire, seule énergie pourtant décarbonée. Ils prétendent pouvoir gérer l'État, mais rejettent avec véhémence la nation. Leurs contradictions sont innombrables et finissent par les rendre inaudibles, incompréhensibles, odieux.

Paru dans Le Figaro Magazine, 31 août 2018
Publié dans Du côté des élites
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Après Benalla, Hulot démasque la macronie
 
L’affaire Benalla, qui a éclaboussé le président cet été, a mis au jour la perpétuation du monde ancien construit sur le fait du prince et les privilèges du clan. L’affaire Hulot, qui ébranle à nouveau le pouvoir avec la démission surprise du ministre de la Transition énergétique, illustre pour sa part la constance de la vieille politique-spectacle et sa vacuité. Le nouveau monde, promis par Emmanuel Macron, se révèle être le recyclage de pratiques dépassées et détestables. "Make our planet great again", avait lancé le chef de l’Etat en juin 2017, en mimant son aspiration à devenir le leader mondial de l’écologie. "Je ne veux plus me mentir", lui a répondu, mardi matin sur France Inter, celui qui avait été présenté comme "une prise de guerre" quand il était entré au gouvernement il y a plus d’un an. Hulot, en claquant la porte sans préavis et aussi brutalement, fait comprendre sa dénonciation des faux semblants produits par la théâtrocratie macronienne.
Cette grande mascarade n’est évidemment pas une découverte pour ceux qui, dès le départ, ont pointé le cynisme et l’insincérité du chef de l’Etat. Après la désillusion d’une partie de la droite, échaudée par les pratiques népotiques de Macron, voilà une partie de la gauche qui est prise à son tour par le doute après les aveux de tromperie du ministre écolo. Le socle présidentiel, qui avait largement aimanté les uns et les autres, a pris un sérieux coup dans l’aile.
Nicolas Hulot a expliqué ses difficultés à affronter les défis écologiques en déclarant : "On s’évertue à entretenir voire à réanimer un modèle économique marchand qui est la cause de tous ces désordres". Cette critique du libéralisme, fauteur de désordres écologiques, est de ces idées toutes faites qui restent à démontrer. Nombreux sont les acteurs privés qui pallient les insuffisances de l’Etat, qui lui-même peut devenir un acteur zélé des désastres. S’il est un ennemi de l’écologie, c’est le progressisme dont se réclament les idéologues Verts. Une écologie bien comprise est d’abord une démarche conservatrice : celle qui vise à protéger les ressources, les espèces, les paysages. Le progressisme n'aime pas la limite. Il reste dans une fuite en avant qui légitime le bétonnage des sols, l’urbanisation à outrance, l’agression des sites. C’est pour amadouer Hulot que Macron a avalisé le programme off-shore des éoliennes. Des sites maritimes superbes risquent demain d’être défigurés par des champs d’éoliennes de 200 mètres de haut qui viendront saccager des horizons maritimes, comme entre Noirmoutier et l’île d’Yeu (62 éoliennes de 202 mètres chacune, sur 112 km2, à 11 km des côtes). L’écologiste Antoine Waechter parle, à propos du développement de l’éolien terrestre, d’une "escroquerie intellectuelle et politique" et dénonce "les spéculateurs du vent". Hulot n’est pas l’écolo que l’on croit.

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 29 août 2018
Publié dans Du côté des élites
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La Mostra de Venise met l'art en tête de gondole
 
La 75ème édition du festival s'ouvre demain avec First Man de Damien Chazelle. Une sélection brillante, sur fond de révolution dans l'industrie du cinéma. Avec une forte infiltration de Netflix.
 
La 75ème Mostra qui s'ouvre demain avec
le nouveau film de Damien Chazelle, First Man, où Ryan Gosling interprète le rôle-titre A de l'astronaute Neil Armstrong, propose cette année encore une sélection alléchante, qui fait briller de tous ses feux le plus ancien festival du 7ème art. Si Cannes, appuyé sur son puissant marché, reste le rendez-vous mondial incontournable du cinéma, Venise se pose en rivale artistique et bénéficie d'une position stratégique sur le calendrier : c'est le premier d'une suite de festivals qui créent une synergie et lancent la saison jusqu'aux Oscars. Ce n'est pas un hasard si Les Frères Sisters de Jacques Audiard, espéré à Cannes, se retrouve en compétition à la Mostra : c'est par la volonté de ses producteurs américains.
 
"Cannes est un très bon poste pour les ventes internationales. C'est là que je finance mes projets futurs, dit Charles Gillibert, producteur de Doubles vies d'Olivier Assayas, film français en lice pour le lion d'or, qui passera ensuite à Toronto. Mais si on veut exister aux États-Unis, Venise et les festivals américains, Toronto, Telluride, New York, sont devenus une espèce de carré d'or, qui permet d'être en flux tendu vers les Oscars. Venise avec sa sélection et son public exigeants apporte le prestige. La Mostra a eu un coup de mou il y a quelques années, mais
les Américains ont commencé à y voir le moyen de se distancier de Cannes, et il s'est créé une alliance informelle. Toronto est plus brutal pour les artistes, parce que c'est très marchand. Le public est intéressant, parce que c'est le grand public : il peut se montrer froid, mais il est bon enfant au départ." Ses réactions servent parfois de test pour prévoir et corriger éventuellement le destin commercial d'un film.
 
"Pour la réputation internationale, Venise est excellent", renchérit Denis Freyd, producteur d'Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sur la Révolution française. Plutôt qu'une première à Cannes dans la section Un certain regard, Denis Freyd a misé sur la sélection officielle vénitienne, où le film figure hors compétition. "Cannes est un marché puissant, et évidemment imbattable pour l'exploitation des films en France, car les directeurs de salles y viennent nombreux. Mais la qualité de la ligne éditoriale de Venise apporte une image très mobilisatrice."
 
"Un coup de vent favorable a propulsé la Mostra ces dernières années aux yeux de l'industrie, notamment américaine, confirme Giorgio Gosetti, directeur de la section très prisée Giornate degli Autori. Cannes est le festival de tout : auteurs, divertissement, people, affaires - toutes les dimensions du cinéma. Venise est en pointe comme festival de l'art - avec toutes les nuances à apporter : la sélection 2018 est assez grand public, celle de Cannes était très cinéphilique. C'est un dialogue plus qu'un antagonisme." Car, au-delà de ces différences, ce qui est en jeu aujourd'hui dans un monde qui consomme indistinctement les images sous toutes les formes et tous les supports, c'est la personnalité propre de la création cinématographique. "Et là, les grands festivals ont un rôle crucial, estime Giorgio Gosetti. Avant, ils faisaient la promotion de la découverte, aujourd'hui, ils font la promotion de la qualité. Sans cette exigence, qui se soucierait d'un auteur italien ou indonésien ?"
 
L'irruption de Netflix a brouillé les cartes. Cannes a refusé la compétition aux productions de la plateforme numérique si elles ne sortaient pas en salle, et s'est privé du coup de l'inédit d'Orson Welles The Other Side of the Wind, Netflix ayant financé le montage de ce film inachevé. On le découvrira à la Mostra, qui s'est montrée beaucoup plus souple en accueillant trois films destinés prioritairement aux abonnés Netflix : Roma d'Alfonso Cuaron,
The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen
et 22 July de Paul Greengrass. Ce qui a suscité une protestation des exploitants italiens. "La position de Netflix est compréhensible. Miser sur de grands noms du cinéma lui a permis de devenir une puissance, commente Giorgio Gosetti. Mais c'est un calcul commercial à court terme."
 
Dans une industrie en pleine révolution, "tout le monde court tous les lièvres", dit Charles Gillibert, qui approuve la décision de Cannes : "Le plus grand festival du monde est dans son rôle en maintenant que le cinéma est autre chose qu'un bien de consommation. Surtout dans un pays qui a un vrai rapport à la salle et aux cinéastes et donne des repères en faisant respecter l'un et l'autre." Les diffuseurs de séries jouent sur tous les tableaux, mettre le cinéma en flux et obtenir des festivals un label d'excellence. Pour Charles Gillibert : "Netflix joue avec cette frontière floue. On fait de vrais films, avec de vrais réalisateurs et de vrais acteurs. Venise a fait le choix tactique de dire : Cuaron, c'est du cinéma. C'est peut-être aux réalisateurs maintenant de dire s'ils veulent défendre la salle."
Mostra de Venise, du 29 août au 8 septembre 2018.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018
Publié dans A tout un chacun
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Washington consolide l'axe russo-chinois
 
CHRONIQUE - En détériorant sa relation avec Moscou et Pékin, Donald Trump prend le risque de voir les deux puissances redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959.
 
Lorsque Henry Kissinger pilotait la politique extérieure américaine dans la première moitié de la décennie 1970-1979, il avait inventé le concept de "triangle stratégique". Il fallait que l'Amérique s'arrange toujours pour être plus proche à la fois de la Russie et de la Chine que ces deux nations orientales pouvaient l'être entre elles. Au cours de l'année 1972, il parvint à ce que Richard Nixon se déplace en février à Pékin - pour y établir des relations diplomatiques - et en mai à Moscou - pour y signer le premier traité de limitation des armes nucléaires stratégiques.
 
L'Amérique de Donald Trump suit un chemin opposé. Il ne se passe pas une semaine sans qu'on se demande comment Washington va parvenir à détériorer encore sa relation avec Moscou et avec Pékin. Le 27 août 2018, de nouvelles sanctions américaines sont entrées en vigueur contre la Russie. Ces mesures, s'appuyant sur une législation de bannissement des armes chimiques, consistent à interdire l'exportation vers la Russie de produits américains jugés sensibles pour la sécurité nationale. L'idée est de punir le régime de Moscou d'avoir utilisé, en mars 2018, un agent neurotoxique à Salisbury (Angleterre) contre le transfuge Skripal, agent du GRU (service de renseignement militaire russe) passé naguère au service de Sa Majesté britannique. Le porte-parole du Kremlin a rejeté vigoureusement toute implication de l'État russe dans cet empoisonnement. Estimant "illégales" de telles sanctions, il a accusé les États-Unis de "sciemment choisir le chemin de la confrontation" avec la Russie. Devant le président finlandais qu'il recevait à Sotchi, Vladimir Poutine a jugé ces sanctions "très contre-productives et dénuées de sens", appelant à une "prise de conscience" de l'establishment américain.
 
En même temps, Washington poursuit son bras de fer commercial avec la Chine. Le 23 août 2018, les États-Unis ont imposé des droits de douane de 25 % sur 50 milliards de dollars d'importations en provenance de Chine. Trump estime que les Chinois traînent les pieds pour mettre fin à leur pillage de la technologie américaine, et pour réduire leur gigantesque excédent commercial (500 milliards d'exportations de la Chine vers les États-Unis, contre 125 milliards de dollars dans l'autre sens). Pékin a qualifié d'illégales ces mesures tarifaires et a déposé une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Comme Xi Jinping ne peut se permettre de perdre la face, la Chine va prendre des mesures de représailles, et personne ne voit de fin prochaine à cette spirale. Elle peut même prendre à tout moment une vilaine tournure stratégique, par instrumentalisation du dossier nord-coréen. Déjà, Washington accuse Pékin de laxisme dans l'application des sanctions de l'ONU contre la Corée du Nord nucléarisée.
 
Les Américains n'ont pas entièrement tort lorsqu'ils accusent la Russie de vouloir retrouver par tous les moyens une "sphère d'influence" - prévue dans aucun traité - sur l'ensemble du territoire de l'ex-Union soviétique, ou lorsqu'ils reprochent à la Chine de ne pas respecter l'esprit des accords de l'OMC. Mais ils le font avec une telle maladresse qu'ils risquent d'aboutir à un résultat opposé. Sans le vouloir, par sa pratique d'une diplomatie punitive, l'Amérique ne cesse de consolider contre elle un axe russo-chinois.
 
Dans la première quinzaine du mois de septembre, la Russie va procéder, en Sibérie, aux plus importantes manœuvres militaires qu'on ait connues depuis 1981. Invitée, la Chine a décidé d'y envoyer un détachement de 900 blindés et de 3 500 hommes. Les deux puissances sont en train de redevenir alliées, comme elles l'étaient dans la décennie 1950-1959. Elles ne supportent pas la prétention des Américains à imposer leur droit sur l'ensemble du globe, tout en malmenant de manière unilatérale la Charte des Nations unies. Elles songent à remettre en cause la suprématie du dollar comme monnaie mondiale de réserve et d'échange. Elles soutiennent l'Iran, sévèrement boycotté par Washington.
 
Il y a trente ans, les stratèges américains considéraient qu'il fallait se montrer ouverts face à la Chine. Inquiets face à l'expansionnisme maritime chinois et face à la montée en puissance de l'Armée populaire de libération, ils prônent aujourd'hui une stratégie de containment. Les Russes ne les aideront certainement pas.
Dans sa guerre commerciale avec la Chine, Trump a été maladroit deux fois : il a renié le traité transpacifique qui formait un bloc asiatique efficace face à elle ; il n'a pas su s'allier avec l'Union européenne. La rivalité sino-américaine est la grande affaire stratégique du XXIe siècle. Mais l'Amérique n'a toujours pas compris qu'elle n'a aucun intérêt aujourd'hui à pousser les Russes dans les bras des Chinois.

Paru dans Le Figaro, 28 août 2018
Publié dans De par le monde
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Dépolitisons la retraite !
 
Ce dimanche, le Premier ministre a annoncé dans Le Journal du Dimanche que les pensions de retraite ne seraient revalorisées que de 0,3 % en 2019 et en 2020. Si la hausse des prix, qui est de retour en France au taux de 2,3 % environ, perdure les 30 prochains mois, la soustraction de pouvoir d’achat sera sévère pour les retraités. Mais sur le fond, il n’y a guère d’objection valable : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, et notre système de retraites est soumis à la même contrainte budgétaire. En revanche, le fait que cette annonce provienne de Matignon montre le chemin qui reste à parcourir.
 
La nécessaire séparation de la politique et de la gestion
Quand la réforme des retraites en cours de préparation aura porté ses fruits, c’est-à-dire quand la France sera pourvue d’un système unique de retraites par répartition, que nous appellerons ici France retraites (FR), de telles décisions devront relever de la direction générale de FR, et non plus du Gouvernement et du Parlement. Si ce n’est pas le cas, notre pays aura une fois de plus été maintenu dans la marmite à pression de la politisation des décisions techniques.
Passer du système actuel, fragmenté en plus de trois douzaines de régimes hétérogènes, à un régime unique, dans lequel les droits à pension seront représentés par des points, requiert évidemment l’implication du législateur ; on pourrait même envisager, sur les principes directeurs du nouveau régime, le recours au référendum. Mais ensuite, fini la politique, place à la gestion ! Si, comme cela semble raisonnable, la loi exige du nouveau régime qu’il soit en équilibre sur moyenne période, et ne lui permet pas de réaliser cet objectif en augmentant les cotisations, la direction de FR devra utiliser, sans interférence politicienne, les instruments dont elle disposera.
 
Une direction véritablement responsable
Les trois principaux leviers de commande seront logiquement : la valeur de service du point, ajustable en hausse si les rentrées de cotisations sont excellentes, et en baisse dans le cas contraire ; l’âge pivot auquel la pension sera calculée par simple multiplication du nombre de points par la valeur du point ; et le prix d’acquisition des points. Ces trois paramètres permettront de gérer respectivement le court terme, le moyen terme, et le long terme – du moins, pour le long terme, si la réforme va suffisamment loin pour remplacer la stupide attribution des points au prorata des cotisations vieillesse, qui fait de nos retraites par répartition des systèmes de Ponzi (1), par une attribution au prorata des contributions à l’investissement dans les futurs cotisants, à savoir les enfants.
La direction de FR, responsable devant une instance politique telle que le Parlement ou, de préférence, un conseil spécifique composé majoritairement de parlementaires, sera félicitée si tout marche bien, tancée s’il se produit un dérapage, et changée si le dérapage s’aggrave.
 
Comment récompenser ou punir les dirigeants de FR si les décisions de gestion sont réservées à l’exécutif et au législatif, qui plus est mélangés à plaisir par la technique consistant à faire voter par le Parlement des textes élaborés par le Gouvernement ? La dépolitisation de la gestion des retraites est indispensable, et le Haut-Commissariat à la réforme des retraites serait bien inspiré s’il la mettait en tête de ses objectifs. La dépolitisation du reste de la sécurité sociale pourrait suivre, tout naturellement, la voie ainsi tracée par d’audacieux pionniers.
(1) Pour comprendre ce vice fondamental de la répartition actuelle, voir notre ouvrage La retraite en liberté, paru au Cherche Midi en 2017.

Envoyé par l'auteur, 27 août 2018 
Publié dans En France
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Emancipation
 
Angela Merkel voudrait changer sa stratégie américaine en émancipant l’Allemagne de la tutelle américaine et en passant de la position de vassale à celle de partenaire. Elle a enfin compris, Donald Trump aidant, que l’Europe ne pouvait pas compter sur les Etats-Unis pour sa défense et qu’elle était considérée comme une concurrente.
Parallèlement, Angela reçoit Vladimir Poutine pour parler vraisemblablement de l’Ukraine, de la Syrie mais aussi du gazoduc Nord Stream 2, pomme de discorde avec les Etats Unis.
De tout cela on ne peut qu’applaudir, c’est une prise de conscience qui aurait dû être faite depuis longtemps, mais on peut quand même s’étonner que l’Allemagne qu’on croit un farouche défenseur de l’intégration européenne, mène cette réflexion et une nouvelle stratégie, seule, sans consulter ni associer ses partenaires européens paraissant ainsi défendre les seuls intérêts allemands.
Il est inconcevable pourtant que l’Europe et l’Allemagne mènent une politique étrangère divergente et si on souhaite l’alignement une concertation préalable eût été bienvenue, d’autant qu’il va falloir maintenant en tirer les conclusions et prendre les décisions nécessaires : l’Europe devra assurer sa défense et remplacer l’OTAN, qui devrait être dissoute, par une organisation européenne. Ceci nécessite également que chacun, à commencer par l’Allemagne renforce considérablement son effort de défense, s’affranchisse du matériel américain et privilégie l’industrie d’armement européenne.
 
Le rapprochement souhaitable avec la Russie nécessite l’abandon de l’alignement sur la politique antirusse américaine. Ceci entraine l’arrêt de l’immixtion dans l’affaire ukrainienne et en particulier l’acceptation du rattachement de la Crimée à la Russie, la levée de sanctions contreproductives tant pour la Russie que pour l’Europe.
Cela nécessite aussi que les pays de l’Europe de l’est, notamment la Pologne et les Pays Baltes cessent de considérer la Russie comme une menace.
Il convient même de mettre en place une collaboration économique entre la Russie et l’Europe dont les intérêts sont sur bien des points convergents.
De l’autre côté, il faut s’affranchir des inacceptables ingérences américaines dans la politique économique de l’Europe et trouver un moyen de lutte contre le chantage basé sur des lois américaines et la prééminence du dollar. Ceci concerne en particulier l’Iran avec lequel nous devons pouvoir librement commercer tant que ce pays respecte l’accord sur le nucléaire.
Mais cette réorientation de la politique européenne ne peut se faire qu’avec l’accord de tous les pays d’Europe et il est au moins étrange de voir l’Allemagne jouer sa propre partie sans concertation aucune en particulier avec la France.

Envoyé par l'auteur, 27 août 2018
Publié dans Avec l'Europe
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Sur la Turquie d'Erdogan, Trump a raison !
 
CHRONIQUE - Le nouveau sultan essaie actuellement d'élaborer un chantage à l'Otan, expliquant urbi et orbi qu'il peut trouver d'autres puissants partenaires stratégiques. Si c'est à la Russie qu'il songe, ce ne sera pas pour lui un parcours semé de roses.
 
Faute d'avoir obtenu, après l'avoir maintes fois réclamée, la libération d'un pasteur américain injustement emprisonné depuis vingt-deux mois en Turquie, l'Administration Trump vient de prendre des sanctions contre le gouvernement islamo-nationaliste du président Recep Erdogan. Le 1er août 2018, le département du Trésor de Washington a sanctionné le ministre turc de l'Intérieur et son collègue de la Justice, responsables de l'arrestation, de la détention sans fondement sérieux, puis du simulacre de première audience judiciaire d'Andrew Brunson, un pasteur marié et père de trois enfants, qui animait très calmement depuis plus de deux décennies une très petite communauté protestante dans la ville d'Izmir (Asie mineure, l'ancienne Smyrne).
Le 10 août, le président Trump a pris la décision de doubler les droits de douane sur les importations d'acier et d'aluminium en provenance de Turquie. Cette mesure punitive symbolique - une première contre un allié de l'Otan - eut pour impact immédiat d'inquiéter les investisseurs turcs et étrangers et donc de faire décrocher la livre turque, qui perdit plus de 20 % de sa valeur en une seule séance de la Bourse.
Aussitôt, le président Erdogan accusa les États-Unis d'avoir poignardé la Turquie dans le dos, stupéfait de voir les Américains "privilégier le sort d'un prêtre par rapport à celui d'une alliance stratégique". Héritage de la guerre froide, la Turquie est en effet membre de l'Otan depuis 1952, bien qu'elle ait peu partagé et qu'elle partage de moins en moins les idéaux démocratiques des membres de l'Alliance atlantique.
 
Le nouveau sultan essaie actuellement d'élaborer un chantage à l'Otan, expliquant urbi et orbi qu'il peut trouver d'autres puissants partenaires stratégiques. Si c'est à la Russie qu'il songe, ce ne sera pas pour lui un parcours semé de roses. Il lui faudra préalablement avaler une grosse couleuvre diplomatique, et accepter telle qu'elle est la Syrie baasiste de Bachar el-Assad. À partir de 2012, Erdogan a fait tout ce qu'il a pu pour provoquer la chute d'Assad. Il a même accepté que le territoire turc serve de sanctuaire aux unités islamistes - dont celles d'al-Qaida et de l'État islamique - partant combattre pour arracher Alep au gouvernement syrien. C'est seulement en 2016, quand ces djihadistes, aux exigences toujours croissantes, ont mordu la main qui les avait nourris (en organisant des attentats meurtriers sur le territoire turc), qu'Erdogan s'est mollement retourné contre eux. Pourquoi "mollement" ? Parce que les forces turques ont toujours privilégié la lutte contre les autonomistes kurdes du PKK, avec qui Erdogan avait conclu une trêve en 2013, pour la rompre unilatéralement en 2015.
 
Recep Erdogan et Vladimir Poutine ont bien sûr de possibles terrains d'entente. Tous deux affectionnent les "démocratures", ces régimes qui pratiquent l'élection du président au suffrage universel, mais où l'exécutif écrase ensuite à sa guise le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, sans parler du prétendu "quatrième pouvoir" médiatique, complètement réduit à quia. Tous deux se sentent méprisés, voire maltraités par les Occidentaux, après avoir plus ou moins sincèrement tenté de se rapprocher au début de ce millénaire. Tous deux estiment que l'Amérique n'a plus sa place au Moyen-Orient. Mais ils entretiennent deux graves domaines de divergence. Le premier est Israël : le Russe aime l'État hébreu et admire les réalisations du sionisme, alors que le sultan néo-ottoman l'attaque de plus en plus, dans l'espoir d'apparaître comme le grand défenseur des musulmans sunnites à travers la planète.
 
La seconde fracture idéologique entre Erdogan et Poutine porte sur la religion. Celui-ci croit à la liberté religieuse, jusqu'à donner aux musulmans de Russie une immense mosquée en plein Moscou. Celui-là, Frère musulman, a entrepris de détruire la laïcité en Turquie, qui est pourtant un héritage de Mustafa Kemal, le père de la nation moderne, qu'il parvint à bâtir sur les cendres de la défaite ottomane lors de la Première Guerre mondiale. Les Russes n'ont pas oublié qu'avant 1914, plus de la moitié de la population de Constantinople était chrétienne. Ils ne se résoudront jamais à voir les chrétiens persécutés sur la terre natale de saint Paul de Tarse.
 
C'est pourtant ce qui est en train de se produire à nouveau. Car quel est le crime du pasteur Andrew Brunson, si ce n'est avoir voulu pacifiquement témoigner de sa foi chrétienne ? On l'a d'abord accusé d'être un partisan de Fethullah Gülen, ce prédicateur musulman turc, créateur d'un réseau d'écoles islamiques, qui fut d'abord l'ami puis le rival d'Erdogan. Ce dernier l'accuse d'avoir été l'inspirateur du coup d'État manqué de juillet 2016. Gülen est réfugié en Pennsylvanie, et la justice américaine refuse de l'extrader vers la Turquie, faute d'avoir obtenu d'Ankara un dossier criminel sérieux contre lui.
Les policiers et les procureurs du régime d'Erdogan ont ensuite accusé le pasteur Brunson d'être un sectateur du PKK kurde, parti ayant conservé une idéologie marxiste-léniniste. Ils ont ensuite essayé de le traiter comme un espion américain. Comme toutes ces pistes ne donnaient rien, qu'ont-ils finalement retenu comme grief ? Que par son prosélytisme chrétien, le pasteur faisait partie d'un complot visant à diviser la nation turque… On croit rêver. Après que les Arméniens ont été massacrés en 1915 et que les Grecs ont été chassés d'Asie mineure en 1923, il ne reste plus beaucoup de chrétiens sur cette terre, qui fut, il y a deux mille ans, la première à être évangélisée après la Palestine. En Turquie, les chrétiens ne représentent guère plus que 1 % de la population.
 
Pour vivre dans la paix et la prospérité, le Moyen-Orient ne peut pas se passer de tolérance religieuse. L'islamo-nationalisme d'Erdogan refuse de l'entendre. Son gouvernement n'a toujours pas reconnu la réalité du génocide arménien, qui est pourtant un fait historique incontestable (dont les consuls généraux américains furent à l'époque les témoins effarés). Donald Trump n'a pas l'intention de sacrifier le pasteur sur l'autel du partenariat stratégique avec la Turquie. Il a raison. Car les alliés qui ne partagent pas les mêmes valeurs que vous finissent systématiquement par se retourner un jour contre vous.

Paru dans Le Figaro, 13 août 2018
Publié dans De par le monde
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"''Printemps macronien'', hiver de la pensée"
 
CHRONIQUE - Le macronisme souhaitait rompre avec "le monde ancien". Le manichéisme est la désespérante grille de lecture du pouvoir "progressiste", en guerre contre les affreux "nationalistes".
 
Le macronisme disait "penser printemps" ; il allait rompre avec le "monde ancien" : la bonne blague. Le feuilleton estival de la piteuse affaire Benalla, du nom de ce garde du corps surprotégé par le chef de l'État, n'a certes pas l'envergure des grandes affaires d'État. Mais ce pauvre scandale a mis au jour la perpétuation du fait du prince, la morgue des arrivistes, les passe-droits de la cour.
Jamais le népotisme et ses injustices ne se sont si bien portés que sous le règne "exemplaire" d'Emmanuel Macron. Il avait su tirer profit des maladresses de François Fillon, en se présentant comme le porte-voix des dégoûtés de la politique et de ses pratiques. Plus d'un an après, il suffit d'observer la morosité qui paralyse les partis, y compris au sein de La République en marche, pour mesurer la gravité de la crise démocratique. Le président n'a voulu voir dans le cas Benalla qu'une "tempête dans un verre d'eau". L'affaire a plutôt été la goutte qui a fait déborder le vase. Un nouveau monde, respectueux des oubliés, reste à inventer.
 
L'euphorie nationale née de la victoire française au Mondial de football, le 15 juillet, n'aura duré que trois jours dans les médias : le temps de laisser place à la polémique sur les dérives de l'exécutif, marqué par le narcissisme aigu d'un président immature. "Qu'ils viennent me chercher !" a dit le chef de l'État le 24 juillet, entouré des siens dans un enclos, à l'adresse des journalistes et des parlementaires qui lui demandaient des comptes. Le chercher ? Chiche ! Son impunité institutionnelle ne l'exonère pas des critiques sur son goût pour l'autoritarisme et son mépris des contre-pouvoirs. Les révélations de la presse, complétées par un remarquable travail d'enquête sénatoriale, ont été les premières résistances à une "macrocrature" réduite au clan, aux technocrates, aux experts agréés. Le report de la réforme constitutionnelle, prévue pour consolider la présidentialisation du pouvoir, est la première conséquence de l'affaire Benalla. Les dormeurs se sont réveillés. Souvent, les révolutions commencent ainsi.

Paru dans Le Figaro, 24 août 2018
Publié dans Du côté des élites
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L’islam et l’histoire : un rapport ambigu (2)

L’intemporalité du Coran a des conséquences directes sur la pensée en islam, démontre Razika Adnani, philosophe d’origine algérienne : "Les recommandations du Coran ne sont soumises ni aux changements du temps ni à la variété des lieux. Elles sont donc immuables et valables en tout temps et en tout lieu […]. Selon la théorie du Coran incréé, soutenue par tous les littéralistes, parce que les recommandations de Dieu sont immuables et intemporelles, il n’y a aucune nécessité à rechercher d’autres lois ou d’autres règles". Ce qui exclut le recours à la pensée comme autre source de connaissance (Islam, quel problème ? Les défis de la réforme, UPblisher, 2017, p. 36-37).
 
Une doctrine contestée
D’autres intellectuels musulmans contestent la véracité de l’anhistoricité du Coran, recourant pour cela à une approche raisonnée. La plupart d’entre eux se réfèrent à la thèse du mouvement rationaliste des Moutazilites, très actifs à Bagdad aux VIII-IXème siècles, opposés au dogme du Coran "incréé".
 
Razika ADNANI
Pour les Moutazilites, "Dieu a créé le Coran de la même façon qu’Il a créé toute chose et tout être vivant dans l’univers ; de ce fait, il s’inscrit dans le temps et non en dehors" (op. cit., p. 37-38). Et le fait que le Coran relate des événements qui se sont réellement déroulés, comme certaines guerres menées par Mahomet, telle la bataille de Badr (3, 123), prouve que ce Livre est inscrit dans le temps et dans l’espace, celui de l’Arabie du VIIème siècle. Ce qui explique son écriture en langue arabe (op. cit., p. 59).

Nous avons fait de ce Livre explicite une lecture arabe afin que vous puissiez le comprendre(43, 2-3).
Rappelant le principe des "circonstances de la révélation", admis par certaines écoles reconnues par la tradition islamique, R. Adnani en conclut que même les tenants d’une lecture littéraliste du Coran admettent implicitement le caractère créé du Coran et la contextualisation historique de la charia (op. cit., p. 147).

Mohamed ARKOUN
Professeur à la Sorbonne et auteur de plusieurs ouvrages, ce Français d’origine algérienne (1928-2010) considérait que le Coran est un texte créé parce qu’il est "manifesté dans un langage humain – l’arabe -, qu’il est historique et que les êtres humains ont le devoir de le comprendre et de l’interpréter" (Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004, p. 107-108).

Nasr ABOU ZEID
Cet universitaire égyptien (1943-2010), professeur de sciences islamiques, a développé une pensée plus élaborée sur le rapport de l’islam à l’histoire, notamment dans son livre Critique du discours religieux (Sindbad, 1999).
Pour lui, la création est "l’inauguration de l’Histoire, car ce n’est qu’à partir de là que l’on peut parler de “temps” ".
"Si l’on disait que Dieu parlait de toute éternité, c’est-à-dire que sa Parole est incréée, cela reviendrait à dire qu’Il parlait sans destinataire – vu que le monde n’existait pas encore -, ce qui serait incompatible avec Sa sagesse […]. L’historicité est immanente à la création du monde […]. Elle signifie ici la survenance dans le temps, même si ce temps n’en était qu’à son début […]. Si l’acte divin premier – l’acte par lequel le monde est né – est l’acte de l’ouverture du temps, tous les actes qui ont succédé à cet acte inaugural sont des actes historiques, du fait qu’ils se sont accomplis dans le temps et dans l’Histoire. Et tout ce qui découle de ces actes divins est créé, en ce sens qu’il est survenu dans un des instants de l’Histoire".

Pour cet auteur, cela se situe à deux niveaux.
"Le pouvoir divin est infini en ceci qu’il représente tous les actes en puissance, tandis que les actes eux-mêmes, les actes effectifs, parce qu’ils participent du monde fini, sont nécessairement finis, bien qu’ils aient leur source dans le pouvoir infini".
 
"Il faut distinguer l’éternité du pouvoir et la temporalité des actes". La "Table bien gardée" sensée contenir le Coran est-elle éternelle ou créée ? "Pour nous, elle est forcément créée, autrement on aurait affaire à plusieurs entités éternelles, ce qu’aucun auteur de la tradition musulmane n’a jamais admis. Donc si la “Table bien gardée” est créée, comment le texte qui est inscrit dessus pourrait-il être éternel ? ".
(p. 36-41).

Dans Les nouveaux penseurs de l’islam (op. cit.), Rachid Benzine, chercheur français, résume l’explication donnée par Nasr Abou Zeid quant au choix de l’écriture arabe. Le Coran est "un texte linguistique, un texte historique et un produit culturel ". L’arabe est une langue humaine (et non divine) qui lie le divin à l’humain. Compte tenu de la reconnaissance par le Coran lui-même d’un pluralisme linguistique ayant caractérisé les Ecritures antérieures (Torah et Evangile) –
"Nous n’avons envoyé de messager qu’avec la langue de son peuple, afin qu’il les éclaire" (14, 4)– L’universitaire égyptien considère qu’il n’est "pas vraisemblable que la Parole de Dieu soit limitée au seul Coran et à sa langue arabe" (p. 196 et 203).
En 1995, les positions d’Abou Zeid ont entraîné sa condamnation pour "apostasie" par la Cour d’appel du Caire, ordonnant aussi le divorce avec sa femme. Ces décisions ont été confirmées par la Cour de cassation l’année suivante. Il lui était reproché, entre autres, d’avoir "présenté le texte du saint Coran comme un texte humain" et d’avoir "préconisé l’usage de la raison pour expliquer les concepts dérivant de la lecture littérale du texte coranique, afin de les remplacer par des concepts modernes, plus humains et progressistes" (R. Benzine, op. cit., p. 187-188).

Fazlur RAHMAN
Egalement présenté par Rachid Benzine, ce savant pakistanais (1919-1988) s’exila aux Etats-Unis en 1968 après avoir été victime d’une tentative d’assassinat à cause de ses écrits.
Il revendiquait le droit de recourir aux "circonstances de la Révélation" telles que la tradition les a retenues car elles "montrent que le Coran a été révélé en répondant en permanence à des situations historiques particulières" (Les nouveaux penseurs de l’islam, op. cit., p. 131) dans le contexte arabe du temps de Mahomet. Cela permet de distinguer les degrés d’application, générale ou limitée, des versets. Et Rahman s’interroge : "Si les mots, le style et les expressions faisaient partie du patrimoine du Prophète, comment sont-ils devenus Parole éternelle, divine et incréée ?" (ibid., p. 142).


Mohamed KHALAFALLÂH
Dans sa thèse de doctorat sur "L’art du récit dans le Coran", soutenue au Caire en 1942, cet Égyptien (v. 1916-1998) démontre qu’à côté "d’événements et de personnages ayant une historicité réelle", le Coran contient des versets "du genre parabolique" et d’autres "à base de légendes" (R. Benzine, op. cit., p. 167). Relativisant "fortement les éléments historiques des versets pour en souligner la signification religieuse ou morale", il considère comme "important que l’exégète ne reste pas esclave d’une lecture littéraliste, mais qu’il ait le souci de saisir le signifié au-delà du signifiant" (ibid., p. 170).

L’Université d’El-Azhar accusa Mohamed Khalafallâh d’avoir diffamé le Coran parce qu’en le qualifiant de "texte littéraire" il sous-entendait qu’il résulte d’une "imagination humaine", laissant supposer qu’il avait été écrit par Mahomet, donc qu’Allah n’en était pas l’unique auteur, ce qui constituait "une insulte suprême". Le jury refusant d’accueillir sa thèse, Khalafallâh, accusé d’apostasie, dut choisir un autre sujet pour pouvoir accéder à une carrière universitaire (ibid., p. 171-172).

D’autres auteurs penchent pour la contextualisation historique du Coran, du moins des passages contenant des prescriptions inadaptées au monde actuel (charia, djihad).


Abdelmajid CHARFI
Professeur de lettres à l’Université de Tunis, il réfléchit sur le rapport de l’islam à l’histoire dans son livre L’islam entre le message et l’histoire (Albin Michel, 2004). "Il serait exagéré de prétendre que le Coran seul est le Livre de Dieu : dans la logique de la révélation, il est seulement une copie qui prend en compte les conditions des gens au temps de Mahomet, en fonction de leurs schèmes mentaux à cette époque" (p. 60).

Youssef SEDDIK
Cet anthropologue tunisien, professeur d’université en France, réfutant la thèse de l’analphabétisme de Mahomet, à laquelle la plupart des musulmans sont attachés, propose d’ "oublier le dogme d’un “Prophète ignorant” " (Nous n’avons jamais lu le Coran, éd. de l’Aube, 2006, p. 25). Pour lui, "depuis la mort du prophète Mahomet jusqu’à nos jours, notre histoire est un ramassis de mensonges" (El-Hurra, 13 juin 2018). El-Hurra ("La Libre") est une chaîne de télévision arabophone créée en 2004 pour contrer l’influence des chaînes islamistes.

Mahmoud TAHA
Ingénieur et homme politique soudanais, Mahmoud Taha (1909-1985) publia dans son pays un essai intitulé Le second message de l’islam (1967), dans lequel il distingue la partie du Coran "reçue" à La Mecque, à portée universelle grâce à ses principes religieux fondamentaux et ses valeurs générales, de la partie "reçue" à Médine, restreinte aux contemporains de Mahomet, donc dépassée car inadaptée au XXème siècle. Il préconise dès lors la suppression des prescriptions contenues dans le message médinois.
Cette position, qui revient à admettre l’historicité d’au moins une partie du Coran, s’opposant ainsi au dogme du Coran incréé, entraîna la condamnation à mort de Taha qui fut pendu à Khartoum en 1985 sur ordre du président Gaafar El-Numeiry.


La distinction proposée par Taha a été contestée par Mohamed Talbi (1921-2017), historien tunisien pourtant adepte d’une lecture ouverte du Coran. "Sa thèse [de Taha]ne tient pas. Il est impossible de distinguer avec certitude les sourates mecquoises des sourates médinoises et certains versets ont été révélés antérieurement pour être placés là ensuite" (Plaidoyer pour un islam moderne, éd. Cérès-DDB, 1998, p. 50).
Aujourd’hui, la plupart des "nouveaux penseurs de l’islam" qui réclament la reconnaissance de l’historicité du Coran vivent en Occident.

Pour conclure
Il résulte de tout ce qui précède que l’apparition de l’islam au VIIème siècle, donc chronologiquement après l’Ancien et le Nouveau Testament, ne peut être retenue comme critère d’accomplissement des Écritures.
L’islam a des histoires, mais il n’est pas une histoire. La perspective est différente de celle de la Bible. La "descente" (tanzîl) du Coran relève de la transcendance absolue de Dieu tandis que, pour le christianisme, la Révélation s’accorde avec l’immanence, d’où découlent le principe d’inspiration (wahî ) et la pratique d’une exégèse des textes au moyen de méthodes historico-critiques ; ce qui est inapplicable au Coran.
"Dans ces conditions, il paraîtrait inconvenant, en pays d’islam, d’étendre au récit coranique des critères d’analyse appliqués aux textes sacrés. […] Ce serait banaliser le verbe coranique – Parole divine – que d’y associer le concept même de technique narrative, et à plus forte raison de le soumettre aux procédures en vigueur dans l’étude profane des genres littéraires" (Ali Mérad, L’exégèse coranique, PUF, coll. Que sais-je ?, 1998, p. 38).

Envoyé par l'auteur, paru sur Clarifier, La Petite Feuille Verte, 11 août 2018
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