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Bombardement historique du marché de l’art !
 
Enfin ! Thierry Ehrmann, créateur d’Artprice, d’ArtMarket et de la Maison du Chaos, tient ses promesses ! Il nous avait promis pour ce 30 juin 2017 un bombardement historique du marché de l’art. C’est en cours. Pourtant ce marché vient de connaître un moment de gloire entre Biennale de Venise, Documenta et Foire de Bâle, sans compter quelques records dans les salles des ventes, après deux années de grand creux.
Son premier missile est sémantique. Il nomme aujourd’hui le marché de "l’Art contemporain": "marché traditionnel". Il le définit et le délimite comme entièrement fondé sur les grandes galeries internationales, les salles des ventes et les Institutions fabriquant la valeur en réseau.
Les œuvres de ce marché, pour être "bankables", ne peuvent pas être vendues en dessous de 50 000 euros. Avec ironie, il désigne ce marché de l’AC (1)
1 non seulement comme « traditionnel » mais comme « réactionnaire », définissant ce système comme faisant en sorte que « tout change pour que rien ne change », selon la célèbre formule du Prince de Lampedusa.
 
L’émergence de "l’Art Caché"…
Thierry Ehrmann n’en reste pas là, il fait apparaître sémantiquement l’autre marché, l’invisible, l’inexistant, plongé dans l’ombre par médias et institutions. Il le nomme, "marché OTC", "over the counter", par-dessus le comptoir.
Après une longue accumulation de "Big Data" et d’études de marché, il l’évalue, en considérant le produit des transactions comme sept à neuf fois plus élevé que "le marché traditionnel", Il emploie la métaphore de l’iceberg pour décrire cette situation : le marché traditionnel hypervisible et hypercoté de l’Art contemporain, correspond à un million de transactions en ventes publiques et 3 millions en ventes privées (galeries, etc…) alors que l’ensemble du marché de l’art mondial, invisible, est, lui de 30 millions de transactions.
Grand disrupteur devant l’Eternel, Thierry Ehrmann nous annonce aujourd’hui qu’il a rassemblé les moyens de rendre visible et commercialisable sur le marché OTC, toute la partie rejetée systématiquement par les institutions de l’Art d’aujourd’hui pour cause de non contemporanéité. Et c’est le "blast" !
 
Comment Thierry Ehrmann est devenu l’Uber de l’art
Sa stratégie est implacable. Il sait ce qu’il fait. Il connaît parfaitement à la fois le "marché traditionnel de l’art y compris contemporain" et l’expérience de la disruption puisqu’il a commencé à la pratiquer en 2015 en rendant accessibles, gratuitement, sur l’Iphone de tout un chacun, la grande majorité des données concernant les cotes des artistes.
Il sait que toute disruption court-circuitant un intermédiaire crée du profit. Encourageant ainsi les ventes en ligne, moins onéreuses, il rend les galeries non rentables et inutiles, excepté bien sur celles qui en réseau fabriquent des cotes de l’AC.
Puis il a longuement préparé l’étape suivante, celle de la disruption générale : il a créé une salle des ventes en ligne "Artmarket.com", dont le nom de domaine a été conquis définitivement en 2017. Cette appellation, de compréhension planétaire, dit tout en deux mots.
Enfin, grâce à l’achat de Xylogic puis de Blockchain, il assure la transparence de la chaîne des transactions et leur sécurité, permettant de retracer ainsi les étapes de la construction de la valeur.
Par ailleurs Thierry Ehrmann a consacré ces deux dernières années à un immense travail d’étude, de recensement et d’analyse, dans le monde entier, sans discrimination, de tous le "big data" nécessaire à l’organisation du marché OTC : réseaux sociaux, circuits parallèles, sites d’artistes, de galeries, de musées privés, d’amateurs, de critiques, d’historiens d’art indépendants. Il constate que les acteurs essentiels du marché qu’il lui reste à organiser sont bien là, présents et actifs sur Internet.
Ses recherches aboutissent à une recension sur le Net de 1,2 million d’artistes vivants, 40 millions d’amateurs potentiels, portant un intérêt à 325 courants artistiques, employant 212 techniques différentes. Ces nouveaux acteurs du marché ont un atout : ils acceptent de se plier à la concurrence et à la loi du marché et leurs prix sont plus accessibles… tant les frais de vente et de visibilité ont diminué.
Le vrai jack pot, peut enfin avoir lieu. Thierry Ehrmann, président d’Artprice et de ArtMarket.com, se sent en mesure de profiter des carences, du système fermé de l’AC, et de lancer "l’OTC market", non sans spectacle, suspens et marketing : il met aujourd’hui sous nos yeux l’offre et la demande de l’art non bankable : soit toutes les transactions allant de 50 euros à 50 000 euros, sans discrimination de genre ou de style et …c’est le Blast !
 
Son arme : une technologie de la transparence
Ses méthodes contribuent à court-circuiter non seulement les galeries moyennes, les institutions administratives et muséales, mais aussi elles mettent à mal la partie opaque du marché de l’art contemporain, c’est-à-dire le sommet de sa pyramide de Madoff ou tout est trust et entente à la fois.
En effet grâce au système de blockchain qui a fait ses preuves avec bitcoin, il peut, en appliquant au marché de l’art cette nouvelle technologie, rendre, le marché de l’art transparent.
Tout l’enchaînement des transactions créant la cote deviendrait ainsi visible. Cela ferait de lui un vrai marché où entre en jeu l’offre et de la demande (le haut marché de l’AC est essentiellement un marché de l’offre).
Le "marché traditionnel" dont le principe de fonctionnement s’en inquiète, mais Thierry Ehrmann se donne gagnant, en raison du retard et des lacunes de "l’establishment" concernant la connaissance et maîtrise d’Internet.
Le deuxième handicap étant son refus de la diversité de la création et le troisième, sa considération exclusive pour une clientèle aux moyens astronomiques. Il croit aux vertus de la concurrence… celle d’un marché d’amateurs amoureux, contre un marché de froids collectionneurs de produits financiers.
 
L’ubérisation des clercs
Thierry Ehrmann s’appuie sur une révolution culturelle en cours, observée avec attention, qui se dresse contre les fondamentaux exclusivement conceptuels, financiers, institutionnels, et bureaucratiques en France, de l’AC.
L’imposture financière, intellectuelle et artistique de l’AC est aujourd’hui largement connue. Une véritable dissidence dénonce ce "système" depuis trois décennies, en particulier en France.
Il ne faut pas oublier que la rue de Valois, avec l’argent du contribuable, a donné pendant tout ce temps comme consigne aux archivistes de sa bibliothèque des catalogues, (censée être le dépôt concernant les monographies de tous les artistes d’une époque), de mettre systématiquement à la corbeille ceux dont la "contemporanéité" officielle n’a pas été établie par eux.
Thierry Ehrmann, dans sa quête de big data, à titre privé, a fait patiemment l’inverse. Il est en mesure aujourd’hui de court-circuiter experts, médias, théoriciens de l’Université, sans oublier en France les deux cents Inspecteurs de la Création du Ministère, dont le rôle est de légitimer intellectuellement l’AC.
Il parie sur les vertus de l’écran. Devant lui, chacun se sent libre d’aimer et d’acheter ce qu’il veut, avec des moyens raisonnables, sans être ni intimidé, ni méprisé, ni moqué. Ecran qui permet aussi aux amateurs cultivés de rechercher, comparer, découvrir la pépite, dont la valeur intrinsèque pourra à nouveau être reconnue sur un futur authentique marché.
Thierry Erhmann va-t-il permettre aux artistes de réaliser, par ricochet, leur vieux rêve de liberté ? Enfin !
 
(1) AC, acronyme de "Art contemporain" utilisé par Christine Sourgins pour éviter la confusion. Cette expression ne désigne pas "tout l’Art d’aujourd’hui" comme elle le laisse croire, mais l’unique courant conceptuel. Dans "Les Mirages de l’Art
contemporain"
, (Paris 2005 Ed. de la Table Ronde).

Envoyé par l'auteur, paru dans Contrepoints, 7 juillet 2017
Publié dans De par le monde
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Simone Veil : ce que fut son intention en 1975 et ce qu'est devenue sa loi depuis
 
La législation actuelle sur l'IVG ne correspond plus à l'équilibre que la ministre de la Santé souhaitait atteindre en 1975, argumente Chantal Delsol, professeur de philosophie politique à l'université Paris-Est*.
 
La mort de Simone Veil a provoqué, dans l'opinion, une émotion légitime. Rendons à la personne publique l'hommage qui lui est dû, tout en conservant le droit à la réflexion sur la loi qui porte son nom. La "loi Veil", aujourd'hui, ne correspond plus à l'équilibre trouvé en 1975.
Un rappel, d'abord. La loi sur l'IVG ne tenait pas du tout, quoi qu'en croient beaucoup de gens, à la simple nécessité de rendre légal un acte qui de toute façon se faisait en cachette et dès lors de façon dramatique et dangereuse. Beaucoup d'actes se pratiquent en cachette, qu'on n'a pas envie de légaliser parce qu'on les juge maléfiques. Non : la décision si importante qui fut prise ce jour-là rendait compte d'une rupture de civilisation, rien de moins.
La détermination de Simone Veil de rendre légal l'IVG provenait d'un constat juste qu'elle partageait avec Valéry Giscard d'Estaing : désormais, la France n'est plus en chrétienté. Désormais (et cela s'est fait finalement assez vite au regard de l'histoire), ce n'est plus l'institution ecclésiale qui donne le ton de l'éthique générale, qui inspire les lois, qui dirige les consciences. Les chrétiens bien sûr n'ont pas du tout disparu. Mais ils constituent dorénavant une minorité, peut-être active selon les opinions, en tout cas illégitime pour commander ou arrêter à elle seule la main du législateur.
Or, cela change tout. Dans la très longue histoire des siècles et dans la très large géographie humaine, tous les peuples sans exception ont toujours supprimé des enfants à la naissance, quand pour une raison ou une autre (biologique, sociale, parentale) ils ne devaient pas vivre. Dans la longue histoire des humains, la société judéo-chrétienne est la première et la seule à l'interdire, au nom de la dignité intrinsèque de la personne. Quand, au IIe siècle après J.-C., un certain Diognète demande à un anonyme qui sont ces chrétiens dont on parle, et de les décrire, l'anonyme répond entre autres choses, résumant laconiquement tout un monde : "Ces gens-là ne se débarrassent pas des bébés surnuméraires." C'est d'ailleurs sur la pression de l'Occident, et dans le désir de se moderniser, donc de s'occidentaliser, que par exemple, en Chine, Mao Tsé-toung, ce n'est pas vieux, brisa une coutume millénaire en interdisant de "noyer les bébés filles".

S'agissant de l'interruption volontaire de grossesse, le débat n'est pas seulement, comme on l'a dit, dans le fait de savoir si le fœtus est un amas de cellules. La précision des échographies montre autre chose qu'un amas de cellules et les femmes qui ont pratiqué l'IVG savent qu'il s'agit d'un acte d'une grande gravité. D'ailleurs, en France, l'IVG peut dans les cas graves devenir une Interruption médicale de grossesse, après 22 semaines (soit près de six mois de gestation). Et il n'y a là rien de surprenant ni même de honteux mais le fait qu'une culture qui a abandonné la chrétienté se conduise de façon "païenne", sans aucune acception péjorative, c'est-à-dire tout simplement non chrétienne. Valéry Giscard d'Estaing et Simone Veil ont simplement constaté que nous arrivions à la ligne de partage des eaux, le lieu où notre société, de chrétienne, devenait "païenne", et ils en ont tiré les conséquences. Ce qui est juste. Un gouvernant n'a pas le droit de faire vivre un peuple en dehors de sa culture. Si une population dans sa grande majorité juge que la liberté individuelle (en l'occurrence celle des femmes) a davantage de valeur que la vie d'un enfant à naître, il est illégitime de lui imposer de vivre selon une loi qui impose le contraire. Voilà ce qui s'est passé.
Cependant, l'histoire ne s'arrête pas là. Simone Veil n'imaginait pas du tout que l'IVG pût devenir un acte automatique. D'ailleurs, dans les diverses civilisations, la décision de se débarrasser d'un bébé surnuméraire s'accomplissait selon des coutumes et des mœurs chaque fois différentes. Simone Veil avait mesuré la détresse des femmes qui subissaient dans leur chair une loi dont elles ne voyaient plus la légitimité. Elle savait bien en outre, parce que personne ne pouvait l'ignorer, que les chrétiens eux-mêmes campaient sur leur loi de pénalisation sans vouloir regarder en face ces femmes abandonnées, que l'on traitait de "traînées" et d' "assassines". Je veux dire que les chrétiens n'avaient pas du tout compris qu'ils étaient devenus minoritaires et continuaient de se comporter avec la jactance et parfois la cruauté de meneurs d'opinion tout-puissants (voir l'ignoble manière dont Simone Veil fut traitée par certains députés pendant les débats à l'époque) - cela n'arrangeait pas les choses, et engendrait des désirs de vengeance.

Ayant mesuré la détresse, Simone Veil réservait l'IVG aux cas de détresse. Elle pensait que cet acte, loin d'être un droit automatique, demeurerait livré à la conscience personnelle. Elle dépénalisait, mais conférait à cet acte une gravité majeure, et de ce fait le considérait comme inscrit dans une situation limite. Elle ignorait sans doute qu'elle venait d'ouvrir une boîte de Pandore. Le citoyen postmoderne ne sait plus très bien ce qu'est une situation limite, où il faut décider en conscience, dans l'effroi, et pour ainsi dire au bord des normes contradictoires. Il veut la tranquillité et l'assurance de la loi : cela est permis, cela est défendu. C'est pourquoi on est vilipendé quand on met les gens devant des cas de conscience : il ne faut pas les culpabiliser !, vous répond-on. De plus, dans la société contemporaine affolée et victimaire, n'importe quelle contrariété est devenue synonyme de détresse. Simone Veil savait que cet acte de privation de la vie d'un être sans défense, qui pouvait être justifié dans d'autres civilisations par l'autorité du père de famille ou par la pauvreté de la famille ou la démographie exponentielle, ici pouvait l'être par la conscience individuelle pesant gravement le pour et le contre. Le fait que l'IVG soit devenue un droit, une option comme une autre, comme on le voit dans le feuilleton Plus belle la vie (sorte de village Potemkine de notre temps), la rend banale et par là insignifiante, ce qu'à aucun moment Simone Veil n'avait voulu.
Mais Simone Veil n'avait pas prévu non plus un renversement des raisons et des pouvoirs qui fait de l'IVG le contraire exact de ce qu'il était : un acte qu'on se doit de défendre à tout prix, au risque d'apparaître comme un criminel en puissance. C'est-à-dire que la liberté de conscience à son égard est devenue quelque chose de très douteux. Le "délit d'entrave numérique à l'IVG", réclamé à grands cris et adopté par le Parlement en février 2017, indique que la décision de conscience devient elle-même illégitime, et qu'il est devenu "nauséabond" de se déclarer contre l'IVG en son âme et conscience. La déclaration de François Fillon au début de sa campagne électorale, selon laquelle il était "personnellement et spirituellement contre l'IVG", a provoqué un séisme qui n'est certainement pas innocent dans le meurtre politique qui a suivi. Sur ce sujet, il n'y a pas de liberté de conscience. C'est-à-dire que les contemporains se conduisent exactement comme le faisait à cet égard l'Église qu'ils fustigent : refusant d'avoir le moindre débat contradictoire avec leurs détracteurs, et les traitant dès qu'ils apparaissent comme des criminels de haut vol. À preuve : les attaques de plus en plus serrées contre la clause de conscience des chirurgiens, qui pourtant est bien le moins dans une société dite démocratique.
Ce n'est pas qu'on a désormais le droit de prôner l'IVG. C'est plutôt qu'on y est obligé. Les lois ont leur vie et évoluent comme les institutions, parfois se commuant en avatars insoupçonnables. Qu'on ne prête pas au moins l'évolution actuelle de la loi à sa fondatrice. Simone Veil valait mieux que cela.
* De l'Institut. Dernier ouvrage paru: Un personnage d'aventure. Petite philosophie de l'enfance (Éditions du Cerf, avril 2017, 208 p., 15 €).

Paru dans Le Figaro, 4 juillet 2017
Publié dans A tout un chacun
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L'immense enjeu des migrations
 
La faillite de l'Union européenne à contrôler ses frontières a enclenché une gigantesque pompe aspirante envers les populations africaines.
 
Les Barbaresques sont de retour en Méditerranée. Leur business model a changé. Il ne s'agit plus de courser les navires européens afin de vendre leurs passagers comme esclaves sur les marchés du Maghreb ou d'extorquer des rançons. Leur trafic est devenu plus étendu, plus lucratif, moins périlleux. Il s'agit de racketter les jeunes Noirs d'Afrique qui veulent rejoindre l' "eldorado" des États providence de l'Europe du Nord, sans passer par le cheminement légal du visa d'entrée et du billet d'avion.
Le voyage est éprouvant, dangereux, cher. Éprouvant, car il faut traverser les vastes déserts du Sahel, entassés  à cinquante sur un camion. Comme l'Algérie a fermé ses frontières, la route du trafic passe par le Fezzan, pour aboutir sur les côtes libyennes. Là, les candidats au voyage sont parqués comme du bétail par les trafiquants, en attendant d'embarquer sur de très longs dinghies. Ces embarcations rudimentaires menacent de verser à tout moment, tant elles sont chargées de cargaison humaine, afin d'accroître au maximum le taux de profit de l'opération. Le danger est omniprésent : 1 passager clandestin sur 200 périt noyé. Le prix du passage est élevé: autour de 4 000 euros par personne.
Aujourd'hui, la très grande majorité des candidats au passage sont des migrants économiques qui appartiennent aux classes moyennes/inférieures africaines. Les plus pauvres ne peuvent même pas rêver de réunir une telle somme. Dernièrement, il y avait beaucoup de Nigérians dans les candidats au passage. Le Nigeria est un pays potentiellement très riche, qui avait un niveau de vie supérieur à celui de la Malaisie, à l'époque où ces deux colonies britanniques prirent leur indépendance. Soixante ans de mauvaise gouvernance font que les Nigérians souhaitent aujourd'hui à tout prix quitter leur pays. Ce qui n'est pas le cas de la Malaisie, pays bien mieux géré.
Gare au clandestin désargenté qui n'arrive plus à payer son racketteur : il sera bastonné jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les Barbaresques n'éprouvent pas la moindre pitié pour ces Noirs qui étaient jadis leurs esclaves. Ils les traitent comme des animaux.

Jadis, les Barbaresques s'attaquaient aux Européens pour les voler. Mais c'était un jeu dangereux, car les Européens se défendaient vaillamment, coulant les navires pirates, canonnant leurs repaires. Aujourd'hui, les Barbaresques se livrent à un jeu plus retors et plus fructueux: ils exploitent la bonne conscience et la naïveté des Européens. Un exemple récent. Les Barbaresques emmènent sur des dinghies leur cargaison de "bois d'ébène" à 12 miles nautiques des côtes libyennes, dans les eaux internationales, où croise un navire d'une ONG allemande. Les Barbaresques poussent les dinghies (dont certains menacent de sombrer) vers le navire "humanitaire", en disant aux passagers : là est votre salut ! Dans la cohue pour monter à bord, il y a des noyades. Comme l'a souligné un juge enquêteur italien, il arrive même que les Barbaresques aillent récupérer les moteurs des dinghies vidés de leurs passagers, car il n'y a pas de petit profit.
Peut-on reprocher à un Allemand d'avoir bon cœur, de sauver des hommes risquant la noyade ? Certainement pas. Mais le droit de la mer exige que le sauveteur ramène les sauvés à proximité de leurs ports d'origine. Or le capitaine allemand employé de l'ONG ne va pas essayer de les déposer à Tunis, Djerba, Tripoli ou à Derna. Il les amène directement et gratuitement sur les côtes italiennes, ce qui correspond aux promesses faites aux passagers clandestins par les trafiquants. Le brave capitaine allemand se rend-il compte qu'il finit le sale boulot des Barbaresques ? A-t-il conscience que sa charité n'est que superficielle ? Car une fois qu'il a déposé sa cargaison humaine sur un rivage italien, il ne se préoccupe plus du sort de ceux qu'il a transportés. Aux autres de se débrouiller. Si son ONG était mue par une vraie charité, il faudrait qu'elle aille jusqu'au bout du processus: qu'elle trouve et finance emplois, logements et éducation pour ces malheureux qu'elle a contribué à faire venir en Europe.
La réalité est que la faillite de l'Union européenne à contrôler ses frontières a enclenché une gigantesque pompe aspirante envers les populations africaines. Dans son discours devant le Parlement français du 3 juillet 2017, Emmanuel Macron a montré qu'il avait conscience de l'enjeu. Il souhaite "accueillir les réfugiés politiques courant un risque réel, sans les confondre avec les migrants économiques et sans abandonner l'indispensable maintien de nos frontières". La refondation d'une "Europe forte" capable de traiter cet immense problème repose sur les seules épaules de la France. Car les Allemands sont paralysés par leur bonne conscience ; et les Anglo-Saxons, Britanniques comme Américains, ont clairement dit à l'Union : c'est votre problème, ce n'est plus le nôtre…

Paru dans Le Figaro, 4 juillet 2017
Publié dans Avec l'Europe
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Comment mettre fin à l’immigration transméditerranéenne ?
 
Dans Le Figaro du 3 juillet 2017, une grande photo maritime illustre un article intitulé : "Migrants : l’Italie menace de fermer ses ports". Elle a pour légende : "Des migrants approchent de la côte italienne après avoir été secourus au large de la Lybie, le 20 juin." Dans le corps de l’article il est précisé que "la majorité des nouveaux arrivants sont recueillis en mer, non loin des côtes libyennes, par des bâtiments militaires et civils de deux opérations de sauvetage de l’UE, ‘Sophia’ et ‘Triton’." Les secouristes civils agissent pour le compte d’ONG. Il est également expliqué que "les Africains débarqués au sud de l’Italie sont avant tout des migrants ‘économiques’. Ils sont voués à l’expulsion à terme, à la différence des bénéficiaires du droit d’asile comme les réfugiés de guerre syriens".
Exception faite des perspectives chimériques d’expulsion à terme, ces quelques indications exposent correctement plusieurs des données techniques du problème ; ajoutons-leur le rôle joué par les organisations mafieuses qui amènent les migrants jusqu’à la côte libyenne et les massent dans des conditions inhumaines sur des embarcations souvent aussi vermoulues que surchargées, et passons à l’analyse.
 
Clairement, les marines de guerre et les ONG sont utilisées comme auxiliaires du crime organisé : elles permettent aux mafieux de faire traverser la Méditerranée, en utilisant des rafiots, à des centaines de milliers de personnes lourdement rançonnées. Les impôts (ou les emprunts des trésors publics, puisque l’Italie et la France n’auraient pas le premier sou pour financer leurs opérations si elles ne recouraient pas au crédit) servent donc à maximiser le chiffre d’affaire et les bénéfices d’organisations que, par ailleurs, nos polices sont supposées combattre.
Ensuite, naturellement, il est plus difficile de trouver de l’argent pour subventionner les ONG qui, au lieu de travailler à faire venir les Africains en Europe, les aident à mieux vivre dans leur propre pays. Pourtant, la démonstration faite par les dirigeants de l’Œuvre d’Orient, selon laquelle aider les gens à rester sur place coûte moins cher que les aider à s’expatrier, tout en correspondant mieux à leur désir, est transposable aux pays africains. Un milliard d’euros injecté correctement – ce qui n’est hélas pas toujours le cas – dans le développement des pays d’origine permet d’améliorer davantage que l’immigration de masse le sort de personnes plus nombreuses. L’Europe a fait le choix de la solution la plus coûteuse et la moins efficace.
 
Alors, que faire ? Si les navires de guerre mobilisés pour des missions de sauvetage ramenaient les Africains sur la côte libyenne, au lieu de permettre au crime organisé de leur faire gagner l’Italie en surchargeant des rafiots qui ne valent plus rien, ce serait un grand pas en avant. S’ils étaient de plus chargés d’intercepter le plus près possible du rivage libyen les bateaux qui ne sont pas en perdition, de ramener à terre leurs occupants, et de détruire les embarcations, le problème serait réglé pour une part importante, et la croissance des budgets affectés aux migrants serait stoppée, permettant d’affecter des moyens croissants à l’aide au développement.
Comme souvent, il convient de traiter les causes pour ne plus avoir à gaspiller des fortunes à essayer de faire face aux conséquences. Une maxime militaire indique l’état d’esprit qui permet d’agir dans ce sens : "Ne pas subir". Je me souviens que l’un de mes frères, né 9 ans avant moi, avait placardé cette devise sur un mur de sa chambre quand il préparait Saint-Cyr. La même formule a récemment servi de titre à Philippe Lobjois et Michel Olivier pour un livre, publié l’an dernier chez Fayard, qui propose une résistance plus efficace au terrorisme. Actuellement, l’Union européenne a largement choisi de subir le phénomène migratoire, pour ne pas avoir à s’occuper de ses causes. C’est cet état d’esprit bécasson et résigné qu’il faut révoquer.
Il est hélas trop tard pour pouvoir diminuer fortement, à bref délai, les moyens affectés au curatif (les efforts nécessaires pour s’occuper correctement de millions d’immigrés) ; mais il n’en est que plus urgent de prendre les mesures de bon sens, proactives, qui permettront d’avancer dans le sens du développement du Sud plutôt que de l’invasion du Nord.

3 juillet 2017
Publié dans Avec l'Europe
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Fermons nous-mêmes la chaîne
 
Il n’est que de regarder la publicité pour constater combien nous sommes chouchoutés voire emmaillotés pour nous apprendre à bien dépenser notre argent. Mais le vide est sidéral dès que se pose la question de comment le gagner, à part quelques livres bas de gamme dont les auteurs tentent de nous grappiller quelques sous.
Si pour la dépense on fait semblant de nous prendre pour des gens responsables et raisonnables, pour le gain on nous laisse nous reposer sur "l’autre". "L’autre" évolue dans le temps. Des parents jusqu’à la caisse de retraite nous passons par l’employeur public ou privé, voire par la collectivité elle-même, pour laisser à "l’autre" la responsabilité de nous donner de quoi dépenser. Nous payons d’ailleurs le minimum vital plus cher que dans d’autres pays comme l’Allemagne, en l’achetant de plus en plus à l’étranger pour que l’impact énorme de la publicité et du soi-disant gratuit ne se fasse pas trop sentir.
 
Certains se demandent ce que veut dire le "système" dont tout le monde parle sans jamais le définir clairement. Le système, c’est prendre à la fois (en même temps !) le peuple pour responsable dans sa dépense, et irresponsable dans son gain tout en le lui reprochant car il faut bien un bouc émissaire. Le système, c’est fabriquer de plus en plus d’emplois inutiles de conseillers, d’experts et d’observateurs en tous genres dont le seul but est de le faire tenir encore un moment, lui, le système, avec leur complicité souvent involontaire car motivés pour beaucoup par le simple besoin de survivre. Mais ils rendent tous le problème de plus en plus insoluble puisque personne ne produit plus rien dans des villes qui ne savent que dépenser et dire ce qu’il faudrait faire.
De braves âmes façon Attali qui ont parfaitement compris le système pour elles-mêmes, nous proposent de nous débrouiller grâce à notre initiative personnelle entre le marché qui nous dit mensongèrement que nous ne sommes rien tellement nous sommes nombreux et la démocratie qui nous dit mensongèrement que nous sommes tout tellement nous sommes intelligents. Elles nous poussent à tenter l’aventure de la création d’entreprise alors que tout ce qu’elles ont soi-disant créé elles-mêmes a toujours été créé par d’autres. Le résultat est cette myriade d’entreprises sans avenir dont le seul but est par flagornerie de nous faire dépenser davantage notre argent. A nous de demander à "l’autre" de nous en donner "les moyens".
 
Le système a oublié que l’économie est une chaîne fermée où nous ne pouvons profiter de l’énergie des autres que parce qu’ils peuvent profiter de la nôtre. L’économie est par définition une coopération alors que le capitalisme en a fait une compétition sans enjeu où l’on nous serine que la compétitivité est une qualité alors qu’elle n’est que pousse-au-crime vers la fraude, la haine de l’autre tout en comptant sur lui, et la désespérance. Le système n’arrête pas de chercher plus ou moins inconsciemment comment refermer la chaîne ailleurs ou à un autre moment. On ne peut expliquer autrement le mondialisme, la dette et l’immigration. C’est chaque fois compter encore et toujours sur "l’autre" pour le gain. Le mondialisme va, en vendant nos emplois, chercher des marchés qui doivent, on ne sait comment, nous faire mieux vivre. La dette, en vendant nos enfants, reporte à plus tard tous les problèmes que nous sommes incapables d’affronter. L’immigration, en vendant notre culture, fait reposer le travail et le renouvellement de la population sur des arrivants peu exigeants qui acceptent de travailler et qui n’ont pas encore compris que nous avions déjà vendus leurs enfants comme les nôtres.
 
Pendant ce temps (en même temps !) nos élites papillonnent en vivant elles-mêmes fort bien. Elles s’intéressent à la parité, summum de l’individualisme et de la compétition, en laissant aux animaux et aux peuples stupides la coopération toute bête entre le mâle et la femelle. Même la procréation doit dorénavant parait-il pouvoir se faire en solitaire. Nos élites attendent la croissance qui va créer des richesses et enfin fermer cette chaîne à laquelle elles ne veulent rien comprendre. Elles s’écoutent et se retranscrivent mutuellement dans un jargon incompréhensible qui rappelle la médecine du prétendu siècle des Lumières. Faut-il rappeler qu’entre les médecins de Molière du XVIIe siècle et Semmelweis au XIXe siècle qui a sauvé des milliers de femmes en disant simplement à ses confrères médecins de se laver les mains, il s’est passé un siècle et demi de perte de bon sens et de gain de suffisance. Semmelweis a été accusé par sa corporation d’obscurantisme et de mysticisme. Quand après Semmelweis, Pasteur qui n’était, heureusement pour lui, ni médecin ni pharmacien a sorti la médecine de son ignorance crasse et arrogante, l’économie et la politique ont pris le relais de l’ignorance et s’y complaisent depuis près de deux siècles en flattant le peuple qui adore la flatterie et les idoles. La médecine pendant ce temps (en même temps!) s’est servie de l’innovation prônée par les économistes pour faire faire à l’humanité un bond quantitatif incroyable dont on se contente de se préoccuper de la survie alimentaire. La médecine a remplacé la religion dans la gestion de la peur de la mort mais elle coûte beaucoup plus cher, n’assume pas son nouveau rôle et ne réussit pas à s’intégrer dans la chaîne. Elle ne se demande jamais qui s’appauvrit pour l’enrichir.
 
S’asseoir et réfléchir, est-ce si compliqué ?
L’Union européenne s’est construite sur la fuite en avant commune de ses élites qui veulent continuer à fermer la chaîne par le mondialisme, la dette et l’immigration. Elle n’a comme avenir que l’explosion et la violence car ses élites sont tellement enfermées dans leurs prés carrés que le bon sens n’aura jamais l’unanimité requise. Elles vont se repeindre aux couleurs du temps en espérant tout de l’innovation comme la France vient de le faire. Elles vont continuer à s’entre-déchirer entre souverainistes et européanistes sur le meilleur espace pour régler le problème en continuant à faire monter le chômage, l’immigration et la dette pour ne pas avoir à dire à leurs peuples qu’ils se sont trompés toute leur vie, que le temps des weekends, des 5 semaines de congés payés, des RTT et des arrêts maladie est terminé et qu’il nous faut refermer la chaîne tous seuls en nous remettant à produire et en payant le prix auquel nous sommes capables de produire avec notre façon de vivre. La fuite en avant doit devenir l’ennemi, les agriculteurs doivent cesser de stériliser la terre pour un productivisme éphémère que le système a rendu inhérent à leur survie, chacun doit se demander l’échange qu’il a avec la société, ce qu’il lui donne et ce qu’il en reçoit. Le rôle d’un gouvernement, quelle que soit l’organisation de son peuple, est de veiller à ce que personne ne soit exclu de cet échange. Tout le reste est accessoire mais les gouvernements s’occupent pourtant de tout sauf de cet essentiel qu’ils ne font que pleurer.
 
 
Fermer la chaîne nous-mêmes c’est commencer par accepter qu’un gain d’argent est toujours une perte d’argent de quelqu’un d’autre et que vouloir la fermer par une création de richesse est toujours transporter nos fantasmes loin dans le temps ou dans l’espace pour continuer à croire à ce qui n’existe pas. Fermer la chaîne nous-mêmes c’est produire chez nous avec notre armée de chômeurs, chaque fois que cela est possible, tout ce dont nous avons besoin. Nous constaterons alors que nos prix ne sont pas compétitifs à cause de tous nos avantages acquis et qu’il faudra enfin choisir entre la coopération oubliée et la compétition sans avenir.
Que nos élites croient au fantasme de la création de richesse est le problème de fond actuel qui les fait ne pas travailler et nous emmener vers la grande violence et la guerre qui nous forcera dans l’instant à fermer la chaîne nous-mêmes et sans eux. Les communistes ont eu un mal fou à reconnaître qu’ils s’étaient trompés pendant plus d’un demi-siècle, les capitalistes ont le même mal fou à reconnaître qu’ils se trompent depuis encore plus longtemps avec une explosion vers le n’importe quoi depuis les années 70.
Ce sont les fondamentaux de bon sens qui ont été perdus. Les peuples attendent que des partis politiques en prennent conscience et ce n’est pour l’instant apparemment en gestation dans aucun d’entre eux.

Paru sur www.surlasociete.com, 1er juillet 2017
Publié dans A tout un chacun
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Une France aux mains liées ?
 
Valls, toujours dans cet entretien à Libé : "Dès qu'on sort de l'explication économique et sociale, souvent la gauche est perdue. Elle est en difficulté sur les questions d'“identité” ". Cela fait belle lurette que ce constat a été fait ici, à force d'observer la lâcheté des belles âmes, y compris à droite, face aux exigences de visibilité des minorités immigrées, religieuses, sexuelles. Or le chef de l'État a, sans surprise, hérité du langage de la pensée lisse. C'est lui qui, encore candidat en janvier, remerciait Angela Merkel pour avoir "sauvé notre dignité collective en accueillant des réfugiés en détresse, en les logeant, en les formant". C'est lui qui a récemment déclaré lors d'une rupture de jeûne du ramadan : "Personne ne pouvait faire croire que l'islam n'était pas compatible avec la République". Lui encore qui, lors de la Gay Pride de dimanche, à Paris, a tweeté : "La France est arc-en-ciel. Nous sommes riches de nos diversités, soyons-en fiers ! #MarcheDesFiertés #LoveisLove". Autant de positions irréprochables pour un jury du politiquement correct, mais dangereuses dans leurs applications littérales.
Si Macron fait ce qu'il a dit, c'est une France aux mains liées toujours davantage qu'il va présider. En effet, le désastreux modèle Merkel lui interdit la moindre autorité face à la nouvelle vague annoncée de "migrants" d'Afrique subsaharienne, parmi lesquels les réfugiés économiques ne sont guère discernables des réfugiés politiques. En feignant d'ignorer que l'islam est moins une religion qu'une idéologie de droit divin fondamentalement incompatible avec une démocratie, le chef de l'État renonce à s'opposer aux élans de conquête de l'islamisme et de ses soldats, salafistes ou Frères musulmans. En se faisant le chantre de la "diversité", cet autre mot pour désigner le communautarisme (sexuel, ethnique, religieux) c'est un pays encore plus morcelé et conflictuel qu'il va persister à affaiblir. Face à ces risques potentiels, qui restent bien sûr à confirmer, la droite a le devoir de sortir de sa torpeur intellectuelle.

Paru dans Le Figaro, 30 juin 2017
Publié dans Du côté des élites
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"Ce couple franco-allemand qui fait rire toute l'Europe, et ailleurs…"
 
Bien qu'auréolé de son élection et de ses premiers pas diplomatiques réussis, Emmanuel Macron n'a rien obtenu de ce qu'il escomptait lors du Conseil européen des 22 et 23 juin.
 
C'est la nouvelle blague qui fait florès : surnommer "Napoléon Macron" le nouveau président de la République. Ce sarcasme du chanteur Jacques Dutronc, un soir de spectacle, a aussitôt été repris par les médias pour le colporter en guise d'éloge à peine déguisé. Il flotte un air de courtisanerie autour du nouvel hôte de l'Elysée. C'est l'esprit de la Ve République. De l'élection au suffrage universel en substitut de l'ancien sacre royal. On se souvient que Le Canard Enchaîné croquait chaque semaine de Gaulle grimé en Louis XIV, entouré de sa cour, dans un pastiche savoureux des Mémoires du duc de Saint-Simon.
Mais, depuis lors, la monarchie gaullienne s'est américanisée. Emmanuel Macron met la main sur le cœur en écoutant La Marseillaise le soir de son élection. Il s'apprête à se rendre devant le Congrès pour une intervention qui aura des airs de discours sur l'état de l'Union, prononcé annuellement par le président des Etats-Unis. Napoléon ne s'est jamais pris pour Washington mais nos présidents, depuis Giscard, se prennent tous pour Kennedy. Entre-temps, la puissance a franchi l'Atlantique.
Sarkozy fut lui aussi, en début de mandat, comparé à Bonaparte Premier consul. Lui aussi se prenait pour Kennedy, posant avec son fils sous son bureau ou mettant - déjà - la main sur le cœur en écoutant l'hymne national. C'était l'époque où les médias exaltaient "l'hyperprésident". Avant de le lui reprocher tandis que ses électeurs lui reprochaient, à l'inverse, de ne pas en faire assez, d'être un "hypoprésident"…
C'est toute la contradiction entre nos institutions et la construction européenne. La Ve République sacre un souverain absolu ; l'Europe le dépouille de l'essentiel de ses pouvoirs. L'oligarchie financière, juridique, technocratique de l'Union européenne corsète notre souverain qui ne peut protester puisqu'il est idéologiquement un fédéraliste européen. Comme tous ses prédécesseurs depuis Giscard.
L'hégémonie économique de l'Allemagne fait le reste et transforme la France en "junior partner", selon une de ces expressions américaines que les "helpers" d'En marche ! affectionnent. On a encore pu s'en apercevoir lors du premier Conseil européen des 22 et 23 juin, auquel Macron président assistait. Bien qu'auréolé de son élection et de ses premiers pas diplomatiques réussis, Macron n'a rien obtenu de ce qu'il escomptait : l'Europe n'a pas tenu compte de ses exigences sur les emplois détachés ; a noyé ses critiques contre les investissements chinois en Europe sous un jargon technocratique et la référence aux lois suprêmes de l'OMC. Il a dû faire ostensiblement allégeance à Merkel en avouant que la France ne prendrait aucune position sans obtenir l'accord préalable de l'Allemagne et a affirmé qu'il accueillerait à bras ouverts les migrants alors même que, sur le terrain, son ministre de l'Intérieur tente de les chasser. Le couple franco-allemand, invention française qui fait rire toute l'Europe, est devenu l'arme de la soumission de la France à l'Allemagne.
Il ne faut pas se prendre pour le président des Etats-Unis quand on est le gouverneur du Texas ; il ne faut pas se prendre pour l'empereur Napoléon quand on est le roi de Saxe.

Paru dans Le Figaro Magazine, 1er juillet 2017
Publié dans Avec l'Europe
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Peinture sans peinture
 
La technique vient de parachever la dématérialisation totale de l’art : on peut maintenant peindre directement dans l’espace et y convier le spectateur muni d’un casque adéquat.
Une application de dessin en réalité virtuelle, Tilt Brush, vendue 20 dollars, aurait atteint le chiffre de 190 000 utilisateurs, un an seulement après le début de sa commercialisation par Google : deux commandes manuelles remplacent crayons, pinceaux et burins. Portrait de l’artiste en pilote informatique ? En fait, cet outil fut créé pour le divertissement d’un public d’amateurs mais des artistes s’en sont emparés, séduits par son côté "immersif" si tendance : le spectateur n’est plus face à l’art mais dedans ! Peut-on en conclure que la technique réalise un des rêves ancestraux de l’artiste : "mettre le spectateur dans son propre monde" ? Assiste-t-on à une apothéose ou à une déconfiture totale des arts visuels ? Car dans l’art traditionnel, le spectateur n’est pas conquis d’avance, il faut manier ses instruments de manière pertinente pour attirer son attention, sinon le public se détourne. Dans le cas de la réalité virtuelle, le spectateur est captif d’avance, par définition. Reste que, lassé ou déçu par ce qu’il découvre, il peut toujours enlever le casque. Il semble que les premiers essais de peinture virtuelle soient répétitifs avec abus de couleurs criardes et multiplication d’effets faciles, néon, fluo ou paillettes. Bref, il ne faudrait pas confondre réussite technique et brio esthétique…
Les musées ont depuis longtemps compris l‘intérêt pédagogique de la réalité virtuelle qui permet, par exemple, de reconstituer des architectures ou des événements passés, de manière vivante pour les cervelles avides de sensations. Les artistes, eux, expérimentent et certains rêvent déjà de travailler à plusieurs sur un même espace virtuel : la peinture deviendrait-elle un jeu vidéo comme un autre ? Beaucoup se demandent comment en vivre : en étant rémunéré lors de performances comme pour un spectacle ? Les galeries ne savent pas encore comment exposer les œuvres de réalités virtuelles. Mais cet art participatif a-t-il encore besoin d’un intermédiaire en galerie ? Voilà une invention qui risque de fuser, les réseaux sociaux aidant, par-dessus la tête des marchands comme des experts.
La technique, elle, a déjà une longueur d’avance : Google a mis au point des pinceaux sensibles aux sons qui réagissent en temps réel à la musique. A quand l’œuvre d’art connectée qui fasse grille-pain et réservation auto ?

Paru sur www.sourgins.fr, 27 juin 2017
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Japon : impermanence et refondation             
 
 
Les Japonais ont un grand sens de l'impermanence de toute vie ou œuvre humaine. C'est inscrit en eux,  très profondément, dans leur individualité et de manière collective. Ils vivent l'instant. Certes, ils environnent - tout comme les Occidentaux –  leur existence de rituels savants, de traces de pérennité. Mais dans cet effort le message nippon est différent : il s'apparente à la recherche d’une "meilleure vie de l'instant" afin de lui donner sens, tel l'émerveillement du sakura chaque printemps. Les lieux saints ne sont pas de robustes cathédrales, mais de simples Torii  faits de 3 morceaux de bois que la tempête emporte et qu'ils refabriquent inlassablement.
 
En quittant le confortable ventre de sa mère, le Japonais s’installe dans l'instabilité de toute sa vie. Deux origines : l’une climatique et géographique ; lorsque l'on vit sur une terre toujours frémissante et fumante, agitée de tremblotes incontrôlables, capable de s'engloutir dans la mer en un instant, cela donne dès l'enfance un grand sens de sa propre fragilité. Ensuite, un très long passé social, pétri de cassures radicales et de retournements sans rémission, rend tout projet humain infiniment friable. Toute tentative d'installation dans la durée est un leurre. Même si la proclamation d'un Empire immuable existe, elle est une projection vers le divin, non une construction terrestre. En renonçant, en 1946, sous la pression des Occidentaux d'Amérique, à son statut de dieu vivant, l'empereur a perdu son aura d'éternité, et par là même a consenti à fragiliser sa propre fonction.
 
Une des premières traces écrites d'un séisme remonte à l'An 684, suivi de 869 ou encore 1361 pour la fosse de Nankaï. A partir du moment où des Occidentaux ont pris pied au Japon, le catalogue est systématique et fourni. En 1703, le séisme de Genrokin dont l'épicentre est sur Edo fait plus de 100 000 victimes : première destruction connue, quasi totale de Tokyo. Cela recommence, à peu près tous les 30 ans, dans les différentes iles de l'incertain archipel. En 1923, le séisme du Kanto, de magnitude 8,3, détruira à nouveau Tokyo faisant 143 000 morts, principalement dus à l'incendie de la ville. Et encore, en 1933 avec le Sanriku, puis en 46 et 64 à Niigata, en 93 et 95 sur Kobé, et presque tous les ans, à partir de 2007 avec le ravage ultime de la province de Fukushima en septembre 2011, au nord de Tokyo avec les désastres nucléaires que l'on sait.
Pour les entreprises humaines ce n'est guère mieux : les différentes provinces ont été ravagées par des guerres féodales pendant des siècles, deux terrifiantes incursions chinoises (mais qui ont aussi apporté leurs bienfaits, telle l'écriture), l'irruption des Occidentaux longtemps refoulés et contenus aux ports du Sud, le passage du Shogunat jusqu'en 1867, l'ère Meiji puis les excès militaristes, 30 années de guerres, de folies et de privations, terminées par l'anéantissement d'un système jugé obsolète, l'imposition du pacifisme, la résurrection économique, le retour de la puissance. Le tout émaillé de famines, d'épidémies, de révoltes, séditions... Le Japon n'a rien à envier aux turbulences européennes.
 
Cette impermanence aurait pu conduire – au sein d'un grand isolement océanique – à l'inertie, la paresse, encourager à rester primitif : au contraire, la refondation et la recréation sociale sont permanentes. Le particularisme social et individuel de l'archipel est "l'oubli du passé", un inconscient ne retournant jamais versce qui a existé et qui n'est plus. Le culte des morts et l'étroite relation avec les forces divines, les superstitions, ne contrarient pas cet oubli ; elles y aident, au contraire, en neutralisant la haine et amenant la résilience.
C'est ce que le Japon, est en train de vivre – sans que l'Occident en prenne tout à fait conscience – au terme d'une longue maturation, avec lenteur et circonspection.
 
* D'abord au plan constitutionnel : n'étant plus un dieu, l'Empereur a le droit, à 84 ans d'en avoir assez : Akihito souhaite depuis plusieurs années, prendre sa retraite et que son fils ainé Naruhito – la cinquantaine – très bien préparé, lui succède. Cela malgré la forte opposition de Shinzo Abe, le conservateur et puissant Premier ministre. La Loi de 1947 réglant le sort de la Maison Impériale ne prévoit pas l'abdication. Mais la réforme s'impose désormais ; deux voies sont ouvertes : ou bien, l'autorisation de retrait est donnée à Akihito à titre personnel, ou bien une réforme de plus long terme autorise "pour l'avenir" l'éventuel retrait de l'Empereur (sur le modèle hollandais ou espagnol). Finalement le Parlement a tranché au terme de longs débats : le 2 Juin la Chambre, puis le 9 Juin le Sénat ont voté la Loi autorisant Akihito à abdiquer. Cette décision ne lui est que "personnelle". Donc Naruhito deviendra le 126ème Empereur de la dynastie Yamato en Janvier 2019.
Toutefois, la situation est plus complexe qu'il n'y paraît : Si Naruhito, prince héritier, devient empereur, sa propre succession est incertaine car il n'a qu'une fille unique –Aïko- actuellement âgée de 16 ans ; or, la tradition ne prévoit pas d'Impératrice sur le trône nippon. Et la propre succession de cette très jeune femme est pour l'instant inconnue. La position de repli peut alors être le fils cadet de l'Empereur : Akishino, qui lui a plusieurs enfants, dont un petit garçon et dont l’épouse est dévorée d'ambition. Par ailleurs, une fois Empereur, Naruhito pourrait de lui-même désigner son neveu pour héritier. La situation est donc délicate, sans doute proie de rudes conflits internes en partie dus à l'occidentalisation lente mais progressive de cette Maison Impériale, source de nouveautés inattendues. Déjà, Akihito, épousa en son temps une femme remarquable, mais n'appartenant pas au "sérail" impérial. Naruhito a fait de même, mais avec moins de succès. Et dernière extravagance, la fille ainée d’Akishino - Mako - a décidé de renoncer à son statut de princesse impériale en épousant un roturier. Tout cela peut paraitre futile, mais reste fondamental à la société japonaise car l'Empereur est le "lien"  de cohésion sociale. Il en va de la pérennité de la lignée d'autant que sur les 19 membres actuels de la famille impériale, 12 sont des femmes. Plusieurs sondages révèlent que plus de 60 % des Japonais sont d'accord pour accorder à Akihito, grand défenseur de la Paix mondiale, une retraite bien méritée, prenant le titre de Joko (empereur retiré). Rien ne se fera sans le vote des 2 chambres du Parlement, plutôt favorable à une réforme durable et une abdication prévue au Nouvel An 2019.
 
* La seconde réforme, encore plus importante aux yeux de Shinzo Abe et pour laquelle il milite avec force est l'effacement de la Constitution de 1946 rédigée et imposée par les Américains, de la disposition de l'Article 9 faisant du Japon un Etat "éternellement" pacifique dépourvu de défense, et sous le contrôle des Etats Unis.
Les termes "le peuple japonais renonce à jamais à la guerre" et "le droit à la belligérance de l’État ne sera pas reconnu "... soixante-dix (70) années après leur rédaction,  s'avèrent obsolètes, voire dangereux, devant le danger nord-coréen, les ambitions de la Chine et la déstabilisation du pourtour Pacifique. Par ailleurs il y a belle lurette que le Japon, avec ses multiples innovations techniques et technologiques, est en fait une "puissance", sans doute pas objectivement militaire dans les termes de 1946, mais dotée de moyens opérationnels effectifs. Toutefois, beaucoup - dont les Occidentaux – se méfient de ce retour à une possible militarisation, connaissant l'aptitude de la population très soumise aux autorités à se remilitariser aveuglément et à redevenir agressive. Une méfiance relative existe également à l'égard de Naruhito, dont on peut craindre qu'il ne soit pas apte à continuer l'Ere Heisi (gagner la paix) patiemment construite par son père.
 
* La vie économique et sociale est elle aussi en pleine mutation, d'ailleurs amorcée lentement depuis trois décennies, au fil des crises, des reconversions économiques, et de l'inéluctable (du latin eluctaris, surmonter en luttant)impermanence de tout groupe humain aussi bien aménagé soit-il : pays avec très peu de chômage, moins de 3 % (2,8 en février 2017) le taux le plus bas depuis 22 ans, le Japon joue le plein emploi, mais manque - ou plutôt ne va pas tarder à manquer - de main d'œuvre dans de nombreux domaines spécialisés, en raison du non renouvellement des générations et du vieillissement de la population.
La politique sociale consiste donc à organiser une société d'anciens, dotés de petits emplois, assistés de robots pour compenser le manque d'humains. Sous 10 ans le groupe le plus nombreux sera celui des 50-65 ans. Prestations, alimentation, habitat, tourisme, loisirs, environnements, contribuent à cet avenir. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de jeunesse mais elle est en nombre insuffisant, à raison d'à peine 1,4 enfant par japonaise en âge de procréer. Les Japonaises, urbanisées privilégient désormais carrière et loisirs contre famille et enfants. A ce rythme, d'ici à 30 ans la population aura diminué de 30 millions d'individus, passant sous la barre des 95 millions contre un peu plus des 120 actuels. Cela engendrera des conséquences énormes, notamment dans le domaine immobilier. Les personnes âgées en surnombre devront être gérées avec respect, efficacité, sans éviter les problèmes de la solitude, de la non autonomie, et des risques éventuels (tests obligatoires annuels pour la conduite automobile). L'archipel croule sous les centenaires (plus de 17 000 en 2015) et la  mise à la retraite est souvent conçue et célébrée comme un retour de calendrier  - shinto kanreki – offrant la possibilité d’une nouvelle vie, un retour au village natal. L'énorme épargne de ces prévoyants insulaires permet de financer toute entreprise, dans les domaines les plus variés.
La vie trépidante de la monstrueuse Tokyo, avec ses 43 millions d'habitants – toutes banlieues confondues – va sans doute se trouver profondément modifiée. Par ailleurs un mouvement récent mais de plus en plus visible, entraine les jeunes cadres tokoïtes surmenés à partir pour des villes plus modestes, ou retourner dans leur province d'origine, soit en adoptant le télétravail, soit pour se consacrer à des activités de services, de tourisme ou d'artisanat. La mode qui consistait, dans les grandes agglomérations, à consommer tout et n'importe quoi – c'était pratiquement un devoir patriotique dans les extravagantes années 70/80 – est passée : on achète désormais durable, écolo et techno.
Cette dépopulation n'est accompagnée d'aucun virage vers l'acception d'une immigration compensatrice : le Japon reste le Japon : c'est ce fameux Sentiment de l'île, attitude d'exclusion desgens du dehors, attachement introverti à l'identité fondamentale de l'archipel, au-delà de toute contingence, et bien au-delà d'un nationalisme ordinaire.
 
Le Japon récent est une sorte de laboratoire du futur, préfigurant ce que peut être une société moins nombreuse, mais hyper technologique. Les prudents Abenomics de Shinzo Abe, destinés au début à sortir de la crise des années 2008/10, installent peu à peu un profil financier, bancaire et économique  voué à pallier les manques et créer l'espoir d'un avenir différent sans regarder en arrière. Comme toujours.
 
* Enfin, l'aspect international est important : constamment 3ème ou 4ème puissance économique mondiale, le Japon fait partie du G7, de toutes les organisations de l'O.N.U. occupant par ses financements et son poids moral un rôle indispensable. Il fait partie du solide "Big Five" stratégique réunissant Etats Unis, Royaume Uni, Australie et Nouvelle Zélande, énergique gardien de la zone Pacifique. Toutefois, tout comme l'Allemagne, il ne siège pas en tant que "permanent" au Conseil de Sécurité dont la révision est sur la sellette depuis au moins 30 ans. Immobilisme nuisible à l'institution toute entière. Ce manque est compensé par des postes de consolation ou de prestige comme la direction de l'OMS ou du BIT. Le Japon entretient par ailleurs un réseau très important de relations diplomatiques tant avec l'Europe que les Etats Unis. Shinzo Abe a été le premier chef de gouvernement reçu par Donald Trump (sans doute en raison du danger nord-coréen) lequel a suspendu le fameux Trans Pacific Partnership, en vue de le renégocier. Il est également allié de la Corée du Sud, devenue son grand rival économique, notamment dans les domaines maritimes et technologiques. Au-delà des apparentes brouilles politiques, le Japon a de solides alliances et de gros projets d'investissements avec la Chine et surtout avec la Russie pour le développement de la Sibérie la plus orientale.
 
La refondation japonaise est donc une puissante réalité, un pion  décisif sur l'échiquier international dont il faudrait peut-être se soucier davantage, en tenant compte de son originalité. L'éternelle adaptabilité de l'archipel des kamis est bien visible : en 2019 (c'est demain !) le Japon accueillera la Coupe du Monde de Rugby, en 2020 les Jeux Olympiques d'été et en 2025 une nouvelle Exposition Universelle. Tout cela destiné à compenser fort heureusement l'aspect éventuellement négatif de son évolution.

29 juin 2017
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Les vertus économiques de la vitamine mimi
 
Ce qui suit m’a été inspiré par le dernier ouvrage de Maurice Berger, De l’incivilité au terrorisme (Dunod, 2016), ainsi que par divers ouvrages de ce psychiatre et de plusieurs de ses collègues, que j’ai utilisés pour des travaux sur l’économie du crime et de la délinquance effectués à la demande de l’Institut pour la justice. J’espère n’avoir pas, en les lisant, commis de grosses erreurs d’interprétation.
L’expression "vitamine mimi" symbolise à mes yeux le climat éducatif et affectif favorable au développement d’une personnalité paisible, ouverte et constructive ; elle est utilisée ici en hommage à un homme, médecin et psychologue, que j’ai eu il y a des décennies comme professeur de sciences naturelles, et qui était – à temps très partiel – un excellent pédagogue. Sans disposer des IRM qui, comme le dit le docteur Berger, "permettent d’observer le fonctionnement du cerveau lorsqu’un sujet est mis dans des circonstances qui évoquent des traumatismes passés", il avait compris le rôle essentiel joué par les parents, lors de la petite enfance, dans la formation d’une personnalité équilibrée – ou déséquilibrée. Ce que nous autres économistes, un peu cuistres, interprétons en termes de formation ou de destruction de capital humain.
La destruction de capital humain qui résulte de violences physiques ou sexuelles ressort clairement d’ouvrages comme Enfants violés et violentés, de Gérard Lopez (Dunod, 2013), ou Le livre noir des violences sexuelles, de Muriel Salmona (Dunod, 2013). Ces violences engendrent des traumatismes qui peuvent rester cachés parce que le cerveau de la victime se défend dans bien des cas en faisant "disjoncter le circuit émotionnel", ce qui interdit la mémorisation classique de l’évènement traumatisant. Cette "mémoire traumatique" cachée peut se réveiller dans certaines occasions, comme une "bombe émotionnelle prête à exploser à tout moment", ce qui constitue un handicap considérable aussi bien pour l’activité professionnelle que pour la vie relationnelle.
 
Quelles sont les causes de ces agressions destructrices de capital humain ? Dans son ouvrage Voulons-nous des enfants barbares ? (Dunod, 2008 et 2013) Maurice Berger faisait déjà le diagnostic suivant : "La quasi-totalité des enfants et préadolescents auteurs de violences extrêmes ont été soumis tout petits, le plus souvent par leurs parents, à des relations particulièrement défectueuses entraînant des traumatismes relationnels précoces. Pour faire face, ces enfants ont, dès les premières années de leur vie, mis en place des processus de défense incluant la violence. Devenus adolescents ou adultes, beaucoup blesseront, voire même violeront ou tueront." Ce sont ces "relations particulièrement défectueuses", du fait de violences, de brimades ou tout simplement d’un manque d’attention et d’empathie, que je désigne par l’expression "carence en vitamine mimi".
 
Dans son livre le plus récent, le Docteur Berger indique comme " facteur déterminant de l’apparition de la violence chez un enfant le fonctionnement affectif et éducatif des parents." La violence peut survenir très tôt en réponse à une attitude parentale inadéquate, "dès l’âge de 16-17 mois, dès que l’acquisition de la marche libère leurs mains". Pourquoi donc ? Souvent en raison de violences qui se produisent au sein du couple parental. Il n’est pas nécessaire que l’enfant soit lui-même frappé : le spectacle des violences conjugales est à lui seul traumatisant car l’enfant ou le bébé s’inquiète de ce qui arrive à la personne dont dépend son bien-être, celle qui le protège et le rassure – le plus souvent, sa mère. L’auteur cite une étude montrant que la moitié des jeunes délinquants violents ont vécu eux-mêmes durant leur enfance dans un milieu familial violent. Il cite également l’exemple d’un garçon dont la mère était battue par son père : placé en pouponnière à l’âge de deux ans et demi, il y joue immédiatement à y étrangler les autres enfants. À cinq ans, transféré à l’hôpital de jour où travaille le Docteur Berger, "il continue à frapper et étrangler sans raison apparente et sans retenue". Il ressent son comportement comme induit par son père, disant : "c’est papa en moi qui me fait agir ainsi". Son père jouait avec lui en lui serrant le cou entre ses jambes.
 
La négligence parentale peut également être catastrophique. Pour son développement psychique, pour développer son schéma corporel ainsi que le sens de la différence entre le jeu et ce qui est réel, pour développer un sentiment de sécurité, le bébé a besoin d’un ensemble d’attentions et de stimulations : des sourires en réponse à ses sourires, des interventions rapides lorsqu’il avertit de l’inconfort de sa situation, des baisers consolateurs lorsqu’il a subi un désagrément, des jeux, etc. Tout cela constitue ce que j’appelle la "vitamine mimi", si l’on veut bien ranger sous l’étiquette "mimi" pas seulement de gros bisous et de tendres câlins, mais aussi l’ensemble des comportements qui montrent très concrètement au bébé qu’il est apprécié, protégé, écouté – en un mot aimé.
Le bébé, puis l’enfant, a besoin de s’attacher. Il lui faut disposer d’une personne protectrice, qui le rassure lorsqu’il est inquiet, et le réconforte lorsqu’il s’est produit quelque chose de désagréable, qui soit son port d’attache et sa référence, une personne en qui il sait pouvoir avoir confiance. Les cris, les pleurs, sont souvent des appels à l’aide – et le remède est fourni par la réponse d’une personne qu’il connaît, dont il est sûr. Comme l’écrit Maurice Berger, "la figure d’attachement principale est la personne qui a passé le plus de temps avec l’enfant pendant les premiers mois de sa vie, celle qui était présente quand il était inquiet, par exemple en se levant la nuit lorsqu’il pleurait, et qui répondait de manière optimale à ses besoins." La négligence parentale, et a fortiori la maltraitance, provoquent un "attachement insécurisant, désorganisé/désorienté", qui conduit à la violence. En effet, "la personne même qui devrait apporter la sécurité étant devenue source de danger, il n’y a plus de confiance possible".
 
Selon une étude d’un psychologue de l’Aide sociale à l’enfance cité par M. Berger (2016), le placement d’enfants soumis à une maltraitance parentale donne 85 % de bons résultats s’il a lieu avant le premier anniversaire, car un nouvel attachement, cette fois satisfaisant, est alors généralement possible ; en revanche, un placement plus tardif débouche une fois sur deux sur des troubles, et une fois sur cinq sur des pathologies graves, parce qu’il était trop tard pour enclencher un nouvel attachement, cette fois positif. La lenteur des décisions judiciaires – dont les causes sont le plus souvent multiples – peut donc provoquer des catastrophes. Leur absence également, comme dans ce cas, rapporté par le docteur Berger, d’une tentative d’assassinat commise à 30 ans sur sa mère par l’enfant qu’elle avait jadis maltraitée : ces maltraitances avaient été "décrites dans les rapports éducatifs transmis au juge qui avait protégé l’enfant", mais ce magistrat n’avait pas alerté le procureur (qui seul peut "instruire" en vue de déclencher une procédure pénale), et plus tard la victime a décidé "de se faire justice".
À la décharge des juges, le docteur Berger expose leur "désespoir" face aux multirécidivistes que deviennent souvent les enfants ayant un "trouble des conduites" : comportement agressif, menaces, bagarres, déprédations, vols, provocations, et de manière générale tendance à violer les règles établies. Voici l’explication qu’en donne Maurice Berger : "le trouble fondamental que présentent ces sujets est une absence d’empathie, un échec constant à penser ce que pense l’autre". Insensibles à ce que l’autre peut ressentir, ils n’ont pas de frein qui les retienne de frapper ou, a fortiori, de commettre des incivilités. Or l’empathie est une attitude qui s’apprend très tôt, au contact de parents aimants.
 
Ces handicaps psychologiques, ou déviances, se reproduisent d’une génération à l’autre. C’est pourquoi, comme l’écrit Maurice Berger, "certaines familles sont suivies par les services de protection de l’enfance depuis 53 ans, les enfants de chaque génération devant être placés". Heureusement, "d’autres parents parviennent à tirer bénéfice de l’aide que leur proposent différents services et à prendre en compte les besoins de leurs enfants." C’est la solution optimale, car les parents sont les producteurs naturels de la "vitamine mimi" nécessaire au développement psychique de leurs enfants. Remplacer certains d’entre eux dans cette fonction peut être indispensable, mais s’il est possible de les aider à reprendre la production de la précieuse vitamine, c’est mieux.
 
Le plus grave, dans les trop nombreux cas où un enfant passe en quelque sorte "du côté obscur de la force", est évidemment le gâchis humain, mais les évaluations économiques ne sont pas inutiles : elles montrent que l’argent consacré à éviter ou à réparer ces blessures psychiques n’est pas dépensé en vain, qu’il peut même s’agir d’un investissement très rentable. Surtout si l’accroissement des budgets (déjà non négligeables : en particulier plus de 7 milliards d’euros pour l’Aide sociale à l’enfance) était l’occasion de mieux les utiliser, ne peut s’empêcher de penser l’économiste, toujours féru d’efficacité. Par exemple, recruter et former des juges des enfants capables de statuer vite et bien dans ce domaine d’importance vitale coûterait beaucoup moins cher que de laisser se multiplier la délinquance de jeunes puis d’adultes déstructurés parce que les services publics se sont substitué trop tardivement à des parents défaillants.
 
Des enfants pris en charge rapidement, par exemple des bébés exposés à une négligence parentale qui risque fort d’en faire des "enfants barbares", peuvent être placés dans une famille d’accueil attentionnée et préparée, former un attachement convenable, apprendre l’empathie, et ainsi de suite, presque comme les enfants d’une famille disons "normale". Il faut pour cela consacrer des compétences et des budgets suffisants au dépistage de ces situations dramatiques, au fonctionnement des tribunaux, à celui des institutions capables de traiter les cas graves, etc. Employer efficacement des ressources à ces usages est un investissement rentable : il aboutit à remplacer des dizaines de milliers de délinquants qui coûtent cher à la société par autant de personnes équilibrées dont les impôts et cotisations paient les frais généraux du pays.

27 juin 2017
Publié dans A tout un chacun
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