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La fin de la démocratie
 
Churchill déclarait que la démocratie était le pire des régimes à l’exception de tous les autres. Peut-être, mais la démocratie devient une exception et a tendance à disparaître.
Son principal défaut est de favoriser l’intérêt individuel plutôt que l’intérêt général et de conduire à une politique à courte vue à l’échéance des élections ; l’Europe par exemple se suicide en encourageant le travail des femmes plutôt que d’avoir une politique résolument nataliste, rendant indispensable l’appel à l’immigration qui lui fait perdre son âme et disparaître sa civilisation. Paul Valéry déclarait "les civilisations sont mortelles", la civilisation occidentale d’origine gréco-latine et chrétienne est en train de mourir faute de foi en elle.
 
La démocratie en tant que régime est devenue l’exception : il n’y a pas un pays d’Afrique, du nord comme subsaharienne où la démocratie malgré les pressions occidentales, se soit établie d’une façon durable. La décolonisation a conduit au retour des ethnies, des tribus et des clans comme fondement du pouvoir. Prenons l’exemple du Rwanda où la France avait poussé à l’instauration d’un régime démocratique, cela a mené aux massacres interethniques et au retour de la dictature de Kagamé.
Les régimes islamistes aussi bien en Afrique qu’en Asie considèrent que la Charia doit servir de fondement à leur mode de vie et ne souhaitent pas l’instauration de la démocratie quand ils ne la combattent pas par le terrorisme. De plus les seuls régimes laïques, de fait autoritaires, sont systématiquement déstabilisés : Irak. Libye, Syrie.
Font exception quelques rares régimes vivant sous le parapluie américain, comme le Japon, Taiwan et la Corée du sud, mais le reste de l’Asie en particulier les deux pays les plus peuplés du monde, la Chine et l’Inde, ne peuvent être qualifiés de démocratie et il n’y a guère d’espoir qu’ils le deviennent.
Restent d’anciennes colonies comme l’Australie, la Nouvelle Zélande, le Etats-Unis et le Canada dont on peut admettre qu’elles vivent en démocratie encore que la propension des Etats Unis à se mêler des affaires du monde et à entreprendre interventions militaires et exercer pressions commerciales les discrédite quelque peu.
En Amérique du Sud et centrale il y a à vrai dire et en cherchant bien quelques pays que l’on peut qualifier de démocraties mais ce n’est pas la majorité.
En Russie Poutine a instauré un régime certes autoritaire mais avec un réel soutien populaire, qui est le plus souvent vilipendé, mais est le plus proche de la démocratie. Poutine est un des rares dirigeants à penser au long terme.
 
Reste l’Europe berceau de la démocratie, à la fin de la deuxième guerre mondiale on pouvait espérer l’établissement général de la démocratie, ce n’est pas ce qui est arrivé. L’instauration de l’Europe a créé un monstre technocratique qui décide de tout, aussi bien du mode de vie que de l’organisation politique et économique, bafoue les referendums qui ne lui sont pas favorables, menacent de sanctions les pays comme la Pologne, la Hongrie qui veulent continuer à décider de leur sort, imposent des politiques économiques aux pays dont la situation ne plait pas à Bruxelles comme l’Espagne la Grèce et l’Italie. Un pays qui n’est plus maitre de sa politique extérieure, de sa défense, de ses options morales et de ses choix de société n’est plus une démocratie, c’est le cas, hélas de la France.
La démocratie est en train de disparaître.

Envoyé par l'auteur, 3 juin 2018
Publié dans A tout un chacun
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Lettre persane
Réflexions à la suite d'un voyage en Iran
 
Arrivant en Iran le lendemain de la décision du président Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire (Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPoA), signé par Obama le 14 juillet 2015, qui avait levé les sanctions à l’égard de l’Iran en échange du gel de son programme nucléaire militaire, on se serait imaginé trouver un pays en état de guerre, ployant sous le poids des sanctions économiques.
Il n’en est rien. Dans la ville de Machhad, comme dans celle de Yazd où nous sommes allés, l’atmosphère était tout sauf à la guerre.
 
Les Iraniens sont habitués aux sanctions
Les sanctions des Etats-Unis existent depuis bientôt quarante ans. Celles de l’Europe sont plus récentes (2006), mais ni les unes ni les autres n’avaient pas vraiment été levées depuis 2015 en raison de la frilosité des entreprises et des banques. L’économie iranienne s’est réorientée depuis longtemps vers l’Asie : la Chine est le principal client du pétrole iranien et presque tout peut s’y acheter. Cela n’est pas forcément conforme à ce qu’auraient souhaité beaucoup d’Iraniens, très tournés vers l’Occident, mais sur le plan économique, rien ne change pour eux.
Comment pourrait d’ailleurs s’inquiéter pour son avenir un pays qui contrôle les premières réserves de gaz du monde (1) ?
Le risque pour l’Iran serait plutôt, selon nous, de s’habituer à l’économie de rente au point de faire l’impasse sur le développement industriel : cela a été la malédiction de l’Algérie, des pays de la péninsule arabique, ce pourrait, au gré de certains, celle de la Russie (qui, selon John Bolton n’est qu’une "pompe à essence déguisée en Etat"). Ceux qui brident sa production d’hydrocarbures, lui rendent peut-être le meilleur service qui soit à terme.
Au vu des statistiques, la véritable sanction de ces dernières années a été l’effondrement du prix du pétrole – et c’est sans doute pour affaiblir la Russie et l’Iran que les Etats-Unis l’avaient provoqué en accord avec l’Arabie saoudite. Avec son relèvement actuel, la croissance iranienne a repris.
Le pays est vivant, le commerce très actif, des chantiers se dressent un peu partout : dès lors que de l’argent rentre dans un pays, la pompe est amorcée et il peut y circuler de mille manières. C’est ce qui se passe en Iran.
Le PIB est de 20 000 $ / habitant en parité de pouvoir d’achat, à rapporter à 42 000 $ pour la France. Les prix à la consommation sont très bas, la monnaie s’étant beaucoup dévaluée. 
 
Des Européens plus embarrassés qu’eux
La cible de Trump était sans doute autant Obama, dont il veut détruire l’œuvre, que les Iraniens. Trump avait aussi promis ce retrait à Netanyahou et à ses soutiens pro-israéliens durant la campagne électorale. Mais la principale victime de cette décision pourrait être l’Europe.
40 % des voitures d’Iran sont encore des Peugeot, mais pour combien de temps ? Peugeot y avait, après l’accord sur le nucléaire, projeté la construction d’une nouvelle usine ; pourra-t-elle se faire ? Total et Engie (GDF), ne pouvaient se désintéresser d’un pays qui possède d’immenses réserves d’hydrocarbures. Engie a déjà déclaré forfait. Airbus avait signé un marché pour 100 avions : que va-t-il devenir ? L’industrie allemande (Siemens, Daimler, les banques) pourrait aussi être très touchée.
Le plus probable est que, formellement, les pays européens ne vont pas dénoncer l’accord avec l’Iran mais que les entreprises européennes seront paralysées par la crainte des sanctions américaines. Seule solution : imposer des contre-sanctions aux entreprises d’outre-Atlantique, à condition de bien les choisir. Certains parlent des Gafsa, mais ce sont les ennemis de Trump ; il vaudrait mieux cibler son entourage. Qui osera ?
 
"Ils n’oseront pas nous attaquer"
Sur le plan militaire, l’Iran ne parait pas non plus à la veille d’une guerre. Les Iraniens auxquels nous en avons parlé pensent qu’ "ils" n’oseront pas nous attaquer. "De toutes les façons nous les attendons de pied ferme."
Le risque le plus grand semble être aujourd’hui que les Etats-Unis et Israël qui ont en travers de la gorge leur défaite dans la guerre de Syrie où ils n’ont pas réussi à changer le régime, s’en prennent encore à ce malheureux pays et éventuellement au Liban avec de gros moyens, en prétextant une nouvelle attaque chimique de Bachar el Assad : la ficelle serait grosse mais elle peut encore servir compte tenu de l’anesthésie  des opinions occidentales auxquelles on peut désormais faire croire n’importe quoi. Un des buts de cette attaque serait la destruction des forces iraniennes ou pro-iraniennes (le Hezbollah) dans les deux pays. La Russie pourrait-elle ne pas réagir ? Et ensuite ?
 
On peut se demander quelle est l’origine de cette assurance des Iraniens ; il y a bien sûr l’histoire récente : leur succès en Syrie et surtout leur résistance dans la guerre avec l’Irak (1980-1990). Celle-ci est pour eux la "mère de toutes les batailles", comme 14-18 pour nous, et ils ont toujours l’amertume envers la France, plus qu’elle soit intervenue en appui des djihadistes de Syrie, qu’elle ait soutenu Saddam Hussein dans cette guerre. (2)
N’oublions pas que l’Iran est grand comme trois fois le France - et montagneux, ce que n’était pas l’Irak - ni qu’il est peuplé de plus de 80 millions d’habitants. Il s’appuie sur trois millénaires d’histoire. Il est difficile de comprendre la "force tranquille" de ce peuple sans se référer à ces fondamentaux.
Pour cette raison l’Iran se flatte de n’avoir jamais transigé (au moins depuis le renversement du shah) avec Israël, et à la différence de tous les autres pays musulmans, de n’avoir avec cet Etat ni relations d’affaires, ni alliance occulte (comme l’Arabie saoudite). Cette posture fière n’est pas sans relation avec le passé prestigieux de ce peuple, même si les Iraniens, comme les Israéliens, oublient que les Perses et les Juifs étaient les meilleurs amis du monde antique, selon la Bible.
Il reste que si ce pays, où on fait peu de cas des Arabes, invoque souvent le sort des Palestiniens dans sa guerre de propagande, il a d’abord en tête ses propres problèmes.  
 
Que pensent les Français ?
Obsession de tous nos interlocuteurs : que pense-t-on des Iraniens en France ? Il n’était pas difficile de leur dire que nos deux peuples ne se sont jamais fait la guerre et que les Français ont plutôt de la sympathie pour les Iraniens. La colonie iranienne en France est bien intégrée et d’un niveau social élevé, même si le gouvernement iranien nous reproche de soutenir, en son sein, des terroristes.
Et le régime ? La réponse est moins simple : il est difficile de leur dire que le shah était populaire, plus d’ailleurs par sa présence dans la presse "people" que par ses accomplissements politiques ; ni que le régime des ayatollahs, lui, ne l’est pas. J’ai suggéré que la prise en otage des diplomates américains tout au long de l‘année 1980, totalement contraire au droit et aux usages internationaux, n’avait pas été pour peu dans le discrédit du régime issu de la Révolution de 1979, mais la nature de ce régime, si contraire à notre conception de la laïcité n’y est pas étrangère non plus.  
 
Il reste qu’on peut se demander si sans cette étrange dictature à la fois cléricale et policière, aux antipodes de la sensibilité française, sans l’encadrement étroit du pays par des religieux, l’Iran aurait pu soutenir la terrible épreuve d’un bras de fer avec la première puissance du monde.
L’ayatollah Khamenei a, parait-il, écrit récemment une lettre à tous les jeunes du monde ; qui le sait ? Est-ce la meilleure communication ? J’ai suggéré à mes interlocuteurs (3) qu’il y aurait sans doute moyen d’améliorer, sinon l’image du régime, du moins celle du chiisme qui passe, à tort, dans l’Europe chrétienne pour encore plus étrange que l’islam sunnite. La figure d’Ali, emblématique de l’islam chiite est, par son martyre, bien plus proche de celle du Christ que de celle Mahomet qui est, lui, un vainqueur sans états d’âme. Bien plus que le sunnisme, le chiisme intègre le tragique de la condition humaine et a, par là, plus de profondeur. Comme les chrétiens attendent le retour du Christ, les chiites attendent celui du Mahdi. La valorisation de l’esprit de résistance est une autre convergence. Tout cela est peu connu tant par les Européens que par les Iraniens et c’est dommage. Autant qu’à une commune origine indo-européenne, c’est à ces convergences qu’il faut attribuer le sentiment de proximité qu’éprouvent les deux peuples (4).  
 
Entre rigorisme religieux et modernité
Il reste qu’en définitive le principal problème de ce pays dans les années à venir pourrait n’être ni géopolitique, ni économique, mais social ou plus précisément sociétal.
L’enseignement supérieur est aujourd’hui très développé et de grande qualité. La majorité des étudiants sont des filles. Nous avons pu voir une jeune iranienne passionnée de Proust. Elles portent le voile noir, ce qui ne les empêche pas de se maquiller et de rivaliser de coquetterie, au-delà même de ce que les usages permettent en France aux jeunes filles "bcbg". Le taux de fécondité des Iraniennes, le plus bas du monde musulman, est même plus bas qu’en France : 1,7 enfant par femme. Si ce chiffre fait craindre de sérieux problèmes dans l‘ avenir, beaucoup y voient, à tort ou à raison, un signe de modernité.
Dans son esprit originel, le voile, symbole de discrétion ou d’humilité, était en cohérence avec une vie domestique semi cloitrée. Il semble contradictoire avec l’omniprésence actuelle des femmes dans la sphère publique comme employées, journalistes, professeurs, voire militantes nationalistes, ou dans la rue. Les étudiantes que nous avons vues doivent être prudentes, mais d’autres nous ont dit combien elles n’aimaient pas le régime. Beaucoup d’Iraniens sont aujourd’hui incroyants. Certains sont tentés par la conversion au christianisme, dans la discrétion car elle est interdite.
La tension entre la modernisation accélérée du pays et un régime religieux rigoriste constitue une contradiction majeure qui finira par éclater. Si très peu d’Iraniens veulent ce qu’ils tiennent, non sans raisons, pour le dévergondage occidental, beaucoup aspirent au changement.
Face de telles tensions, le principal ciment du pays demeure l’antagonisme américain. Chaque fois que Trump hausse le ton, les Iraniens n’ont d’autre choix que de se rassembler derrière le régime. Ceux qui ne le feraient pas passeraient pour des traitres.
Il se peut qu’en définitive Trump soit le meilleur soutien du régime des mollahs.

Envoyé par l'auteur, 2 juin 2018, publié sur roland.hureaux.over-blog.com
(1) Ou les deuxièmes après la Russie, on ne sait.
(2) Au cours d’une émission de radio, après notre retour, un auditeur nous a appris que son entreprise avait vendu des armes à l’Iran en 1987. Inutile de parler aux Iraniens de l’Irangate et de l’aide reçue alors d’Israël : ils ne le croiraient pas.
(3) Notamment dans un séminaire de mollahs.
(4) Faut-il mettre au compte de la proximité du chiisme avec l’esprit européen, les succès mondains et économiques de l’Aga Khan, chef d’une branche du chiisme ?
Publié dans De par le monde
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Devrons-nous choisir entre la démocratie et notre modèle de liberté ?
 
FIGAROVOX/TRIBUNE - Les Italiens rejoignent désormais Polonais, Hongrois et Tchèques dans leur volonté, non pas de sacrifier les libertés individuelles, mais de prendre aussi en compte leurs mœurs et leurs valeurs nationales, explique la professeur de philosophie politique (1).
 
L'Italie s'ajoute à la Grèce, au Royaume-Uni, à la Pologne, à la Hongrie, à l'Autriche, à la République tchèque et à la Slovaquie, soit à la très longue liste des pays qui ont annoncé démocratiquement ne plus vouloir du modèle européen. Même si nombre d'entre eux ne souhaitent pas, contrairement au Royaume-Uni, sortir de l'Europe, ils expriment pourtant la ferme détermination de la transformer de l'intérieur. C'est dans cet espoir que s'est maintenu le groupe de Visegrad, lequel, encore sous présidence hongroise, a tenu ces derniers jours à Budapest un important colloque sur le thème "L'avenir de l'Europe", avec la participation de nombreux universitaires et politiques de tous les pays d'Europe centrale.
 
L'euroscepticisme, développé à ce point, par tant de pays et tant d'acteurs, traduit pour commencer un échec de l'Europe institutionnelle, sur lequel il faut réfléchir et dont il faudra tenir compte. Au reste, on voit bien que les critiques de l'Europe s'affichent au nom d'une vision plus générale, qu'on pourrait dire illibérale - d'où l'existence d'une internationale dépassant les frontières de l'Europe : l'un des invités du colloque de Budapest était Steve Bannon.
Il apparaît clairement que l'euroscepticisme est une conséquence de l'illibéralisme : l'Europe est fustigée parce que trop libérale. D'où la surprise : les peuples refusent-ils donc d'être libres ? D'où la question angoissée des élites de nos pays : faudra-t-il donc "les forcer à être libres", selon le mot d'ordre de Lénine - effaçant ainsi la démocratie ? Ou bien faudra-t-il, démocratiquement, nous plier à cette volonté populaire et abandonner des pans de liberté ? Allons-nous devoir choisir entre la démocratie et notre modèle de liberté ?
La vieille Europe tremble et se défait devant cette question. La réponse a déjà été amorcée : une partie de nos élites ne croient plus à la démocratie, en raison précisément des préférences à leurs yeux inacceptables des peuples. L'Europe institutionnelle est dominée par une "idéologie des professionnels", pour utiliser l'expression de Thomas Frank (dans son livre Pourquoi les riches votent à gauche), Europe institutionnelle qui défend la liberté postmoderne contre les peuples. Ces derniers arguent de la démocratie (le nombre est de leur côté) pour imposer leurs opinions illibérales.
 
Cette querelle idéologique est à la fois lutte des classes et guerre des dieux, bataille entre deux nouveaux "grands récits", énième combat des antimodernes contre les modernes. Parce qu'elle est lutte des classes, elle porte le ressentiment et le mépris ; parce qu'elle est guerre des dieux, elle porte la colère et la mauvaise foi. Elle brise nos sociétés en clans irréconciliables, ouvrant des brèches profondes au sein même des familles, comme toute brisure nouvelle et, à ce titre, cruelle.
C'est la plus mauvaise passe que nous traversons depuis la chute du communisme. Le rejet de la modernité ou de certains de ses aspects commence au début du XIXe siècle, anime le romantisme allemand, inspire les fascismes et corporatismes d'entre-deux-guerres et voit finalement sa légitimité fracassée par le nazisme, qui, au nom d'une idéologie antimoderne, a fait ce que l'on sait. Le nazisme a profané la contestation antimoderne. Ainsi, la raison moderne devenue entre-temps postmoderne, dès lors privée de contradicteurs (aussitôt assimilés au nazisme, donc jetés à la géhenne), a exalté au-delà de toute limite les libertés diverses, récusant les identités particulières et les définitions, effaçant, comme le disaient Horkheimer et Adorno, "les dieux et les qualités".
 
L'Europe institutionnelle, à cet égard, n'a pas échappé aux excès, en termes de déni de l'identité, par exemple. Mais l'apparition sur la scène des peuples d'Europe centrale, dont l'histoire est assez douloureuse pour leur épargner la crainte de la reductio ad hitlerum, a changé la donne. Aussitôt entrés, ils entament la récusation des modèles libéraux postmodernes - incluant la liberté politique, économique et sociétale - et, au fond, la société de marché, où, par la grâce de la liberté toute-puissante, l'esprit lui-même a valeur marchande. Il s'agit encore d'une résistance au déploiement de la vision moderne, ici postmoderne : mondialisme et cosmopolitisme, émancipation, libéralisme sur tous les plans.
 
Tout courant politique peut s'avérer dangereux en raison des fous furieux qui naviguent sur ses bords. Et les démocraties illibérales, qu'on appelle ainsi parce que ce ne sont pas des dictatures, nous donnent l'impression de se tenir tout près des gouffres. Un gouvernement qui réclame un certain protectionnisme économique n'est pas pour autant une injure à l'État de droit. Remplacer les directeurs des grands médias, redécouper à son avantage les circonscriptions : ce sont des mesures que prennent la plupart de nos gouvernements, quelle que soit leur obédience. Mais mettre en cause les pouvoirs de la Cour constitutionnelle ? Il faut dire qu'en ce qui concerne les gouffres, nous avons tout connu au long du XXe siècle. Il est donc naturel et plutôt sain que nous soyons vigilants. Cependant, nous ne pouvons plus continuer à décrire tous ces acteurs comme des imbéciles et des extrémistes. Car l'affaire est infiniment plus complexe et vaut qu'on s'y attarde. Face aux élites qui ont tendance à vouloir une liberté absolue, c'est-à-dire indépendante des facteurs et des circonstances, les peuples ont tendance à vouloir une liberté située, inscrite dans les réalités.
 
Prenons l'exemple périlleux de l'immigration. Nous avons l'habitude de considérer comme des xénophobes et des racistes, donc à réduire ad hitlerum, tout pays qui refuse des migrants ou érige des murs. Nous considérons la question de l'immigration comme un drame. Un drame est une situation grave dans laquelle on sait où est le Bien, sans savoir si l'on parviendra à le rejoindre, étant donné les difficultés. Le Bien consiste à accueillir chez nous les immigrés demandeurs, mais y parviendrons-nous ? Voilà le drame.
Cependant, pour les démocraties illibérales, la question de l'immigration n'est pas un drame, mais une tragédie. La tragédie est une situation dans laquelle deux valeurs se combattent, l'une et l'autre tout aussi importante et affamée. Ici, le Bien consiste à accueillir les réfugiés errants, et le Bien consiste aussi à préserver notre culture et notre identité. En situation de tragédie, la décision ne consiste pas à courir vers le Bien à toutes jambes en s'oubliant soi-même, mais à mesurer au regard de la situation les deux valeurs qui se contredisent. Il faut ajouter que, dans toute situation de tragédie, qu'elle soit personnelle ou collective, la conscience seule peut décider, tant la chose est complexe.
 
C'est pourquoi les peuples en question jugent assez répugnantes les admonestations morales venues des autres. Les peuples d'Europe centrale, par exemple, ont fait le choix d'assumer l'accueil des réfugiés ukrainiens (sans doute près de 2 millions à ce jour en Pologne) et trouvent assez mal venu qu'on leur reproche de ne pas s'ouvrir aux Syriens ou aux Afghans. De quoi se mêle-t-on ? La situation de tragédie n'a d'instance surplombante que la conscience - j'entends la sienne propre, et non celle des autres !
Vouloir réduire une tragédie à un drame, c'est tronquer la réalité. La situation actuelle est très grave parce qu'elle ne concerne pas seulement un combat idéologique, mais une guerre de classes. Il est peu probable que nous ayons à choisir entre la démocratie et la liberté. Les démocraties illibérales ne réclament pas des dictatures, comme c'était le cas pour plusieurs pays européens dans les années 1930. Elles réclament de replacer la liberté dans la réalité - la liberté de circuler ne saurait être absolue, elle se heurte à la question de l'identité culturelle. Cependant, si les élites s'entêtent à récuser les réalités, elles finiront par rendre les peuples fous, menaçant ainsi les libertés : on finit toujours par perdre ce qu'on a refusé de définir - donc de limiter.
 
(1) Membre de l'Institut, Chantal Delsol dirige, avec Joanna Nowicki,  le Dictionnaire encyclopédique  des auteurs d'Europe centrale et orientale depuis 1945, en préparation, et qui sera publié en 2019 aux Éditions Robert Laffont.

Paru dans Le Figaro, 31 mai 2018
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L'Union fait-elle encore la force ?
 
CHRONIQUE - La grave crise politique ouverte en Italie par le coup de force de son président sonne, pour l'Union européenne, comme un avertissement.
 
Comme ces boxeurs vieillissants qui ne se rendent pas compte qu'ils n'ont plus les moyens de combattre comme avant, l'Europe s'est peut-être engagée avec l'Italie dans le combat de trop. Ce n'est pas la première fois que les institutions bruxelloises montrent leur mépris du suffrage universel des peuples qui composent l'Union. Le principe a été émis par le président de la Commission, Jean-Claude Juncker : "Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens."
Avec l'Italie, c'est toujours la même histoire, mais en plus gros. L'Italie n'est pas la Grèce : son économie est la troisième de l'Union. L'Italie n'a pas dit non à un référendum, mais a choisi ses députés et son gouvernement dans le cadre traditionnel d'une démocratie parlementaire, dont l'Europe se targue d'être un parangon universel. Mais quand le président de la République italienne, Sergio Mattarella, met son veto au choix d'un ministre des Finances, parce qu'il est hostile à l'euro, pour nommer un président du Conseil, ancien du FMI, conforme aux desiderata européens, il se met en travers du fonctionnement régulier de la démocratie. Il commet une forme de putsch, de coup d'Etat contre le peuple, même si la Constitution lui donne le droit de récuser un gouvernement. Cela évoque pour les Français la crise du 16 mai 1877, lorsque le président Mac-Mahon avait refusé de nommer un gouvernement correspondant au choix des électeurs. Dans la campagne électorale qui avait suivi, le républicain Gambetta avait eu cette fameuse phrase : "Quand le peuple aura tranché, le Président devra se soumettre ou se démettre."
Quand le peuple italien aura tranché, en septembre prochain, le leader de la Ligue, Salvini, pourrait alors reprendre au mot près la phrase de Gambetta. Mais qui sera Mac-Mahon ? Le président italien, Mattarella ? Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker ? L'euro, qui ne supporterait pas une défection italienne ? L'Union tout entière, qui s'est longtemps forgée sans les peuples mais qui, depuis plusieurs années, se fait contre les peuples ?
Le mot "démocratie" n'a plus le même sens pour tous. La vieille définition ("gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple") n'a plus la faveur des élites européennes. Elles lui préfèrent les analyses de Jürgen Habermas, qui établit la démocratie non plus comme le pouvoir de la majorité, mais comme la protection des minorités par un subtil agencement de contre-pouvoirs judiciaires, technocratiques ou financiers. Cette oligarchie a la réalité du pouvoir qu'elle impose aux peuples au nom de l'Etat de droit.
C'est cette conception de la démocratie - antidémocratique - qui est en jeu dans ce bras de fer italien après les critiques acerbes contre la "démocratie illibérale" en Hongrie et les sanctions annoncées contre la Pologne. C'est toujours la même bataille entre démocratie et oligarchie, entre peuples et élites, entre de vieilles nations et une fédération européenne sans fédérateur ni cohérence. Le combat de trop ?

Paru dans Le Figaro Magazine, 1er juin 2018
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Démocratie                                            
 
Notre Démocratie contemporaine émerge des philosophies de la fin du 18ème et début du 19ème siècle chez les Européens, notamment ceux émigrés en Amérique du Nord, lesquels ont profité de leur vide juridique pour édifier une nouvelle conception de la vie en société. Alexis de Tocqueville en reste un des meilleurs louangeurs. En France – championne tous azimuts de la démocratie – on y amalgame volontiers la tumultueuse République, pensée comme le seul cadre possible à l'épanouissement démocratique.
Qu'en est-il ?
L'idée démocratique repose sur l'acquisition de la Liberté (individuelle), laquelle permet de participer au pouvoir, soit directement, soit par l'expression de sa volonté par le biais du vote. C'est Rousseau. Le suffrage universel (masculin).
Mais très vite se greffe le principe selon lequel cette liberté ne peut s'acquérir que par le travail et la propriété économique : irruption du principe économique dans la philosophie libératrice. C'est le vote censitaire, basé sur l'impôt de chacun : seuls les gains obtenus par le travail ou la possession de biens, permettent l'accès à la citoyenneté ; le droit de vote est la contrepartie du rôle d'imposition ; le pouvoir, investi par la volonté du peuple, redistribue dans l'harmonie ce pactole destiné à la collectivité.
Voilà la base. Très vite, par la pénétration de l'argent, les hommes étant ce qu'ils sont, s'épanouit une déviation capitaliste qui selon le peuple frustré "ne donne le pouvoir qu'aux riches".
Donc des décennies de révoltes sociales ravageuses aboutissent à la théorisation des bienfaits de la mise en commun intégrale du travail et de ses outils d'enrichissement : cette dictature du prolétariat – quelle qu'en soit la forme – n'est pas vraiment une réussite, que ce soit sous l'angle des libertés ou de l'économie.
Un peu plus tard, les peuples colonisés s'estiment eux aussi floués : ils réclament l'indépendance, croyant ainsi saisir ainsi la liberté et accéder à la richesse qui leur a été confisquée. Mais conquis, le mirage de la démocratie est vite dévoyé et l'accaparement économique n'est pas du côté des pseudo libérateurs.
 
La démocratie est un système de pouvoir, lequel, là où nous en sommes, offre trois modèles : le système libéral-capitaliste où le fameux "laisser faire" devait être un régulateur naturel du bien-être ; toutefois cette vue a été complètement altérée par l'économie de marché, y compris la fameuse conquête du pouvoir. La véritable évolution a transformé les citoyens en contribuables (impôts directs) et en consommateurs (impôts indirects).
Le système collectivisé dont le but est de sortir de l'asservissement du marché, non par le biais de la liberté individuelle mais par l'égalité de tous, s'est révélé franchement catastrophique et mensonger. Cette tentative de réforme sociale a, dans toutes ses configurations abouti à l'aliénation de la liberté.
Le modèle le plus récent, celui des états dits émergents, reste dramatiquement flottant, car il tente toutes les variantes d'accommodation des deux précédents : la recherche de l'argent et l'illusion démocratique. Cela dans un désordre et des violences inouïs. Quant aux peuples les plus pauvres, ils ne peuvent compter ni sur le marché ni sur un pouvoir institué, et on feint de les ignorer.
 
C'est donc l'impasse. La planète entière et tous les peuples qui l'occupent sont désormais obsédés par l'argent, irréductiblement greffé sur le mythe démocratique. Les différentes expériences de deux siècles ont abouti à la quasi-certitude qu'on ne peut se passer de l'économie de marché, qui seule peut assurer la survie des populations. Et toute tentative de réforme sociale tendant à améliorer l'égalité (en dépit du marché) a immanquablement abouti à la dictature. Les pays non capitalistes à la recherche du progrès connaissent une grande perte de liberté, et souvent la pauvreté de la majorité asservie par une égalité rétrograde.
           
Le capitalisme a continué sa progression, et semble avoir même vaincu la version soviétique ou collectiviste inspirée du communisme intégral. Le niveau d'attente des pays non développés ou en début de développement est très élevé, assorti d'un énorme sentiment d'injustice lié à l'inégale distribution des richesses. Cette injustice pèse aussi sur la conscience de l'Ouest capitaliste, mais ce dernier continue son obsédante trajectoire d'enrichissement et de croissance à n'importe quel prix, même si cette dernière est illusoire. Tout cela dans un contexte de rivalité permanente l'amenant souvent aux tricheries, au repli sur soi, à l'intransigeance.
On peut ajouter à ce contexte l'invasion de l'information par tous moyens, signalant tous les incidents relationnels, ce qui rend très fragile toute tentative de pouvoir démocratique cohérent sur le long terme ; d'où les multiples et récentes tentations de pouvoir autoritaire déguisé sousle voile du progrès technologique. Le second élément instaure le mythe de l'économie globale qui semble ne favoriser que les plus riches et les plus "déjà globalisés" par l'investissement, sans considérer vraiment les possibilités de la redistribution.
Au passage, piégés dans la logique des marchés économiquement rentables, les deux piliers de la vraie démocratie – l'instruction et la justice – (relire Tocqueville) - sont passés à la trappe : exercer ses droits de citoyens suppose que l'on soit, a minima, instruit : or l'instruction "coûte cher et ne rapporte rien dans l''immédiat" à des pouvoirs brièvement en place (d'où les jongleries sur les ré-élections). Le savoir suppose qu'il soit financé et rentable, donc il est de plus en plus réservé à ceux qui peuvent payer ; l'éducation populaire étant de moins en moins considérée, voire carrément absente, la planète se couvre peu à peu d'analphabètes cramponnés à leur téléphone portable (quand ils en ont les moyens). Quant à la justice, elle s'avère de moins en moins égalitaire : l'adage "la même justice pour tous" a fondu au fil de la réintroduction de systèmes financiers dans son usage, et dans tous les cas de figures, ce pseudo Troisième Pouvoir (selon John Locke ou Montesquieu), est à la portion congrue des budgets publics et toujours très encadré par de soupçonneux pouvoirs politiques (ou à leur service, dans les pires des cas).
 
L'actuelle situation est celle de l'effritement progressif – mais tout de même rapide – de la version du pouvoir sur laquelle la planète s'est développée depuis 2 siècles. L'Ouest nanti se sent assiégé, tant en son sein européen que dans son illusoire empire américano isolationniste. Les Européens seraient plutôt portés à envisager le partage, mais dans des règles non encore esquissées. Et la fameuse idée de la "croissance illimitée et permanente" est sérieusement attaquée.
Au reste, on peut se demander à quoi sert cette obsession de l'enrichissement illimité. Déjà, dans un Essai intitulé "Economic possibilities for our grand'children", publié à Londres en 1932, John K.Galbraith s'interrogeait sur les effets ravageurs de cet impératif d'enrichissement et ce désir d'acquisition sans fin inspiré par ce qu'il appelle "scarcity" ("le manque"). Il prédisait, dans une prévision à 100 ans, que ce mécanisme s'arrêterait aux environs de 2030. (1)
Peut-être, une nouvelle vision de l'organisation du pouvoir, en fonction du nombre  croissant de gens à maitriser dans leur diversité, et de la complexité des tâches, est à prendre au sérieux : due à deux organisations sociales aux antipodes l'une de l'autre, elle repose sur des analyses de réalité, et tente de revenir aux sources virginales de la démocratie ; il s'agit du système "confort et contrôle" pratiqué avec succès depuis plus de 60 ans par la ville état de Singapour : le pouvoir en place, très ramassé et assez dominateur, mais sans violence systémisée, demande à ses citoyens d'avoir un "comportement conforme" et d'éviter les "incivilités", en échange de quoi, l'aisance, le bien être, les loisirs et la protection sociale sont assurés, grâce à une économie de marché performante, et qui doit absolument le rester.
C'est ce que le président Xi Jinping insuffle actuellement en Chine continentale, notamment à travers ses discours et ses "petits livres blancs" sur la Gouvernance de la Chine : le pouvoir politique est solidement sanglé dans un Parti unique, peu tolérant des divagations, mais en échange, ce même pouvoir promet d'assurer bientôt, si la pratique de l'économie de marché continue sa trajectoire positive, croissance, bien-être et meilleure vie à l'ensemble des populations, même les plus pauvres.
Autrement dit, on peut accepter l'autorité du pouvoir si, en échange, "le manque" s'éloigne et n'est plus qu'un mauvais souvenir. Cela suppose la prospérité continue, la conquête de tous les espaces de croissance possible. Et... la réussite continue… quitte à dévorer tout ce qui la contrarie.
 
On peut être perplexe. Ce "contrôle et confort" est applicable à 5 ou 6 millions de citoyens, (par des biais différents, on l'a dans le Nord de l'Europe) mais à plus d'1,6  milliard d'individus, au surplus très différents, cela semble utopique. On peut être inquiet, car le système entraine facilement vers des versions autoritaires de pouvoir, parées d'angélisme mais qui virent rapidement à l'intimidation et la répression (voir Hong Kong).
 
Quel avenir – en effet -  attend nos petits enfants ? Star War sans Han Solo, L'Archipel du goulag, ou bien le Pays des Merveilles ?

Envoyé par l'auteur, 31 mai 2018
(1) In Essays in persuasion : Economic possibilities for our grand'children, page 369 et s. London 1932
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L’idiocratie
 
L’Italie vient de se doter d’un gouvernement "antisystème" dirigé par M. Conte. Il n’a rien de sympathique et son programme démagogique de dépenses massives, notamment de création d’un revenu d’assistanat de 780 €, pour 9 millions d’Italiens, le rend même détestable.
Mais ce choix de l’Italie s’inscrit dans une tendance lourde. L’Angleterre est en train de réaliser son Brexit. La Pologne et la Hongrie sont en état de quasi sécession. L’Allemagne écarte les propositions bureaucratiques et socialisantes de la France, prenant ses distances (budget et impôt zone euro). Le système Schengen de la libre circulation, fleuron de la construction européenne il y a quelques années, principe intouchable, tabou absolu, est aujourd’hui en capilotade.
 
Nous sommes sur un phénomène historique : la désintégration du monstre bureaucratique mis en place depuis Maastricht en 1992. Les phénomènes migratoires, que l’Union n’est pas parvenue à maîtriser, en sont la cause majeure, mais aussi cette impression tragique de confiscation de la démocratie par un groupe infime de bureaucrates déconnectés des réalités. Ce mouvement ressemble à s’y méprendre à l’explosion de l’URSS communiste de 1985 à 1991. C’est ainsi une constante de l’histoire : tout monstre bureaucratique, tout empire est voué au désastre et à la destruction.
 
Mais le plus frappant, c’est la cécité des classes dirigeantes face à un phénomène qui se déroule devant leurs yeux. Elles ne veulent rien voir d’un monde qui s’effondre devant elles, sous leurs yeux. Plutôt que de prendre acte d’une désintégration et de réfléchir à de nouvelles perspectives, un renouvellement de l’organisation politique du continent, le choix qui est fait est celui du déni.
Là aussi, nous sommes face à une constante de l’humanité : l’aveuglement volontaire, le devoir d’idiotie. La politique colonialiste de la fin du XIXe siècle se traduira cent ans plus tard par un désastre (guerres de décolonisation, flux migratoires). A l’époque, presque personne ne veut ou ne peut le voir. Les nationalismes du même XIXe siècle conduiront à l’hécatombe et au massacre de 15 millions d’hommes en 1914-1918. Nul, en cette période, n’est capable de s’en rendre compte. L’idéologie et les politiques pacifistes des années 1920 et 1930 aboutissent à l’apocalypse de 1940. Qui le voyait ?
Voici une constante de l’histoire de l’humanité : la bêtise maîtresse de ce monde, le pouvoir de l’idiocratie. Les diplômes ne sont d’aucun secours : X, HEC, sc po et autres. L’intelligence officielle est sans rapport avec l’intuition profonde du monde et des choses qui est hélas rarissime. Sans doute, la classe dirigeante française est-elle un peu plus crétine et obtuse que la moyenne. N’est-ce pas elle qui mise, à contre-temps, sur le renforcement d’un monstre bureaucratique en cours de décomposition ? La bêtise, moteur de l’histoire, nous la voyons chaque jour un peu plus à l’œuvre.

Paru sur maximetandonnet.wordpress.com, 26 mai 2018
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La parole libérée affole l'Union européenne
 
L’Union européenne creuse sa tombe. De la même manière que la glasnost avait précipité la chute de l’Union soviétique, la libération de la parole des peuples ébranle la citadelle bruxelloise. La pression exercée par l’UE sur le président italien, Sergio Mattarella, pour qu’il s’oppose au gouvernement choisi par les populistes vainqueurs des élections législatives a toutes les caractéristiques d’un coup de force. Le déni de la démocratie est flagrant, d’autant que Mattarella avait été désigné par l’ancienne majorité du parti démocrate, battue le 4 mars. Le comble de la provocation a été atteint avec la nomination comme président du Conseil de Carlo Cotharelli, ancien membre du FMI. Les Italiens, qui ont donné la majorité parlementaire à deux formations antisystème (La Ligue, le Mouvement 5 étoiles) vont donc être dirigés… par ce que le Système peut produire de plus caricatural. La trahison est tellement énorme qu’elle laisse deviner la panique qui s’empare du pouvoir européen. Ceux qui lui reprochaient, notamment sur ce blog (blog.lefigaro.fr/rioufol), d’être coupé des gens et des nations n’ont plus à démontrer l’accusation. L’Union européenne a déclaré la guerre aux souverainetés nationales. Et Emmanuel Macron a apporté, avec Angela Merkel, son soutien au coup d’Etat légal du président italien. Ce ruissellement de fautes bouscule l’histoire.

La dérive autoritaire et anti-démocratique de l’UE risque d’accélérer sa chute ou du moins sa refondation. C’est cette pente qu’a imprudemment prise Mattarella : il peut très bien se retrouver demain dans la situation du président français Patrice de Mac Mahon en 1877, sommé par le vainqueur des législatives, Léon Gambetta, de "se soumettre ou se démettre". Reste cette autre infâmie qui se profile chez les populophobes, qui laissent déjà entendre qu’un néo fascisme se dissimulerait derrière la nouvelle peuplocratie, ce monde de demain que Macron ne veut pas suivre. Parce que des manifestations de protestations sont prévues le 2 juin en Italie, des commentateurs veulent y voir un parallèle avec la Marche sur Rome de 1922 organisée par les faisceaux de Mussolini. Or les mouvements souverainistes, qui s'accroissent partout en Europe, sont tout au contraire en demande de démocratie directe, alimentée par les référendums d’initiative populaire et les réseaux sociaux. Le Mouvement 5 étoiles est lui-même l’expression novatrice de ce pouvoir de l’internet, qui permet de soutenir que le roi est nu. Il est peu probable que cette libération de la parole, que cherche à entraver l’UE aussi bien que la macrocrature, se laisse docilement canaliser. Face au camp du rappel à l’ordre, celui de la liberté a tout mon soutien.

Paru sur blog.lefigaro.fr/rioufol, 30 mai 2018
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Europe et politique démographique
 
Des avertissements anciens concernant l’immigration
Il serait possible de remonter à Jean Raspail et à son célèbre ouvrage d’immigration-fiction, Le camp des saints (Robert Laffont, 1973). Concentrons-nous simplement sur l’avertissement que livra en février 1995 un excellent démographe, Jean-Claude Chesnais, dans un livre intitulé Le crépuscule de l’Occident (éd. Robert Laffont, 1995). Sa quatrième de couverture comporte cet avertissement : après avoir souligné "les déséquilibres internationaux et la situation de l’Occident – de l’Europe en particulier – où la menace de dépopulation se précise d’année en année en se combinant à un vieillissement accéléré de la population", il estime que : "L’Europe devient sous nos yeux le premier continent d’immigration, et cela avec des implications très préoccupantes et parfois explosives".
Il s’inquiète aussi du peu d’impact positif de la construction européenne : "L’avènement du marché commun, perçu comme un signe de la montée en puissance de l’Europe, n’a pas, jusqu’à présent, produit les effets escomptés". Il avertit enfin des conséquences économiques de l’hiver démographique européen dont il observe l’installation : "L’Europe ne peut imaginer de reprise économique sans reprise démographique. Les deux récessions, économique et démographique, s’entraînent mutuellement et participent du même sentiment de pessimisme."
 
Des responsables européens dépourvus de stratégie démographique  
Hélas, il ne semble pas que les personnes ayant d’importantes responsabilités dans le fonctionnement des institutions européennes aient, sauf exception, pris la mesure des conséquences du collapsus démographique européen. Le "grand remplacement" (selon l’expression de Renaud Camus) qui est en cours ne suscite aucune réaction efficace ; il est purement et simplement soit nié, soit considéré comme une chance, ou à tout le moins comme un problème assez facile à régler, soit subi, ce qui suscite naturellement des inquiétudes chez les autochtones – inquiétudes qui ne trouvent guère à s’exprimer politiquement que par l’essor de partis dits "populistes".
Des analystes plus soucieux de ménager la susceptibilité des tenants du "politiquement correct" emploient pour se faire entendre des formules plus douces, par exemple celle retenue par Julien Damon comme titre d’un article paru en 2016 dans la revue Commentaire : "Comment l’immigration change l’Occident". Mais que les avertissements soient virulents ou policés, ils ne sont pas entendus au niveau européen : l’Union européenne semble ne pas avoir de véritable stratégie démographique, ni pour la natalité ni pour les mouvements migratoires.
 
Une note récente de la Fondation Robert Schuman intitulée Europe 2050 : suicide démographique, due à Jean-Michel Boussemart et Michel Godet, le confirme : "Quel silence étourdissant face au suicide démographique de l’Europe à l’horizon 2050 ! (…) De fait, personne n’en parle, surtout à Bruxelles où l’on préfère produire des rapports sur les révolutions technologiques, le développement durable ou la transition énergétique." Et les auteurs de la note publiée par cette fondation – qui ne saurait être soupçonnée d’animosité de principe à l’égard de la construction européenne – ajoutent en commentant des projections démographiques de l’ONU à l’horizon 2050 : "Nous invitons nos interlocuteurs à imaginer quelques millions de réfugiés climatiques en provenance d’Asie ou encore plus de réfugiés politiques et économiques en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient. Si 1 % du surcroît de la population africaine s’installait en France d’ici à 35 ans (ce qui est aussi proche de nous que 1980), cela ferait 13 millions d’habitants en plus dans l’hexagone d’ici à 2050, soit 20 % de plus ! Quand on songe que l’Union européenne a été fragilisée et ébranlée en 2015 par un million de réfugiés dont les trois-quarts politiques, on se rend compte que l’Europe devrait se préparer à de telles perspectives."
 
L’Union européenne devrait s’occuper de natalité et donc de politique familiale

Les conseils donnés par les deux auteurs cités ci-dessus sont très pertinents : premièrement, s’inspirer du Canada, qui a une "politique de quotas en fonction des besoins du marché du travail". Et parallèlement "encourager la relance de la fécondité dans le vieux continent, car l’intégration se fait d’abord par le brassage des cultures dans les écoles." La comparaison qu’ils utilisent est tout-à-fait juste : "Quand il y a trop de sable, le ciment ne prend pas. Pour accueillir le maximum de sable, il faut plus de ciment, c’est-à-dire d’enfants parlant la langue du pays. (…) Pour rester ouvert au monde, il faudrait relancer la fécondité en Europe dès maintenant." Hélas, se demandent-ils, "mais qui parle de politique familiale en Europe ?" Le nombre de décès a dépassé celui des naissances pour la première fois en 2016 sans que les dirigeants européens réagissent.
 
Face à cette indifférence, il importe que les prochaines élections européennes se jouent pour une part importante sur les politiques qui exercent une influence notable sur l’immigration et sur la fécondité. Des candidats français pourraient par exemple inscrire dans leur programme l’instauration dans toute l’Europe d’une fiscalité et d’une protection sociale reconnaissant pleinement le rôle de la famille. Le quotient familial, débarrassé de l’absurde "plafond" dont l’ont attifés des pouvoirs publics français obnubilés par l’idée politiquement correcte mais économiquement fausse de "réduction d’impôt provoquée par le quotient familial", pourrait être promu au niveau européen.
De même faudrait-il faire comprendre à ce niveau le rôle de la famille en matière de retraites par répartition, et donc la nécessité en bonne justice et en bonne logique économique de baser l’attribution des droits à pension sur la participation fournie par chacun à l’investissement dans la jeunesse. Les candidats français aux élections européennes qui se présenteraient sur un programme où ces deux points occuperaient une position de choix mériteraient bien, à la fois, de leur patrie et de l’Union européenne.     

Envoyé par l'auteur, publié le 25 mai sur L’Incorrect : https://lincorrect.org/35395-2/
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Les deux laxismes qui tueront l'UE
 
Pour la première fois depuis la guerre, l'Italie va connaître deux élections législatives la même année. Cela témoigne du dysfonctionnement de la démocratie italienne ; mais cela annonce aussi une grave crise en gestation pour l'Union européenne (UE).
Le scrutin de mars 2018 avait vu l'effondrement des partis politiques traditionnels et la poussée des deux formations antisystème. Le protestataire Mouvement 5 étoiles de l'ancien clown Beppe Grillo et la Ligue, fondée dans les années 1980 pour réclamer l'autonomie du Nord de la péninsule, se sont donc entendus pour former une majorité parlementaire et proposer le nom de Giuseppe Conte, un professeur de droit jusque-là inconnu, comme nouveau président du Conseil de l'Italie. Mais, à peine nommé, ce dernier a démissionné, car le président de la République, Sergio Mattarella, a accepté toutes ses nominations de ministres, à l'exception de celui des Finances. En effet, le ministre des Finances proposé, Paolo Savona, célèbre économiste, est un eurosceptique notoire. Ministre de l'Industrie en 1993, il a toujours depuis dénoncé l'euro comme un carcan pour les entreprises, comme une "prison allemande" et fustigé les "dérives institutionnelles" de l'Union européenne (UE) vers la supranationalité. Pour cet économiste réputé, il n'y a plus de véritable Europe, mais seulement une "Allemagne entourée de peureux"…
M. Mattarella a justifié son veto, inhabituel dans la vie politique italienne, en affirmant que l'arrivée d'un eurosceptique à la tête du ministère des Finances affolerait les marchés et ferait donc peser de grands risques à l'économie italienne. "Dans mon rôle de garant, je ne pouvais pas accepter un choix qui aurait pu conduire à la sortie de l'Italie de l'euro, et provoquer les inquiétudes des investisseurs italiens et étrangers", a expliqué le président de la République italienne, dimanche 27 mai 2018 au soir, dans un discours télévisé à la nation.
Cette crise politique a provoqué une forte hausse du spread, l'écart entre les taux d'emprunt à dix ans allemand et italien. L'Italie a la troisième dette publique du monde, laquelle représente 132 % de son produit national brut, c'est-à-dire plus du double de ce qu'autorise le traité de Maastricht sur la monnaie européenne commune.
Les partis antisystèmes ont dénoncé un "déni de démocratie" de la part du président de la République. "Nous ne serons plus jamais les larbins de personne. L'Italie n'est pas une colonie, nous ne sommes pas les esclaves des Allemands ou des Français, du spread ou de la finance", a tweeté Matteo Salvini, le chef de la Ligue.
Pour gérer les affaires courantes, le président de la République a nommé chef du gouvernement Carlo Cottarelli, un ancien haut responsable du FMI, proeuropéen, grand défenseur de l'austérité budgétaire, et connu pour ses critiques des dérives financières du programme de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles.
 
Personne ne peut prévoir le futur proche en Italie. Mais les virulents propos de M. Salvini sont une première dans un pays fondateur du Marché commun. Depuis la guerre, on n'avait jamais entendu un tel langage dans la bouche de leaders de grands partis politiques européens. Après le Brexit, ne nous faisons aucune illusion. Si le pays dépositaire du traité de Rome venait à quitter l'UE, cela signifierait la mort à moyen terme de cette dernière.
Comment en est-on venu là ? L'UE, qui est la plus belle réalisation diplomatique du monde depuis soixante ans, a été, depuis le début de ce millénaire, victime de deux grands laxismes au sein de ses deux appareils de décision, la Commission et le Conseil. Bruxelles n'a pas été capable de faire respecter leurs engagements budgétaires par les membres de l'UE. En outre, aucune harmonie fiscale, sociale et budgétaire n'a été dessinée, alors qu'elle est indispensable au bon fonctionnement de toute Union monétaire. Les premiers responsables sont bien sûr les gouvernements des membres de l'UE, aveuglés par leur court-termisme et leur électoralisme. Qui plus est, depuis Delors, ils n'ont désigné à la tête de la Commission que des médiocres, incapables de corriger une crise des ciseaux : la double accumulation des excédents des pays du Nord et des déficits des pays du Sud.
 
Le deuxième laxisme de l'UE n'est pas économique, mais policier. En se montrant incapable de contrôler ses frontières et de maîtriser les flux de migrants venus du monde arabo-islamique et d'Afrique noire, l'UE a provoqué successivement la rébellion au sein du groupe de Visegrad, la cassure du Brexit, et l'accroissement des suffrages eurosceptiques partout sur son territoire.
L'UE est un club. Aucun club ne peut survivre longtemps sans le strict respect de ses règles par ses membres et sans une autorité supérieure (ici, le président de la Commission, qui a le monopole de l'initiative), capable de fixer un cap et de s'y tenir.

Paru dans Le Figaro, 29 mai 2018
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Et si on parlait du bonheur national brut
 
Un peu comme l’Anglais est devenu la "lingua franca" du commerce international, l’économie est devenue le point de passage obligé de tous ceux qui prétendent réfléchir sur la société moderne.  Voilà qui me laisse un peu perplexe. En réalité, quand la plupart des "autres" parlent d’économie, en fait ils parlent de choses infiniment barbantes du style PIB, chômage, taux de croissance qui au fond m’indiffèrent complètement.
Je vis donc dans une schizophrénie totale : je trouve les économistes rasoirs et je trouve l’étude de l’économie absolument passionnante… A l’évidence, je n’étudie pas la même chose que mes distingués collègues (Je ne sais pas pourquoi mais les économistes sont toujours distingués).
En fait, et compte tenu des longues études qui m’ont poursuivies de ma vingtième à ma vingt septième année, cela doit faire à peu près cinquante- ans que j’essaye de comprendre pourquoi je trouve l’étude de cette matière absolument passionnante.
Et je crois avoir compris. Et donc, je me suis dit (ma caractéristique première étant la fatuité) que peut-être les lecteurs trouveraient intéressants que je leur explique ce qu’est pour moi "l’économie".

Au cœur de "mon" économie, il y a une notion extraordinaire, la notion de valeur.
Ce mot peut avoir de multiples significations, l’on peut passer d’un homme de valeur à une valeur boursière, qui elle-même peut n’avoir aucune valeur… à l’évidence on ne parle pas de la même chose sous les trois acceptions mentionnées plus haut…
Tout en prêtant beaucoup d’intérêt aux autres notions tant les mots sont rarement le fruit du hasard, je ne vais retenir pour le document de cette semaine que la notion de "valeur" que l’on attribue à un objet ou à un service qui peut être acheté ou vendu, trahissant ainsi une fois de plus mon côté bassement mercantile. Et cette notion, comme l’ont montré les Autrichiens au XIXème siècle (et avant eux les Jésuites Espagnols au XVII ème) est purement "subjective".
La réalité est que chaque individu a au fond de lui-même une échelle de valeurs totalement unique, au moins aussi unique que peut l’être son ADN et être libre c’est pouvoir prendre ses décisions en fonction de sa propre échelle de valeur et non pas en fonction de celle du patron de la boite, du secrétaire de la cellule du parti ou du guide suprême.
En fait, nous nous baladons tous, toute notre vie avec une échelle de valeurs complètement unique (et qui d’ailleurs peut changer avec le temps) et au cours de ces pérégrinations nous rencontrons d’autres individus qui ont des valeurs similaires ou complètement différentes des nôtres.
Et de temps en temps, je tombe sur quelqu’un qui est prêt à acheter quelque chose dont je n’ai plus besoin alors que lui ne saurait s’en passer, ou l’inverse …Après forces discussions nous procédons à un "échange" et cet échange est matérialisé par un "prix". Et pendant la fraction de seconde où nous échangeons, la valeur (subjective) qui s’attachait à cet objet pour chacun d’entre nous est égal à un prix (objectif), ce qui est proprement miraculeux. Et pendant ce court instant, deux individus qui peuvent ne rien avoir en commun sont complètement d’accord, et qui plus est tous les deux sont certains qu’ils sont gagnants et en fait, ils le sont.

Résumons-nous.
Il y a un nombre infini de "valeurs subjectives" présentes dans le monde à chaque instant.
De temps un temps, un objet ou un service "change de main" et cela se fait autour d’un prix. Et quand ce prix apparait, et pour une milli- seconde, le prix et la valeur se confondent, mais en aucun cas il ne s’agit de la même chose. Dix minutes plus tard ou plus tôt, l’échange n’aurait pas pu avoir lieu, ou n’aurait pas eu lieu au même prix. Et ce miracle ne peut se produire bien sûr que si la transaction est librement consentie des deux côtés.
Etre libéral consiste donc à soutenir :
Que chacun a le droit de se constituer librement sa propre échelle de valeurs, et d’effectuer toutes les transactions légales qu’il souhaite en fonction de cette échelle de valeurs ;
Que le prix au moment de l’échange doit être fixé librement entre les deux parties,
Que la transaction soit libre et volontaire des deux côtés et tout cela encore une fois dans le respect des lois qui régissent la société.
Lorsque ces trois conditions sont réunies, alors la somme des "satisfactions" montera puisqu’il est établi que dans une transaction libre les deux parties sortent gagnantes.
Quiconque connait un peu l’histoire sait que ces trois libertés sont complètements inhérentes à la nature humaine et que toute croissance, toute avancée de la civilisation et toute hausse du niveau de vie n’ont jamais dépendu que de leur exercice et de rien d’autre.
Et le libéral affirmera donc et sans aucun risque d’être contredit que toutes les périodes où ces trois "libertés" ont existé ont aussi été des périodes de bonheur, et toutes celles où elles ne l’ont pas été des périodes de malheur, pour les petites gens en particulier.
A ces libertés s’opposent et s’opposeront toujours hélas les thuriféraires du collectivisme, de l’étatisme, les supporters de la tribu, les défenseurs de la pensée unique qui vont trouver toutes sortes de raisons pour empêcher les individus d’exercer leur libre arbitre, en bloquant les prix, en inventant une nouvelle monnaie qui ne correspond  à rien, en taxant comme des fous ceux qui font le meilleur usage de leurs talents, en se servant du monopole de la violence légitime pour mettre en prison, excommunier ou faire bruler ceux qui pensent différemment, bref nous retrouvons une fois encore nos oints du Seigneur, hommes de Davos et soutiens de morales collectives.

La lutte, éternelle et sans fin est donc toujours entre la liberté, reposant sur l’individu, et la contrainte reposant sur l’association de méchants.
Et mon boulot d’économiste est de compter les points entre les deux équipes et de tenir informé ceux qui me lisent des résultats du match.
Pourquoi ?
Parce que là où la liberté augmente, la valeur créée et partagée, qui n’a rien à voir avec la valeur ajoutée des comptables nationaux, augmente et que c’est donc vers là que doit aller le capital disponible de mes lecteurs pour participer à cet accroissement, et pour le renforcer. C’est pour cela que je leur recommande d’aller investir en Grande-Bretagne puisque la liberté individuelle vient d’y progresser de façon inattendue et considérable, les méchants ayant subi une défaite en rase campagne dont ils ont du mal à se remettre. Mais si la liberté diminue quelque part, alors il faut retirer son capital de cet endroit toutes affaires cessantes pour que cette expérience néfaste dure le moins longtemps possible.

Dans le fond, ce que je dis est simple : une transaction libre ajoute au bonheur national brut ou BNB, une transaction contrainte, empêchée, taxée, retardée ajoute au malheur national brut ou MNB, tout en ajoutant sans doute au PIB classique, compte tenu du grand nombre de contrôleurs embauchés pour empêcher chaque individu d’être libre. Dans le monde moderne, une hausse du PIB peut tout à fait correspondre à une forte baisse du BNB et a une forte hausse du MNB et c’est ce que l’on voit en France depuis Giscard au moins. Et l’expérience montre qu’il vaut mieux investir là où le bonheur national brut (BNB) augmente et désinvestir là où le malheur national brut (MNB) augmente.
Mon boulot d’économiste c’est donc d’estimer la variation au travers du temps et pour chaque pays de la différence (BNB-MNB) et d’investir en conséquence.
Et c’est pour ça que je trouve mon métier passionnant.
Paru sur institutdeslibertes.org, 21 mai 2018
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