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La leçon d'humanité de Jean Vanier, fondateur de l'Arche
 
C'est encore le temps des vœux : on vous souhaite de commencer l'année en compagnie de Jean Vanier, fondateur des foyers de l'Arche. Et Jean Vanier vous souhaite de vous octroyer la permission d'être fous. "Je ne dis pas qu'on devrait tous devenir fous, corrige-t-il plaisamment. Mais on pourrait l'être de temps en temps…" Au lieu de se conformer poliment à ce que la société attend, de se laisser gouverner par les autres, par le désir de réussir à leurs yeux, d'obtenir leurs applaudissements, se donner la permission d'être simplement soi-même, et d'écouter son cœur. "Mes compagnons de cinquante ans m'ont appris qu'il n'y avait pas de mal à cela", assure-t-il en souriant. Leur génie n'est pas intellectuel, c'est le génie de la relation : "Ils ne sont pas polis. Ils sont eux-mêmes. Ils sont fous !" Vivre avec eux, "c'est un bazar ! Mais c'est toujours un bazar de vivre ensemble, en famille, au travail, vous connaissez cela, non ?" L'humour est d'autant plus charmant qu'il s'agit d'un discours officiel prononcé par Jean Vanier recevant, en 2015, le prix Templeton qui récompense "le progrès de la recherche dans les réalités spirituelles".
 
Depuis plus d'un demi-siècle, il vit avec les handicapés mentaux accueillis dans les communautés de l'Arche, qui sont aujourd'hui au nombre de 154 dans le monde entier. Un documentaire de Frédérique Bedos, Jean Vanier, le sacrement de la tendresse, relate le parcours de cet extraordinaire aventurier qui s'est laissé guider par le vent de l'esprit. Il est né en 1928, dans les hautes sphères de la société canadienne. Son père, Georges Vanier, est ambassadeur, plus tard gouverneur du Canada, proche de la famille royale britannique. L'exemple de ce héros de la guerre de 14-18 inspire le jeune garçon. À 13 ans, en 1942, il décide de franchir l'Atlantique, pour s'engager en pleine guerre dans les cadets de la Royal Navy. Sa détermination tranquille aura raison de l'opposition paternelle. "J'ai confiance en toi", finit par dire Georges Vanier à son fils.
 
Les exclus de la société
Après huit ans dans la marine, ce grand sportif penche son mètre quatre-vingt-dix-sept et son regard bleu de mer sur les livres savants, se forme à la philosophie et à la théologie, soutient une thèse sur l'éthique d'Aristote, sous l'égide du père Thomas Philippe, dominicain. En lui rendant visite dans le petit village de Trosly-Breuil, dans l'Oise, où il est aumônier d'une maison pour handicapés mentaux, Jean Vanier découvre dans quelle disgrâce sont tenus ces exclus de la société, opprimés, délaissés, comme s'ils n'appartenaient pas à l'humanité. Avec deux handicapés, Raphaël et Philippe, il retape une petite maison du village : "On faisait tout mal, mais on était bien. La blague, le jeu, c'est ce qui fait la relation". Il a trouvé sa famille, et le premier, minuscule, foyer de l'Arche est né en 1964.
"Il n'y a aucun plan au départ, aucune volonté de faire une œuvre. Simplement, une écoute et un engagement immédiat dans la situation qui se présente. Avec Jean Vanier, c'est toujours la vie qui décide, commente Frédérique Bedos. Sa motivation profonde est le sens de la justice, et quand la motivation est pure, l'intégrité totale, on met au jour des sources."
 
La réalisatrice, ancienne journaliste de télévision à New York, Londres et Paris, a produit ce documentaire dans le cadre du Projet Imagine. Une organisation non gouvernementale qu'elle a fondée voilà huit ans pour proposer une information à haute valeur humaine ajoutée : "J'ai quitté mon travail parce que je me posais des questions sur notre façon de décrypter le monde. Je trouve le rôle des médias de plus en plus anxiogène. On diffuse la peur, qui est la pire conseillère et conduit à bâtir des murs. Je voulais pratiquer un journalisme qui remette au goût du jour des valeurs occultées par le brouhaha ambiant : l'authenticité, la bonté, la solidarité… Il est facile de les déprécier ou de les moquer, comme trop sentimentales ; en fait, elles nous importent à tous parce qu'elles touchent les aspirations universelles du cœur. Le Projet Imagine veut faire connaître à un large public des gens qui vivent ce qu'ils croient, et donnent envie de s'engager au service des autres. C'est tout sauf de la mollesse bisounours ! Outre l'information, nous avons aussi un pôle action, pour accompagner ceux qui se lancent sur le terrain."
 
Frédérique Bedos produit actuellement deux séries de documentaires : les "Héros humbles", consacrée à des anonymes exemplaires comme ses parents adoptifs qui ont recueilli une vingtaine d'enfants (elle a raconté son enfance dans La Petite Fille à la balançoire) ; et les "Mahatmas" ("Grandes âmes") au rayonnement spirituel reconnu. Le portrait de Jean Vanier s'inscrit dans cet ensemble. "C'est une figure célèbre, mais si l'Arche a une ampleur internationale, on connaît moins son itinéraire et sa pensée profonde. Il a aujourd'hui 90 ans et, pour moi, il y avait un devoir de transmission, à la fois de sa philosophie, de sa spiritualité, et aussi de sa présence incarnée".
 
Le film suit cette courbe intime, parle à l'oreille de notre cœur, et rend l'aventure captivante. Le subtil montage d'archives du début montre un garçon favorisé par la fortune, mais sans l'ombre d'une mondanité, héritant de sa famille le courage et la foi chrétienne, qui s'expriment d'abord brillamment dans l'engagement de combat, puis dans la réussite intellectuelle, l'enseignement à l'université de Toronto. Il ressemble au jeune homme riche de l'Évangile, à qui quelque chose manque, mais il ne sait pas quoi. Il va le découvrir dans l'humilité. "Il avait une position importante dans la société, et il a choisi de redescendre l'échelle, raconte Sankar, assistant de l'Arche de Calcutta. Le pouvoir, il n'en veut pas. Il veut être auprès des gens". Jean Vanier y ajoute une note rieuse : "J'avais toujours été un garçon sérieux. J'avais besoin de redevenir un enfant."
Le contact avec les handicapés mentaux provoque en lui deux émotions majeures : l'indignation devant la condition qui leur est faite et l'émerveillement devant leur innocence, leur authenticité, leur vulnérabilité, mais aussi leur joie de vivre très pure. "L'important est que ceux qui ont été les plus opprimés découvrent qu'ils sont plus beaux qu'ils n'oseraient le croire." Et cela passe par la tendresse. "C'est le mot capital, c'est pourquoi je l'ai mis en valeur dans le titre comme un sacrement", commente Frédérique Bedos.
 
Gratuité, humilité et détachement
Avec elle, on va à la rencontre des habitants de différents foyers de l'Arche. "L'expression “handicapé mental” recouvre une multiplicité de réalités, précise la cinéaste. J'ai filmé chaque personne face caméra, pour qu'on voie qu'elle est un univers à elle toute seule. Il y a là quelque chose de fascinant, et on comprend que, oui, entrer en relation avec ces personnalités si diverses, si uniques, ça peut remplir une vie. On se rend compte aussi qu'on est comme elles, et les fréquenter enlève le poids de culpabilité et d'inquiétude qui pousse à les éviter." Les accompagnateurs soulignent la réciprocité et le naturel des rapports : "Ils nous donnent joie, amour, amitié. Quand je suis avec eux, tous mes problèmes disparaissent", dit une jeune assistante de l'Arche de Bethléem. "Aimer, ce n'est pas faire quelque chose pour quelqu'un, c'est être avec lui", renchérit Jean Vanier. Et s'apercevoir que cette gratuité augmente notre humanité. "Ces personnes magnifiques peuvent nous apprendre à détruire le carcan de la soif de pouvoir et nous conduire vers un monde plus pacifique."
 
Frédérique Bedos a choisi de visiter plus longuement l'Arche de Bethléem et celle de Calcutta, "parce que ce sont des lieux brûlants de conflits, où le rejet de l'autre est violent, les communautarismes exacerbés. Les foyers de l'Arche accueillent des gens de toutes origines, de toutes confessions. Et cela témoigne aussi de l'évolution spirituelle de Jean, fermement ancré dans sa foi catholique, mais de plus en plus ouvert à l'amour inconditionnel de tous."
Tourné pendant trois ans, monté en trois mois, avec un très petit budget, mais une belle ambition artistique, ce documentaire remarquable exalte la gratuité, l'humilité, le détachement, à contre-courant des tendances dominantes. "Il ose même parler tranquillement de la mort, sujet tabou de nos sociétés", dit Frédérique Bedos dans un sourire. Son dernier entretien a le ton de la confidence : "Je vais aussi diminuer. C'est une autre forme de sagesse. Au fond, les plus sages sont ceux qui meurent, parce qu'ils n'ont plus rien à retenir." La méditation se prolonge en plans silencieux où on le regarde prier seul dans la nature. "J'ai torturé Jean pour avoir ces images de solitude, confie la réalisatrice, en riant. Il ne voulait pas. Je lui ai dit : il faut qu'on puisse palper ton cœur profond. Fais-moi confiance." Elle voulait aller jusqu'à cette fine pointe de l'âme, "avoir accès au secret de cette authenticité".

Paru dans Le Figaro, 11 janvier 2019
Publié dans Au delà
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Les gilets jaunes ou la crise de l’euro-libéralisme social
 
Depuis au moins quinze ans, la politique économique de la France est déterminée par trois paramètres fondamentaux que la crise de Gilets jaunes a remis en cause.
Ces paramètres : d’abord l’euro auquel les gouvernements successifs ont choisi de s’accrocher coûte que coûte, quels que soient les inconvénients que certains y voient pour l’économie française. L’euro, on est dedans ou dehors, il n’y a pas d’entre-deux. Ce premier paramètre est donc déterminant.
En découle l’objectif de l’équilibre budgétaire, conforment aux engagements communs des membres de la zone, et même, si possible, d’excédents afin de commencer à résorber la dette. Un objectif que la France n’a jamais réussi à atteindre.
S’y ajoute un troisième paramètre, inavoué celui-là : le refus de toucher à l’Etat social particulièrement généreux qui caractérise notre pays. Cela est particulièrement vrai de la dernière période : 2012-2018. Macron était le conseiller économique puis le ministre des finances de Hollande ; il y a donc parfaite continuité intellectuelle entre les deux mandatures. Ceux qui attendaient de Macron un vrai libéralisme, conduisant à la réduction des prélèvements obligatoires oubliaient qu’il avait été élu d’abord avec les voix de gauche.
Mais si l’on remonte dans le temps, la configuration n’était pas sensiblement différente :  Chirac et Sarkozy avaient beau venir de la droite, leur tempérament ne les poussait pas particulièrement à la rigueur et donc à remette en cause les acquis sociaux, d’autant que sentant leur assise fragile, ils ne souhaitaient pas se confronter aux syndicats. Les deux lois Sarkozy sur les retraites eurent peu d’effets immédiats.
 
La hausse des impôts, variable d’ajustement
Maintien de l’euro, objectif d’équilibre budgétaire mais faible volonté de contrôler les dépenses publiques, la seule variable d’ajustement restait celle des impôts lesquels n’ont cessé en conséquence de s’alourdir, particulièrement depuis 2012. Au demeurant, de l’équilibre budgétaire recherché, la France ne s’est approchée que de manière imparfaite. Elle a obtenu par dérogation de ne l‘atteindre que de manière progressive, à partir d’un premier objectif de 3 % qui devait se réduire mais qui a été reconduit d’année en année.
Comme la hausse de la fiscalité ne pouvait peser ni sur les très grandes fortunes, trop mobiles, et que Macron a même fait bénéficier de la suppression de la part financière de l’ISF, ni sur le tiers du bas de l’échelle, smicards ou assistés, il ne restait qu’à écraser chaque année un peu plus les classes moyennes, au sens très large, en y incluant par exemple les petits retraités propriétaires de leur logement. Cela ne choquait ni la fibre socialisante du pouvoir actuel, de l’école Terra nova, plus indulgente aux "exclus", migrants compris, qu’aux travailleurs véritables, ni son libéralisme de type mondialiste peu sensible au sort des classes moyennes jugées trop enracinées. Un libéralisme très différent par exemple de celui de Margaret Thatcher qui s’appuyait, elle, sur les classes moyennes.

Ajoutons, pour compléter le tableau, la mollesse chronique de la croissance. Pour compenser l’avance de compétitivité que l’Allemagne s’était donnée, de manière d’ailleurs assez peu loyale, dès l’entrée dans l’euro (réformes Schröder), il aurait fallu une "dévaluation interne" à l’espagnole ou à la grecque par la baisse des salaires et des charges publiques. Même la droite n’en a jamais eu que la velléité : on sait combien le programme Fillon qui l’envisageait un peu lui a porté préjudice. Et rien ne dit qu’une telle stratégie qui aboutit à contracter la demande et l’activité et donc les recettes fiscales aurait réussi. Ni que le peuple français ait été prêt à l’accepter, comme le montrent les évènements actuels.
Le handicap de compétitivité que certains chiffrent à 25 % a donc perduré avec l’effet attendu : du côté allemand, croissance et excédents ; du côté français, déficit, même agricole, et désindustrialisation rapide. Macron président n’a pas fait mieux à cet égard que Macron ministre.
Dans ce contexte peu stimulant, les présidents successifs, Hollande surtout, ont annoncé régulièrement, jusqu‘au ridicule, le redémarrage de l’économie et la baisse du chômage. Aujourd’hui personne n’y croit. Et personne ne croit surtout que les réformes de Macron vont ramener la croissance ; nul ne pense donc que les sacrifices qu’il veut imposer au peuple français serviront à quelque chose.
La politique monétaire flexible de la BCE (quantitative easing) a un moment donné l’illusion que l’activité pouvait repartir. Mais elle n’a produit qu’une bulle, atténuée en France pour les raisons qui l’on a dites, et d’autant mieux dissipée que la BCE a cessé cette politique.
 
La coupe est pleine
Dans sa dimension économique, le mouvement des Gilets jaunes est l’aboutissement de cette conjoncture : une croissance molle, des dépenses publiques élevées, des impôts lourds pesant sur la classe moyenne et la classe moyenne inférieure ayant le sentiment d’être devenues la "vache à lait" du système. Même si les sacrifices exigés des Français n’ont pas été jusqu’ici aussi lourds que ceux qui ont été imposés à certains pays du Sud, pour beaucoup, la coupe est pleine.
C’est en vain que Macron a cru qu’avec une forte volonté, il réussirait là où ses prédécesseurs avaient échoué. L’équation telle que nous l’avons exposée, fondée sur une posture qui se veut à la fois européenne, libérale et sociale n’a pas de solution. La crise que la France traverse (avec d’autres pays d’Europe ) ne pourra se résoudre que par un changement de paradigme.

Envoyé par l'auteur, paru sur roland.hureaux.over-blog.com, décembre 2018
Publié dans En France
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Le désir d'ordre comme antidote au rejet de Macron
 
Un tweet du président de la République dimanche, une loi de programmation annoncée dans la journée de lundi par le ministre de l'Intérieur, une intervention télévisée du premier ministre au "20 heures" de TF1. Après l'indignation, les décisions. L'exécutif est dans son rôle lorsqu'il répond à la violence. Son message est aussi politique alors que la contestation des "gilets jaunes" reste forte et le soutien de l'opinion majoritaire. Jouer la carte de l'ordre, c'est faire le pari qu'une majorité de Français basculera enfin de son côté.
 
Dans cette crise qui dure, il y a un pari symétrique de basculement. Jean-Luc Mélenchon fait celui d'un effondrement du pouvoir et d'un ralliement à une logique insurrectionnelle. Emmanuel Macron et Édouard Philippe pensent à l'inverse que la "majorité silencieuse" sera de plus en plus excédée par l'enchaînement des violences et la gradation des menaces (gendarmes ou policiers provoqués, parlementaires menacés, ministère attaqué). Et que cela provoquera in fine un sursaut.
Ce sursaut, pour l'heure, n'a pas encore eu lieu parce qu'il y avait un continuum dans l'esprit de bien des électeurs entre le rejet d'Emmanuel Macron et le soutien aux "gilets jaunes", ces derniers étant comme l'expression par procuration de tous les ressentiments contre le gouvernement. Si bien que même les excès des manifestants les plus radicaux étaient couverts d'une certaine bienveillance. Mais l'accumulation des violences peut susciter à la fois de la lassitude, de la condamnation et de la peur. Et donc une volonté que soit mis fin à la "chienlit", comme aurait dit le général de Gaulle. Le parallèle est d'ailleurs dans toutes les têtes. Le débordement estudiantin de mai 1968 était également majoritairement applaudi par des Français qui commençaient à être lassés de leur président. Jusqu'au jour où la peur d'un pays bloqué et d'une insurrection généralisée l'emporte et permette à de Gaulle d'opérer le magistral retournement de situation que l'on sait.
 
Une "marche républicaine des libertés" est d'ores et déjà prévue le 27 janvier. Il serait naïf de croire à une réédition de la grande manifestation gaulliste du 30 mai 1968 sur les Champs-Élysées. On en est très loin. Mais en jouant ostensiblement la carte de l'ordre, l'exécutif veut croire à une forme d'électrochoc. Il a pour lui que les valeurs d'ordre et d'autorité sont plébiscitées dans tous les segments de l'électorat. En annonçant dès maintenant des décisions, il peut espérer aussi conjurer le procès en inaction ou en impuissance.
Les mélenchonistes et la gauche vont sans doute hurler à la répression, au retour de la loi anti-casseurs de Raymond Marcellin ou aux obsessions sécuritaires supposées de Nicolas Sarkozy. Mais justement : c'est cet électorat-là qu'Emmanuel Macron doit décrocher en priorité d'un soutien aux "gilets jaunes". Cette population principalement de droite, légitimiste et attachée à l'autorité de l'État. Le défi du président est donc d'obtenir que, pour une majorité de Français, le désir d'ordre l'emporte sur leur antimacronisme.

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019
Publié dans En France
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La “technostructure”, bouc émissaire facile de la crise des “gilets jaunes”
 
La chose n'est pas nouvelle. Dès que la situation politique et sociale se détériore, le pouvoir "charge" la technostructure, en misant sur l'impopularité, présumée inépuisable, des fameux "crânes d'œuf". Cette fois, la dénonciation d'"une fonction publique toute-puissante" est venue de députés LaREM, mais, curieusement aussi, si l'on en croit un article récent du Monde, de conseillers de l'Élysée, dont l'un aurait même mis en cause "l'inspecteur des finances sortant de l'ENA qui décide de tout, alors qu'il n'a jamais mis un pied sur le terrain". D'aucuns, sur les hauteurs de l'État, ont dû apprécier cet audacieux diagnostic…
 
Il est exact qu'au fil des ans, un puissant conformisme s'est installé et que les plus grands corps de l'État - bien plus, d'ailleurs, que la haute administration prise dans son ensemble et sa diversité - ont contribué à installer cet état d'esprit au confluent de la politique, des médias et des grandes entreprises. Un discours bardé de certitudes - et parfois desservi par des comportements individuels déontologiquement douteux… - vient contrarier le sentiment profond d'une société de plus en plus agitée par l'angoisse face aux perspectives inquiétantes de la mondialisation et de ce qu'il est convenu d'appeler pudiquement la "transition écologique". La fameuse "pensée unique" est bien une réalité. Mais est-elle le seul fait de quelques hauts fonctionnaires entrés en politique ?
À vrai dire, elle a saisi toute la classe dirigeante, qui, quelles que soient ses origines professionnelles et ses orientations politiques, s'est mise à parler la même langue et à observer, surtout, les mêmes silences sur les sujets les plus cruciaux. Mais devant l'irruption brutale de la "France périphérique", pourtant identifiée et analysée de longue date, elle cède à la panique et s'apprête à livrer ses boucs émissaires à la vindicte générale. Il est même question de créer de nouveaux modes, plus ou moins fantaisistes, de démocratie directe quand on s'est bien gardé, jusqu'ici, de recourir à ceux, pourtant très souples et très larges, que prévoit déjà la Constitution.
Or ces facilités, pour banales qu'elles soient, témoignent d'une méconnaissance profonde des institutions de la Ve République. Il est exact que sous la IIIe, puis sous la IVe République, l'administration tenait largement les rênes du pays, compensant ainsi les faiblesses du système politique, les effets de l'instabilité ministérielle et de la fragilité des majorités. En 1958, les choses ont radicalement changé. La pleine autorité de l'exécutif a été restaurée, le parlementarisme a été rationalisé. Une administration forte a été réarticulée avec un pouvoir politique plus fort encore, infiniment plus stable et doté des plus efficaces moyens d'action (référendum, dissolution, article 49…).
 
Le président de la République et le gouvernement disposent d'un large pouvoir de nomination. Les plus hauts fonctionnaires de l'État - directeurs d'administration centrale, préfets, ambassadeurs - peuvent être remplacés chaque mercredi en Conseil des ministres. Car les outils du spoil system à la française - même si on s'obstine à ne pas le voir - existent bel et bien. On les appelle d'ailleurs - avec le plus parfait naturel – "les emplois à la discrétion du gouvernement". De Gaulle, qui avait affronté un putsch et quelques autres péripéties, confiait à la fin de sa vie : "Après moi, les institutions continueront de fonctionner si on sait s'en servir : avec elles, on peut gouverner si on le veut." On ne pouvait mieux dire.
Si l'exécutif hésite quelquefois à couper massivement les têtes, ce n'est pas par vertu, mais par réalisme : il sait qu'il lui faut de vrais professionnels du budget, mais aussi de robustes juristes, notamment pour accorder des orientations politiques de plus en plus fluctuantes avec un minimum de crédibilité publique. Les mêmes fonctionnaires, quoi qu'ils puissent par ailleurs en penser, feront ou déferont les mêmes lois et décrets qu'ils ont préparés, ou appliqueront successivement des politiques publiques totalement contradictoires : c'est le jeu de la démocratie. Il arrive, certes, qu'ils rappellent l'existence des lois ou l'utilité de respecter certains équilibres, ou encore la nécessité d'observer les engagements internationaux : ils sont, pour le coup, dans leur rôle. Au politique ensuite d'assumer ses responsabilités, s'il en a le désir, la volonté, le courage.
Mais cette méconnaissance prend aujourd'hui une dimension inquiétante : dans la situation actuelle du pays, qui est grave, ces attaques ne doivent pas être prises à la légère. Bien sûr, elles flattent dangereusement les instincts "populistes" les plus irrationnels, car la fracture entre une large partie de la société et ses élites est bien réelle. Toute une France qui se sent oubliée s'en prend volontiers au vieil État présumé centraliste, dont elle attend pourtant tout alors que ses moyens ne cessent d'être réduits. Mais la vraie fracture est d'une tout autre ampleur. C'est le système politique qui est visé au premier chef. Nos institutions n'inspirent plus ce sentiment de solidité qui fut si souvent vanté. Elles ont déjà été durement éprouvées par l'émergence du terrorisme le plus sanglant, qui a valu à notre pays de vivre pendant deux ans sous le régime de l'état d'urgence - un pays qui a même élu, sous ce régime, le président de la République et l'Assemblée nationale. La crise des "gilets jaunes", pour être assurément d'une autre nature, a mis crûment en lumière la fragilité de toutes choses.
 
On objectera que ce n'est pas la première fois. De Gaulle lui-même avait vu son pouvoir vaciller en Mai 68 et une partie des "élites" avait tenté d'en profiter pour le pousser vers la sortie… Confronté, lui aussi, à une certaine forme de crise de société, il avait sauvé les institutions non seulement par son génie politique, mais aussi parce qu'il savait pouvoir compter sur la solidité de son administration. Une administration qui le respectait parce que lui, la respectait. Il avait toujours beaucoup exigé des fonctionnaires, il n'avait cessé de leur imposer une rigueur de gestion sans égale, mais il ne leur répétait pas sans cesse, comme le fait la quasi-totalité du personnel politique aujourd'hui, qu'ils étaient trop nombreux, paresseux, inutiles. Il leur demandait tout, mais leur faisait comprendre qu'ils étaient indispensables au salut du pays… surtout en période de crise. Quant aux hauts fonctionnaires, il les voyait comme de grands commis chargés de transmettre les impulsions décisives que seul peut donner le pouvoir à son sommet.
Cinquante ans plus tard, de Gaulle n'est plus là, mais l'administration continue, de plus en plus difficilement, de maintenir le pays en état de marche : tout particulièrement les grandes administrations régaliennes, qui sont en charge de l'ordre public et de la sécurité intérieure. La constitution politique de la France est en crise, sa constitution administrative tient encore sous le choc. Mais pour combien de temps ?
Si les investisseurs étrangers conservent quelque confiance dans le système français, si notre pays continue à pouvoir s'endetter à des conditions aussi remarquables, ce n'est pas par l'effet d'un miracle : c'est parce que, chez nous, pense-t-on hors de nos frontières, on sait encore maintenir l'ordre, lever les impôts, en un mot administrer. Mais le doute commence dangereusement à s'installer. Si la réputation de notre État à l'étranger, si son crédit au sens le plus large s'effondre, alors notre démocratie entrera véritablement dans une crise irrémédiable.
 
Quelle que soit la nature exacte ou la portée des mouvements sociaux actuels - il est trop tôt pour le dire -, notre organisation étatique reste le seul rempart efficace contre cet effondrement. La clouer au pilori à travers ceux qui l'encadrent et la dirigent serait la plus dangereuse des facilités.
Car Pierre Legendre avait tout dit, dès 1969, dans sa légendaire histoire de l'administration française où il évoquait la confiance séculaire des Français dans l'État, sorte de réflexe acquis depuis le fond des âges : en France, écrivait-il alors, et "malgré les poussées les plus contraires, l'administration semble arbitrer la guerre civile".

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019
Publié dans Du côté des élites
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L'abandon honteux des chrétiens d'Orient
 
L'anxiété qui a saisi les Coptes après qu'ils furent visés par un nouvel attentat islamiste dans une banlieue du Caire le 5 janvier 2019 (qui a tué le policier tentant de désamorcer la bombe), l'impossibilité qui est faite à cette communauté dont l'évangélisation remonte à saint Marc de fêter son Noël en pleine quiétude nous rappellent le problème plus large, et fort ancien, du sort fait aux chrétiens en terre d'islam.
Depuis leur victoire dans la Seconde Guerre mondiale, les Occidentaux ont su apporter de grands bienfaits à l'humanité tout entière. Scientifiquement, ils lui ont fait partager leurs grandes inventions, comme la pénicilline ou Internet. Juridiquement, ils ont construit l'ONU, institution qui n'est pas parfaite mais qui est un vrai progrès par rapport à feu la Société des Nations. Les droits de l'homme et la démocratie sont loin de s'appliquer partout dans le monde mais ils constituent la seule référence de gouvernance qui existe internationalement. Même la puissante Chine communiste du président à vie Xi Jinping n'ose ouvertement proposer son modèle d'autocratie dans les grands forums où elle s'exprime.
 
Les Occidentaux ont mis au point de terribles armes de destruction massive, mais ils ont réussi jusqu'à présent à en stopper la prolifération. Leurs réussites dans l'aéronautique civile ont permis le tourisme de masse, qui a centuplé les contacts humains entre différentes nations. Les Occidentaux ont réussi à ancrer dans la vie internationale le principe d'un minimum de solidarité en faveur des nations victimes d'une catastrophe naturelle ou sanitaire. Lorsque l'Afrique fut touchée par une épidémie de maladie à virus Ebola en 2014, ils ne restèrent pas les bras croisés.
Économiquement, ils ont créé le FMI et l'OMC ; ce ne sont pas des systèmes immunisés contre tout accident financier ou commercial, mais ils ont tout de même réussi à éviter le retour des longues dépressions du type de celle de 1929.
Bref, si tout n'est assurément pas rose dans le monde d'aujourd'hui (destruction de l'environnement, accroissement des inégalités, etc.), il reste indéniable que, sous l'impulsion des Occidentaux, de vastes succès politiques, techniques, sanitaires et sociaux ont été accomplis en l'espace de deux générations.
 
Mais il y a un domaine où la planète a indéniablement régressé depuis 1945, et où la responsabilité occidentale est patente. C'est celui de la liberté de conscience et de religion. L'intolérance religieuse n'a pas régressé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ; elle a progressé. Certes, le christianisme a continué à se réformer, acceptant la science, assumant ses racines juives, promouvant l'œcuménisme. Mais l'islam a, curieusement, parcouru le chemin inverse. Il a abandonné la voie réformatrice que lui avait montrée Mohammed Abduh (1849-1905). Ce grand théologien d'al-Azhar et mufti égyptien s'est battu pour faire admettre la nécessité de l'ijtihad (interprétation des textes sacrés), de l'enseignement des sciences, de l'adaptation des lois au monde moderne. Il proclamait l'existence du libre arbitre et fustigeait la doctrine de la prédestination. Très en avance sur son temps, Abduh prêchait l'amitié interreligieuse. Il a beaucoup défendu les Coptes, qui avaient été stigmatisés lors de la révolte nationaliste du colonel Ahmed Urabi, qui tenta en vain, de 1879 à 1882, de débarrasser l'Égypte de l'influence britannique. Mais tout l'héritage intellectuel d'Abduh fut balayé, une génération plus tard, par l'émergence du mouvement radical et antioccidental des Frères musulmans, fondé dans la même Égypte par l'instituteur Hassan al-Banna en 1928. Diffusé à partir des années 1980 grâce à l'argent du pétrole saoudien, le puritanisme wahhabite empira encore les choses. Conscient des dangers du totalitarisme communiste, l'Occident s'est étrangement montré aveugle face à la montée du radicalisme en islam.

Dans leur pacte du Quincy de février 1945 avec Ibn Séoud, les Américains ne décèlent aucun inconvénient dans l'idéologie wahhabite. En 1975, ils abandonnent les chrétiens libanais victimes du camp "islamo-progressiste". Dans les années 1980, ils utilisent contre le communisme en Afghanistan l'arme de l'intégrisme islamique (qui se retournera contre eux vingt ans plus tard). En 2003, ils font la guerre pour imposer la démocratie en Irak ; la conséquence en est un chaos qui oblige les chrétiens à fuir une terre qui était leur bien avant la naissance de Mahomet. Aujourd'hui, pour leur protection, les chrétiens d'Orient n'ont pas d'autre choix que se tourner vers des autocrates (Sissi en Égypte, Assad en Syrie).
En s'abstenant de défendre les chrétiens d'Orient, l'Occident a commis une double erreur stratégique : il a donné un signal de faiblesse en abandonnant ses amis idéologiques ; il a renié son credo où, depuis deux siècles, figure en première place, la tolérance religieuse.

Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019
Publié dans De par le monde
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Dieu ou l’Argent ?
 
Quoi qu’il en soit de l’avenir du mouvement, les manifestations des Gilets jaunes resteront un moment clé de la vie politique française. Je ne sais si le gouvernement parviendra finalement à amadouer ce mouvement ou à le marginaliser. Ce qui est sûr, c’est que les mesures ponctuelles annoncées par le président Macron pourront peut-être désamorcer la colère de certains, mais ne résoudront en rien le problème de fond soulevé par cet immense cri de détresse venu des entrailles du pays. Car ce qui est en jeu ici dépasse de beaucoup la hausse de telle ou telle taxe. Au reste, la France croule sous une telle complexité et un tel poids administratif et fiscal – nous sommes même devenus les champions du monde des prélèvements obligatoires ! –, que la baisse ponctuelle d’un impôt, si bienvenu soit-il, ne changera pas fondamentalement la situation. C’est tout le système qui serait à réformer – selon trois critères : simplicité, efficacité, justice – et cela semble une œuvre quasiment insurmontable, tant elle nécessiterait une volonté politique inexistante aujourd’hui et un soutien populaire ardu à obtenir… quand il s’agit d’exiger des sacrifices.
 
Un enjeu civilisationnel
Ce qui est en jeu, disais-je, dépasse ces aspects financiers, si importants soient-ils par ailleurs. En effet, les Gilets jaunes ne sont-ils pas un symptôme de la crise profonde que traverse notre civilisation, et d’abord de cet écart qui n’a cessé de se creuser depuis plusieurs décennies entre ce que Christophe Guilluy a appelé la "France périphérique" et la "France d’en haut" ? Cet écart se traduit certes par le déclassement économique et social de cette France encore enracinée, périurbaine, provinciale et rurale, représentant quand même près de 60 % de la population, qui ne bénéficie pas des avantages de la mondialisation, tandis que les habitants des grandes villes, à l’aise dans toutes les capitales du monde, en profitent largement.
Mais au-delà de ce déclassement bien réel corroboré par les chiffres (1), il y a ce que l’on pourrait appeler un "déclassement civilisationnel" qui touche plus particulièrement cette frange déjà fragilisée de la population.
 
Il consiste principalement au lent démantèlement de la nation, cercle le plus large de la vie en société telle qu’elle s’est pratiquée en Occident, cadre de l’avènement de la démocratie et d’une histoire commune faite de grandeurs et de misères, les premières l’emportant cependant jusqu’à peu dans la conscience collective nationale. Or, aujourd’hui, nos élites hors sol cultivent la haine d’un passé jugé obscurantiste – le politiquement correct imposant cette vision totalement négative – et militent sans nuance pour le multiculturalisme, l’ouverture des frontières, sans mesurer l’impact d’une immigration massive majoritairement musulmane dont elles savent se protéger, laissant les Français plus modestes en première ligne : ainsi ces derniers ont-ils le sentiment d’être non seulement socialement rétrogradés, mais devenus des étrangers dans leur propre pays, sans que leur sort suscite quelque compassion, laquelle est entièrement réservée aux "migrants" !
 
Et ce démantèlement de la nation, sous les coups de boutoir d’une mondialisation plus ou moins dirigée par la finance et quelques gigantesques multinationales, est aggravé par l’Union européenne, insensible au désarroi des peuples demeurés attachés au cadre national et qui a perdu tout sens de son intérêt le plus vital. À cette décomposition des patries charnelles s’ajoute une déconstruction anthropologique sans précédent – avec le genre, on ne sait plus ce que sont un homme et une femme – qui contribue à la perte des repères traditionnels et au déracinement généralisé.
 
L’oubli de Dieu
À propos des Gilets jaunes, Mgr Michel Auptetit a écrit : "La conscience de Dieu le Père qui nous apprend à nous “aimer les uns les autres” a façonné l’âme de la France. L’oubli de Dieu nous laisse déboussolés et enfermés dans l’individualisme et le chacun pour soi" (2). L’archevêque de Paris a eu le courage de nommer ce qui est finalement le problème principal : l’oubli de Dieu !
La "financiarisation" de l’économie dans les années 1990 avec la mondialisation qui l’a accompagnée a entraîné comme un changement de paradigme : désormais ne compte plus que la rentabilité financière des grandes entreprises, tout lui étant subordonné, à commencer par les hommes, simples paramètres interchangeables d’ajustement. Ainsi, les choses apparaissent plus clairement : on peut dire, en simplifiant, que l’ancien monde servait Dieu plus ou moins bien, alors que le monde postmoderne a résolument choisi de délaisser Dieu pour servir le dieu Argent, confirmant la parole du Christ : "Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent"  (Mt 6, 24). Il faut choisir…
(1) Cf. Christophe Guilluy, No society. La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2018, p. 52 et suivantes.
(2) Communiqué du 5 décembre 2018

Editorial paru dans La Nef, janvier 2019
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Emmanuel et manu                                                    
 
Les historiens de science politique ont tout de suite eu la "puce à l'oreille". Peu importent les arguments de campagne : plus personne n'y croit. Mais, après la prise de fonction (et non de pouvoir), les 2 premiers discours les plus importants, celui de la Sorbonne et celui déroulé devant le Congrès assemblé à Versailles, ont été révélateurs.
 
Le jeune et brillant élu – plus par défaut que par enthousiasme – proposait, nourri de ses humanités et de ses riches études, un monde idéal, ou du moins une Nation française idéalisée, enfin en accord avec elle-même, guidant la planète vers un lénifiant ciel bleu. Par le style, le choix des mots, le rythme et le phrasé, l'évocation d'un monde mieux gouverné (par lui) – donc meilleur - devait beaucoup, sous l'angle des réformes internes proposées, à une certaine Critique de la raison pure (1781), et pour notre politique internationale, le chemin était tout tracé par Le projet philosophique pour une Paix perpétuelle en Europe (1795). Deux axes développés par le grand Emmanuel Kant, universellement respecté. (1)
Précieux tuteur de la pensée pour l'étudiant zélé, saines lectures pour qui prévoit de gouverner un jour, mais dont il est tout de même recommandé de se méfier… Bref, tout cela ressemblait plus ou moins à une soutenance de thèse ou à une copie d'agrégation. Quel était, de fait, le sens de ce flot de frivolités quasi mystique, berceuse bienfaisante pour plus d'un représentant de la Nation ?
 
Qu'a retenu notre nouvel élu du foisonnant Emmanuel ? Point n'est question ici de faire l'exégèse d'une œuvre considérable, mais La Critique de la raison pure donne la clef de la gouvernance selon Manu : la base du raisonnement est que "toute politique est fondée sur le droit". La Raison ("faculté de connaître") est utilisée comme un outil objectif : le mécanisme de l'art de gouverner est un volontarisme dominé par la Loi : toute réforme doit avoir pour objectif "la réforme intellectuelle et morale de la Nation". La conquête du pouvoir s'incarne dans un solide schéma établi "a priori" permettant sur le long terme et à toute la population de conquérir davantage de liberté et d'égalité citoyenne. Kant répudie complètement le despotisme éclairé qu'il juge dangereux : il recherche au contraire une "liberté concrète dans la réalité". Donc, le chef de l’État a un Plan établi dont il ne se départira jamais, afin d'obtenir le meilleur des bienfaits collectifs. On peut ajouter à cela un peu de Fichte et de Hegel pour lequel "l’État est la sphère de la conciliation".
 
Quant au Projet philosophique de Paix perpétuelle, il nous éclaire tout à fait sur la vision de Manu : ce Projet déployé pour l'Europe et sur le long terme, propose l'élimination absolue de la guerre par la suppression des armées et de l'argent de la guerre. (ce que contredit le désir d'une armée européenne, mais le contexte actuel induit cette contradiction). La clef de la réussite de la Paix réside dans le libéralisme commercial, le cosmopolitisme, assortis du respect du droit des gens et la recherche d'un équilibre relationnel excluant l'inféodation et l'immixtion dans les affaires internes des Etats.
Après toutes les guerres, Kant recommande pour l'Europe de se diriger vers une "Ligue des Nations" assurant la liberté de circulation des personnes et des biens. Et selon une très belle formule, cette démarche est destinée à "supprimer l'anxiété des peuples". (2)
 
Tel peut être un résumé (maladroit) de l'éclairage kantien de la politique menée actuellement dans notre beau pays : vision très volontariste, légaliste et universaliste, construite sur du moyen et long terme par le président et son équipe gouvernementale. Si on adopte cette posture, on comprend mieux les incompatibilités et confusions abondamment répandues dans les médias.
 
MANU est donc arrivé à la Présidence avec une "ligne" politique bien claire dans la tête, décidé à la mettre impitoyablement en œuvre, dans le but de réveiller un hexagone endormi, vivotant sur des institutions plus embrouillées qu'efficaces, des gouffres financiers, une coûteuse mentalité d'assistanat permanent, ainsi que la plus totale absence d'éducation collective et sociale. Il s'inspire, certes, du brillant Emmanuel, mais aussi des exemples nordiques, du lointain Pacifique asiatique ou anglo-saxon. Ses réflexions "la France, pays des non-choix" ou "on rémunère les feignants", fort mal reçues (on le comprend) font office d'électrochoc, complétées par le sage constat du Premier ministre "aucune réforme solide n'a pu être accomplie depuis plus de 40 ans, car le pouvoir a eu peur des citoyens".
 
Premier Round : l'élection du jeune homme surprend, enchante, bouscule tous les cadres installés, brise et casse toutes les références usées. Dans l'esprit de Kant, il recrute autour de lui ceux qu'il considère "les meilleurs" dans chaque spécialité : on table sur un "gouvernement d'excellence", armé d'une baguette magique à l'effet quasi instantané.
 
Deuxième Round : l'équipe savante, éclairée, ouvre les "vrais" dossiers, ceux auxquels les trop brefs passages au Secrétariat présidentiel et aux Finances n'ont pas donné accès. Le constat est terrifiant. Mais il faut ne rien dire. Les nouveaux recrutés n'ont aucune "épaisseur politique", restent souvent des inconnus, assez timides, maladroits dans leurs discours et leur relation avec les médias. On se cogne brutalement dans la réalité : on ne gouverne ni avec de purs techniciens, ni avec des stars, quant aux vieux briscards enthousiastes, ils manquent de fiabilité. Tout cela vire un peu à la mayonnaise qui ne prend pas.
 
Troisième Round : le désir "d'aller vite" plaît au début : mais il y en a trop à la fois, c'est trop technique et mal expliqué. Comme Lénine l'a dit en 1920 "On ne réforme pas un vieux pays comme le nôtre en un claquement de doigts". Manu rêve de Paix, Emmanuel rêvait de Paix, mais on ne raye pas 250 ans de révolte, ni 40 années de non-sens en un an et demi. Par ailleurs, la patience n'est pas la plus éclatante qualité du peuple français. Son indiscipline est notoire, il aime la castagne.
 
Quatrième round : les jeux sont faits, rien ne va plus. C'est le retour de la castagne, la défiance, le désarroi de part et d'autre. Dialogue de sourds, trop de technique, pas assez d'humanité. Pauvre Samedi 2 Décembre ! Fini le soleil d'Austerlitz et le Sacre de Napoléon. Et le malheureux dormeur inconnu ? Il échappe de peu au gâchis. Un gouvernement K.O. debout tente de gérer un immédiat brutalement réaliste, sans toutefois se résigner à de pénibles reculades. Pour l'heure, il s'agit d'éloigner la peur du lendemain, de restaurer un minimum de confiance et abandonner l'illusion du pouvoir de l'argent. L'économie n'est pas "intelligente" quand elle saccage et soulève un sentiment d'aliénation. Souvenons-nous de "Charlot, des sous !" : rien n'a changé. Si ce n'est la forme de la violence, plus large, aveuglément destructrice.
 
Cinquième round, sixième, septième et encore d'autres sans doute... mais cela finit toujours par finir… La situation de fond est celle d'une anarchie "rampante", capable de s'enflammer au moindre faux pas. Compliqué et complexe, le divorce entre le regard présidentiel et la société qu'il entend modifier est profond. Le plus dur, pour un leader confiant en un programme qu'il pensait infaillible, va être d'admettre la nécessité de tracer une route différente. Parler normalement. Passer de l'illusion technocratique à la réalité d'un peuple déboussolé est sans doute l'exercice le plus difficile. Surtout lorsqu'on était certain d'avoir raison.
 
Maintenant, on patauge et piétine. Si Manu arrive à sortir de son auto-adoration, on peut tabler sur une éclaircie vers 2020. Peu avant son éventuel départ. Là, on retournera éventuellement vers l'incohérence : il faut environ 20 ans pour savoir si une réforme financière, fiscale, sociale, scolaire, ou autre, fonctionne (voir Antoine Pinay ou Schröeder). En Chine, monsieur XI, installé à vie chef de son Parti unique, doit continuer de sourire en coin. Devant les impasses revendicatrices ou revanchardes, la réelle détresse affichée, les projets réformateurs finissent en petites égratignures ; le repli vers des recettes anciennes est illusoire : l'inusable Warren Buffett (on n'est pas riche par hasard) l'a toujours proclamé "se tourner vers les recettes du passé ne sert à rien". (3)
 
Honnêtement, Manu est le prototype du "bon élève", dans un milieu protégé de classe moyenne. Il a beaucoup lu, défriché les "codes", les a souvent utilisés avec succès. Mais là, c'est bien plus difficile : le peuple français est retors, rétif, a une inépuisable capacité à s'auto détruire. Par ailleurs, du jour au lendemain, être confronté, tenter de faire jeu égal avec un Trump, un Poutine, être reçu comme un prince sous les ors des palais royaux puis le lendemain, devoir affronter des infirmières en colère, des chômeurs, et des abonnés des Resto du coeur, demande que le cuir se durcisse, que ces réalités opposées aient leur juste appréciation. Le désir de Paix perpétuelle sur une planète sauvée par lui devient un peu ridicule, et ne doit pas occulter la population qu'il doit tirer du marasme immédiat en se fiant à la Raison.
Pour la première fois depuis bien longtemps, l'équipe gouvernementale semble sincère et honnête. Il est aussi probable que ni le président ni les membres de son gouvernement n'avaient prévu, ni n'étaient préparés à la pluie d'"inattendus"- les plus souvent dramatiques - auxquels on est constamment confronté lorsqu'on gère un pays aussi complexe que la France. Chaque jour est consacré à "l'urgence", la réalisation des grands projets passe au second rang, parfois définitivement. La pression permanente, horripilante des médias, des journalistes dits "d'investigation" qui traquent le moindre mot malheureux, le moindre geste maladroit, est épuisante. Manu a mauvaise mine… Emmanuel n'y peut rien.
 
Le pouvoir n'est ni un jeu de go, ni une théorie applicable. Comme l'écrivit Winston Churchill "Le pouvoir c'est l'incertain, l'imprévisible et le dangereux", où les billes sont reprises très vite.
Bref, peut-être les Français attendaient- ils Brumaire ? Pour l'instant, ils ont François d'Assise parlant aux oiseaux...
 
(1) Emmanuel Kant, né et mort à Königsberg (1724 - 1804)
(2) Ce texte est écrit (et non terminé) en 1795. Kant a 70 ans. La Première République de la Révolution française se fige en Directoire. Emmanuel Kant ne connaitra pas les affrontements militaires des années 1798-1815. Ses projets pacifistes et universalistes ressurgiront régulièrement au terme des conflits les plus violents, notamment au sein de la Société des Nations en 1919.
(3) Warren Buffett a toujours proclamé les 3 principes de son enrichissement : "Ne jamais acheter quand ça monte, ne jamais vendre quand ça baisse, et ne jamais se tourner vers le passé".

Envoyé par l'auteur, 3 janvier 2019
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Macron à l’épreuve des gilets jaunes
 
Les "gilets jaunes" ne sont plus, semble-t-il, le mystère qu’ils étaient lorsqu’ils ont fait irruption sur les ronds-points routiers, les accès aux grandes surfaces et l’avenue des Champs Elysées. Journalistes, sociologues et parlementaires les ont maintenant rencontrés, étudiés et décrits. Ramenée à l’essentiel, leur conclusion commune revient à expliquer que cette éruption jaillie des profondeurs du pays exprime une double demande : les petits de notre peuple veulent, d’abord, ne plus être étranglés par des taxes trop lourdes, notamment celles qui pèsent sur l’essence ; ensuite, ils aspirent à se faire mieux entendre du gouvernement. Rien de révolutionnaire ni même de dangereux. Que nos dirigeants se montrent moins autoritaires et impatients. Qu’ils accordent aux travailleurs et aux retraités modestes les primes et les allègements d’impôts les plus appropriés. Ces mesures simples, accompagnées d’une concertation décentralisée avec les citoyens de base, devraient suffire à ramener le calme. Dans trois mois, la réforme de notre société, telle que Macron l’envisage, et qu’il a suspendue depuis novembre, pourra reprendre son cours.
Je ne crois pas que cette interprétation rassurante soit la bonne. Les manifestations des "gilets jaunes" prouvent, à mon avis, que le peuple français est déchiré par des fractures profondes. Les réduire exigera beaucoup plus que les concessions consenties par notre classe dirigeante.
 
Pour comprendre ce que signifie cette explosion inattendue de colère populaire, il faut aller plus loin que les observations immédiates et les commentaires hâtifs dont nous avons été abreuvés. Il est indispensable de nous référer au bien commun, principe fondamental que tout gouvernement doit respecter sous peine de tomber dans le discrédit et la haine.
Un gouvernement soucieux du bien commun, est tenu de rendre accessible à tous ce dont chacun a besoin pour mener une vie digne : éducation d’abord, puis travail avec une rémunération suffisante pour obtenir un logement, payer sa nourriture et fonder une famille. Le pouvoir politique a l’obligation de veiller à ce qu’aucune catégorie sociale ne soit sacrifiée au bien-être d’une autre et, pour commencer, les plus pauvres à l’enrichissement des plus riches.
 
Il suffit de comparer cette définition du bien commun à l’action du Président Macron, pour comprendre qu’elles divergent. Statistiques après statistiques montrent que l’écart entre nos riches et nos pauvres ne cesse de s’élargir sous le regard indifférent du gouvernement. Le Chef de l’Etat l’a même accru en transformant des impôts dont seuls les "premiers de cordée" devaient s’acquitter en taxes exigées de tous les contribuables. Un gouffre grandissant sépare les bons établissements d’enseignement où se réfugient les familles favorisées du niveau dégradé des autres. S’agissant du travail, la "France d’en haut",  assurée de situations bien rémunérées et stables, s’éloigne de plus en plus de la "France d’en bas" confinée dans les emplois précaires et les salaires insuffisants. La détérioration de l’habitat populaire transparaît dans tous les indices chiffrés. Les associations caritatives s’alarment de l’augmentation continue des queues aux guichets d’aide alimentaire. Le bas de l’échelle sociale se gonfle de familles éclatées, recomposées et monoparentales.
 
 Voilà la triste réalité d’une société qui n’a plus le bien commun pour but. Le mouvement des "gilets jaunes" n’est rien d’autre qu’un cri de protestation poussé par les victimes d’un ordre politique devenu injuste. Cette interprétation de leurs motivations est confirmée par un fait simple : c’est uniquement le Chef de l’Etat, responsable suprême du bien commun de la nation, qui a été interpellé par les manifestants. Comment expliquer autrement que leur seul chant ait été la Marseillaise, leur seul cri "Macron démission", leurs seules demandes des mesures de nature politique ? Pourquoi se sont-ils affranchis de tous les corps intermédiaires –partis, syndicats, associations de toute nature-  sinon parce qu’ils sentaient que leurs revendications dépassaient de loin un enjeu catégoriel ? Les grands patrons ont été tout surpris de constater que leur organisation -le Medef- était épargnée par la vague qui déferlait sur les boulevards parisiens. Ils s’en réjouissent sans bien comprendre pourquoi ils n’ont pas été une cible, eux qui représentent par excellence la "France d’en haut". Mais la "France d’en bas", elle, sait bien qu’ils n’ont jamais eu la charge du bien commun et qu’ils ne l’auront jamais.
 
Hélas, l’hôte du palais de l’Elysée ne semble pas saisir ce qui est attendu de lui. Son message de vœux montre qu’il s’entête à poursuivre un autre but, celui qui consiste, selon ses propres termes, à adapter la France aux exigences du libéralisme contemporain dont l’Union européenne est le modèle achevé, avec ses quatre libertés fondamentales : liberté de circulation des capitaux, des hommes, des produits et des services. Il ne voit pas que ce libéralisme-là a des conséquences politiques et sociales qui sont contraires à notre bien commun. L’expérience des quarante dernières années l’a montré. Il est étrange que le Chef de l’Etat ne l’ait pas médité. Mais, après tout, notre classe dirigeante n’est pas plus clairvoyante que son représentant suprême.
 
Si mon analyse est la bonne, la déchirure entre France d’en haut et France d’en bas n’est pas près d’être réparée. La "concertation" que Macron va organiser ce mois-ci aboutira au mieux à une trêve entre les deux parties. Notre classe dirigeante aura l’illusion d’avoir gagné. En réalité, elle aura obtenu un sursis avant une nouvelle explosion, probablement plus étendue et plus violente. Tant que le bien commun ne sera pas remis au cœur de la politique nationale, notre avenir restera sombre et menaçant.
 
PS : je prends la liberté d’indiquer que les idées présentées ici sont développées dans un livre que j’ai publié il y a neuf mois : Identitarisme contre bien commun chez FYP éditions. Une personnalité éminente a bien voulu écrire que ce livre était la clef des évènements récents. Il annonce et explique le phénomène des "gilets jaunes".

Envoyé par l'auteur, 3 janvier 2019
Publié dans Du côté des élites
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L’avenir de l’euro n’est pas assuré
 
A l’occasion du 20ème anniversaire de l’euro (1), ses partisans se félicitent de son succès. Mais, son avenir est loin d’être assuré. Au plan pratique, c’est un succès. Son adoption facilite les transactions commerciales et financières, et abaisse leur coût. Les touristes y trouvent leur compte par la facilité qu’il leur accorde de voyager à travers l’Europe.
Mais, économiquement, c’est un échec.
De 2000 à 2017, la croissance moyenne de la zone euro (1,3 %) est plus faible que celle de l’Union européenne (1,7 %), de la Grande-Bretagne (1,9 %) et des Etats-Unis (2,0 %). Le chômage (9,5 %) y est plus élevé qu’en Union européenne (9,0 %), qu’en Grande-Bretagne (5,9 %) et qu’aux Etats-Unis (6,1 %). Le taux de chômage des moins de 25 ans est alarmant : 34 % pour l’Espagne, 29 % pour l’Italie et 24 % pour la France. Seuls, l’Allemagne (9,8 %) et les Pays-Bas (10,2 %) font mieux. Ces chiffres sont à comparer avec ceux des Etats-Unis (12,8 %) et de la Grande-Bretagne (15,3 %). (2) Les "gilets jaunes" sont l’expression de cet échec, même si d’autres facteurs sont à l’œuvre. A quoi tient-il ? A trois causes principales : politique, idéologique et structurelle. En refusant de faire les réformes qui s’imposent pour le sauver, les autorités nationales et européennes le condamnent.
 
L’objet de l’euro était d’arrimer l’Allemagne à l’Europe. C’est une idée française. C’est aussi une idée fumeuse qui démontre l’inculture économique de nos élites. Comment peut-on imaginer "arrimer" un pays au travers d’un accord monétaire, sauf à supposer que les Allemands ne comprennent rien à ces choses ? Comme ils les comprennent très bien, ils ont accepté la proposition française en posant leurs conditions… Ils ont fait de l’euro un Deutsche mark qui a changé de nom. (3) Cela donne à nos "amis d’outre-Rhin" un avantage compétitif considérable en bénéficiant d’une monnaie dépréciée – l’euro – par rapport au Deutsche mark. La politique économique allemande étant traditionnellement mercantile, (4) les dégâts – côté français – ne se sont pas fait attendre, à preuve l’effondrement de notre outil industriel. Là aussi il y a plusieurs causes, mais l’euro en est une, incontestablement.    
 
En abandonnant l’esprit de solidarité présent dans la déclaration Schuman au profit du néolibéralisme, le traité de Maastricht est une bombe à retardement dont on voit les premiers effets en Italie, en France et dans le reste de l’Europe. Peu l’ont relevé, mais le lien existe. (5) A cette disparition de l’esprit communautaire s’ajoute la libre circulation des capitaux qui accroît tout à la fois l’efficacité et l’instabilité de l’économie de la zone. Cette disposition aurait dû s’accompagner d’un fonds de stabilisation pour contrer des mouvements de capitaux intempestifs. Les Allemands s’y sont opposés. Il a fallu attendre la crise de l’euro de 2010 pour qu’ils y consentent a minima.
 
Structurellement, l’euro est une construction déficiente. La monnaie unique ne répond pas aux conditions posées par l’économiste canadien Robert Mundell dans sa théorie de la zone monétaire optimale qui postule que les nations qui souhaitent avoir une même monnaie, doivent partager une même structure économique. Cela permet aux autorités de réagir par des mesures communes en réponse à un choc externe. La structure de l’économie allemande est différente de celle de l’Italie, sans parler de celle de la Grèce… (6) En l’absence de budget commun, la zone euro ne dispose que du levier monétaire pour répondre aux chocs externes, comme celui de la crise des subprimes. La liberté d’action de la Banque centrale européenne étant limitée par ses statuts, son gouverneur, Mario Draghi, contourna "astucieusement le carcan qui lui était imposé en rappelant à ses critiques qu’outre sa mission de veiller à la stabilité des prix, la BCE doit aussi assurer la stabilité du système bancaire.S’il n’intervient pas, plusieurs Etats membres de la périphérie seront en grande difficulté mettant du même coup en danger les banques, leur principal bailleur de fonds. Il lui faut donc aider ces Etats pour préserver la stabilité du système bancaire". (7) Mario Draghi sauva l’euro, pour un temps.
 
Tout décor a son revers. La Bundesbank accumule sur les pays du sud de l’Europe une créance qui ne cesse de croître. Fin 2017, elle s’élève à près du tiers de son produit intérieur brut avec pour principaux débiteurs l’Italie (481 milliards d’euros), l’Espagne (389 milliards), et le Portugal (81 milliards). La dette publique italienne est notée "qualité moyenne inférieure" par les agences de notation, juste un cran au-dessus de la notation "spéculative", niveau qui la transformerait en "obligations à risque" dans le jargon des marchés financiers. Cela entraînerait un relèvement des taux d’intérêt et accroîtrait le déficit budgétaire. La dette espagnole est notée "qualité moyenne inférieure", soit un niveau au-dessus de la dette italienne. Ces deux nations sont très vulnérables aux chocs externes. Leur situation ne peut que se dégrader lors de la prochaine récession américaine prévue pour 2020 par Ben Bernanke, ancien gouverneur de la Réserve Fédérale.
 
Il fut un temps où l’euro pouvait être sauvé. Ce temps est révolu. L’Italie et l’Espagne souffrent ainsi que la France, à un moindre degré. Quant à l’Allemagne, elle accumule des créances douteuses sur les nations du sud de l’Europe avec le risque d’être le banquier de l’Europe – risque inacceptable pour les Allemands. Par ailleurs, son avenir n’est plus à l’ouest mais à l’est, en Russie, en Chine et en Inde. Ces deux facteurs conduiront ses dirigeants à reconsidérer leur adhésion à la monnaie européenne et, in fine, à reprendre leur liberté pour se concentrer sur les marchés d’avenir. L’euro aura vécu.
 
(1)   Sous sa forme immatérielle, le 1er janvier 1999. Les pièces et billets entreront en service le 1er janvier 2002.
(2)  
Perspectives de l’économie mondiale – Octobre 2018 (FMI), et Eurostat.
(3)   Se reporter aux statuts de la Banque centrale européenne.
(4)   En 1887, le Parlement britannique a voté le Merchandise Marks Act pour tenter d’y mettre fin, sans résultat.
(5)   "
L’existence de l’euro, cause première des ‘gilets jaunes’ " par un collectif d’économistes et d’historiens. Barack Obama a reconnu l’existence de ce lien entre néolibéralisme qu’il appelle Consensus de Washington et mécontentement des populations laborieuses dans un récent échange
avec James Baker.
(6)   Cette disparité dans les structures économiques des états membres concentre l’activité dans les nations les plus performantes. Les nations les moins productives se vident de leurs populations qui émigrent vers les états membres à forte capacité industrielle. Cette migration est catastrophique pour certains pays, comme la Grèce ou la Roumanie.
(7)   Jean-Luc Baslé, "L’euro survivra-t-il ?" p. 113.

Envoyé par l'auteur, 3 janvier 2019, paru dans Le Cercle Les Echos 2 janvier 2019
Publié dans Avec l'Europe
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La dangereuse logique insurrectionnelle de l'Insoumis Mélenchon
 
Drôle de parallèle construit sur une simple homonymie. Et qui permet à Jean-Luc Mélenchon de voir dans le "gilet jaune" Éric Drouet une réincarnation du révolutionnaire Jean-Baptiste Drouet. Évidemment, la comparaison était plus compliquée à établir avec Juliette Drouet, la maîtresse de Victor Hugo, Minou Drouet, l'enfant poète des années cinquante, ou un autre Jean-Baptiste Drouet, premier gouverneur général de l'Algérie sous la Monarchie de Juillet…
 
Bienheureux révolutionnaire qui fournit au leader de La France insoumise l'occasion d'afficher sa "fascination" pour une logique où l'exaltation de la révolution et de l'insurrection l'emporte sur l'acceptation de l'élection. Reconnaissons à Mélenchon le mérite de la cohérence. Admirateur de Robespierre, il a toujours pris la Révolution française "comme un bloc", selon le conseil de Clemenceau, n'établissant pas de distinction de nature entre les essais des Cahiers de doléances et les excès de la Terreur.
 
Dès lors, le rapprochement des deux Drouet est révélateur. Le révolutionnaire est en effet celui qui, reconnaissant Louis XVI, a permis son arrestation à Varennes puis, ultimement, son exécution, tandis que le "gilet jaune" est celui qui invitait à "entrer" à l'Élysée, autrement dit à en déloger l'occupant actuel. Et dans un mouvement au cours duquel des effigies d'Emmanuel Macron furent brûlées ou carrément guillotinées, le parallèle a de quoi faire froid dans le dos.
Car Mélenchon applaudit au geste "citoyen" qui a permis de mettre à bas un "tyran" puisque à ses yeux la défense de la souveraineté populaire passait par la suppression de l'ordre politique en place. Et c'est là que la symétrie mélenchoniste est inquiétante car elle en vient à justifier la mise en cause de la légitimité du pouvoir macronien, fut-il démocratiquement élu, dès lors qu'il serait perçu comme attentatoire à la justice ou au bien du peuple.
N'est-ce pas le propre de la logique révolutionnaire de stipuler que la légalité d'une autorité politique ne suffit pas à garantir sa légitimité ? Et donc n'interdit pas son empêchement par d'autres voies que la voie électorale ? Là encore, il y a une forme de cohérence du leader de La France insoumise entre sa fascination pour le modèle vénézuélien et son exaltation du mouvement des "gilets jaunes", toutes deux fondées sur sa conviction que l'histoire n'a rien de linéaire et qu'elle se construit à coups de bascules brutales, incompréhensibles pour ceux qui croient à la résistance des institutions.
 
Mais dans son dangereux lyrisme révolutionnaire, Jean-Luc Mélenchon joue aussi contre lui-même. Car sa posture lui interdit d'être le fédérateur des gauches, comme en témoigne la réaction de Benoît Hamon. Elle valide l'analyse de ceux qui parient sur une fusion inévitable des extrêmes, dans la foulée du précédent italien. Tout en faisant le jeu de celle qu'il présente pourtant comme sa véritable adversaire, Marine Le Pen. Laquelle donne l'impression de moins chercher ostensiblement à récupérer les "gilets jaunes", tout en respectant la logique des institutions. Laissant ainsi Mélenchon sortir seul du cadre républicain.

Paru dans Le Figaro, 3 janvier 2019
Publié dans En France
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Adossée à des fondamentaux politiques avérés. Magistro, une tribune critique de bon sens, raisonnée et libre, d'information civique et politique.

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