Et il prépare un film sur Lech Walesa. Pour le réalisateur de Cendres et diamants, La Terre de la grande promesse, Lhomme de fer, Lhomme de marbre, le cinéma est un art et une arme.
Andrzej Wajda sourit : son nouveau film Tatarak a obtenu un prix pour ses qualités dinnovation au festival de Berlin 2009. "Un prix de jeune metteur en scène", dit ce grand vétéran du cinéma polonais. Au long de cinquante films, il a magnifiquement conté lhistoire de son pays et accompagné ses luttes politiques, comme en témoigne la rétrospective de la Cinémathèque française (jusquau 30 mars). Voilà deux ans, il donnait avec Katyn un beau requiem pour les officiers polonais massacrés par les Soviétiques au début de la deuxième guerre mondiale. Aujourdhui, il signe une uvre intimiste sur une actrice (Krystina Janda) en train de tourner un film daprès un roman de Jaroslaw Iwaskiewicz, alors quelle est dans la douleur de la disparition de son mari. Quest-ce qui vous a orienté vers ce sujet ? "Katyn représentait pour moi un devoir à accomplir, et je pense que cest le dernier film de ce quon a appelé lécole polonaise, très engagée politiquement. Cette page tournée, jai pu revenir à un auteur qui mest cher. Iwaskiewicz est un romancier un peu atypique en Pologne, où lart et la littérature ont une fonction sociale. Il ne puise pas sa force dans les sujets politiques mais dans la description de la vie, les relations entre les gens. Javais depuis longtemps envie dadapter Tatarak, qui se passe au lendemain de la guerre : un médecin de campagne et sa femme cherchent à retrouver le calme davant. Mais elle est troublée par un jeune homme plein de vie. Pourquoi avoir mis cette histoire en perspective avec celle de lactrice qui la joue ? Le récit est trop court pour faire un long métrage, et je cherchais comment le compléter. Je voulais confier le rôle à Krystina Janda, qui a été souvent mon interprète avant de se consacrer au théâtre. On a commencé à tourner Tatarak seul, et, au dernier jour de tournage, Krystina ma tendu une liasse de textes. Cétait le récit des dernières journées de son mari, qui métait cher aussi car il a été mon directeur de la photographie. Il y avait quelque chose de très écrit, de très objectif dans ce texte, rien dune confession faite sous le coup de lémotion. Je lui ai demandé si elle me le montrait en tant quami ou en tant que cinéaste. Elle ma répondu quelle était prête à le dire devant la caméra. Comment avez-vous travaillé cette matière si personnelle et si délicate ? Puisque je navais nullement participé à lécriture du texte, il ma semblé que je devais être le plus absent possible de la mise en scène. Quand on la retrouve seule dans sa chambre dhôtel, cest un décor à la Hopper, cadré par une caméra fixe. Le récit ne dépend que de lactrice, je lai laissée libre de ses mouvements, de sapprocher ou de séloigner de la caméra, de sortir du cadre. La seule chose que je lui ai demandé, cest de ne pas improviser, de sen tenir exactement à son texte, de garder la froideur. Une expérience nouvelle pour vous ? Il ne métait jamais arrivé quun acteur prenne ainsi les commandes, et je ne sais pas si jaurais été capable de laccepter, plus jeune. Mais après cinquante films, je peux avoir cette liberté de meffacer, et je pense que cest très beau et très heureux de pouvoir faire au cinéma des expériences stylistiques et humaines de cette sorte. Votre Danton sort également, en DVD (chez Gaumont Vidéo). En 1982, cétait aussi une expérience originale dans votre filmographie très polonaise. Oui. Ce que jai voulu traduire, cest latmosphère mouvementée et instantanée de la Révolution française. Cest un moment où on na pas le droit de sendormir, sinon quelquun vous coupe la tête. Impossible de revenir en arrière, on est pris dans linstant immédiat. Pour faire sentir cela à Gérard Depardieu, je lai emmené en Pologne : cétait les dernières semaines de la grève de Solidarnosc, elles se passaient dans la fièvre et lurgence. Pourquoi les révolutionnaires français étaient-ils si pressés ? Cest comme sils voulaient échapper à la mort, sans y parvenir. Quand on fait un film historique, il faut essayer de regarder vivre les gens plutôt que de vouloir donner un point de vue politique. Vous préparez maintenant un film sur Lech Walesa 2010 marque le trentième anniversaire de la naissance de Solidarnosc, et je veux réaliser, à partir des archives de lépoque, un portrait de Walesa montrant comment lHistoire la créé et comment il sest mis à créer lHistoire. Il est vrai quil a commis des erreurs lorsquil est devenu président, mais le plus important, cest quil sest dressé, seul, contre le système qui avait asservi la moitié de lEurope. Il a su résister avec un sens politique extraordinaire, fondé uniquement sur lintuition. A Varsovie, on sinquiétait, et je suis allé le trouver pour le mettre en garde en lui faisant part de la crainte générale : "Attention ! Pas trop loin
Après, ce sont les chars soviétiques". Et il ma simplement répondu : "Ne croyez pas cela". Comme sil était en contact avec des esprits. A ce moment-là, cétait vraiment un homme inspiré. Et le seul capable à la fois de parler aux foules et dêtre linterlocuteur du pouvoir, parce que cétait un ouvrier. Il a eu lintelligence de fonder Solidarnosc dabord comme un syndicat professionnel, soucieux de justice sociale. La dimension politique est venue ensuite.
Krystina Janda, grande actrice polonaise, tourne un nouveau film avec Wajda, dont elle a souvent été l'interprète : c'est à la fois le générique de Tatarak et une part de son sujet. Ensemble, ils racontent une mélancolique histoire d'amour et de mort, d'après une oeuvre littéraire aux saveurs anciennes, à l'atmosphère feutrée. Dans le calme retrouvé de l'après-guerre, la femme d'un médecin de campagne est troublée par un jeune homme qui lui rappelle ses fils morts, tandis que son mari la sait condamnée. Lorsque Krystina Janda quitte son personnage, c'est pour retrouver le deuil réel de son mari, dans la solitude de sa chambre d'hôtel. Avec Tatarak, Wajda retrouve subtilement et heureusement le procédé classique du film dans le film. Passant des charmes nuancés du film d'époque à la rigueur et au dépouillement ascétiques, très contemporains, de la chambre de Krystina et de son monologue douloureux, le cinéaste crée des ruptures de style très marquées, mais jamais artificielles. A travers résonances et dissonances, passe un même souffle secret, douceur, douleur, froissements de vie. Paru dans Le Figaro, 17 février 2010
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