Il y a toujours dans ces cas là des hommes politiques, des haut-fonctionnaires, des journalistes pour donner des leçons. Pour sortir de la crise, les agriculteurs doivent, disent-ils, faire des efforts de productivité. Le président de la République a lui-même repris lantienne dans un discours récent. Le Salon de lagriculture que, pour la première fois depuis 1995, le chef de lEtat ninaugurera pas, est une grande kermesse destinée à célébrer la productivité : machines agricoles toujours plus grosses (et plus chères !), vaches laitières plus productives, semences plus efficaces, etc. Il y a fort à craindre pourtant que cette course à la productivité ne soit pour la profession un leurre. Non point que la recherche de la productivité ne soit pas nécessaire dans une compétition mondiale très dure nous ne prêchons pas le retour au moulin à eau ! - mais parce quelle ne saurait suffire par elle-même à relever le revenu agricole.
Des progrès de productivité inégalés Parle-t-on de la productivité du travail ? Contrairement aux idées reçues, elle a augmenté au cours des 60 dernières années, dans lagriculture, plus que dans nimporte quel secteur, y compris industriel. Un agriculteur nourrissait trois Français en 1950. Il en nourrit cinquante aujourdhui. Les agriculteurs se comptaient par millions il y a cinquante ans, encore par centaine de milliers aujourdhui, par dizaine de milliers bientôt, ce qui veut dire que la productivité du travail agricole va encore augmenter. A quoi rimera dailleurs de navoir plus que 50 000 agriculteurs dans un pays qui aura peut-être 5 millions de chômeurs ? Parle-t-on de la productivité des autres facteurs ? Les rendements de la terre sont devenus si élevés quon dut un temps imposer des jachères. Le salon de lagriculture est le grand festival des super-performances : taureaux de plus d1,5 tonne, vaches à plus de 10 000 litres de lait par an, brebis géantes etc. Or cette course à la performance qui implique chez les meilleurs une conscience professionnelle extraordinaire et un grand amour du métier na depuis quelque temps aucune incidence sur le revenu. On dira que ne vont au salon que les champions. Mais nimaginons pas que ceux qui ny vont pas soient très en dessous de ces performances. Nimaginons pas non plus que les champions gagnent beaucoup plus que les autres : malgré les flonflons et les médailles, certains sont très en difficulté. Veut-on que lagriculture française investisse encore ? Mais la beaucoup des exploitations sont surendettées (cest aussi le cas aux Etats-Unis souvent donnés en exemple). Depuis quarante ans, la politique officielle encourage les jeunes agricultures à investir le plus possible en recourant à lemprunt : pas dinvestissements, pas de dotation. Lescalade des normes environnementales et sanitaires - le ministre nest plus dabord celui de lagriculture mais celui de lalimentation ! - continue à exiger toujours plus dinvestissements. Ce nest que depuis une date récente quon se préoccupe aussi du caractère judicieux de ces investissements et du souci déconomiser les "intrants" (inputs) pour maximiser le bénéfice. Lamertume des agriculteurs vient du sentiment que, au rebours des discours officiels, plus ils sefforcent daméliorer leurs rendements et leur productivité et plus ils investissent, plus leur revenu est laminé. Beaucoup de fermes ne dégagent encore du revenu que par des artifices : ici un retraité de 75 ans tient lieu douvrier agricole gratuit, là le salaire de lépouse vient boucher le déficit de lexploitation, presque partout les journées font plutôt 50 heures que 35. Pour la plupart dentre elles, le revenu dégagé est bien inférieur à ce que lon obtiendrait en ajoutant, comme il serait normal, un SMIC et un rendement de 5 % du capital investi, soit le rendement moyen dun portefeuille boursier normalement géré. Hors le cas particulier de grands crus viticoles ou de quelques "niches", seules dégagent encore des bénéfices à peu près normaux les fermes qui combinent lefficacité technique maximum et les aides européenne les plus conséquentes, principalement dans le secteur céréalier. Si on en est arrivé là, cest que la compétitivité des exploitations dépend en réalité de bien dautres facteurs que de la seule productivité technique. Elle dépend du taux de change : comme lindustrie, lagriculture française est piégée par leuro fort. Elle dépend des charges générales : quelle comparaison faire avec la Grande-Bretagne où il ny a ni foncier non bâti, ni cotisations sociales lourdes (le National Health Service étatisé assure les soins de santé), ni chambres dagriculture ? Elle dépend dans certains secteurs comme les fruits et légumes, des charges salariales : pendant longtemps le recours des ouvriers saisonniers sous-payés était toléré ; les inspecteurs du travail y ont mis bon ordre, mais comment résister à la concurrence de lAllemagne où lemploi de main duvre venue de lEst nest pas soumis au SMIC ? A tout cela sajoute lincertitude des cours mondiaux sur lesquels Bruxelles voudrait que, de plus en plus, lagriculture européenne saligne.
Prendre en compte le rapport de force social Mais la course à la productivité recouvre aussi lillusion que cest la profession agricole qui va profiter des gains de productivité. Les milieux dirigeants de l'agriculture, FNSEA en tête, qui imaginent que la libéralisation des OGM sera pour eux le Pérou, sont en plein dans cette illusion. En réalité, depuis soixante ans, le gain de productivité ne bénéficie que rarement à la profession concernée et est au contraire confisqué par le reste du corps social. Par quel mécanisme ? La hausse de la productivité en milieu concurrentiel se traduit par une hausse de la production et donc une baisse des prix relatifs qui lamine les marges. Cela vaut autant pour lindustrie (indépendamment des délocalisations, les gains de productivité ont abaissé les prix des appareils électriques) que pour lagriculture. Cest ce qui explique ce phénomène que les agriculteurs ont tant de mal à comprendre : la baisse des prix relatifs de la plupart de leurs productions sur quarante ans. Pour sexonérer de cette confiscation, une entreprise a besoin dune protection, soit par un brevet, soit par une position de monopole ou de cartel : cest ainsi quavant den faire bénéficier le consommateur, EDF a pu faire ses choux gras de la baisse du prix de revient de lélectricité induite par le nucléaire. Savoir quelle part du gain de productivité sera en définitive retenu par une profession donnée ne relève pas de léconomie pure, mais du rapport de force social : les agriculteurs qui sont dispersés, en bout de chaîne et donc sans possibilité de répercuter leurs coûts, dans un marché de produits fongibles et aujourdhui ouvert aux quatre vents de la mondialisation, se trouvent à cet égard dans une position de vulnérabilité toute particulière. Cest pourquoi, depuis de nombreuses années, leurs gains de productivité sont, par le jeu des prix, confisqués par dautres : lindustrie agro-alimentaire, y compris les grandes coopératives qui ne sont plus que formellement leur propriété, les grandes surfaces mais aussi les consommateurs. Cest dire le caractère trompeur dun salon où la fête de la performance cache bien des misères. Cest dire linanité des discours qui ne présentent dautre voie de salut aux agriculteurs que la course à la productivité. Lors de son discours de Poligny du 26 octobre dernier, le président de la République a cru bon de servir au monde agricole, outre le copié-collé de vieux discours, quelques poncifs inspirés par un pétainisme grossier, plus représentatifs des préjugés du milieu bobo où il évolue que des véritables préoccupations des agriculteurs. Le ministre de lagriculture Bruno Le Maire, qui a réuni le 10 décembre 22 ministres de lagriculture de lUnion européenne pour contrer les orientations ultralibérales de la commission de Bruxelles a, lui, bien mieux pris conscience des véritables enjeux. Il lui reste à trouver, pour sauver du désastre une profession sinistrée, à gagner la bataille intellectuelle contre des institutions, européennes mais aussi nationales, où les think tanks libéraux exercent plus que jamais une influence prépondérante et à convaincre une classe dirigeante qui croit encore que lagriculture coûte trop cher et que le tout-marché est la panacée. Aussi publié par Marianne2, 5 mars 2010
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