Les fossés intellectuels et sociaux dans le monde

... publié en 1993 par la revue Foreign Affairs, qui donna lieu par la suite à un ouvrage qui porte le même titre.
Ce texte, qui a suscité un grand nombre de débats et de polémiques, s’inspirait de l’ouvrage de Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, paru en 1987. Huntington, à l’image de l’historien français, s’interrogeait sur l’identité des civilisations, à l’heure de la mondialisation, ainsi que sur leur relations conflictuelles possibles. Mais là où Braudel se contentait d’analyser les traits majeurs des grandes aires civilisationnelles, Huntington soulevait l’hypothèse d’un "choc", ou d’un clash, possible entre les civilisations actuelles en fonction des tendances centripètes d’une mondialisation qui tend à unifier toutes les cultures à partir du modèle anglo-saxon. Huntington craignait que les différences culturelles profondes entre les pays du Nord et les pays du Sud soient exacerbées par les fossés économiques et entraînent des conflits majeurs. Les critiques ont été vives contre cette thèse que l’on a accusée d’être une légitimation de l’impérialisme occidental, et, plus particulièrement, américain, opposée, surtout après les attentats du 11 septembre 2001, au monde musulman.
Sans prendre position sur cette question, qui relève d’hypothèses théoriques en géostratégie et non de réalités concrètes en politique, je retiendrai que le plus grand défi du monde d’aujourd’hui, et donc du monde de demain, consiste, pour éviter un "choc" possible entre les civilisations, de combler le "fossé" qui se creuse de plus en plus entre les pays riches et les pays pauvres, fossé qui risque d’entraîner, à terme, des chocs effectifs, et non seulement conceptuels comme chez Huntington, c’est-à-dire des explosions de violence à travers le terrorisme ou la guerre. Ce fossé, que personne ne conteste, prend les formes les plus diverses, qu’elles soient physiques, climatiques, démographiques, culturelles, politiques et, en définitive, économiques et financières. On remarquera en premier lieu que les facteurs politiques, disons proprement intellectuels, qui dépendent des hommes, sont soumis à la pression de facteurs naturels, cette fois strictement matériels, qui ne dépendent pas de nous.

Envisageons le premier fossé, le plus fondamental puisqu’il concerne l’espèce humaine sur terre : la démographie. Chaque seconde, deux êtres humains meurent et quatre nouveau-nés apparaissent à la surface de la Terre ; l’accroissement est donc de deux personnes par seconde, soit 200 000 par jour ou 75 millions par an. La population double au rythme actuel tous les 60 ans et devrait donc atteindre 12 milliards en 2068. En dépit de ce calcul mécanique, l’INED (Institut National Démographique) avance que le nombre d’habitants devrait se stabiliser à 9 milliards d’ici un siècle. Si l’explosion démographique que l’on craignait dans les années soixante est sans doute improbable, la répartition des populations va connaître cinq évolutions importantes que la revue Foreign Policy détaillait dans son numéro de septembre 2007.
1. L’Europe et l’Asie vieillissent. En Italie et au Japon, le taux de natalité est respectivement de 1,3 et 1,2 enfant par femme. D’ici 2050, les plus de 60 ans représenteront 39% et 44% des populations italienne et nippone. Les systèmes de santé et de retraite risquent de ne plus pouvoir satisfaire les besoins dans ces deux continents.
2. De son côté, la population africaine s’accroît fortement car les femmes qui vivent dans des pays pauvres ont tendance à faire plus d'enfants. Selon une projection de l’ONU, l’Ethiopie comptera plus d’habitants en 2030 que l'Allemagne en 2040.
3. Le Sida continue de décimer l’Afrique sub-saharienne. Les morts provoquées par cette maladie ont un impact économique négatif : d’ici 2020, 23 pays africains auront perdu 9 % de leur population en âge de travailler.
4. L’Asie manque de femmes. En raison de la préférence traditionnelle pour les garçons, la Chine et l'Inde connaissent un déséquilibre démographique accéléré : 118 garçons pour 100 filles en Chine, 120 garçons pour 100 filles dans certaines régions de l’Inde. Il y aura ainsi un excès de 30 millions d'hommes en âge de se marier d’ici 2020 en Chine.
5 - Les populations du Sud, qui sont pauvres, vont continuer de se diriger vers les pays du Nord, qui sont plus riches dans des proportions considérables. En Europe, qu’il s’agisse de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne ou de la France, un très grand nombre de Maghrébins et d’Africains souhaitent migrer sur le vieux continent. Aux États-Unis, la proportion de la population hispanique augmente sans cesse, en dépit des frontières renforcées avec le Mexique, au point de représenter 24 % de la population totale en 2050.
Bien que la fertilité soit partout en baisse, les déséquilibres sont partout en hausse, qu’il s’agisse du déséquilibre entre le Nord et le Sud, ou, à l’intérieur de chaque espace, du déséquilibre entre les plus âgés et les plus jeunes. Le fossé démographique sera aussi un fossé générationnel. Il ne semble pas que le paramètre de la démographie soit maîtrisable dans les sociétés humaines, par des décisions politiques, médicales ou économiques, à moins de supposer, comme dans le cas des sociétés animales, que des équilibres se reconstituent d’eux-mêmes sans intervention de l’homme.
La question la plus débattue à l’heure actuelle, et pour certains observateurs, la plus urgente, est celle des changements climatiques qui creusent des fossés considérables entre les pays. On entend par "changement climatique" une modification durable, qui va d’une décennie, à échelle humaine donc, à plusieurs millions d’années, à échelle terrestre cette fois, pour les paramètres moyens du climat global de la Terre. Comme chacun sait, le débat entre scientifiques, mais aussi entre décideurs politiques, se tient entre les partisans d’une variabilité naturelle à la suite de processus propres à notre planète - c’est la position de Claude Allègre sur le plan climatologique et d’Emmanuel Leroy-Ladurie dans ses travaux historiques - et ceux qui attribuent ces changements aux activités industrielles et à l’usage abusif des énergies fossiles de l’homme. Quoi qu’il en soit à long terme, et quelles que soient les causes, les projections du Rapport Mondial sur le Développement Humain (RMDH) du 21 novembre 2006 concernant le changement climatique du Programme des Nations-Unies pour le développement (PNUD), soulignent que le fossé se creuse entre les pays riches et pauvres dès maintenant. Une étude sur les pays d’Amérique du Sud et des Caraïbes conclut que, si des solutions en ne sont pas trouvées d’ici dix ans seulement, une augmentation de plus de deux degrés Celsius des températures submergerait 10% des terres des Bahamas, détruirait 60% des cultures de maïs dont dépendent deux millions d’agriculteurs au Mexique et entraînerait la disparition des glaciers qui assurent 80% de l’approvisionnement en eau douce des villes du Pérou.
Le même Rapport indique que les pays les plus riches du monde sont responsables, du fait de leurs dépenses en énergie, du changement climatique. Ils devraient en conséquence rééquilibrer le budget carbone réduisant leurs émissions de 80% d’ici 2050, investir US$ 86 milliards supplémentaires par an pour protéger les pauvres du monde, et soutenir la production de biocombustibles sans compromettre les droits des petits agriculteurs appartenant à des populations autochtones ; et réduire la déforestation dans des pays comme le Brésil. Les auteurs du Rapport soulèvent un problème quasiment insoluble quand ils remarquent que réduire les émissions est indispensable, mais qu’il faut en même temps assurer permettre aux pays du Sud d’accéder aux services énergétiques fondamentaux. Ce qui reviendra à dépenser une énergie encore supérieure aux dépenses actuelles, comme on l’a vu avec l’accession de la Chine au rang de plus grande puissance énergétique mondiale. Les pays développés devaient alors créer, selon l’ONU, un Fonds d’Atténuation des Changements Climatiques (FACC) afin de financer les investissements supplémentaires dans les énergies à faible émission de carbone dans les pays en développement. Mais, si tous les pays, y compris les plus pauvres comme les pays subsahariens ou Haïti, parviennent à leur tour à un développement comparable à celui des pays riches, comment freiner la consommation énergétique qui serait, pour les prévisions les plus pessimistes, responsable du changement climatique et de ses effets sociaux dévastateurs ?

Laissons maintenant de côté les inégalités naturelles, dont la démographie et le climat sont la meilleure illustration, mais il faudrait leur ajouter les inégalités agricoles, industrielles, énergétiques, pour nous intéresser aux inégalités humaines, c’est-à-dire à celles dont l’homme, et non la nature, est responsable. Il est, bien entendu, impossible d’envisager chacun des "fossés", pour continuer à utiliser ce terme qui désigne l’ensemble des fractures et des inégalités entre les pays et les peuples. Je me limiterai au fossé scientifique et au fossé technologique qui lui est lié et dont, à mon sens, les autres fossés sociaux, économiques, financiers, et même politiques dépendent. En effet, si l’on entend par "fossé" la séparation plus ou moins profonde qui se creuse entre les pays les plus avancés et les pays les plus pauvres, sous la forme d’une dérive des civilisations qui s’éloigneraient les unes des autres à la façon de la dérive des continents, pour ne pas dire à la façon de l’éloignement des galaxies, on peut penser, non seulement que les sociétés humaines ne se développent pas sur le même rythme, mais que les plus fortes accélèrent sans cesse leur développement alors que les plus faibles voient leur développement se ralentir, le fossé s’amplifiant entre les deux extrêmes. Certains auteurs, dont Samuel Huntington, pensent que ce sont les cultures des civilisations concernées qui sont responsables de leur avancement ou de leur stagnation.
J’entends ici par "culture", au sens large, les formes sociétales quotidiennes, c’est-à-dire les différentes façons de vivre une vie, de produire des objets et de penser le monde, qu’elles soient de nature religieuse, comme dans les pays musulmans, ou de nature laïque, avec une séparation marquée entre le temporel et le spirituel. Les différentes cultures de l’Europe, de l’Asie et des autres régions du monde ont ainsi contribué au développement respectif des cinq continents. Le modèle européen, puis occidental, fondé sur le lien étroit entre la rationalité, la science et la technique, ces domaines théoriques sur lesquels la démocratie est venue tardivement se greffer pour permettre un développement généralisé des connaissances et, par là-même, des possibilités d’action des hommes, ce modèle européen, donc, a contribué aux réussites rapides de l’Occident en tous domaines depuis deux siècles. Mais, dans la mesure où ce modèle rationnel a aujourd’hui triomphé avec ce que l’on qualifie de "mondialisation" ou de globalisation, ce ne sont plus des cultures ou des civilisations distinctes qui s’affrontent dans une compétition où certains se détachent nettement tandis que d’autres font du surplace ou régressent. Ce sont des éléments d’un même projet civilisationnel, appelons-le technologique, qui se trouvent séparés par un fossé, ou une série de fossés de plus en plus larges et profonds.
En effet, le développement des sociétés humaines au XXe et au XXIe siècle ne repose plus sur les mythes archaïques, les sagesses traditionnelles ou les religions monothéistes, pas plus d’ailleurs que sur la guerre, le pillage et l’esclavage, mais sur la science et la technique dont les progrès sont fulgurants et, dorénavant, impossibles à réduire ou à stabiliser. La logique du progrès, c’est non seulement de progresser, mais d’accélérer sa progression. Une bonne illustration en est donnée par ce que l’on appelle ordinairement la "loi de Moore", qui n’est pas une loi, mais une conjecture empirique, laquelle s’est trouvée toujours vérifiée. par Gordon Moore, ingénieur de la société Fairchild Semiconductor et l’un des trois fondateurs de la société de microprocesseurs Intel, a constaté en 1965 dans Electronics Magazine que la complexité des semi-conducteurs doublait tous les ans à coût constant depuis 1959, date de leur invention. Il a émis l’hypothèse d’une poursuite de cette croissance selon une augmentation exponentielle qui s’est révélée exacte. En gros, on peut dire qu’entre 1971 et 2001, la densité des transistors a doublé chaque 1,96 année. Il semble que cette loi de Moore soit pour le moment tellement exacte qu’elle pourrait le rester jusque vers 2015 avant que la construction des semi-conducteurs soit confrontée à des effets quantiques. À cette date, chaque processeur d’ordinateur devrait contenir plus de 15 milliards de transistors. Pour donner une idée de cette progression fulgurante dans le domaine de l’infiniment petit, considérons cette échelle : selon la loi de Moore, la mémoire d’un microprocesseur exprimée en bits, mesure de la vitesse de communication numérique, était en 1980 de 64 kilobits (= 1000 bits) ;  en 1983 de 256 Kbits ; en 1985 de 1 mégabit (= 10 6 bits) ; en 1987 de 4 mégabits ; en 1990 de 16 mégabits ; en 1993 de 64 mégabits ; en 1996 de 256 mégabits ; en 1999 de 1 gigabits ( = 10 9 bits) ; en 2005 de 3 gigabits. Les experts prévoient des terabits, des petabits, des exabits, des zettabits, et des yottabits, ces derniers montant à 10 24 bits.
On peut objecter que cette progression s’arrêtera devant quelque limite physique. Mais on peut répondre à cette objection que la technologie trouvera alors un autre moyen de transmettre les informations si une limite physique vient interdire ce mode de communication numérique. Une nouvelle rupture pourra intervenir, mais elle restera dans la continuité d’un progrès rationnel dont on ne voit pas comment l’humanité pourrait l’arrêter, ou seulement le freiner. Les remarques précédentes conduisent à conclure, d’une part, que nous sommes entrés dans l’ère du numérique sans aucune possibilité de revenir en arrière, et d’autre part, que nous continuons dans cette même phase de progrès rationnel, dont la face visible est le progrès des technologies, qui s’avère indépassable parce qu’elle est son propre dépassement.
Qu’en résulte-t-il pour les différentes sociétés en compétition au cœur d’une civilisation, sinon mondiale, du moins en voie de mondialisation ? Que le fossé technologique, qui est, dans la vie sociale, la projection du fossé scientifique, dans la vie intellectuelle, va continuer à se creuser du fait de l’accélération des connaissances et des techniques. Ce n’est plus la loi de Moore qui gouverne le monde, mais ce que je propose d’appeler la loi de Cournot. On se souvient que Cournot, mathématicien, économiste et philosophe, soutenait l’idée, déjà présente chez Condorcet, que - je le cite - "l’idée du progrès indéfini, c'est l’idée d'une perfection suprême, d’une loi qui domine toutes les lois particulières, d'un but éminent auquel tous les êtres doivent concourir dans leur existence passagère". On a pu contester depuis deux siècles cette idée de progrès à mesure, paradoxalement, que ce progrès se faisait plus rapide, dans le domaine matériel, bien entendu, et non dans le domaine moral dont je ne traite pas ici et qui pose une tout autre question, liée à un tout autre fossé, celui entre le bien et le mal. Il reste que personne ne parvient à freiner ce progrès, dont tout le monde attend le plus grand bien dans l’ordre scientifique (pensons aux conquêtes de la médecine et de la génétique), mais dont chacun voudrait limiter le développement dans l’ordre industriel (pour éviter la pollution de la planète ou le réchauffement du climat). En clair, nous voulons une chose et son contraire, le progrès scientifique, technique, social et politique, pour ne pas parler du progrès moral, en oubliant que la science ne se développe que sur fond d’ignorance, la technique sur fond de pollution, la société sous forme de conflits, et la politique sur fond d’inégalité.

Or l’inégalité se creuse aujourd’hui entre les pays riches et les pays pauvres, non pas sur les plans agricole et industriel, mais sur le plan technologique, et en premier lieu numérique. Le fossé numérique devient aujourd’hui le facteur le plus puissant d’inégalité entre les sociétés. Les Technologies de l’Information et de la Communication  - les TIC - sont actuellement la seule arme véritable contre la pauvreté mondiale. Elles peuvent donner aux habitants des pays en voie de développement des moyens efficaces de remédier aux problèmes sociaux les plus graves auxquels ils sont affrontés. Cependant un véritable "fossé numérique" sépare ceux qui, dans tous les pays, ont accès aux TIC pour obtenir des avantages économiques et sociaux, et ceux qui sont privés de cet accès. Mais pour que ces technologies aient un impact tangible sur la vie des gens, il est indispensable que les efforts de développement aillent au-delà des ordinateurs et des connexions pour assurer aux gens un accès réel aux TIC et leur permettre de les utiliser pour améliorer leur existence. Le fossé numérique se mesure en fonction du nombre de téléphones, d’ordinateurs et d’usagers de l’Internet. Entre les divers groupes de gens d'un même pays, on le mesure également selon la race, le sexe, l’âge, les handicaps, le lieu de résidence et le niveau socioéconomique des habitants.
La société Bridges.org, fondée à Washington en 2000 et basée en Ouganda et en Afrique du Sud, s’est donné pour mission de promouvoir dans le monde, et particulièrement dans les pays pauvres, l’usage des technologies de l’information et de la communication pour réduire le fossé numérique. Elle a constaté que ce dernier se creusait à travers le monde bien que tous les pays, les groupes et les particuliers dans ces mêmes pays, mêmes les plus pauvres, accroissaient leur accès aux TIC. Ce phénomène provient du fait que, comme nous le constations dans le domaine des microprocesseurs avec la loi de Moore, les pays et les individus qui ont accès à ces technologies les utilisent et les développent à un taux exponentiel, alors que ceux qui n’y ont pas accès sont, au même rythme, exclus du marché commercial, de la participation politique et de la richesse économique. Du fait de leur puissance opératoire, les TIC en viennent à accentuer les inégalités existantes.
Un grand nombre d’études internationales ont abouti à des rapports et des recommandations sur la façon de résoudre ces problèmes en proposant des réformes politiques fondamentales. On ne sache pas que ces rapports et recommandations aient changé grand chose dans le développement technologique mondial du fait du progrès accumulé par les pays avancés qui les éloigne des plus en plus des pays pauvres soumis parallèlement à un retard accumulé. D’énormes efforts sont déployés dans le cadre de projets allant de la création de points d’accès publics où les pauvres auront la possibilité d’utiliser les téléphones et les ordinateurs. Ce ne sont pas seulement les ONG ou l’ONU qui tentent de réduire une fracture numérique qui renforce la fracture sociale, mais les sociétés multinationales comme Hewlett Packard qui, avec son projet E-Inclusion qui se monte à un milliard de dollars, développe les innovations techniques nécessaires aux pays en voie de développement.
Mais les ordinateurs et leurs connexions se révèlent insuffisants si la technologie n'est n’est pas abordable financièrement, si les gens ne savent pas les utiliser faute de formation. C’est dire que le problème matriciel de toute inégalité technologique, et aujourd’hui toutes les inégalités se ramènent à une utilisation insuffisante ou nulle de la technique, c’est-à-dire au fameux fossé technologique. Autrefois, et encore parfois aujourd’hui, l’inégalité était d’emblée creusée entre ceux qui savaient lire et ceux qui ne le savaient pas. De l’analphabétisme, nous sommes passés à l’illettrisme, et maintenant, mais à un rythme beaucoup plus rapide, nous passons, non pas à la numérisation, dans le sens positif du terme, mais à l’anumérisation, c’est-à-dire à l’absence, manifestée par l’alpha privatif, de la maîtrise des techniques nouvelles.
Que conclurons-nous de ce rapide tour d’horizon des divers fossés - démographiques, climatiques, économiques, scientifiques et technologiques - qui séparent le Nord du Sud, et dans le Nord même, les groupes favorisés et les populations pauvres ? Le constat est pessimiste puisque nous constatons que partout, le développement de richesses s’accompagne de pauvreté comme si la lumière ne pouvait produire que de l’ombre, une ombre qui devient plus sombre à mesure que la lumière devient plus vive. Il n’y a que trois domaines qui peuvent laisser espérer une réduction des inégalités qui, en dehors de la justice morale qu’elle satisferait, limiterait les risque de violence, de terrorisme et de guerre dans un monde de plus en plus tendu : le développement de l’éducation, au niveau pédagogique de la société ; l’accroissement des connaissances scientifiques, au niveau théorique de la recherche ; la maîtrise des techniques d’information et de communication, au niveau opératoire de l’action sociale. Mais pour réussir à combler les fossés éducatifs, scientifiques et technologiques, il faut d’abord que l’on puisse combler le fossé politique qui sépare les dirigeants des citoyens ou des sujets, et les programmes de leurs réalisations. Seul le politique qui, en dernière instance, décide de tout peut, avant de le résoudre, poser la question de ces fossés à combler.
Quant au fossé moral, c’est encore une autre affaire qu’il n’était pas de mon propos de traiter aujourd’hui.
22 mai 2009


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Écrit par Jean-François MATTEI