Joseph Stiglitz, prix Nobel déconomie en 2001, non seulement ne le pense pas, mais craint fort que les mêmes causes produiront à lavenir les mêmes effets. Il lexplique dans un livre roboratif à contre-courant de la pensée dominante (1). Il estime en effet que nous navons pas pris la juste mesure de cette crise, car rien de fondamental na été corrigé, ni notre "cupidité" remise en cause un seul instant. À ceux qui ne voient que la dimension financière, il oppose la faillite dun système conjuguée à une grave crise morale. Comment ne pas voir ici le parallèle avec lexhortation de Benoît XVI nous pressant "à adopter de nouveaux styles de vie" à lopposé du consumérisme actuel (2) ? Le système dénoncé par Stiglitz est celui du libéralisme économique pur et dur qui affirme que le libre marché est en toutes circonstances le meilleur régulateur possible, qui pousse aux déréglementations, à la libre circulation des capitaux
et qui conduit finalement à lobsession du court terme en vue dune rentabilité financière maximum. Cette logique libérale pousse à la financiarisation de léconomie, cest-à-dire que les activités financières occupent une part croissante dans léconomie et dans les grandes entreprises. Beaucoup dentre elles, notamment ce que lon nomme les multinationales, ne se caractérisent plus par un savoir-faire technique, mais sont devenues dimmenses groupes hétéroclites mus essentiellement par un souci de retour financier à court terme sur investissement. Une branche est achetée ou vendue en fonction de sa rentabilité. Ce nest plus une logique industrielle et encore moins humaine ou nationale, cest une logique financière de profit maximum qui ne recule devant aucune délocalisation. Beaucoup de chrétiens craignent cette critique virulente du néo-libéralisme, car ils pensent que ce système est un moindre mal face à la seule alternative quils envisagent, le socialisme, qui na que trop montré ses échecs et dont nous supportons encore les effets - le poids de la bureaucratie et des interventions intempestives de lÉtat dans des prérogatives qui ne sont pas les siennes (alors quil ne remplit plus ou mal celles, régaliennes, qui le justifient). Eh ! oui, cest bien lun des paradoxes et des difficultés de lheure de souffrir à la fois dun excès de libéralisme et de socialisme - dont on ne dira jamais assez quils sont frères ennemis, "frères" signifiant quils puisent aux mêmes sources philosophiques en réduisant lhomme à un vulgaire homo oeconomicus. Les catholiques, néanmoins, ne devraient pas être surpris par cette analyse, car jose dire quelle est celle de la doctrine sociale de lÉglise pour qui se donne la peine de lire les textes sans lunettes idéologiques : Caritas in veritate (2009), la magistrale encyclique sociale de Benoît XVI, va très précisément dans ce sens. Mais pour le comprendre, il faut bien saisir une distinction rarement faite : le capitalisme financier qui nous gouverne - auquel peu de monde tient vraiment, sauf la toute petite minorité qui en profite - nest pas la même chose que le principe de la liberté dinitiative - à laquelle nous sommes fondamentalement attachés (3). Ce qui caractérise le capitalisme financier, cest linégale répartition du pouvoir dans lentreprise - juridiquement des sociétés anonymes (SA) -, seuls les capitalistes ayant le pouvoir de décisions : or, ces capitalistes - les porteurs de parts de ces SA - sont le plus souvent totalement étrangers à la société dont ils sont actionnaires ; la seule chose qui les intéresse est donc le rendement de leur investissement, doù lobsession de la rentabilité de ces grandes multinationales qui se financent sur les places boursières (4). Que lon ne sy trompe pas, ce nest pas le néo-libéralisme qui défend la libre entreprise à taille humaine - cest-à-dire la PME familiale ; au contraire, sa folle logique pousse à la concentration des entreprises, à la constitution de groupes multinationaux toujours plus puissants au détriment du tissu des PME qui nont pas les moyens de résister à la concurrence déloyale des fabrications délocalisées dans les pays à main-duvre bon marché et peu soucieux décologie. Depuis lhégémonie du néo-libéralisme à la suite de la chute du mur de Berlin, un autre phénomène ne cesse dinquiéter : celui de la croissance des inégalités des salaires. Ceux-ci ont beau grimper en moyenne, le salaire médian, lui, stagne ; autrement dit, seul le groupe des hauts revenus profite de cette croissance (5). Cette paupérisation des classes moyennes est au demeurant à lorigine de la crise des subprimes aux États-Unis. Cette crise financière a-t-elle ébranlé le leadership américain ? Léconomiste Jacques Sapir estime que le tournant sest produit en réalité lors de la crise de 1997-1999. Celle-ci, écrit-il, "montre que les États-Unis et les institutions financières internationales quils contrôlent directement ou indirectement sont incapables de maîtriser lunivers financier quils ont créé" (6). Sapir en arrive ainsi à montrer que le "siècle américain" a avorté à ce moment-là, mais que, ce faisant, la voie sest ouverte pour un "retour des nations". Les événements de 2008 lui donnent raison, mais cest un autre sujet sur lequel nous aurons à revenir. Paru dans La Nef, n°213 de mars 2010
(1) Le triomphe de la cupidité, de Joseph E. Stiglitz, Les liens qui libèrent, 2010, 474 pages, 23 e. (2) Encyclique Caritas in veritate, n. 52. (3) Sur cet aspect, cf. Jacques Sapir, Les trous noirs de la science économique. Essai sur limpossibilité de penser le temps et largent, 2000, rééd. Seuil "Points Économie", 2003. (4) Cet aspect est évoqué par Benoît XVI dans Caritas in veritate, n. 40. (5) Jacques Sapir, Le nouveau XXIe siècle. Du siècle "américain" au retour des nations, Seuil, 2008, p. 22-23. (6) Ibid., p. 79.
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