Afrique, un avenir incertain

des années 1950 à 2008, une croissance très inférieure à celle de l'Amérique latine et, surtout, de l'Asie : 2 %, contre 3 et 5 % en moyenne. Si l'Afrique était un désert sans ressources, tout cela pourrait se comprendre. Ce n'est pas le cas. Il est vrai que les États de l'Afrique orientale comme le Soudan, la Somalie, le Kenya ou la Tanzanie, sans compter le Rwanda, sont des champs de bataille permanents depuis une vingtaine d’années, qui ont causé 6 à 8 millions de morts.
L'Afrique sub-saharienne, depuis l'indépendance, est dominée par les affrontements ethno-religieux innombrables. Des conflits analogues à ceux entre Hutus et Tutsis se retrouvent dans toute l'Afrique. Dans les années 80, les éditions de la Découverte publièrent des cartes ethnographiques du monde. Il suffit de les regarder pour comprendre les crises en Côte d'Ivoire, au Nigeria, en ex-Congo belge, en Angola, au Zimbabwe, ou encore au Soudan. L'Afrique centrale, c'est une centaine d'ethnies qui ont chacune tendance à s'administrer de manière autonome sans tenir compte de leur appartenance nationale et de l'intérêt supérieur de l’État auquel elles appartiennent. Ces ethnies existaient au temps de la colonisation, mais le pouvoir blanc imposait - quelquefois brutalement - une politique en définitive favorable à l'intérêt général. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Quand une ethnie est dominante, elle s'approprie généralement tout le pouvoir au détriment des ethnies voisines, ce qui explique les innombrables conflits de l'Afrique de l'Ouest, Liberia, Sierra Leone ou encore Côte d'Ivoire ou Tchad, Kenya ou Tanzanie. À cela s'ajoute ce dont on préfère ne pas parler, les conflits religieux. Il y a en Afrique quatre grandes communautés religieuses, islam, protestantisme, catholicisme et animisme.
Dans les États à religion dominante, les problèmes ne se posent guère. Cela concerne essentiellement les États maghrébins et l'Afrique du Sud. L'Église catholique joue certainement un rôle important dans certains États d'Afrique occidentale, dans le bassin du Congo ou encore à Madagascar. Grâce au poids du Vatican, et à la qualité de la hiérarchie catholique, le monde romain arrive à se développer. Mais il faut être conscient de ce qui se passe dans le bassin du Congo, en Afrique orientale, ou à Madagascar. L'animisme demeure très important et son poids est en quelque sorte renforcé par les communautés évangéliques, inspirées et financées par les États-Unis, qui n'hésitent pas à s'appuyer sur les milieux animistes. En fait se développe dans ces régions ce que l'on nous permettra d'appeler le christo-animisme et l'on voit tel prêtre ou tel président de communauté évangélique se faire enterrer selon les rites de son ethnie. Les crises du Nigeria se développent essentiellement aux confins des zones musulmanes et chrétiennes. Le conflit du Darfour est autant un conflit interethnique qu'interreligieux. Il fallait être aussi insensé que le Conseil de Sécurité de l'Onu pour envoyer les armées de l'Éthiopie chrétienne rétablir l'ordre dans une Somalie islamiste !!!
Le drame de l'Afrique est dû à son manque d'élite politique et économique. Soixante ans après l'indépendance, commence tout juste à apparaître une classe moyenne africaine. Il est vrai que les colonisateurs européens, particulièrement les Belges et les Portugais, n'ont pas songé à constituer dans leurs possessions l'équivalent du "Civil Service" de l'Empire des Indes. Dans le cas de la France, on oublie un peu trop que l'AOF et l'AEF, pourtant constituées au début du XXe siècle, n'ont commencé à être véritablement mises en valeur qu'après la conférence de Brazzaville de 1944. Il est significatif que le réseau ferré d'AOF et d'AEF fût en 1938 trois fois moins important que celui du Nigeria, deux fois moins que celui du Ghana.
Aujourd'hui, le monde africain est dominé par quatre intervenants : l'islam qui progresse considérablement, la France, les États-Unis et la Chine. La Francafrique, dont l'impact est autant diplomatique qu'économique, est née lors de la fin de la communauté en 1960. Dans l’esprit du Général De Gaulle, il s'agissait de renforcer le poids de la France aux Nations Unies. Ailleurs, se perpétue le traditionnel commerce de traite auquel il faut ajouter la mise en valeur de la Côte d'Ivoire (café-cacao) et du Burkina-Faso (coton). Rappelons que le BRGM (bureau de recherches géologiques et minières) ne sera véritablement efficace qu'à la fin des années 50. Ce qu’on appelle la Francafrique demeure essentiellement un élément politique stabilisateur. Que cela plaise ou non, les victimes des gouvernements africains autoritaires liés à la France ne dépassent pas 15 000 personnes, que l'on opposera aux 7 millions de victimes des crises orientales.
Le second État impliqué en Afrique, ce sont les États-Unis, qui ont désormais un commandement militaire africain dont le siège est à Stuttgart ; celui-ci s'appuie sur une présence navale au Liberia, en Angola et en Somalie, des centres de formation et de soutien technique ; bien entendu, les États-Unis attachent plus d'importance aux éléments économiques qu'aux politiques. Ils n'ont pas besoin des voix africaines aux Nations Unies !
Mais surtout il y a un nouveau venu : la Chine. Elle n'a pas de présence militaire, mais son influence économique est considérable. Elle s'est emparée d'un véritable marché minier, en particulier en Angola, au Nigeria, au Soudan et au Zaïre. Elle cherche à obtenir des concessions minières et aussi des terres arables en échange d'équipements et d'infrastructures qui n'avaient guère évolué depuis l'indépendance. Mais la présence chinoise est très mal perçue par la population locale, d’autant que les Chinois traitent les Noirs avec un mépris incontestable, que l'on ne retrouve ni chez les Américains ni chez les Européens. Ce sont les Chinois qui, malgré tout, s'emparent pour le moment de la richesse minière de l'Afrique.
On le voit, les conditions pour que l'Afrique se développe vraiment sont loin d'être réunies et elles ne le seront pas tant que durera le brain drain qui touche les élites africaines : l'étudiant de qualité formé en Europe ou en Amérique rentre rarement dans son pays. Il a trop peur de voir son ethnie remettre la main sur lui.
Paru dans La Nef
, n°213 de mars 2010


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Écrit par François-Georges DREYFUS